CHAPITRE YL
IMPORTANTE DE l'oBÉISSANCE ET MOYENS DE l'oBTENIR.
I. Caractère de l'obéissance légitime. — II. Moyens persuasifs. — III. Obéissance collective. — IV. Obéissance individuelle. Chercher à exciter la bienveillance de l'enfant.
§ I. Caractère de Vobéissance légitime.
On dit tous les jours à propos d'éducation, entre autres choses vraies, qu'il faut que les élèves obéissent au maître ; que le maître ne doit pas rendre compte de ses motifs aux élèves ; que Vobéissance des élèves doit être passive^ c'est-à-dire sans examen. Mais on ne dit pas à quelles conditions cette obéissance doit être passive, et on laisse supposer qu'elle peut être ou l'obéissance, impossible à l'espèce humaine, d'une roue de machine, insensible sous le moteur qui la pousse; ou l'obéissance craintive et stupide de la bête de somme qui se souvient des coups. Ce n'est point là l'obéissance qui convient à des êtres créés à l'image de Dieu, et qui sont nos enfants, nos égaux! Oui, il faut que
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nos élèves se soumettent à notre volonté, mais par la conviction qu'elle est plus sage que la leur. Nous ne devons pas rendre compte de nos motifs à nos élèves ; mais il faut que nous leur inspirions une telle estime, que, lorsque nous avons parlé, des explications ne leiir soient pas nécessaires. Il faut, je le répète, qu'ils soient accoutumés à nous croire sur parole, et que la seule émission de notre volonté leur soit un garant de la valeur de nos motifs. Voilà l'unique obéissance que je puisse croire bonne ; la seule efficace, digne de nous ; la seule enfin que j'oserai nommer légitime.
§ II. Moyens persuasifs.
Néanmoins, les enfants étant extrêmement mobiles et distraits, il y aura encore des circonstances où, pour obtenir leur obéissance, nous devrons compter beaucoup plus sur l'influence du moment que sur l'influence établie par le passé. Si nous ne voulons que donner un conseil , en laissant à rélève le mérite de le suivre, il faudra nous fonder sur un intérêt bien réel et bien visible aux yeux peu expérimentés de l'enfant. Des motifs sensibles, palpables pour ainsi dire , sont les seuls que leur faiblesse permette de leur donner. Ils sont trop légers pour en concevoir d'autres , et
par de longs raisonnements vous leur causeriez de l'ennui.
Bien plus, souvent il vous faudra surprendre leur obéissance, entraîner leur consentement, plutôt que de l'attendre. Les sauvages de l'Amérique, nous dit Chateaubriand, pratiquent , cette méthode :
«Les Indiennes s'occupaient de divers ouvrages, réunies ensemble au pied d'un gros hôLre pourpre. Leurs plus petits enfants étaient suspendus dans des réseaux aux branches de Tarbre; la brise des bois berçait ces couches aériennes d'un mouvement insensible. Les mères se levaient de temps en temps pour voir si leurs enfants dormaient et s'ils n'avaient point été réveillés par une multitude d'oiseaux qui chantaient et voltigeaient à l'entour. Cette scène était charmante...
« A quelque distance, de jeunes garçons s'ébattaient; mais au milieu de leurs jeux, en courant, en sautant , en lançant des balles , ils ne prononçaient pas un mot. On n'entendait point l'étourdissante criaillerie des enfants européens. Cei jeunes sauvages bondissaient comme des chevreuils, et ils étaient muets comme eux...
« Nous sommes restés jusqu'à midi à la porte de la cabane. Le soleil était devenu brûlant. Un de nos hôtes s'est avancé vers les petits garçons et
leur a dit : Enfants^ le soleil vous mangera la tête^ allez dormir. Ils se sont tous écriés : C'est juste! et pour toute marque d'obéissance, ils ont continué de jouer, après être convenus que le soleil leur mangerait la te le.
« Mais les femmes se sont levées, l'une montrant du sagamitè dans un vase de bois; l'autre, un fruit favori; une troisième déroulant une natte pour se coucher. Elles ont appelé la troupe obstinée, en joignant à chaque nom un mot de tendresse. A l'instant les enfants ont volé vers leurs mères comme une couvée d'oiseaux. »
Voilà le procédé que je voulais vous conseiller tout à l'heure ; je suis heureuse de vous le faire recommander par une autorité illustre ' .
1. Chateaubriand dit encore: «c On n'inflige jamais une punition à l'enfant indien. II ne reconnaît que l'autorité de l'Age et celle de sa mère, » (Cette autorité ne peut être que celle de la tendresse.) « Un crime réputé affreux et sans exemple, parmi les Indiens, est celui d'un fils reijelle à sa mère.... Cette manière d'élever les enfants dans toute leur indépendance devrait les rendre sujets à l'humeur et aux caprices; cependant les enfants sauvages n'ont ni caprices ni humeur, parce qu'ils ne désirent que ce qu'ils savent pouvoir obtenir..,.
«Nous ne pourrions pas élever ainsi notre jeunesse; il nous faudrait commencer par nous défaire de nos vices : or, nous trouvons plus aisé de les ensevelir dans le cœur de nos enfants, prenant soin seulement d'empêcher ces vices de paraître au dehors.»
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$5 in. Obéissance collective
L'obéissance collective s'obtient sans que l'intelligence ait presque besoin de s'en mêler ; mais elle exige en revanche , une grande puissance d'expression physique, une fascination du regard, et du geste, une chaleur d'action dans toute la personne du maître, qui se communique par les sens à ceux qu'il doit conduire, qui leur donne le ton, et leur imprime l'impulsion de sa volonté.
L'obéissance collective ne pouvant être qu'une obéissance corporelle, les auxiliaires matériels en deviennent presque les seuls agents. L'âme de l'instituteur n'a que faire là où les âmes de ses élèves ne sont point en jeu. Son aspect seul, un son inattendu, un chant nouveau, la vue d'un objet inconnu, produira le bruit ou le silence, l'unisson dans les voix, l'accord dans les volontés, l'ensemble dans les mouvements, l'ordre enfin dans toutes les opérations.
Mais là encore se rencontreront des obstacles, et ils viendront soit de l'heure avancée du jour, soit d'un peu de licence dans la récréation précédente, soit de l'état de l'atmosphère (les enfants ); sont sensibles comme le baromètre). Peut-être encore ces obstacles viendront-ils de vous-mêmes : ou voire esprit sera préoccupé, ou votre corps sera
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fatigué ; et votre indisposition se traduira au dehors, malgré vous, par la langueur de vos regards, par l'ébranlement pénible de votre voix. Il est inévitable alors, vu la force de cette influence permanente que vous exercez sur vos élèves, qu'une partie de votre malaise passe en eux, et vous en serez averti par la difficulté que vous trouverez à les entraîner tous dans une même direction, si toutefois vous y parvenez. Dans cette disposition, je crois que je n'oserais l'essayer, et que je jugerais prudent de paraître satisfaite du peu qu'on m'accorderait, plutôt que d'exiger une perfection et une docilité que ma faiblesse momentanée m'exposerait à ne pas obtenir. Je craindrais aussi que, dans une lutte infructueuse, mon esprit déjà malade ne finît par s'irriter, s'aigrir tout à fait, trahir son impuissance, et que ma défaite d'aujourd'hui ne donnât, pour l'avenir, la mesure de ma force et de mon autorité.
§ IV. Obéissance individuelle. Chercher à exciter la bienveillance de l'enfant.
Quand il s'agit d'un obéissance individuelle, d'un intérêt temporaire, on peut s'adresser à l'équité ou à la complaisance : les enfants aiment à obliger; il faut le reconnaître, et ne point perdre de vue qu'il vaut mieux oblenir de leur bien-
veillance (c'est d'ailleurs un moyen de l'exercer) qu'imposer à leur indépendance. L'injonction d'une part suggère la contradiction de l'autre ; la lutte alors devient iné^itable : si relève a le dessus, le préjudice est visible pour tout le monde ; si le maître l'emporte, l'enfant aura vu sanctionner le droit du plus fort La prière est avec les enfants, et quelquefois avec les hommes, le plus sûr et le plus obéi des commandements. En voici un exemple : Prosper était un enfant fortement constitué, sanguin, mutin, têtu; accoutumé à la liberté de la rue, aux manières du faubourg, aux mouvements brusques, aux volontés impérieuses ; en un mot, Prosper semblait l'enfant du monde le moins capable de se soumettre aux exigences de la discipline. Brutal, il faisait ma terreur au milieu des récréations; tapageur, il était mon désespoir dans les classes. Un jour que sa dissipation et sa turbulence avaient dépassé toutes les bornes, et jeté le désordre parmi les autres enfants, j'allais me voir obligée de lever la séance, quand j'aperçus, assis sur le gradin, aux pieds de Prosper, un tout petit enfant qui, seul étranger au tumulte, s'était paisiblement endormi, et dont la tête, dans ses oscillations, venait frapper contre la rampe de sûreté placée au bas de l'estrade. Ce fut là mon moyen de salut. Je montrai l'enfant à Prosper, et
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sans rien laisser voir de mon mécontentement, je le priai d'arranger ses genoux pour soutenir la tête de l'enfant. Aussitôt, et de la meilleure grâce, il fit ce que je lui disais ; je posai sur lui la tête du dormeur, et le petit brouillon ne tougea plus. J'étais contente; mais afin de l'éprouver davantage, je commençai les jeux et les mouvements de gymnastique. Eh bien, ni l'exemple de ses camarades, ni l'attrait qu'ont pour un enfant l'agitation et le bruit, ne purent le faire changer de position. Il rit, il chanta avec nous; mais il ne se permit pas le plus léger mouvement.
Quelque forte que paraisse dans les enfants l'inclination à mal faire, soyez sûrs qu'ils sont portés au bien avec plus d'ardeur encore, quand on sait les inspirer. Il n'y a point, pour l'homme, déplaisir plus grand que celui de rendre service, quand ses intérêts ne s'y opposent pas, et que ses goûts n'ont pas encore été dénaturés. Soit force d'âme, soit ignorance du danger, les enfants se laissent moins intimider que séduire ; pour vous en convaincre, dites à l'un d'eux : « Je veux que vous fassiez deux pas sur cette pelouse, ou je vous mettrai en retenue, ou au pain sec, ou même je vous battrai !.... Et dites à d'autres : « Mes chers enfants, voici une lettre que je désirerais envoyer à telle personne; mais cette personne demeure loin d'ici, la pluie
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tombe à flots, aucun de vous ne voudrait-il y aller ?.. .» Toutes les petites mains s'avanceront à la fois pour vous arracher et porter la lettre, tandis que dans le premier cas vous n'aurez rencontré qu'une résistance noble en son principe ; à moins qu'il ne se soit trouvé parmi vos enfants, et par exception, quelque lâche ou quelque abruti.
Voici une preuve de cette vérité : Eugène, trèsexact à venir à l'asile, avait un jour déjeuné à sept heures, et devait, par conséquent, avoir l'appétit bien ouvert quand midi sonna. Aussi, la sortie de classe effectuée, il courut prendre son panier vide, et, conduisant son petit frère par la main, vint demander la permission d'aller diner, car malgré mes efforts, l'usage de dîner dehors subsistait. Je voulus éprouver sa complaisance, et je lui dis : Tu es bien pressé de partir, mon garçon (je me permets de tutoyer les enfants sages). — C'est que j'ai grand'faim, me répondit-il. — J'en suis fâchée, repris -je, j'aurais souhaité d'être avec toi toute la journée. — Il ne dit rien ; mais il regarda son petit frère avec une expression d'hésitation sensible. Si c'est pour ton petit frère, lui dis-jc en répondant à sa pensée, ne t'en inquiète pas, je vais lui donner à dîner. — Je le veux bien, s'écria l'aîné, débarrassé d'une grande perplexité. Puis, relevant une tète joyeuse, il alla de suite rendre son panier à la
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bonne, et confiant dans ma promesse à l'égard de son frère, il se résigna de la meilleure grâce à se passer de dîner, puisque cela me faisait plaisir. J'étais profondément émue de cette marque d'affection dont je remerciai l'enfant avec une véritable tendresse, et je lui fis rendre son panier en lui donnant la liberté de partir.
Depuis, j'ai pensé que j'avais maladroitement terminé cette jolie scène : car changer tout à coup d'avis, sans faire soupçonner au moins à l'enfant quelque raison valable de ce changement, c'était ou me montrer capricieuse, ou lui avouer que j'avais voulu le tenter, éprouver son secret sentiment; et quand cette découverte ne donnerait pas à nos petits scrutateurs l'idée que nous sommes capables de vouloir les surprendre quelquefois, je crois qu'il vaudrait encore mieux garder pour nous le secret de nos diverses ressources.