‹ Conséquences du Système de Cour établi sous François IerChapitre 24 sur 88 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Extensions du système de cour de François I" opérées sous ses successeurs , savoir : multiplicité des titres • multiplicité et affiliations des anoblissements ; privilèges d’occuper les hautes magistratures et les grades militaires attribués à la noblesse ; affiliation du clergé ; multiplicité des ordres religieux , des congrégations et des confréries j admission des femmes de toutes les conditions à la cour, soit par leur mariage avec des seigneurs de la cour, soit comme maîtresses du roi.

Je distingue, pour la clarté et la précision, les extensions que reçut le système de François 1er sous ses successeurs, des développements qu’il eut sous son règne. Les développements, ou conséquences immédiates, étaient son ouvrage ; les extensions, bien qu’elles ne fussent que des conséquences de ses principes et de ses œuvres, ont cependant reçu quelque chose du caractère de ceux de ses successeurs dont elles ont été l’ouvrage.

Ici je remarque que l’institution des marquis et de plusieurs gradations dans les dignités établies , dont j’ai été entraîné à parler dans le chapitre précédent comme de développements du système de François Ier, ont été postérieures à son règne, et qu’elles seraient plus justement placées à la tête des extensions dont nous allons parler.

SOUS FRANÇOIS l".

EXTENSION DU NOUVEAU SYSTÈME DE MAISON ET DE COUR

LES NOBLES MULTIPLIÉS , ET AFFILIÉS A LA COUR COMME DOMESTICITÉ ET COMME SERVICE DE CHEVALERIE.

La gradation des offices de la maison , leur distribution suivant la noblesse des extractions, et la gradation des titres à la cour, produisirent des effets importants : le premier fut de créer des patronages graduels en faveur de toutes les classes de nobles et de leur donner pour clientelle les classes respectivement inférieures, ce qui commença le système d’influences et d’ascendants dont nous aurons à parler à la suite; le second fut d’exciter les ambitions et les vanités dans la noblesse de tous les degrés. Comme il y avait dans la maison des places à différentes élévations, chaque noble en vit quelqu’une à sa portée, et tous crurent pouvoir aspirer à devenir partie du service d’honneur ou du service noble. Mais l’ambition des charges d’honneur à la cour ne put pas être une maladie générale, ce qui le fut réellement ce fut celle du service anoblissant ou de lettres de noblesse qui commencèrent alors à porter l’empreinte de brevets pour un service de cour.

in.

Il DE LA NOBLESSE DE FRANCE

Le changement qu’éprouva la charge de valet de chambre, qui d’office noble devint service roturier, mais anoblissant, l’anoblissement d’un grand nombre d’autres offices dans le service de la chambre, dans celui de la garde-robe, dans celui de la table, firent gagner jusque dans le tiers-état l’ambition d’entrer dans la maison du roi. Les riches bourgeois portèrent leurs regards sur la porte qui leur était ouverte à l’entrée de cette maison du roi, où tant de splendeur était jointe à tant de volupté, où l’imagination et les sens s’enivraient de tant de délices. Quel ravissement de voir dans cette maison , qui rassemblait la plus haute noblesse de France, une source d’anoblissement ! quel charme de sentir qu’on pouvait, en se dégageant de la classe des petits, se trouver au milieu de ce qui existait de plus grand! L’anoblissement dans cette maison du roi semblait être une émanation directe de la cour la plus magnifique, et le gage d’une sorte d’affiliation. Quel appât pour la vanité du tiers-état! Mais je ne parle point encore ici de l’effet moral et politique de cette innovation ; je veux seulement remarquer l’extension qu’elle reçut aussitôt quelle eut lieu, mais plus encore sous les règnes suivants.

Nous avons dit que le roi en anoblissant son valet de chambre lui avait donné le titre d 'écuyer: cette formule d’anoblissement n’avait jamais été usitée; c’était un principe que le titre decuyer, comme celui de chevalier, s’acquéraient par la seule voie de l’investiture. Les lettres d’anoblissement

SOUS FRANÇOIS l'r. 1 1 5

jusqu’à François Ie' avaient dit : Nous vous anoblissons et vous rendons habile à recevoir le titre d’écuyer. Mais la noblesse ayant rebuté le titre de valet , parcequ’il avait été donné à des officiers bourgeois, et que par là il avait cessé d’être synonyme de celui d’écuyer, le roi ne voulut pas que la déchéance de son valet de chambre fût une dégradation ; ce fut par cette raison qu’en lui donnant le titre de valet de chambre il lui donna celui d’écuyer, et régla qu’il ferait son service l’épée au coté. Il voulut établir que si les deux titres avaient cessé d’être identiques, ils étaient néanmoins restés très compatibles.

On voit qu’alors François Ier se considérait comme centre et principe de cet ordre primitivement religieux, indépendant par essence, qui se conservait et se reproduisait par lui-même, auquel le roi n’avait le droit d’ajouter un chevalier qu’en sa qualité de chevalier lui-même quand il l’était, et sous les conditions établies pour l’admission dans l’ordre des chevaliers. Il imagina de faire de l’ensemble des nobles existant en France une congrégation de chevalerie, des anoblissements, une affiliation à cette congrégation , ‘et de sa domesticité subalterne ou service du corps, un principe d’anoblissement , un service , non pas précisément de chevalerie, mais du grade d ecuyer dont il fallait être investi pour parvenir à la chevalerie.

Quand le roi eut dit pour anoblir ses valets

Il6 DF. LA NOBLESSE DÏÎ FRANCE

de chambre , ses huissiers de la chambre , ses valets de garde-robe et autres : Nous vous faisons écuyers ; cette formule passa dans toutes les lettres d’anoblissement : on l’employa dans les lettres données aux vétérans dans les charges anoblissantes. Alors les lettres de noblesse eurent un attrait nouveau. Modelées sur celles d’officiers de la maison du roi , elles semblaient mettre sur la voie de la cour, donner à l’anobli un air d’officier de cour, l’affilier au service de la cour. Le titre étant emprunté du système dont le roi était le centre, ces lettres liaient à la fois non seulement comme engagement de service, mais comme soumission religieuse à l’ordre de la chevalerie. Dans le fond de son âme un bourgeois devenu écuyer se sentait rapproché d’un homme de la cour par la double apparence de domesticité et d’affiliation religieuse; il voyait les portes de la cour entr’ouvertes, au moins à sa curiosité; il croyait s’y entendre appeler, d’un peu loin à la vérité , mais assez distinctement pour être remarqué des gens qui l’environnaient, et l’obliger à se séparer du commun état. Aussi composait-il son ton, son langage, sa contenance, de manière que tout répondît à sa glorieuse vocation ; il se croyait même obligé d’être en tout temps et en tout lieu le champion du pouvoir, de prendre en toute occasion fait et cause pour le gouvernement ; il avait le pressentiment du privilège exclusif des emplois publics d'une certaine importance. Il semblait déjà voir le moment où tous les écuyers

DEPUIS FRANÇOIS 1er. II7

se l'éuniraient sous une commune bannière, avec la plus ancienne noblesse , contre le commun état , et auraient le bonheur de s’entendre dire que sous cette bannière il n’y a ni premier ni dernier'.

L’affluence des gens du commun état, pour obtenir des lettres de noblesse , était donc devenue très considérable. Jusqu’au règne de François Ier il n’avait été fait que très peu d’anoblissements par lettres du prince, elles avaient été données pour de bonnes raisons ou du moins sous des prétextes honorables : depuis l’anoblissement de tout le service du troisième ordre de la maison du roi , on voit commencer la multiplicité des lettres de noblesse dont la France a été affligée pendant deux siècles; abus poussé jusqu’au dernier scandale pendant les règnes des fils et petits-fils de François Ier, où ces lettres devinrent hautement l’objet d’un trafic. Depuis son règne on rencontre à chaque pas dans nos recueils de législation des édits portant création de lettres d’ anoblissement, moyennant une finance taxée par la loi. Charles IX, en

1 C’est ce qui est arrivé à Coblentz durant l’émigration. Quand un Français déserteur de la France se présentait .à M. le comte d’Artois, il lui demandait: Etes- vous gentilhomme ? Les hobereaux répondaient modestement: Monseigneur , je suis noble. Le prince répondait obligeamment : Monsieur, dans la noblesse il n’y a ni premier ni dernier, L’arrivant qui n’avait pas le bonheur d’être écuyer, à la question du prince , Etesvous gentilhomme ? répondait : Non , monseigneur Le prince disait alors : Vous êtes digne de l’être.

Page 1