‹ Conseils sur la direction des salles d'asileChapitre 6 sur 28 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DE l'instituteur ET DES ENFANTS EN GENERAL.

I. Aur directrices des salles d'asile. — II. Premières expériences personnelles. — III. État de l'enfant à sa naissance. — IV. Premières influences qu'il subit. — V. Supéiiorité de l'instituteur sur la méthode. — VI. Amélioration que doit opérer en soi toute personne qui se destine à l'enseignement. — VII. Obligations et qualités de l'instituteur.

§ 1. Aux directrices.

Que l'amour de notre œuvre soit entre nous comme un lien de famille , et qu'il nous donne ce que le sang ne donne pas toujours : la franche concorde , la douce confiance , les bons vouloirs du cœur, la véritable fraternité !

Ne prenez point les observations de ce livre pour des commandements adressés par la présomption

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à de plus habiles et de mieux inspirés : personne n'apprécie plus que moi la grande valeur morale de beaucoup d'entre vous; je m'adresse plus particulièrement aux novices inexpérimentés, et ils sont nombreux, car notre apostolat est nouveau. Je dis apostolat y et quiconque estimerait moins haut notre tâche, y travaillerait avec moins de fruit, et aussi avec moins de bonheur. Pour accepter une mission de dévouement, il ne faut qu'un élan d'enthousiasme; mais pour se maintenir dans l'abnégation de soi-même, pour supporter longtemps, sans se plaindre et sans faiblir, une vie de fatigue et d'épreuve, que n'adoucissent ni les distinctions du monde, ni les agréments d'une existence aisée, ni l'espérance des gloires de 1 avenir, il faut bien, comme aux apôtres, quelque secours d'en haut, quelque point de vue d'où l'œuvre laborieuse puisse nous apparaître belle comme la charité chrétienne, comme l'aurore d'un meilleur état de la société. Peut-être faut -il aussi de temps en temps quelques sympathiques et fraternelles communications entre nous , semeurs du champ nouveau

Laissez-moi vous raconter ce que j'ai vu, ce que j'ai fait ; et comme je vous le dirai avec simplicité, bonne foi , et un grand désir de vous être utile, écoutez-moi avec attention, bonne foi, et avec

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cette indulgence affectueuse qui doit être votre caractère.

§ II. Premières expériences personnelles.

J'ai peu lu ; je ne sais presque rien de ce qui a été écrit; mais je crois savoir davantage ce qui a été fait, ce qui se fait encore. Pour lire, il faut des livres et du loisir; pour voir, il ne faut qu'observer; et j'observe depuis qu'une circonstance heureuse et imprévue m'a ouvert la carrière oii je marche. J'y entrai, dans cette carrière, sans joie personnelle, avec tristesse peut-être. Je me rappelais combien j'avais répandu de larmes, quand, petite fille, j'allais moi-même à l'école; et ne supposant pas d'autre régime que celui auquel mes compagnes et moi nous avions été soumises, le souvenir de ce que j'avais souô'ert, la pensée de ce que j'allais avoir à faire souffrir à d'autres petites victimes, ne me présentaient dans la tâche que j'acceptais qu'une charge pénible et même douloureuse.

Il est probable que de ce sentiment de commisération découla à mon insu, dans ma manière d'être avec les enfants, une certaine douceur qui les engagea à m'aimer et à me complaire. Je ne punissais presque jamais, et cependant mes enfants

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devenaient meilleurs; au lieu de me fuir, ils me recherchaient; et n'osant prendre la liberté de m'embrasser, ils baisaient en cachette mes habits et mes mains.... Leur tendresse devait me. mettre" sur la voie; si elle l'a fait, comme je l'espère, il est juste que ce bienfait leur revienne : c'est pour cela que j'écris.

Mais il est une chose dont je veux d'abord vous avertir, c'est que vous rencontrerez de ces hommes malveillants, désespérants, qui ne croient qu'au mal et à la permanence du mal; qui nient toute amélioration généreuse, tout progrès moral, parce qu'ils ont le jugement étroit , et le cœur trop égoïste pour désirer que le mieux se réalise (car il faut aimer le bien pour y croire). N'écoutez pas leurs discours ; ils finiraient par vous rendre faibles et défiants; ils vous communiqueraient à la longue la tiédeur qui paralyse; ils vous feraient douter de vous-même et de l'efficacité de votre œuvre. On dirait qu'ils ont reçu, de je ne sais quel fatal génie, le secret de tuer l'espérance, la foi, la charité dans toutes les âmes où le Seigneur les a mises.

Ne haïssez pas ces êtres incapables de bien : leur triste rôle les rend plutôt à plaindre. Plaignezles donc à cause des douces joies qu'ils ne peuvent sentir; mais fuyez-les à cause du mal qu'ils pourraient vous faire.

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Non, malheureusement, quelque admirable que soit un système d'éducation , il ne produira point chez les enfants une subite et complète transformation du mal en bien ! Le bien absolu n'est pas de ce monde, et nous ne devons pas espérer l'y faire descendre ; mais des amél'orations sensibles peuvent s'opérer par nos soins continus ; et si tout ne nous est pas accordé, tout, non plus, ne nous est pas refusé.

§ III. État de l'enfant à sa naissance.

En général, l'enfant arrive dans le monde , doué par Dieu, au moral, du germe de toutes les facultés qui lui sont nécessaires pour arriver à l'accomplissement de sa destination spirituelle, comme il est doué, au physique, de tous les organes nécessaires à l'accomplissement de sa destination matérielle.

De même que les organes extérieurs sont d'abord faibles, inhabiles, incapables de remplir leur mission, jusqu'à ce qu'un suffisant apprentissage les ait instruits et fortifiés, de même les facultés morales semblent endormies pendant les premiers mois de l'existence. Mais jour par jour elles s'éveillent, croissent insensiblement, et pour peu qu'elles s'exercent dans des circonstances favo-

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rables , elles arrivent progressivement à leur plus haut point de force et d'énergie.

Malheureusement, ces facultés et ces penchants que Dieu donne à l'homme naissant pour l'accomplissement du bien, peuvent être, et sont trop souvent détournés vers le mal.

§ IV. Premières influences que subit Venfant.

A peine l'enfant est-il né, que diverses influences s'emparent de lui, modifient les clartés naturelles de son entendement, pèsent sur les conseils de sa raison, égarent ou dirigent les besoins de son cœur, et le font bientôt incliner vers le bien ou vers le mal , selon que ces influences sont bonnes ou mauvaises. Par malheur elles sont souvent mauvaises; et chez la plupart des enfants, quand on les remet entre nos mains, il y a déjà, outre des qualités à faire éclore, des impressions à effacer; outre des habitudes louables à donner, des habitudes condamnables à vaincre. Cependant ne nous exagérons point les difficultés, dans la crainte de glacer d'avance notre zèle; persuadonsnous plutôt que, puisque Dieu veut que l'homme soit juste et vertueux, devenir tel est la tâche normale de l'homme, sa condition naturelle, et que, par conséquent, il est toujours possible d'y

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ramener celui qui s'en éloigne. Est-ce que la jeune plante, le vieil arbre même, qu'un obstacle a comprimés et qui ont forcément dévié sous cette entrave, s'accoutument jamais à végéter dans une direction contre nature? Non, rompant leurs liens, perçant la pierre, ils cherchent sans cesse leur voie; et parvenus à surmonter l'obstacle, ils redressent leurs rameaux, heureux de reverdir encore dirigés vers le ciel.

Espérez, chers collègues, espérez et prenez cou rage. Ne vous exagérez ni votre pouvoir ni votre insuffisance. Travaillez sincèrement, sérieusement, sans orgueil, mais avec confiance; et persuadezvous bien, dès à présent, que c'est moins par des mesures rigoureuses que par la culture sage et paternelle des facultés de l'enfant, que nous remplirons véritablement notre mandat envers Dieu et envers les hommes.

§ V. Supériorité de l'instituteur sur la méthode.

J'ai vu que beaucoup de maîtres ont coutume de se préoccuper uniquement du caractère des enfants qu'ils ont à élever, sans s'inquiéter si leur nature à eux-mêmes , si leur caractère , leurs habitudes ne doivent pas être aussi comptés pour quelque chose dans les éducations qu'ils entie-

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prennent. Ces instituteurs semblent penser que la méthode est tout , et qu'elle peut être appliquée par tout homme breveté, non récusé par la loi, quelle que soit d'ailleurs sa manière personnelle de sentir et d'agir. Je crois qu'ils se trompent; car je n'ai jamais trouvé de plus puissantes ressources , pour persuader mes élèves, que celles que je tirais de moi-même. La méthode c'est la lettre morte; il faut que l'instituteur y ajoute la couleur, le mouvement, l'à-propos, la vie. L'instituteur est mêlé à tout; et, quoi qu'il fasse, il ne peut ni s'isoler des enfants qui l'entourent, ni empêcher ni suspendre son action morale, quelle qu'elle soit, sur leurs esprits avides d'impressions.

Il y a donc pour un instituteur deux sujets à étudier : les enfants, et lui-même;

Deux choses à accomplir : leur éducation, et la sienne.

§ VI. Amélioration que doit opérer en soi toute personne qui se destine à V enseignement.

Il n'est peut-être jamais arrivé qu'au moment où une personne se vouait à l'enseignement, elle en comprît toute limpartance, ou plutôt qu'elle en connût tous les devoirs, toutes les difficultés.

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Je doute que son zèle , s'il n'eût point encore été engagé par une sorte de consécration antérieure, eût pu se soutenir en face d'une pareille tâche! Bien élever des enfants ne doit être pour un instituteur que la seconde partie de son entreprise : la première, la plus difficile, c'est de se perfectionner lui-même. C'est sa propre transformation qu'il doit opérer; c'est l'homme vulgaire enfin qu'il faut dépouiller, pour lui substituer un homme nouveau, pur, inaltérable, dont les regards apaisent les passions, dont les paroles subjuguent les âmes !

Elle est profonde la surprise du jeune instituteur, qui, entré ingénument dans l'éducation sans savoir que c'est lui-même qu'il faut d'abord réformer, voit toutes ses tentatives d'améhoration échouer sur ses élèves, et tous ses efforts, quelque grands qu'ils soient, demeurer sans résultats! Il ressemble à un homme qui, arrivé les yeux bandés au terme de son voyage, fait mille circuits autour de la maison pour en trouver l'entrée, et rencontre partout un obstacle inévitable, une muraille haute et continue, qu'il lui faut absolument escalader pour aller toucher le seuil objet de ses vœux. Cet obstacle inévitable qu'il faut vaincre, c'est notre imperfection qu'il faut corriger. Un maître de bonne foi ne tarde pas à le découvrir; mais s'il

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est dévoué, persévérant, il ne reculera point, car il sait que vouloir, c'est pouvoir.

§ VIL Obligations et qualités d: V instituteur,

n est impossible de dire tout ce qu'un instituteur a besoin d'acquérir de tact, de douceur, de fermeté, de jugement, d'équité, de courage; combien il doit être exempt de passion, de partialité, de prévention, de personnalité surtout; combien il doit être affermi et contre les cajoleries des parents, et contre la peur de les mécontenter dans la personne de leurs enfants; combien en^ même temps il leur doit de politesse , d'égards ; en un mot, combien, afin d'être toujours clairvoyant, digne et juste, il doit s'être affranchi de lui-même et des autres.

Outre les grands principes de moralité dont l'opinion publique fait une loi à l'instituteur, il lui faut des qualités que l'opinion ne soupçonne pas, et qui sont néanmoins d'une rigoureuse nécessité. Chez les enfants toutes les impulsions sont soudaines, imprévues, fugitives : vous devez cependant profiter de chacune, et quand l'occasion vous surprend, si vous n'êtes pas sûrs de vous^ ayant à frapper vite, vous frapperez souvent à faux.

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Sans ces précieux avantages, on ne saurait prévoir les difficultés, les positions embarrassantes où peut se trouver un maître, dans le gouvernement d'une troupe d'enfants, toujours différents les uns des autres, par les dispositions natives, par les tempéraments, le genre de vie, et les préjugés inculqués de si bonne heure, qu'on les dirait transmis avec l'existence même. Mais pour se frayer une route sûre à travers des écueils sans nombre, il existe une boussole qui ne m'a jamais égarée : c'est Iaffection.

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