‹ Conseils sur la direction des salles d'asileChapitre 27 sur 28 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Maintenant , chers collègues, je vous livre ce résultat de mes modestes expériences. J'éprouve, en le faisant, cette tranquillité d'esprit qu'inspirent toujours les bonnes actions, et j'ai la certitude que tout en soumettant à votre jugement personnel les sincères opinions formulées dans cet ouvrage, vous les apprécierez du moins avec la bonne foi impartiale et sérieuse que mérite un pareil sujet.

Mais je ne puis vous quitter sans vous répéter une dernière fois : Soyez indulgents et faites-vous aimer! Soyez indulgents, ne vous arrêtez pas à considérer combien la naissance est parfois ingrate ; portez-lui secours, rectifiez-la. A l'œuvre d'abord : vous supputerez le travail qu'il y avait à faire, quand il sera fait; il vous sera doux de considérer une nature améliorée, quand ce sera vous qui aurez travaillé à son amélioration.

Existe-t-il un enfant condamné à la perversité sans appel? Et qui ose affirmer que les vices des

homnfes soient autre chose que l'abus des dons naturels, que la déviation des meilleurs instincts, des plus belles facultés dont le génie de Dieu a lui-même composé notre être, en établissant là, comme partout, la parfaite ordonnance de son œuvre? Il y a sur la terre des fleurs bien belles et des fruits bien doux; cependant, hélas! les fruits et les fleurs, quelle qu'en soit la douceur ou la beauté, peuvent, sous une brise fatale, voir éclore dans leur sein les germes de la corruption !

Prenez donc bien garde, instituteurs, à ne point laisser se déformer les jeunes âmes qui vous sont confiées; à ne traiter les enfants que comme les hommes réellement supérieurs traitent les hommes ordinaires : avec supériorité sans doute, mais avec ménagement, sagesse, protection. Leurs yeux sont clos : aidez-les à s'ouvrir, et tournez-les vers la vraie lumière , qui est l'amour de Dieu, réfléchi dans l'amour du prochain. Leur langue est muette : déliez-la pour être les premiers à lui apprendre des mots, et que ce soient des mots de sympathie pour leurs semblables et de bénédiction pour le Père commun. Leur cœur sommeille comme la fleur que l'aube va faire éclore; leur esprit est vierge comme un bloc de marbre que n'a point encOTe effleuré le ciseau.... Hâtez-vous de faire

briller sur cette fleur les rayons d'un jour pur, de sculpter dans ce bloc un type de beauté et de vérité. A la société, à l'avenir, le bénéfice de votre œuvre ! à Dieu la gloire ! mais à vous seuls la responsabilité!! Songez, instituteurs, que vous avez entre les mains un dépôt qui vaut plus que le marc d'argent de la parabole ; et que si vous ne le faites pas produire, vous serez plus coupable que le dernier des intendants; car il avait rendu son dépôt intact, et vous n'aurez pu faire que le vôtre ne se soit altéré.

Je vous le répète; faites-vous aimer, parce que l'éducation produite par la crainte n'est que l'éducation de la fourbe et de l'hypocrisie. On repousse ou l'on feint seulement d'adopter les idées des gens que l'on craint ou que l'on hait ; ce qui se trouve réuni souvent. Tandis qu'au contraire on adopte naturellement, et sans retour, dans l'enfance, les goûts et les opinions des personnes bien aimées.

Vous aurez un moyen sûr de connaître quel sentiment vous avez su inspirer à vos pupilles, et de distinguer s'ils vous aiment de cœur ou s'ils vous craignent seulement; si leur zèle et leurs complaisances sont i'épanchement d'une affection libre et désintéressée, ou bien le calcul d'une ruse qui vous flatte pour vous ménager. Ce moyen coû-

siste à observer la conduite de vos enfants dans leurs moments d'indépendance. Qu'ils soient prévenants, actifs, obséquieux pendant les heures où ils sont obligés d'être sous votre main, on n'en peut rien conclure. Mais si au moment des récréations, alors que l'emportement des jeux fait oublier toute prudence, vos enfants se portent naturellement vers l'endroit où vous êtes ; s'ils vous entourent; s'ils touchent vos vêtements et les caressent parfois avec une vénération enfantine, sans chercher même à être remarqués de vous, ils sont sincères, ils vous aiment !

Si, aux jours de congé, quelques-uns viennent tout souriants et à demi craintifs frapper timidement à votre porte, comme ne pouvant passer seulement un jour sans vous voir, n'en douiez plus, ils vous aiment!

Ah! gardez-vous, dans ces occurrences, de trouver vos élèves importuns, de vous plaindre de leur obsession, de les repousser avec dureté ou impolitesse!... Ne comprimiez pas ce premier bonheur d'aimer qui n'appartient, aussi pur, qu'à leur âge peut-être 1 Qu'ils puissent vous aimer avec abandon, ..ans inquiétude, sans mécompte! Qui sait? plus tard, si des amis inconstants ou légers déchirent leurs âmes fidèles, peut-être leur amertume sera-t-elle adoucie par le souvenir de cette affection

sans mélange, que leur première enfance aura échangée avec vous.

Je dépose la plume, et vous laisse à résoudre le problème fondamental de notre étude : la connaissance morale de chacun de vos petits enfants en particulier. De même qu'on a dit de la géométrie qu'elle enseigne à mesurer l'étendue, mais qu'elle ne la mesure pas, on peut dire des principes que j'ai développés, qu'ils enseignent comment on doit agir sur le cœur connu ^ mais qu'ils ne le font pas connaître. C'est par sa propre et personnelle observation que le maître doit acquérir cette connaissance spéciale, pour faire ensuite jouer tel ressort qui lui paraîtra le plus puissant entre les autres. Un maître peut bien dire à un autre maître : Hier j'ai eu à faire ceci; mais il ne peut pas lui dire : Demain \ous aurez à faire cela. Qu'un médecin possède un grand nombre de formules, et connaisse la vertu de chaque médicament, il lui faudra encore observer et le malade et la maladie, pour juger quels secours il convient de porter. Il en est de même pour l'instituteur : il est le seul appréciateur des moyens opportuns, et rien ne peut suppléer son action personnelle.

Il faut donc essentiellement que le directeur des enfants s'attache à démêler les secrètes inclinations de leurs jeunes âmes. Nous avons tous au

fond du cœur un ou plusieurs instincts qui l'emportent sur tous les autres. Ils seront le grand ressort que nous devrons faire mouvoir. Les leçons les plus excellentes en elles-mêmes peuvent, si on les applique d'une manière qui ne convient pas à l'organisation sur laquelle on agit, produire le plus mauvais résultat. Par exemple, enseignez sans discernement, dans une circonstance donnée, le généreux pardon d'un dommage souffert; vous courez le double risque d'altérer le sentiment de l'équité chez les consciences indécises, et de faire considérer comme peu de chose, parles caractères légers, une mauvaise action très répréhensible peut-être. Faites prévaloir le seul droit de la justice ; et si l'enfant est absolu , vous allez sans y songer l'autoriser à se montrer désormais inflexible comme elle. Félicitez un enfant pour une bonne œuvre, ou pour une leçon apprise avec zèle; s'il est malheureusement un ppu vain, vous allez développer ce défaut. Ne le félicitez pas; et si, au lieu d'être vain il est timide et clairvoyant , voilà un enfant que le mécompte décourage, et qui se trouve blessé de n'avoir rien obtenu de vous, quand sa petite logique lui disait : Tu as mérité quelque chose.

De quels moyens oserons-nous donc nous servir, si nous ignorons quelles facultés nous allons mettre

en jeu ? En promenant nos doigts au hasard sur un clavier dont les touches nous sont inconnues, ne sommes-nous pas en danger de produire un effet pour un autre, et d'obtenir en dernier résultat la discordance la plus déplorable?

Mais si nous voyons clair dans le cœur de nos jeunes pupilles, nous ne craindrons plus ni la méprise, ni l'excès, parce que nous jugerons avec certitude ce qui convient, et à quel point il est bon de s'arrêter.

Ce serait peut-être ici l'occasion de former un vœu : c'est que le nombre des enfants dans chaque asile fût diminué, afin d'être mieux régi. J'espère que cette importante amélioration viendra se joindre à toutes celles que je réclame; car j'ai foi dans l'avenir, qui est sous la main de Dieu, et dans les hommes de bien, qui sont ses instrumènio.

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