‹ Conseils sur la direction des salles d'asileChapitre 13 sur 28 · CHAPITRE YII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YII

DE LA VARIÉTÉ DES MOYENS DE RÉPRESSION, SUIVANT LA VARIÉTÉ DES CARACTÈRES.

I. Des caractères insubordonnés. — II. Des caractères timides. — III. De reniant gâté. — IV. De l'enfant brute.

§ l. Des caractères insubordonnés.

Il faut se garder d'avoir avec les enfants trop de ces relations où l'on paraît être leur obligé. Des demandes de services trop répétées pourraient donner au petit présomptueux qui les recevrait, une trop grande opinion de sa propre valeur, et il n'y a sorte d'abus qu'il ne fût prêt à en faire : ou il vous assiégerait du récit de tout ce qu'il fait, pour vous obliger à le louer et à le récompenser sans cesse ; ou il prendrait plaisir à semer le bruit et le désordre, pour s'attirer votre attention, avoir l'occasion de braver vos réprimandes, et de bien convaincre vous et les autres, autant qu'il en est déjà convaincu lui-même, qu'il a son influence; et que ce silence et cet ordre précieux auxquels vous tenez tant, il a le pouvoir de vous les enlever.

Tous les enfants ne sont pas également aptes à goût-er ce malin plaisir de lutter contre vous comme de puissance à puissance. Cette catégorie se compose d'enfants espiègles, d'enfants gâtés, et d'enfants mal dégrossis. Quelque différentes que soient ces causes, elles produisent néanmoins un même résultat : l'insubordination.

Chez l'enfant espiègle, elle viendra d'une simple envie de taquiner, ou d'un petit désir de vengeance, excité peut-être par un blâme récent. Ne paraissez pas vous en émouvoir, elle ne sera que passagère.

Chez l'enfant gâté, elle sera causée par l'habitude de la désobéissance, et le besoin de l'emporter sur toutes les lois établies : vous devrez la traiter avec toute la fermeté de votre caractère et la su^Dériorité de vos droits, car celle-là sera plus durable.

Chez l'enfant brute, elle procédera ou de l'opacité de l'esprit, ou du peu de développement des sentiments affectueux; et il ne tiendra qu"à vous d'en triompher bien vite : en vous faisant aimer.

§ II. Des caractères timides.

D'autres enfants, au contraire, ont besoin qu'on les distingue, qu'on les interpelle souvent, qu'on

les tire de la nullité dans laquelle ils se tiennent volontiers, en leur créant, pour ainsi dire, une personnalité propre. Ils en ont besoin pour être amenés à la connaissance de leurs devoirs, à la responsabilité de leurs actes.

Ceux-là sont ordinairement les enfants timides ou faibles, doux de caractère, et même un peu bornés. Ce sont encore les enfants rebutés par leurs parents, indifférents à tout le monde, laids ou infirmes, et souffre-douleurs de leurs jeunes frères. On comprend que c'est, non-seulement la justice, mais la charité la plus fervente et la plus patiente qui doit diriger notre conduite envers eux.

Toutefois, que cette charité de notre âme ne se manifeste que d'une façon honorable et fortifiante pour celui qui en est l'objet. Point de démoUiStrations puériles, point de préférences affichées, point de caresses annoncées comme compensation. Ce serait accorder à l'enfant qu'il a à se plaindre des autres, et il l'apprendra toujours trop tôt, car il ne l'apprendra point sans éprouver de la rancune et de la jalousie. Soyez avec lui vraiment affectueux, mais soyez-le naturellement, afin que l'enfant ne trouve dans vos égards et votre prévenance, que votre manière d'agir envers tout le monde. Cherchez, saisissez, faites naître les occasions de le

mettre en honneur aux yeux de ses camarades, à ses propres yeux et à ceux de sa famille. Exprimez à celle-ci, devant lui, exagérez un peu s'il le faut, le contentement qu'il vous donne et l'estime qu'il vous inspire. Cette critique détournée que vous adresserez aux parents sur leur injustice, les rendra plus scrupuleux ; ils craindront que leur enfant, frappé de vos paroles, n'y compare leur façon d'agir à son égard, et cette crainte salutaire les tiendra en garde contre leurs mauvais mouvements.

De plus, si vous parvenez à les persuader que leur enfant a quelque vertu, quelque talent qui puisse le faire valoir entre les autres, leur vanité, en s'éveillant, pourra exciter leur affection, ou du moins la remplacer pour l'enfant.... Le sort du pauvre petit aura toujours été quelque peu adouci.

De son côté, l'enfant, tout flatté de se voir compté pour quelque chose, vous en saura gré, vous en aimera mieux; et soit de son cœur, soit de son intelligence (dans la mesure qui lui est donnée), vous obtiendrez d'autant plus que vous aurez paru espérer davantage.

Il ne faut pas s'imaginer, cependant, que la puissance d'un maître soit telle, qu'elle s'exerce sans obstacles, et que l'efficacité des mesures qu'il

prend aille jusqu'à neutraliser les influences contraires, produisant ainsi à volonté les plus prompts résultats. Non, les succès de l'instituteur ne sont pas si faciles; et malgré le soin qu'il apporte au choix de ses divers moyens il ne les verra réussir crue lorsqu'il les aura pratiqués avec une longue expérience.

La persévérance, comme la modération, est une vertu de première nécessité dans l'éducation de l'enfance, généralement mobile et capricieuse. A cause des ménagements que nous devons prendre envers de pauvres petites créatures formées d'hier, et dont les organes sont encore si faibles, nous ne pouvons guère frapper fort : il faut donc que nous sachions frapper longtemps. Aux hommes robustes, le médecin administre sans scrupule des remèdes violents ; mais quand il veut rétablir des organisations débiles, il ne procède que par petites doses souvent répétées : imitez-le. La persévérance est le plus fort levier, le pouvoir auquel rien ne résiste : A la longue les gouttes d'eau percent la pierre. Si la persévérance est nécessaire avec les hommes qui savent réfléchir et se souvenir, elle est indispensable avec les enfants, qui réfléchissent peu, et qui sont distraits par tant de choses. Cependant, il ne faudrait pas inférer do cette mobilité des enfants, qu'il doive être très-

long et très-difficile de leur faire prendre une bonne habitude, ou de leur en enlever une mauvaise. Si la légèreté de leur imagination nous est nuisible dans un sens, elle nous est utile dans un autre, et c'est grâce à elle que nous ne trouvons pas de plus grandes difficultés à leur faire adopter ce que nous voulons.

Gliacun dit (et on le croit par tradition) que les enfants sont têtus; mais trouvez donc un adulte qui vous obéisse aussi bien qu'ils le font, quand vous leur parlez comme il convient ? On calomnie les enfants, et parce qu'on ne peut pas (Dieu en soit loué !) asservir en eux jusqu'à l'élan de la pensée ou du désir, on ne leur tient compte de rien. Gela se rattache encore à cette ancienne coutume de n'avoir pour les enfants aucune considération. Il faut enfin changer de système, car avec cet injuste préjugé on est tout à fait impropre à la mission de l'instituteur.

La plus grande sujétion qu'entraîne après soi l'obligation de persévérer, c'est la vigilance. Un enfant commet telle faute pour la première fois ; vous l'en reprenez d'abord, et vous le surveillez dorénavant, afin que, s'il arrive une rechute, elle ne vous échappe pas. Si la seconde faute vous échappait et qu'elle demeurât impunie, le fruit de votre première leçon serait perdu, et ce serait à

recommencer; si vous la reprenez, il sera centuplé. Veillez donc toujours ! L'occasion d'une troisième faute sera douteuse ; mais si elle se présentait, et qu'elle fût reprise une troisième fois, la quatrième deviendrait presque impossible : la continuité amène riiabitude ; et les bonnes habitudes sont les vertus de tous les jours.

§ III. De V enfant gâté.

Indépendamment de leur nature, les enfants deviennent d'autant plus impérieux, exigeants et volontaires, que leurs parents, par des soins aveugles, par une sollicitude trop manifestée, les ont autorisés à se considérer comme des personnages importants. G est presque uniquement de là que vient toute la différence qui existe dès l'âge le plus tendre, entre ce qu'on appelle les enfants gdtés^ et les enfants élevés avec peu ou point de tendresse. Ceux-ci ont pour l'ordinaire moins d'esprit et de gentillesse, mais ils sont bien plus faciles à convaincre ou à persuader. Si leur intelligence est moins exercée que celle des enfants gâtés, ils ont sur ces derniers l'avantage de n"ètre point encore envahis par une vanité précoce et ridicule.

Avec les enfants gâtés, il faut se montrer cons-

tamment sage, bon, mesuré, mais ferme, ce qui ne veut pas dire sévère. La sévérité exige, pour les moindres fautes, de grandes réparations ; la fermeté se borne à exiger que ce qu'on a une fois décidé s'accomplisse. Avec les enfants peu choyés, il faut user de beaucoup d'égards. Les premiers ont besoin d'être contenus, les seconds d'être gagnés. Pour être plus aisément comprise, je dirai séparément ce que je pense de ces deux sortes d'enfants. Je commence par l'enfant gâté.

Le premier trait de son caractère, c'est le despotisme. Ses paroles les plus simples ont le ton du commandement ; la résistance l'irrite ; lui donner un ordre, c'est le révolter; le forcer d'obéir, c'est le pousser au dernier degré de la fureur. Il faut donc, dans le commencement, éviter autant que possible de lui donner des ordres, et ne point vous permettre, devant, ni envers lui, de manières tranchantes ou absolues. Vous le blesseriez vivement; dès lors, il vous considérerait comme un ennemi, et vous fermerait soudain son âme. où il vous importe de pénétrer.

Soyez d'abord, avec l'enfant despote, comme si vous ignoriez qu'il est atteint de ce grave défaut. Que dans les circonstances communes, votre manière d'être avec lui soit la même qu'avec tous

les autres; mais lorsqu'il s'oubliera, faites-lui remarquer avec une douceur sérieuse que sou accent, ou son langage, ou sa conduite manque de politesse, et peut avoir oiTensé la personne à laquelle il s'adresse. Joignez un exemple à votre assertion ; racontez une histoire ; comparez ensuite, en les imitant vous-même, le ton arrogant et lexpression aimable ; et concluez à l'avantage de la dernière, afin que l'esprit de l'enfant s'y repose, en conservant, avec l'idée du devoir, une idée agréable.

Fortifiez constamment vos paroles par vos actes, et sans jamais employer vous-même le ton impérieux que vous combattez dans autrui, opposez vous à ce qu'un désir exprimé d'une manière impolie soit jamais satisfait. Mais faites aussi que votre opposition ne ressemble point à un caprice ou à des représailles. Qu'elle paraisse inspirée seulement par un sentiment invariable de convenance et de justice. Ce n'est pas la chose qui nous blesse, c'est la manière ; et si vous agissez en sorte que l'enfant ne puisse vous refuser le bon droit dans la forme comme dans le fond, il sera aux trois quarts convaincu : votre persévérance achèvera le reste.

Mais ces répressions bénignes ne sont pas vos seuls moyens d'action sur les caractères impé-

ri3ux. Après avoir extirpé l'habitude de primer, il faudra enseigner la vertu d'obéir ; et ici vous aurez besoin de tout votre tact, de toute votre sagacité. Il 70US faudra exprimer toujours votre volonté avec assez de ménagements pour ne pas faire cabrer l'amour-propre , et en même temps avec assez d'autorité pour entraîner d'emblée l'obéissance entière. Dans ces cas, ce sera au maître de juger quels moyens lui conviendront le mieux, d'après ses qualités personnelles. Yoici un expédient qui m'a toujours assez bien réussi. S'agit-il d'un acte matériel, d'un travail à exécuter, je dis à l'enfant, avec un intérêt pressant ou sérieux : « Mon ami, allez vite faire ceci, je vous prie. » Si c'est un service que je demande pour moi ou pour d'autres , j'ajoute : « Quand ce sera fait, vous viendrez pour que je vous remercie. « Je ne parais pas même supposer que me refuser soit possible ; et l'enfant, que mon choix honore et que mon expression entraîne, obéit sans répugnance , parce que obéir n'est plus pour lui s'humilier, mais accomplir un devoir.

Si, lorsque vous l'invitez à faire quelque chose, l'enfant vous répondait : Je ne veux pas, n'allez pas lui répondre à votre tour , comme on l'entend trop souvent : Et moi, je le veux. Votre arbitraire autoriserait le sien. Dites-lui plutôt : « Mon en-

fant, j'en suis fâché , mais la justice le veut : il faut toujours faire ce qui est juste ; » ou bien : « la raison, le devoir l'ordonnent. » Cette discipline morale lui révélera des autorités qu'il ne soupçonnait pas ; des obligations contre lesquelles il ne se révoltera point, parce qu'il sentira qu'elles émanent de haut ; qu'elles sont , non pour lui seul, mais pour tous ; et que vous-même vous vous y soumettez, comme vous exigez qu'il le fasse, car vous devrez exiger qu'il accomplisse ce que vous aurez annoncé qu'il do/î faire. Accoutumez l'enfant de bonne heure à ne point tergiverser avec son devoir, et à le remplir sans hésiter. Mais souvenezvous de ne point mettre votre nom à la place de la loi morale ; votre autorité , qui n'est que temporaire , à la place d'une autorité qui doit régir les enfants bien longtemps après vous, et durant toute leur vie.

Dans tous les cas, et avec tous les caractères, il vaut mieux généralement prier et inviter qu'ordonner. Les caractères flexibles n'ont pas besoin de commandements , et les caract^'es orgueilleux ou rétifs céderont plus volontiers à l'invitation. Si par hasard un enfant n'y accédait pas , vous devriez, quelle que fût sa résistance, l'y contraindre. Ne vous inquiétez de ses cris ni de ses emportements ; il est de la plus haute importance que Vous

obteniez pleinement, sans concession, du moins apparente, tout ce que vous demandez au nom dudevoir. Ne faites pas grâce au rebelle d'un mot, d'un acte; ne modifiez pas dans ce que vous exigez la moindre circonstance qui puisse être remarquée de l'enfant ou des spectateurs. Attendez-vous à le voir trépigner, se rouler par terre, crier de toute la force de ses poumons : ne vous laissez ni intimider, ni irriter. Fermez les portes et les fenêtres; dérobez-le à la vue de ses camarades : un mauvais spectacle, quelque parti qu'on en puisse tirer, a toujours plus de fâcheuses influences que de bonnes. Ne violentez pas le révolté pour le faire obéir sur-le-champ; mais ne le rendez pas à la liberté qu'il n ait obéi , fallût-il sacrifier à lui seul votre sollicitude de toute la journée. Le bon pasteur abandonne ses quatre-vingt-dix-neuf brebis pour courir après cella qui s'égare. De plus, cette première scène est décisive ; l'enfant doit apprendre, dès cette fois, ce que pèse la loi dont vous êtes l'organe ; et s'il perd aujourd'hui l'espoir de la violer entre vos mains, il est presque certain qu'il ne l'essayera plus.

Insensiblement vous le façonnerez à la docilité, à la discipline. Ses petites rechutes d'insubordination ne seront que des réminiscences sans portée , que le souvenir de votre fermeté (si elle ne se

dément jamais) rendra de plus en plus rares. En .épiant les sensations de cette petite âme pour en pressentir les faiblesses, et pour rappeler vos enseignements au moment opportun , vous n'aurez peut-être plus jamais besoin de recourir à ces grands efforts de fermeté, plus difficiles, plus douloureux encore pour le cœur affectueux du maître, que pour celui de Tenfant.

Il y a encore pour vous un autre intérêt à triompher sans réserve, et ce second intérêt, qui se manifeste d'un manière presque immédiate, c'est l'impression que produira sur les enfants témoins de la scène, le résultat de ce conflit. Communément, le succès emporte le bon droit sans débat. Si les enfants vous voient triompher dignement et avec calme , ils vous estimeront , et n'auront point ridée de vous tourmenter par leurs taquineries d'imitation. Les hommes sont comme les moulons , et les enfants sont comme les hommes : tous éprouvent le désir de faire ce que l'un a fait , surtout quand ce qui a été fait offre l'attrait du fruit défendu. Si vos enfants voient un petit novateur mener à bien une tentative répréhensible, ils seront tout de feu pour l'imiter; vos interdictions ne feront que les stimuler davantage. L'esprit français aime les obstacles, et vos élèves les surmonteront, muitrré vos réprimandes; car si

VOUS n'avez pu en arrêter un seul, comment en arrêterez-vous cinquante ?

Le bien et le mal se propagent par l'exemple : j'ai vu des enfants respecter sans effort, dans la cour de leur asile, des bordures de fraises et de fleurs, qu'ils eussent certainement saccagées, si un seul d'entre eux avait songé à y porter la main.

J'ai vu d'autres enfants s'éprendre tout à coup et à l'unanimité pour une fantaisie blâmable, juste au moment où ils venaient de l'entendre condamner dans l'un de leurs camarades.

Le pouvoir de faire le mal est dans la main de chacun de nous. Dans la main de beaucoup c'est un serpent qui dort. 11 dort!... il n'est pas désarmé. Qu'un serpent siffle dans le voisinage, le nôtre tout à coup se réveille et sent le iDesoin de siffler. Épions donc le premier bruit suspect, pour rétoufl"er avant qu'il se soit fait entendre.

L'enfant gâté est encore jaloux, car il est égoïste, et ce dernier défaut est père de l'autre. Égoïste et jaloux, non à l'égard des choses matérielles qui doivent satisfaire à ses besoins, mais jaloux de tous les biens qu'imagine son caprice, ou qu'ambitionne son amour-propre.

Accoutumé à recueillir seul toute la tendresse, toute l'admiiation de ses parents, il s'est fait de ce

funeste avantage un droit exclusif, et il ne peut souffrir que l'on accorde à d'autres les témoignages d'une bienveillance qu'il prétend n'être due qu'à lui. Qu'en sa présence un autre enfant reçoive de vous un baiser, vous voyez soudain sa physionomie se rembrunir, ses yeux lancer des regards d'aversion au petit usurpateur qui lui vole vos caresses ; et s'il n'accourt pas se jeter dans vos bras , interposant sa despotique tendresse entre son rival et votre amitié, il s'éloignera boudeur, chagrin, emportant dans son co?iir contre vous une sourde colère, contre son frère la rancune de Caïn.

Si un jeune camarade arrive un matin à l'asile, couvert d'un vêtement plus neuf ou plus élégant que de coutume , et que quelqu'un en fasse la remarque , l'enfant jaloux dépréciera le costume, le regardera en donnant les signes du dédain, et cherchera malicieusement les moyens de le souiller et de l'endommager. Et il sera ainsi envieux nonseulement d'une caresse ou d'un habit, mais de tout le reste.

A la première expérience c[ue je fis de la jalousie, elle me parut si odieuse, que je ne me sentis nul intérêt pour l'enfant qu'elle dominait. Je le regardais comme une sorte de petit monstre dans l'humanité, et j'aurais été plus près de le haïr que de travailler à le corriger.

Cependant, à le voir toujours triste, isolé, boudeur, il me vint un jour dans l'esprit que cet enfant n'était pas heureux! Un mouvement de pitié suivit cette réflexion, et je me demandai avec inquiétude quelle pouvait être la cause de ce vice affreux, qui, du coupable, faisait sa première victime. Ce petit garçon, nommé Pascal, était fils unique d'une pauvre femme veuve qui le chérissait plus que sa propre vie, et qui aurait vendu jusqu'à son pain, donné jusqu'à son sang, pour satisfaire un caprice de son fils! Et avec cela il était jaloux d'enfants assurément moins bien traités que lui, mais dispesés à jouir de peu.

Évidemment leurs plaisirs l'importunaient : que voulait-il donc? Les voir sombres et moroses comme lui, ou se sentir autant de bonheur et de gaieté qu'ils en avaient? Autant; il le pouvait : que n'allait-il se mêler à leurs jeux, courir, bondir avec eux tous ; c'étaient là leurs plaisirs ; ils eussent été les siens. Le bonheur facile est pour tous. Mais il le dédaignait, il refusait de le partager. Autant! N'était-ce pas assez pour lui'/ En voulait-il davantage?... Hélas! oui. Il lui en fallait davantage. Le jaloux ne se sentira heureux que lorsqu'il se croira plus heureux que les autres.... Ne conviendrait-il donc pas, pour extirper la jalousie, d'y opposer d'abord une tendre commisération ?

La nature du mal reconnue, je me crus bien près du remède. Je déplorai mon ignorance qui m'avait fait mancruer de charité envers l'enfant , et je me hâtai de me rapprocher de lui. Je lui témoignai de l'affection ; il me fit un peu acheter la sienne; mais enfin je la conquis, et dès lors la conversion fut assurée. Une personne aimée persuade facilement, et comme rien n'est plus imaginaire que le bonheur, j'eus bientôt amené mon jaloux à se trouver fort heureux. Je le prenais quelquefois en particulier; nous causions de lui, de ses camarades; de leurs défauts apparents, ce qui nous fournissait un sujet de les plaindre; et, quand nous nous étions apitoyés sur eux, je ne manquais jamais de leur découvrir peu à peu de précieuses cjualités, que je faisais valoir comme un juste dédommagement. Je compensais ainsi leurs petites misères par leurs petits avantages. J'avais soin de faire parler la justice assez haut pour empêcher la voix de l'égoïsme de se faire entendre ; et grâce à ce système, profitant de toutes les circonstances que le hasard mettait à ma disposition, je ne tardai pas à être convaincue que, pour l'homme qu'on a su rendre heureux et juste, la jalousie n'est pas une chose possible.

Un lendemain de foire, Pascal apporta à l'asile une jolie petite balle, recouverte de peau de di-

verses couleurs : c'était un don de sa mère, et l'enfant paraissait aussi heureux que fier de la posséder. Peu après lui, arrivèrent deux jeunes frères dont l'aîné portait un gros ballon. Tous les enfants, qui d'abord avaient fêté la petite balle de Pascal, entourèrent le splendide ballon, se disputant le bonheur de le faire rebondir, ce que le propriétaire, aimable enfant, leur accorda de tout son cœur.

Au milieu de cette commune joie, Pascal était resté pensif; moitié émerveillé, moitié envieux. Le plus jeune des frères nouveau-venus, enfant de trois ans, restait aussi à l'écart, privé des plaisirs du ballon par la concurrence des joueurs. Ma mère, qui dirigeait l'asile avec moi, s'approcha de Pascal et lui dit : Tous les enfants sont donc heureux aujourd'hui! Vous, Pascal, vous avez une jolie balle verte, rouge, jaune. André a un ballon magnifique. Les bons parents que Dieu vous a donnés! — Son ballon est plus gros que ma balle, répondit Pascal avec un soupir. — Oui, beaucoup plus gros ! reprit ma mère sans chercher à éluder une chose évidente. Et puis, comme changeant de propos, elle reprit tout à coup : Mais pourquoi donc le petit frère Jules ne joue-t-il pas avec ses camarades? — Il est trop petit, répondit Pascal toujours soucieux. — >,'on, répliqua ma

mère, un enfant n'est jamais trop petit pour jouer, c'est le ballon qui est trop gros ; un seul coup jetterait l'enfant par terre, et le pauvre Jules est ainsi privé de jouer! Ah! s'il avait une petite balle!... — Madame, s'écria Pascal, heureux de l'inspiration qu'on venait de lui donner, je vais lui prêter la mienne. — Très -bien ! dit ma mère, comme si ce mouvement l'eût agréablement surprise. Et Pascal courut porter sa pelote à l'enfant qui s'amusa aussitôt à la jeter en l'air et à la faire rouler sur le sable. Pascal, content de lui-même, revint auprès de ma mère, — Et toi? lui dit-elle alors avec beaucoup d'amitié, toi, mor enfant, que vas-tu faire? — Je jouerais bien avec eux.... s'ils le voulaient.... dit-il avec un peu de défiance, — Certainement ils le voudront, si tu les en pries; je suis même assurée que cela lear fera plaisir, ajouta ma mère avec une expression qui persuada l'enfant. Il fit ce qui lui était conseillé; et quand nous vîmes notre ami Pascal oubliant tout à fait, dans le partage du plaisir, le retour de ja- .lousie que rous avions vu poindre au fond de son cœur, notre satisfaction ne lut pas le moindre fruit de celte petite scène.

g IH. Enfants hru'.s.

L'amour de la domination, l'orgueil, l'égoïsmc

la jalousie, voilà les défauts les plus saillants de l'enfant gâté, ceux qui lui sont le moins communs avec l'enfant pour qui le cœur de ses parents ne s'est point ouvert, et qui n'a pas connu les douceurs de la tendresse.

Celui-ci, pauvre petit malheureux! à le jugei par ce qu'on en aperçoit au premier coup d'oeil : à le voir lourd jusqu'à la brutalité, ou soucieux jusqu'à la tristesse; hardi jusqu'à l'effronterie, ou timide jusqu'à la stupidité ; ne sachant pas parler, ou ne sachant dire que des choses ignobles ; donnant des coups autant qu'il en reçoit ; ne penserait-on pas qu'en ce petit être il n'y a de l'homme que la forme ?

Avec cette sorte d'-'^nfant ne craignez jamais d'être trop affectueux, trop bon. Ne soyez pas seulement bon, soyez tendre, caressant, et invariablement poli. Ne vous offensez pas de ses impolitesses envers vous, et ne jugez point ses actes ni ses mots par ce qu'ils sont, mais par ce qu'il a voulu qu'ils fussent. Pour cet enfant, il faut avoir une autre mesure de jugement et d'appréciation que pour des enfants éclairés par d'autres lumières, et formés à d'autres habitudes. Tout ce qui paraît de l'enfant dont je parle est disgracieux, grossier; mais ce n'est point là le fond de son être, et vous ne devez pas y faire plus d'attention qu'à

une enveloppe, qu'il vous sera possible d'enlever. Prenez la peine de chercher l'âme qui réside sous cette rugueuse écorce, et de vous mettre en communication avec elle. Jusqu'ici cachée, elle semblera pendant quelque temps résister à vos efforts, à votre influence ; mais à force de persuasion vous finirez par faire accepter vos lois, et par les faire aimer. Tâchez qu'on vous aime, et ce sera facile si vous aimez véritablement vous-même : 1 amour, c'est la flamme qui attire la flamme.

On conçoit aisément qu'un grand nombre d'enfant-, surtout de ceux qui fréquentent les salles d'asile, étant élevés durement chez eux, maltraités, et accoutumés à toutes lesrigueurs, seront plus accessibles que d'autres à la douceur de vos manières et beaucoup plus touchés de vos caresses et de vos bons traitements, moyens tout nouveaux sur eux. Tandis que si malheureusement vous croyiez devoir prendre à leur égard une attitude sévère, hostile ; et entrer dans la voie funeste des châtiments, ces enfants y étant depuis longtemps endurcis, vous n'arriveriez à produire un effet sensible qu'en in fligeant des corrections si excessives, que ni les familles ni les administrateurs ne devraient les permettre.

Il vous faudra un grand dévouement, je le sais, et peut-être plus d'un effort contre la délicatesse

de vos goûts, pour donner des marques extérieures de tendresse à une sorte de petit sauvage, dont la malpropreté sera c[uelquefois aussi repoussante que les manières; mais le dévouement ne vous étonne plus, ne vous coûte plus ; vous avez appris que votre mission en est une pratique continuelle, et vous êtes tellement accoutumé au sacrifice constant de vous-même, qu'aucun sacrifice nouveau ne vous est maintenant difficile.

L'enseignement propre aux enfants en général, et particulièrement à ceux de ce caractère, est tout en action; les phrases ne doivent être employées strictement que comme un moyen de communiquer nos jugements et nos opinions sur telle chose bonne ou mauvaise. Ceci vous impose l'obligation de donner vous-même l'exemple de la vertu que vous voulez inculquer. Soyez donc poli et affable pour l'enfant brutal et grossier. Il parle rudement; quand il exprime un désir, il le fait avec brusquerie et ne sait pas dire : S'il vous plaît. Il ne faut pas, quand il s'adresse à vous, vous en apercevoir d'abord plus que lui, qui fait ainsi, pauvre enfant, faute de savoir faire autrement. Mais tout en lui donnant ce qu'il vous demande, profitez de l'occasion pour lui adresser de petits signes d'affection, pour vous enquérir naïvement de ce qui l'intéresse, et pour vous mettre ainsi

dans ses bonnes grâces. Prolongez la durée du service que vous lui rendez, et quand vous serez tout à fait bons amis^ dites hardiment : Maintenant, mon petit enfant, ne me remerciez- vous pas? — Merci, dira-t-il d'un ton bref. — J7erci, madame^ ajouterez-vous en souriant ; et l'enfant répétera : Merci, madame.

Une autre fois, quand il vous aura fait une demande, dites-lui affectueusement: Je crois que vous n'avez pas dit : s'il vous plait?^e sauriezvous pas dire: s'il vous plaU? — Si. — Voyons donc? — Et l'enfant trop heureux de votre conversation pour vous rien refuser, répondra, soyezen sûr : s''il vous plaît. — Vous dites cela trèsbien, mon cher enfant; et cette manière polie vous rend plus aimable. Vous serez toujours poli maintenant, n'est-ce pas? Et si un baiser, si une tendre caresse consacrent dans le cœur de l'enfant cette première leçon de politesse, leur souvenir maintiendra l'élève dans cette nouvelle voie, ou l'y ramènera sans peine. S'il oublie encore, vous n'aurez plus besoin que de l'avertir : et comme l'obbervalion des convenances est principa^.ement une vertu d'habitude, c'est par l'habitude surtout qu'il faut la mettre dans les mœurs.

Ne vous imaginez pas que les menus détails soient sans importance. Vous avez dépassé de si

loin ces innocentes leçons, qu'elles ne vous paraissent plus que des puérilités; mais si vous avez la faculté trop rare de redevenir enfant par la pensée, d'oublier pour un instant que vous savez beaucoup de choses, et de ;Ttourner à cette indigence intellectuelle des premiers jours de votre vie, où le bruit d'une montre vous semblait celui d'un être animé ; où vous conversiez avec votre poupée, avec votre cheval de bois, comme s'ils vous avaient entendu; alors je vous demanderai s'il est de petites impressions à cet âge? s'il y a de petits enseignements, des puérilités pour l'enfance? Non ; il faut que la proportion soit en tout, et le secret de l'instituteur est de la bien calculer.

Aux abus commis par l'enfant inculte, l'emploi de la force morale ne sera pas toujours un moyen suffisant ou une répression assez énergique. Le respect de soi, celui de la justice, la pitié, le sentiment du devoir n'ont point d'empire sur un esprit qui ne soupçonne seulement pas l'existence de ces facultés de notre âme. j\Iais il connaît fort bien la souveraineté de la force physique, et vous lui paraîtrez d'abord supérieur, si vous lui faites concevoir une haute idée de la vôtre.

Ai-je besoin de rappeler ici que l'emploi de la force, comme je l'entends, n'est pas plus la brutalit'', que la fermeté n'est la tyrannie; et que.

s'il est à propos quelquefois de faire connaître sa force à des enfants souvent disposés à abuser de la leur, on serait toujours gravement répréliensible et sans excuse, de la faire servir envers eux l des actes de violence, ou à des châtiments corporels?

Voici à quelle occasion je vous conseillerais de la manifester: dans un moment où vous désirez du silence, un enfant s'agite, parle et fait du bruit avec l'intention évidente de vous désobliger. Vous avez essayé tous les moyens de persuasion pour le faire changer de conduite, et vous n'avez pas réussi. Alors vous l'invitez à se retirer de la compagnie qu'il trouble, et il ne tient pas plus compte de cette invitation que des autres. Arrivé à cette extrémité, il faut, quels que soient son âge, sa taille et sa résistance, il faut absolument que vous ayez assez de force pour le saisir et l'emporter sans éclat, sans colère, mais avec une énergie tellement supérieure, que la sienne soit neutralisée! Il faut que votre mouvement soit irrésistible au point que l'opposition ne soit pas possible. Autant votre action calme, rapide et absolue produira d'effet sur l'esprit attentif des spectateurs, autant le spectacle d'une lutte, d'une force osant se mesurer avec la vôtre, vous jetterait dans le discrédit. Il vaudrait mieux cent

fois, plutôt que de vous compromettre ainsi, appeler l'intervention d'une main subalterne; mais vous auriez toujours à regretter les avantages que votre faiblesse physique ou morale vous aurait empêché de recueillir, en laissant deviner que vous avez besoin d'aide pour soumettre un enfant rebelle.

Tout ce que dit ou fait l'instituteur devant avoir force de loi pour ses pupilles, je voudrai? qu'il agît de manière à se placer si haut dans leur estime, sous tous les rapports, qu'ils le considérassent comme un être à part, ou plutôt comme un modèle de cette excellence humaine, vers laquelle l'éducation tend à les ^Dorter sans cesse.

Quand vous aurez, par l'expérience, appris aux enfants brutaux que vous avez la force de faire plus de mal qu'eux, ils vous sauront d'autant plus gré de n'en pas faire; et lorsque vous leur recommanderez une modération que vous pratiquez strictement vous-même, ils ne pourront vous taxer d'injustice ni d'arbitraire. Que les mots dont je me sers ne vous induisent point à penser que je prête aux enfants des rétlexions au-dessus deleur portée: ils ne savent point les noms, mais des faits nombreux m'ont convaincue qu'ils apprécient très-bien les choses.

Gel enfant, de nature opposée à celle de l'enfèint

gâté, et que l'on pourrait bien appeler sauvageon^ est, lui aussi, quelquefois égoïste; et quoique ce défaut soit plus explicable chez lui que chez l'enfant gâté, il n'en est pas moins un défaut. Il est plus expHcable, car pour le fils du pauvre, comme pour l'enfant maltraité, tout est privations continues, ou rares plaisirs effleurés à peine. Aussi, que le hasard lui en procure un seul, plus l'enfant y aura trouvé de charme, plus il en sera avare, plus il craindra de le partager. S'il le faut, il emploiera la violence pour le retenir ! Dérivant de pareilles causes, l'égoïsme est moins hideux parce qu'il est plus motivé; mais s'il réclame à ce titre plus d'indulgence pour son principe, il ne mérite pas plus de ménagements dans son application.

L'égoïsme, dans toutes les conditions, est un vice méprisable, et peut devenir une aveugle démence qui conduit à la violation de tous les droits. Si le juste et providentiel amour de nous-mêmes nous indique, pour être heureux, des moyens en harmonie avec le bonheur de tout ce qui nous entoure, l'égoïsme nous pousse incessamment à nous procurer toute espèce de jouissances : non-seulement celles qui ne froissent pas les intérêts d'autrui, mais celles qui blessent les droits les plus respectables de la société, de la famille, de nos amis les

plus dévoués, si toutefois on peut dire (pe l'égoïste ait des amis.

Il ne faut pas s'imaginer que l'égoïsme de l'homme pauvre, pour avoir été comme forcément mis en lui par les privations, soit d'une nature moins vivace et moins malfaisante que celui de rhomme riche, qui n'a point de raisons extérieures et qui semble accuser un vice naturel du cœur. Non; quelle que soit la cause qui Ta mis en nous, l'égoïsme, une fois introduit, étend sans relâche d'innombrables racines qu'il n'est plus en notre pouvoir d'arracher, que nous cessons même tout à fait d'apercevoir ou de sentir.

Mais si le pauvre est encore enfant ; si, au lieu de cette longue habitude qui laisse invétérer l'égoïsme , il n'en est encore qu'aux motifs qui la font contracter, le danger sera affaibli et diminué si vous en affaiblissez et diminuez la cause. Faites donc que cet enfant ne ressente que le moins possible de privations, si vous ne pouvez les lui épargner toutes. Masquez-lui les inconvénients de sa position, ou faites-les-lui envisager de manière qu'il aperçoive du bien là où tout à l'heure, et sans vous, il n'eût trouvé que du mal. Il est rare qu'il se présente dans la vie une affliction qui ne puisse se prêter à des consolations plus ou moins plausibles : et l'art de l'interprétation no vous fera

s 2 VARIÉTÉ DES MOYENS DE RÉPRESSION.

pas faute , car si l'enfance est mutine, elle est aussi crédule, et si vous avez toute son amitié, vous avez toute sa confiance.

Pas à pas vous amènerez l'enfant à n'apprécier les choses que d'après leur véritable utilité : vous l'accoutumerez à accepter par vertu ce qu'il ne subissait auparavant que par force. Je voudrais qu'on fît concevoir à l'enfant tant de bonheur à partager, et même à donner entièrement, que la privation devînt pour lui sans chagrin et sans regret. Je voudrais, non qu'il dédaignât tout, mais qu'il sût jouir avec assez de tempérance pour pouvoir au besoin se passer de tout. Une privation volontaire se change en une jouissance véritable; et il est de ces satisfactions morales, de ces bonheurs de l'âme qu'il faut révéler aux enfants, pour appeler leurs désirs au delà du cercle de leurs besoins physiques, pour ajouter de nobles inspirations à leurs tendances instinctives, et pour leur diminuer dans l'avenir la douleur des sacrifices, en les y préparant d'avance par une sorte de pratique adoucie.

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