‹ Conséquences du Système de Cour établi sous François IerChapitre 41 sur 88 · I) CELLES DES BORDELS · texte numérisé non relu

I) CELLES DES BORDELS

Il est indubitable que les mauvais lieux , soumis à la police du roi des ribauds , mais mal défendus par la garde royale contre la maladie dont mourut François Ier, n’étaient pas si bien , c’est-à-dire aussi sûrs, et aussi commodes et aussi agréables pour les hommes de la cour, que le commerce des femmes de la société du roi, pourvu qu’il n’en eût pas approché. Sans doute il était bien, et très bien pour les courtisans, qu’au lieu de tolérer à la suite de la cour des femmes publiques et d’en exclure les dames, le roi fît servir les dames à l’usage des courtisans , et éloignât d’eux les femmes publiques. Mais Charles- Quint ne parlait pas du mal que la licence des femmes de cour ferait à la cour, mais de celui qu’elles feraient long-temps à la France. Aussi, ajouta-t-il en parlant toujours à Brantôme:

1 On nommait ainsi le capitaine de la garde du roi composée de jeunes hommes robustes et de haute taille.

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« S’il n'y cust eu cjue ces dames de ta cour qui se fus- » sent débauchées , c’enst été tout tin; mais elles » donnoient tel exemple aux autres de la France, oque, se façonnant sur leurs habits, leurs grâces, » leurs façons , leurs danses et leurs vies , elles se « vouloient aussi façonner à aymer et paillarcler. » A cette judicieuse observation du monarque, Brantôme lui répond qu’il parle.... « comme si auparavant le règne du roi François, il n’y eust eu

des p . par toute la France , aussi bien des grandes

et moyennes , que petites et communes , et aussi bien en leur pays et maisons , qu ailleurs. »

Brantôme ne se piquait pas d’èîre un grand moraliste ; et comme abbé de la façon de François rr, et comme courtisan voluptueux de ses fils , il goûtait fort la nouvelle façon de vivre adoptée à la cour. Il ne lui était pas donné de voir à travers sa propre corruption que les désordres publics des mauvais lieux, et meme les dérèglements des femmes punies par la flétrissure la plus honteuse, sont loin d’ètre aussi contagieux et aussi pernicieux à la société que les désordres honorés des classes élevées; qu’autre chose sont les mauvaises moeurs accompagnées de la honte, et autre chose les mauvaises moeurs accréditées, entourées d’hommages qui semblent en faire un titre à la considération. Charles-Quint était meilleur juge que Brantôme des conséquences que devaient avoir les moeurs d’une courdont la composition lui paraissait si dépravée. Il n était pas homme à ignorer, plus que Bran-

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tonie, qu’il y avait eu de tout temps en France des femmes de mauvaises mœurs. Mais il croyait , avec raison , que les mauvaises mœurs étaient bien moins générales et moins effrontées lorsqu’elles étaient accompagnées du déshonneur, que quand elles étaient publiques et autorisées par un ordre de personnes sur qui le mépris public a peu de prise. Il savait bien aussi que des reines de France avaient eu des mœurs fort débordées. Mais il pensait que l’incontinence d’une reine sans cour était moins contagieuse que celle d’une reine ou d’une maîtresse avouée, qui effacerait ses désordres par ceux d’un luxe éblouissant, et en sauverait les dégoûts par l’entourage de tout ce qui peut égarer l’imagination des spectateurs et l’enivrer.

Probablement les mœurs des femmes furent moins généralement pures, modestes et réservées sous Isabelle de Bavière, quoiqu’elle n’eût point de maison, ni de filles d’honneur, que sous Anne de Beaujeu , fille de Louis XI, régente de France durant la minorité de Charles VIII, et sous Anne de Bretagne, femme de Louis XII ; mais certainement les mœurs des femmes reçurent une bien autreatteinte de la cour de François Ier , de l’exemple de sa mère, de ceux de la duchesse d’Etampes, de la comtesse de Chateaubriand , de la duchesse de Valentinois, que de l’exemple d’Isabelle de Bavière. Pourquoi appelait-on Isabelle la Grande-Gaure? parce qu’elle marquait seule à la cour par l’incon-

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tinence. Donna-t-on un surnom méprisant aux maîtresses de François I"?non. Isabelle de Bavière faisait scandale; les maîtresses de François 1er faisaient envie. Qui ne sent la différence qui sépare l’incontinence grossière de celle qui est unie à la galanterie, celle qui n’intéresse que les sens de celle qui est mêlée à toutes les jouissances de l’imagination ? L’incontinence isolée est un objet de dégoût et de mépris : au lieu que dans les moeurs galantes elle est à couvert sous mille charmes. La première n’est que passagère , parce que la réprobation générale la poursuit: unie à la galanterie, elle est organisée ; je dis plus, elle est légitimée et protégée par le ridicule, dont les femmes galantes saisissent le sceptre ; elle entre dans le fond des moeurs générales : elle les constitue.

Brantôme a étendu ses narrations aux règnes des quatre successeurs de François Ier; suivons-le donc dans les détails qu’il nous a transmis.

Il faut d’abord se rappeler que Catherine de Médicis, arrivée à la cour de François Ie* à l’âge de quinze ans, passa quinze autres années à son école et à celle delà duchesse d’Angoulême , qui donnait des maîtresses à son fils; qu’elle s’appliqua studieusement à connaître et suivre ses goûts ; qu’elle acquit près de lui cet art de plaire que le président Hénault appelle art fatal, qui ne périt plus et qui ne fait que se perfectionner quand il a une fois été in -

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venté'-, art fatal, en effet, qui n’est pas autre chose que l’esprit d’intrigue dont se compose en partie la galanterie; qu’elle a vécu soixante-onze ans; qu’elle n’est morte que le 5 de janvier 1 58g , sept mois avant l’assassinat de Henri III, douze jours après celui du duc de Guise; qu’elle fut régente tantôt de droit, tantôt de fait seulement, sous les quatre règnes qui suivirent celui de François Ier. Avec ces souvenirs, lisons Brantôme, nous reconnaîtrons que la cour voluptueuse, licencieuse et ruineuse de Henri II et de ses trois fils a été la continuation de celle de François Ier.

" Le séjour de la cour , disait Brantôme en parlant du temps de Catherine de Médicis, m’estoit fort agréable , comme n'en ayant jamais vu ailleurs de plus beau; et pense que par le monde, depuis qu’il est fait, il n’y a eu de pareil \

»Elle aimoit la musique, dit Brantôme et en donnoit souvent plaisir à la cour dans sa chambre, qui n’étoit nullement fermée aux honnêtes dames et honnêtes gens , voire à tous et à toutes 3 ; ne la vouloit resserrer à la mode d’Espagne , ni d’Italie son pays, ni mesme comme nos autres reines , Elisa-

1 Le président Hénault met ces paroles dans la bouche du connétable de Montmorency. Drame de François II, acte i ", scène iT«.

5 Discours sur Catherine de Médicis, tom. II, pag. 2g6, édition de Bastien.

3 C’est-à-dire sans doute au public.

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beth d’Autriche et Louise de Lorraine, ont fait , disant que tout ainsi que le roi François son beaupère , quelle lionoroit fort , la lui avoit dressée et faite libre , qu’elle la vouloit ainsi entretenir à la vraie Françoise, sans en rien innover, ni réformer1 *, et que ainsi le roi son mari ’ l’ avoit voulu. Ainsi sa chambre étoit tout le plaisir de la cour. » « Sa compagnie et sa cour, dit plus loin Brantôme, étoit un vrai paradis du monde... Quand elle a été morte , on a dit que la cour n ’étoit plus la cour... Mais quelle cour étoit-ce? Elle étoit telle , que je crois que jamais empereur du monde de jadis n’en a tenu , pour dames , une pareille d’ordinaire , ni nos rois de France. Bien est vrai que ce grand empereur Charlemagne et roi de France, de son vivant, prenoit grand plaisir de faire et dresser des cours grandes et plénières... pour voir les belles joûtes, tournois et magnificences qui se faisoient très superbes, par une grande troupe de chevaliers3... Mais quoi! ces belles et grandes assem-

1 Cette demi-publicitc des amusements habituels de la cour était un moyen de popularité pour Catherine de Mé~ dicis. Brantôme dit plus haut qu’elle aimait à donner du plaisir au peuple comme les empereurs romains.

1 Henri II.

3 Double anachronisme. Brantôme parle des fêtes de Charlemagne et de chevaliers qui y figuraient , d’après les romans des treizième et quatorzième siècles j car il n’y {a point de romans faits du temps de Charlemagne , et la chevalerie n’existait pas encore de son temps. Il y a des romans

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Idées et compagnies ne se jouoient que trois ou quatre fois l’an... Mais la cour de noire roi Henry II et de notre reine étoit ordinaire , tant en guerre qu’en paix , fust ou pour résider, ou pour demeurer en un lieu pour quelques mois, fust quelle se remuât en autre maison de plaisance et châteaux de nos rois, qui n’en ont point de faute, et en ont oius que roi du monde. Celte belle et grande comagîiie toujours , au moins la plus grande partie , marchoit et alloit avec sa reine , si que d’ordinaire , pour le moins , sa cour étoit pleine de plus de trois cents dames ou damoiselles. Aussi les maréchauxdes-logis et fourriers du roi affirmoient qu’elles tenoient toujours moitié des logis. »

Ici Brantôme ne dit rien au hasard , et n’exagère nullement: il prouve ce qu’il avance par la liste des dames et la liste des demoiselles qui composaient la cour, et il en couvre huit pages in-8°, encore déclare-t-il qu’il ne fait compte que des plus anciennes et des plus apparentes.

En parlant des filles de la reine, il dit (p. 296 ) « que c’étoient de fort belles et honorables filles avec «lesquelles tous les jours , dans son antichambre ,

dont !a fable ajustée à son temps y suppose des mœurs et des usages qui n’y appartiennent nullement, mais qui étaient celles du temps où les romanciers écrivaient. C’est au treizième siècle qu’on a fait des romans qui supposent la chevalerie dans toute sa force et sa splendeur dans les armées de Charlemagne, quoique la chevalerie soit une institution postérieure de plus de deux siècles.

HENRI II ET HENRI III

» on conversoit , on discouroit, on devisoit , tant «sagement et tant modestement que l’on n’eust osé *> faire autrement. »

C esagement, ce modestement étaient sans doute réservés pour la contenance de Y antichambre ; car hors de là, Brantôme ne les peint pas des mêmes couleurs. 11 observe, avant d’écrire la liste des demoiselles qu’il a vues à la cour de Henri II, queplusieurs sont mariées, et il ajoute: «Je crois que le meilleur temps qu’elles ont jamais eu ( et qu’on leur demande! ), c’est quand elles étoient filles; car elles avoient leur libéral arbitre ( libre arbitre) pour être religieuses aussi bien de t'émis que de Diane , mais (pourvu) qu’elles eussent de la sagesse et de Y habileté et savoir pour se garder de l'enflure du ventre.» A la tête de la liste est mademoiselle de Rohan , qui fit un procès à Nemours qui lui avait fait un enfant; on voit un peu plus bas mademoiselle de Saint-André qui couchait avec François II, etc.

On peut donc croire que les demoiselles se dédommageaient dans leur appartement de la contrainte qu’elles éprouvaient dans l’antichambre de la reine.

Mais ce qui les acquittait envers la reine, et sans doute envers l’État , c’est l’éclat et le charme qu’elles donnaient aux fêtes de la cour. « Il falloil , dit Brantôme, se représenter ces créatures , plutôt divines qu’ humaines , aux entrées de la cour dans Paris et autres villes, aux sacrées et superlatives noces de nos rois de France et de leurs soeurs filles de France,

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aux réceptions des princes et ambassadeurs étrangers; il falloit les voir aussi quand elles accompagnoient à cheval la reine en litière durant ses grossesses!... et à la^ chasse !... Virgile, qui s’est voulu mesler d’escrire le haut appareil de la reine Didon, quand elle alloit et étoit à la chasse , n’a rien dit qui approchât de celui de notre reine avec ses dames. »

Et toujours Brantôme revient à François Ier ; c’esf toujours à lui qu’il rapporte l’honneur de tant de belles choses. «Cette reine, dit-il, faite de la main de ce grand roi François , qui avoit introduit cette grande et superbe bombance, n’a voulu rien oublier ni laisser de ce qu’elle avoit appris; mais Va voulu toujours imiter, voire surpasser, et le lui ai veu dire trois ou quatre fois en ma vie. »

Ajoutez à ce passage la multitude de ceux où Brantôme parle de ces fêtes , où les filles de la reine servaient à table à moitié nues, échevelées comme épousées, ou vêtues en hommes; et vous saurez ce qu’on peut attribuer à François Ier de la licence de la cour sous cette reine faite de la main de François Ier, et si soigneuse de X imiter.

J’ai décrit ailleurs les mœurs de la cour de Henri III, je ne reviendrai point ici sur ce hideux tableau \ Le roi n’eut point de maîtresses , mais ses mignons en eurent ; ainsi le règne de la galanterie

1 Théâtre historique , tom. III. Notice sur Henri III , pag. 279.

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ne fut point interrompu dans cette cour, il y fut seulement altéré par sa concurrence avec les infâmes amours du roi.

Après les scandales donnés par Henri III , Henri IV put se croire un restaurateur de la morale en s’abandonnant à des maîtresses : cela était vrai à la cour ; mais la grande partie de la nation ne croyait pas un désordre justifié par un désordre pire.

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