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II. Forme de l'instruction propre à la première enfance

Nous le savons tous ; l'enfance est paresseuse d'esprit; elle ne fait nul effort pour comprendre ou retenir ce qu'on lui enseigne ; mais elle se laisse volontiers séduire par des images, attacher par des récits, subjuguer par le plaisir. Montrez -lui donc des images, faites-lui des récits, et que votre autorité, pour gouverner plus souverainement, n'enchaîne que par le plaisir.

Avez-vous jamais fait à un enfant un récit attachant, qu'il n'ait pu vous redire quelque temps après, presque mot pour mot (car les enfants, peu riches d'expressions, acceptent volontiers les vôtres)? Et vous n'avez point tiré parti de cte aptitude à écouter!... Le récit bien approprié à l'intelligence de l'enfant, est le supplément de l'expérience qui lui manque, et que vous souhaitez lui voir acquérir. Ces faits animés que vous racontez, vos enfants se les représentent ; ils les voient s'accomplir, et leur âme tantôt édifiée, tantôt ravie, conserve l'impression de ces faits, comme s'ils en eussent été eux-mêmes les héros.

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§ III. Importance que la maîtresse doit attacher au choix de SCS expressions.

Ici, on doit s'attacher beaucoup au choix de ses expressions, et à la manière de les amener dans la phrase, pour qu'elles soient comprises par la place qu'elles occupent, si elles ne se font pas comprendre parelles-mêmes.

En général, les enfants de l'âge et de la condition des nôtres sont, avons-nous dit, pauvres d'eX' pressions. Ils savent exécuter une foule de choses qu'ils ne sauraient pas nommer exactement. Ils connaissent beaucoup d'objets, de formes, de qualités, de faits accomplis ; et ils paraissent ne connaître rien, parce qu'ils ne savent rendre compte de rien. Parce que leurs sens ont été seuls frappés, seuls instruits, et que n'ayant point à leur disposition les mots nécessaires pour représenter ce que nous sentons, les mots qui, même à notre insu, nous aident à distinguer nos idées, les enfants n'ont encore que des idées confuses.

Il faut donc leur enseigner aussi les mots. J'ai sous les yeux un exemple du pouvoir des mots ; c'est un pauvre enfant de huit ans, que j'ai obtenu de garder malgré son âge, parce qu'il ne serait point reçu ailleurs, et que ses parents ont la cruauté de le battre quand il est sous leur main. Le pauvre

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petit fut atteint, il y a trois ans, d'une maladie qui le rendit paralytique et sourd. Il parlait alors autant que les enfants de son âge ; eh bien, il est graduellement devenu muet, parce que, étant entouré d'un silence complet, il a peu à peu oublié les mots, les noms mêmes. Dans ce morne isolement, ses idées n'étant point encore assez formée? pour subsister seules, se sont engourdies faute de langage ; et d'un enfant dont l'intelligence se fût élevée peut-être, il ne reste aujourd'hui qu'une sorte de malheureux crétin, dont le visage sans expression décèle bien un esprit vide d'idées.

Le mot fixe l'attention sur une qualité abstraite qui, sans lui, se fût confondue dans notre souvenir avec d'autres qualités. Le mot nous aide à démêler nos souvenirs, et celles de nos idées qui ne répondent pas à des objets matériels, comme l'idée du juste et de l'injuste, etc. Fournissez donc des mots à l'enfant, mais que ce soient bien les mots propres; que vos expressions soientbien correctes, bien précises ; car la précision des mots fait la netteté des idées, et les idées nettes sont le chemin des idées justes.

Il n'est pas nécessaire d'expliquer toujours les mots par des mots ; il suffira souvent d'employer le mot inconnu à compléter un sens déjà compris, à qualifier une situation ou une action déjà jugée.

de sorte que ce soit l'emploi qui explique le mot. Par exemple, si je dis seulement : « Dieu n'a rien créé dHnuîile^ » les enfants ne sauront ce que je veux dire. Mais si je m'exprime ainsi : « Tout ce que Dieu a créé est bon à quelque chose ; il n'a rien créé d'inutile», ils comprennent aussitôt que le mot mutile veut dire : n'être bon à rien.

Vous ne sauriez trop veiller à votre manière de parler en général. Il me semble que l'on doit considérer le langage comme l'un des premiers moyens de la culture intellectuelle, son influence étant d'autant plus puissante qu'elle est continue.

§ IV. Nécesiité d'intéresser les enfants pour captiver leur attention.

Nulle part autant que dans une salle d'asile il n'est important d'obtenir et de conserver l'attention et le silence ; mais il faut vaincre sans combattre et triompher par Vattrait. Vous ne serez contents de tous vos enfants que lorsqu'ils seront tous contents de vous. Ils ne seront attentifs qu'autant que vous les attacherez.

Si, excités par une des nombreuses influences opposées aux vôtres, et qui peuvent naître, ai-je dit, ou de la disposition atmosphérique, ou de la fatigue d'une journée déjà laborieuse, ils sontlancés dans une direction difierente de celle que

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VOUS comptiez leur donner, n'allez pas vous en fâcher!... Vous aigririez le mal au lieu d'y remédier. Il n'y a que la main de Dieu qui puisse faire remonter un fleuve contre sa pente. Votre force humaine serait surpassée par le torrent qu'elle essayerait de refouler. Bien plutôt, jetez-vous dans son cours, pour le régulariser. Dans les terrains neufs, tous les sillons sont fertiles: chez l'enfance, toutes les cordes vibrent, si vous savez les toucher. Le marin ne tente pas d'imposer au vent une direction arbitraire; il s'applique à bien orienter sa voile : imitez-le.

Quel que soit notre âge, nous ne demeurons attentifs que par intérêt pour le récit, ou par déférence pour la personne qui parle; mais cette déférence étant un sacrifice imposé par la politesse et l'usage du monde, les enfants ne peuvent ni en avoir l'idée, ni vouloir s'y assujettir. Il faut donc, c'est une condition indispensable, il faut les intéresser.

§ V. Séparer les grands des pctiis.

Ceci est une nouvelle raison pour faire sortir de classe les petits enfants avant leurs aînés.

Il y a une distance extrême entre les inteUigences de trois ans et les intelligences de cinq. L'enfant de trois ans ne sait, relativement, rien, ne souhaite

de rien apprendre; n'a pas l'idée de ce que c'est qu'ignorer ou connaître. — L'enfant de cinq ans a déjà assez appris pour connaître qu'il ignore; et cette découverte a accompli en lui tout une révolution.

Les petits ne peuvent comprendre que des enseignements parles yei^a:, jusqu'à ce que la nature ait accompli en eux un premier travail intellectuel, pour lequel rien ne saurait la suppléer.

Les grands, non-seulement sont aptes à recevoir des enseignements raisonnes et suivis, mais leur intelligence a besoin d'y être appliquée, exercée dans la mesure de ses forces; car priver d'huile un flambeau qui s'allume, c'est le condamner à s'éteindre.

De cette différence résulte l'obligation de classer les enfants, de les traiter par sections, puisqu'il faut intéresser tous les âges, et qu'on ne saurait le faire à la fois, ni par les mêmes moyens.

§ VI. De V enseignement intellectuel.

L'enseignement, si varié et si multiple qu'il paraisf^e, se résume en deux parties: l'enseignement intellectuel et l'enseignement moral, qui sont deux branches de l'éducation.

A chaque détail d'enseignement intellectuel, at-

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tachez un appât pour l'esprit, soit en faisant naître du sujet que vous traitez quelque épisode qui éveille un souvenir dans l'imagination de vos auditeurs, soit par une allusion à un fait connu d'eux tous, et dont la moralité soit évidente. Vous pourrez vous permettre des histoires de pure invention, à condition que le fond en soit utile, et que les acteurs y remplissent des rôles conformes à leur caractère. La vraisemblance n'exclut point les ornements, et la vérité se laisse volontiers hahilkr par la fable. Je crois même que les vérités les meilleures et les plus anciennement établies, nous frappent davantage quand on les fait sortir des lèvres d'un renard ou d'un singe. Dire que des animaux ont parlé comme des hommes est une erreur sans doute ; mais cette erreur est trop ingénue pour faire des dupes. Les enfants savent toujours bien que les animaux ne parlent pas. D'ailleurs vous pourrez leur faire distinguer après votre récit ce qui est réel d'avec ce qui ne l'est pas. Cet exercice môme stimulera leur jugement; et si la nouveauté d'un animal qui parle a servi à rendre les oreilles plus attentives aux bons conseils qu'il donne, il me semble qu'il y a là plus d'avantages que d'inconvénients.

§ VII. De V enseignement moral.

S'il convient d'attacher à chaque détail d'enseignement intellectuel un intérêt de l'esprit, à chaque détail d'enseignement moral il convient d'attacher un intérêt du cœur. La loi morale étant la plus importante à établir, il faut, pour la faire prévaloir, l'appuyer sur l'auxiliaire le plus puissant. Convainquez Lien les hommes en commençant pai les enfants, que leur premier, leur plus réel intérêt c'est à'' être justes. Frappez leur imagination de toutes les manières pour les pénétrer de cette grande et invariable vérité : que toute action injuste porte en soi le germe de son châtiment^ dans un monde ou dans l'autre^ comme la fleur gâtée porte le germe du mauvais fruit. Que toujours^ quelles que soient les apparences .^ une faute volontaire ou involontaire contre la loi morale, engendre tôt ou tard un préjudice proportionnel pour celui qui Va commise. Dites volontaire, pour qu'ils s'accoutument à gouverner leurs désirs ; dites involontaire, pour qu'ils apprennent à les examiner avant de les satisfaire.

Agissez ensuite, pour confirmer vos assertions,

• de manière que chacun de leurs actes amène pour

eux un résultat fâcheux ou agréable, selon que

leur action a été bonne ou mauvaise. Sans doute

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une justice aussi immédiate n'est pas rendue à tout homme en ce monde. On voit des fautes profiter à ^eurs auteurs, tandis que la probité et le désintéressement amènent quelquefois la misère et l'ingratitude. Mais je viens de le dire, cette infortune et ce bonheur immérités ne sont qu'apparents ou passagers. La vie présente n'est pas tout. Et quand il arriverait que le vice ou le crime y fussent triomphants, nous n'en devrions pas moins croireà notre conscience, qui nous dit que puisque Dieu est juste, justice sera rendue un jour à chacun, selon ses œuvres.

Ce que l'on veut toujours, même en faisant le mal, c'est se rendre heureux, et l'on croit y parvenir par la satisfaction de quelque désir égoïste ou vindicatif. Mais quand tous les hommes sauront que cette satisfaction est mensongère, et qu'ils seront obligés de l'expier ; quand ils seront bien convaincus de l'inévitable rétribution distribuée à chacun par la Providence, ils s'efforceront de n'être plus méchants, en apprenant qu'ils ont intérêt à ne pas l'être. C'est cette ignorance qui produit le malheur des gens de bien par les méchants ; et le malheur des méchants eux-mêmes par leurs propres fautes.

Cette assertion, qui intéresse la cause personnelle, n'exclut, qu'on l'examine bien, ni le dé-

vouement, ni les sacrifices généreux, ni les nobles abnégations. Ceux qui les pratiquent savent par expérience que, dans ces cas mêmes, la meilleure part est encore à celui qui donne.

§ VIII. Marche â suivre à Végard des enfants qui ne viennent pas assidûment à l'asile.

La première condition pour la bonne tenue matérielle d'une école, c'est la discipline. Le premier but que doit avoir la discipline, c'est de faire respecter la salle des enseignements, de la rendre aux yeux des élèves, solennelle comme un temple ; et de faire qu'elle leur inspire cette retenue silencieuse qui s'observe instinctivement dans les églises. Gela devrait être, et malheureusement cela n'est pas toujours. D'abord parce que le silence est souvent combattu par la sonorité, qu'on n'a pas assez le soin de prévenir dans la construction des grands vaisseaux oii se tiennent les écoles de tous les degrés. Une autre cause, et c'est celle dont je veux particulièrement vous entretenir, c'est que l'ordre n'est pas possible dans une salle d'asile, s'il s'y trouve un certain nombre d'enfants inexacts.

Beaucoup de salles d'asile ne sont fréquentées assidûment que par un très petit nombre d'élèves. Ceux-là sont parfaitement rompus aux divers exer-

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cices, et les exécutent d'une manière irréprochable. Mais la majeure partie, dans certaines localités populeuses, est abandonnée par les parents à une liberté illimitée, et se livre à un vagabondage plus ou moins habituel. Un de ces enfants vient à l'asile deux jours de suite, reste huit jours dans la rue, et puis nous revient pour quelques jours encore, apportant au milieu de nos fidèles tout ce que, dans ses courses errantes, il a recueilli de fâcheux. Les leçons qu'il avait reçues, il les a oubliées. Les exemples que vous lui aviez offerts se sont perdus sans fruit. Vous souhaitez du silence : mais il n'aime que le bruit. Vous demandez du calme : mais il a besoin d'agitation. Vous voulez de l'ordre et de l'ensemble : mais il ne se souvient plus des exercices. Il marche au hasard sans rien observer de ce que font les autres, brouillant tout, semant autour de lui le trouble et la confusion. Et il y a beaucoup d'enfants dans ce cas ! Que faire donc? Refusera-t-on rigoureusement la porte de l'asile à tout enfant qui se sera absenté deux jours sans en pouvoir donner un motif suffisant? C'est le conseil que donnent les amateurs de l'ordre avant tout; ce n'est pas celui que donne le cœur d'une mère.

A cette mesure, comme à beaucoup de choses ici-bas, il y a deux faces : pi ^«s parents étaient

les premiers coupables des irrégularités de l'enfant? Si, insoucieux pour leur compte de lamanière dont il passe son temps , ce sont eux (pi laissent abandonné à ses volontés capricieuses un enfant sans activité, ou tellement léger d'esprit que chaque objet l'arrête en son chemin? Faut-il donc faire payer au fils la faute de sa famille, et lorsqu'il viendra frapper au seuil de l'asile hospitalier, le rejeter cruellement dans la rue, à laquelle on semblera ainsi le condamner?

Et pourtant, dans un seul jour, dans une heure passée à la salle d'asile, peut-être eût-il conçu le goût d'y revenir ! Peut-être eût -il évité la rivière qui va l'engloutir, ]e cheval qui va l'écraser !... Peut-être eût-il reçu à l'improviste un enseignement qui eût rejailli sur ses jours futurs !

En voici un exemple : Une petite fille, que ses parents ont formée dès le berceau à exercer la mendicité sur la voie publique, aussi hardiment que l'on exerce une honnête profession, fréquenta quelque temps notre salle d'asile; mais le revenu de la rue s'étant trouvé diminué par là, les parents ne lui permirent plus de revenir, et la renvoyèrent mendier.

Eh bien! plusieurs fois j'ai rencontré cette enfant; et toujours, au moment où elle me reconnaissait, elle rougissait, pauvre petite! et s'esquivait pour cacher sa honte.

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Elle n'a pourtant passé que quelques mois à l'asile; elle n'y a saisi que des enseignements incomplets et sans suite, parmi lesquels, cependant, elle a distingué et retenu que la mendicité n'est pas honorable comme le travail !... Chose qu'elle eût sans doute ignorée toute sa vie. Elle continue ce triste métier parce que ses parents l'y forcent ; mais elle en souffre, elle en rougit... Qu'elle soit libre un jour, et il est probable qu'elle ne mendiera plus. *

Ne pourrait«on pas, avec justice, recevoir les enfants inexacts, non dans la salle , où ils porteraient l'indiscipline, mais au moins dans Vasik) et leur y faire subir une sorte de quarantaine morale, avant de les admettre à rentrer dans le sanc^ tuaire des classes?

Pour moi, la question est résolue. Puissiezvous, frères et collègues, désirer cette amélioration comme je la désire; et puissent les règlements administratifs vous donner les moyens de l'exécuter !

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