PREFACE
Si des hommes simples de cœur, et pourvus de l'expérience pratique, avaient voulu faire ce que j'essaye, je ne Tentreprendrais pas ; ce n'est point sans quelque inquiétude de la conscience qu'on se résout à livrer au public ses idées personnelles sur un sujet de cette gravité. Mais rien n'ayant encore été enseigné aux maîtres sur l'éducation de l'enfance pauvre, il semble qu'avec la seule autorité de l'expérience on peut tenter au moins d'appeler l'attention des esprits sur des vérités expérimentales.
On a écrit, il est vrai, quelques beaux ouvrages sur l'éducation; mais c'était sur un genre d'éducation élégante, inaccessible aux enfants du peuple, et approprié aux seuls enfants des classes distinguées; qui, mieux élevés sous certains rapports, et formés chez leurs parents à des habitudes plus délicates, avaient moins besoin que les autres qu'on leur vînt en aide.
Aujourd'hui, cependant, de généreuses tendances se sont manifestées; on paraît vouloir réparer l'oubli qui a été fait. La sollicitude publique est éveillée et s'étend jusqu'aux plus pauvres et jusqu'à la plus tendre enfance. On a entendu cette voix de la sagesse qui nous dit: « Donnez aux générations le trésor de l'instruction et de la morale. Éclairez les fils du peuple qui sont les appuis ou les perturbateurs des destinées sociales. Inspirez-leur de bonne heure la vertu et la dignité, pour empêcher que leur âge mûr ne s'égare dans la corruption et le désordre. Songez que ces petits êtres au berceau, faibles et nus; ces petits enfants qui courent dans la rue en riant et en jouant, insoucieux de l'avenir, sont aujourd'hui la génération la plus importante
Vjjj PREFACE.
parmi vous; celle qui pourra accomplir tout le bien que vous n'aurez eu le temps que d'ébaucher, car elle sera encore quand vous ne serez plus; et elle sera ce que vous l'aurez faite ! »
Telle est la grave pensée qui m'a soutenue dans l'accomplissement de la tâche que j'ai entreprise. De même qu'il y a une science qu'on appelle la science des hommes, il y en a une autre qui n'est, à peu de chose près, que le diminutif de la première, et qu'on peut appeler la science des enfants. Celle-ci ne s'approfondit point dans le silence du cabinet, mais dans le bruit et le mouvement des écoles. Pour arriver à connaître les enfants, il faut demeurer avec eux, se mêler à leur vie, en s'etfaçant pour laisser leurs inclinations se trahir en liberté. Ceci je l'ai fait, je le fais encore. Chacune de mes journées est employée à éprouver par la pratique les découvertes d'une première observation; et c'est pendant la veillée que j'ai consigné dans ces pages le résultat de mes études.
Jl appartient à quiconque aime le bien, et croit découvrir une vérité salutaire, de la proclamer sans orgueil, comme sans fausse modestie. Que la voix qui parle soit forte et assurée, ou qu'elle soit faible et timide; que le nom qui signe soit glorieux déjà, ou presque inconnu encore, il n'importe. Si ce livre est utile, on ne le rejettera pas pour sa modeste signature ; et si les opinions exprimées sont vraiment raisonnables, on y prêtera l'oreille, malgré la faiblesse de ma voix.
Marie Carpantier.
Le Mai. s, Salle d'asile du Pré, oclobre ISkS,
SUR LA DIREGTIOÎ^