‹ Conséquences du Système de Cour établi sous François IerChapitre 2 sur 88 · VA-V ' M · texte numérisé non relu

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suivants ont opéré le développement, et auxquelles nous devons aujourd’hui de douces et nobles jouissances.

Quand j’ai parlé de cette opinion à la fin de mon Mémoire concernant François Ier, j’ai craint d’en trop dire; je vois, par les observations qui m’ont été faites , que je n’ai point dit assez, et je reprends la récapitulation de quelques parties de ce règne.

Quels furent donc les défauts et les bonnes qualités de François Ier, quelles furent les calamités dont ses défauts affligèrent son siècle, et quelles sont les jouissances que nous devons à ses bonnes qualités ?

« Ce prince, dit Anquetil, était indiscret jusqu’à l'imprudence , léger, imprévoyant. Il fit des femmes de sa cour des objets de scandale. Il avait l’amour du luxe et des plaisirs : voilà ses défauts. Les fêtes , les spectacles, le faste de sa cour lui coûtaient autant que la guerre ; ses guerres et ses négociations furent toutes aussi malheureuses les unes que les autres : voilà ses fautes. «En revanche, dit toujours Anquetil, il était affable , éloquent, loyal ; il aimait les sciences ; il affectionnait et honorait les savants; il avait des mœurs douces et polies : telles furent ses bonnes qualités. La politesse de sa cour, à laquelle nous devons la douceur et l’élégance de mœurs qui fixent sur la France les regards charmés des étrangers; la restauration des lettres, l’essor quelles ont pris, la hauteur où notre littérature s’est élevée et se soutient depuis près de deux

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siècles : tels sont, selon Anquetil, les heureux fruits de ses bonnes qualités, dont nous jouissons. »

Indiscret , léger, imprévoyant , fastueux , galant , dépensier, que tout cela ne s’appelle que des défauts dans un roi, j’y consens; que toutes les disgrâces méritées d’un négociateur décrié et les revers d’un guerrier présomptueux et malhabile, s’appellent des fautes j quand il s’agit d’un roi, j’y souscris encore, pourvu que cette indulgence ne passe pas dans la morale publique.

Mais pourquoi Anquetil oublie-t-il dans son résumé la crapule qui souilla la vie privée de son héros , ses manques de foi , ses habitudes despotiques, son esprit persécuteur, sa cruauté dans la tyrannie? Sont-ce là de simples défauts, ne sont-ce pas des vices? Pourquoi l’auteur oublie-t-il le mépris des lois de l’état , si bien prouvé par la dégradation des corps politiques et judiciaires; les entreprises sur la propriété par l’impôt arbitraire , par l’envahissement du trésor public; l’oppression des consciences par les persécutions religieuses , par des condamnations capitales arbitrairement prononcées , par des violences directes personnellement exercées, par la férocité inouïe d’exécutions ordonnées contre des innocents? Sont-ce là des fautes ou des crimes? La raison, la justice, la morale , permettent - elles de pallier les vices sous le nom mitigé de défauts , et d’adoucir l’horreur du crime, par la simple qualification de fautes ?

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Des bonnes qualités qu’il plaît à l’auteur d’attribuer à François Ier, plusieurs lui ont été absolument étrangères, notamment la loyauté et la franchise : il a même été atteint des vices opposés. Fut-il franc et loyal quand il éluda le combat singulier que lui-même avait proposé à Charles- Quint ' ? L’était-il, quand, en présence de seigneurs italiens avec qui il avait fait un traité, il molesta et humilia le parlement qui en refusait la vérification, et ensuite encouragea secrètement l’opposition des magistrats, les priant de prendre sur eux l'oclieux d’un refus qu’il ne fallait pas, disait-il, qu’on lui imputât: ) L’était-il , quand il sacrifia à Léon X les petites puissances de l’Italie, à qui il devait en grande partie la conquête du Milanais? L’était-il, quand il faisait assurer aux protestants réunis à Smalcalde qu’il n’avait jamais fait brûler de protestants d’Allemagne, parmi les hérétiques dont le supplice avait épouvanté le monde?

Au lieu d’avoir affectionné et honoré les savants, il en a été le persécuteur; au lieu d’avoir favorisé cet essor des esprits qui fait depuis près de deux

’ Le duc de Wellington a dans sa possession une cassette qui renferme en original l’opinion de tous les grands et illustres guerriers de l’Europe entière, consultés par Charles-Quint sur celle de François 1er dans cette affaire. Je tiens d’un officier général attaché au duc de Wellington, et qui a lu tous ces écrits, que le sentiment unanime des personnages consultés s’accorde avec l’opinion que j’ai exprimée à ce sujet dans mon Mémoire.

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siècles la principale gloire de la France, il l’a retardé, non seulement par la tyrannie qu’il a exercée sur tous les hommes de son temps qui étaient dignes du nom d’hommes de lettres, mais aussi par la protection exclusive qu’il a donnée aux écoles infectées de la scolastique : long et puissant obstacle aux progrès de la raison humaine, qui n’a cédé que long-temps après, à la Méthode introduite par le génie de Descartes, heureusement plus puissant que les traditions de François Ier.

La douceur et la politesse des moeurs datent en France de la régence d’Anne de Beaujeu, après la mort de Louis XI, et du mariage d’Anne 'de Bretagne avec Louis XII. La pureté et la décence des mœurs étaient jointes alors à leur aménité, et cette union en faisait l’élégance. François Ier en retrancha la décence et la pureté; il y substitua la corruption et l’effronterie, et nous a transmis, sous le titre de douceur de mœurs , le dégagement de toute pudeur, et sous le nom d’élégance, la galanterie qui s’est approprié tous les vices et a renversé la morale : vérité affligeante cpie je tâcherai de mettre en évidence.

Est-il surprenant, après un résumé aussi peu exact des traits caractéristiques de François Ic% de voir Anquetil conclure, comme il fait, que ses défauts n’ont affligé que son siècle ?

Ah! n’eussent-ils affligé que son siècle, si l’on remarque comment et à quel point ils l’ont affligé, pourra-t-on lui tenir compte de quelques qualités

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agréables, mais futiles, qui sont assez mal constatées , et par lesquelles il a, dit-on, contribué à nos jouissances actuelles , qui toutefois ne pouvaient nous échapper?

Que son siècle ! Quelle légèreté, je dirais volontiers quelle inhumanité dans cette expression î C’est dans le siècle de François Ier, durant son règne , à la suite de son règne , que quarante années de guerres civiles ont affligé la France ; qu’on a vu les exécutions de l’Estrapade , les massacres de Cabrières et de Mérindol, de Yassi , d’Amboise , de la Saint-Barthélemi ; l’assassinat de François de Guise , de l’amiral de Coligni , de Henri de Guise ; l’empoisonnement de François II , l’assassinat de Henri III, auquel on pourrait ajouter celui de Henri IY arrivé au commencement du siècle suivant par suite des memes causes. Tous ces évènements, inévitables effets des désordres du clergé résultant eux-mêmes du concordat; ces évènements, causés par la violence du parti qui voulait la réforme, et par la résistance du clergé et de la cour, qui s’y opposaient ; toute cette longue chaîne de calamités, dont le premier anneau est scellé dans la cour de François Ier, ne s’étend-elle pas assez durement sur la seconde partie du seizième siècle , pour que cette période ne soit pas regardée comme si courte par les historiens, ayant paru si longue à la souffrance des peuples !

Mais peut-on croire que les défauts de François Ier n’aient affligé f/ue son siècle , quand on voit

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s’ouvrir sous son règne , sous ceux de son fils et de ses petits-fils, tous dirigés par Catherine de Médicis, sa bru chérie, son élève et son admiratrice, les sources profondes des plus longues calamités qui puissent dégrader et tourmenter les peuples; quand on voit l’irruption du pouvoir absolu sur la propriété, sur la liberté civile et politique, le déchaînement du fanatisme et de la persécution sur les opinions religieuses, enfin le débordement des vices d’une cour corrompue sur les mœurs nationales.

Les règnes des quatre derniers Valois furentils autre chose que la continuation du règne de François Ier? ils héritèrent de sa cour, et, par cette raison, de ses mœurs, de son caractère. Héritiers de sa cour, de ses mœurs et de son caractère, ils le furent aussi de ses lois, de ses traditions, de ses exemples. Ses mœurs, son caractère, ses lois, ses traditions acquirent un développement funeste à mesure que la difficulté et la gravité toujours croissantes des circonstances provoquèrent leurs passions et leur pouvoir. Ce qu’ils ont fait dans leurs positions diverses, c’est ce qu’il eût fait luimème ; tous leurs actes sont des effets des mêmes causes agissant dans d’autres circonstances, des conséquences des mêmes principes appliqués à des cas différents.

L’exil des protestants, leur dispersion dans toute l’Europe sous le règne de Louis XIV, les dragonnades,- le massacre des Cévennes, n’ont-ils pas été

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le complément des proscriptions signalées sous François Ier parles supplices de l’Estrapade, les massacres de Cabrières et de Mérindol : hautes œuvres du monarque poli, affable, éloquent et loyal, à qui nous devons la douceur de nos mœurs et la politesse de nos esprits? Louis XIV et Louis XV créant des impôts sans le consentement des peuples exprimé dans une assemblée d’états-généraux; Louis XIV allant au parlement de Paris, en bottes et le fouet à la main , pour faire enregistrer en sa présence ses lois spoliatrices ; Louis XV faisant investir de troupes toutes les 'cours du royaume pour l’enregistrement des siennes, faisant arracher du sanctuaire de la justice, par ses satellites, les magistrats qui résistent au pouvoir arbitraire, n’ont-ils pas été les continuateurs du prince poli, affable, qui osa menacer les magistrats , chargés de lui porter à Amboise les remontrances du parlement contre le concordat, de les faire jeter pour six mois dans un cul de basse-fosse , s’ils ne retournaient incessamment à Paris, nonobstant le débordement de la Loire qui leur en fermait le chemin?

Les lettres de cachet qui , sous Louis XV, menaçaient toutes les têtes , ne paraissent-elles pas à peu près irréprochables quand on les compare à ces lettres de sauvegarde que François Ier donnait aux femmes infidèles contre l’autorité de leurs maris, et qui imposaient à ces maris la patience du plus indigne outrage?

La longue spoliation du trésor public en vertu

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de simples ordonnances signées du roi, sans désignation de l’emploi des fonds ; cette spoliation tournée en habitude sous les règnes de Louis XIV et de Louis XV; le scandale des profusions qui en étaient le principe et la conséquence, et enfin l’insuffisance des recettes publiques , reconnue en 1789, pour subvenir aux charges accumulées sur l’état par ces profusions; tout cela ne procède-t-il pas de deux abus introduits par François Ier : la confusion du trésor public avec le trésor du prince, dont jusque là il avait été au moins distinct après en avoir été totalement séparé, et la disposition arbitraire de l’un et de l’autre?

Les commissions arbitrairement nommées sous les règnes de Louis XIII , de Louis XIV et de Louis XV, soit pour absoudre des coupables que les tribunaux auraient punis, soit pour condamner des innocents qu’ils auraient absous , ne procèdentelles pas de celles qui, durant le règne de François Ier, jugèrent le surintendant Semblançay, le connétable de Bourbon , l’amiral Brion , le chancelier Poyet, Montecuccoli ’, et tant d’autres? Ne sont-elles pas des conséquences du système qui sous ce règne travestit les tribunaux memes en espèces de commissions, en y introduisant des magistrats auxquels le choix du roi tenait lieu des

* Dans mon mémoire sur François I", où j’ai écrit le nom de ce malheureux d’après les historiens, je l’ai nommé Montrcucullo; son véritable nom est Montecuccoli.

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