‹ Conséquences du Système de Cour établi sous François IerChapitre 47 sur 88 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De la dissolution des gens du monde à dater de la cour de François I". Témoignages qui prouvent son origine et sa continuité : Charles-Quint, la reine de Navarre, Brantôme, Montaigne, La Fontaine, Molière, La Rochefoucauld, La Bruyère, Duclos , Montesquieu , Regnard , Dancourt, Crébillon fils, Meilhan, Chateaubriand, Laclos, Louvet , etc.

D’après le tableau des mœurs de la cour de Françoisl", il est facilede se faire une idée juste de celles que contractèrent les gens du monde de la capitale. Charles-Quint avait prédit que les exemples de la cour seraient contagieux et funestes à la France; et en effet, comme Massillon l’a dit depuis : « Le même rang qui donne les grands en spectacle les propose pour modèles ; leurs mœurs forment bientôt les mœurs publiques. On suppose que ceux qui mé-

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ritent nos hommages ne sont pas indignes de notre imitation. On est flatté d’une ressemblance qui, nous rapprochant de leur conduite, semble nous rapprocher de leur rang. La ville croirait dégénérer en ne copiant pas les mœurs de la cour. Le citoyen obscur, en imitant la licence des grands , croit mettre à ses passions le sceau de la grandeur. Quel malheur quand le souverain, peu content de se livrer au désordre, semble le consacrer parles grâcesdontil l’honoredans ses imitateurs!... L’ambition, dont les voies sont toujours lentes et pénibles , est charmée de se frayer un chemin plus court et plus agréable ; le plaisir, d’ordinaire inconciliable avec la fortune , en devient l’artisan et le ministre... »

Plusieurs monuments attestent que le règne de François 1er fut l’époque où le sexe , non content de se soustraire à la barbarie qui autorisait les maris, les obligeait même à corriger rigoureusement les épouses infidèles, établit encore l’usage plus révoltant qui autorisa les femmes infidèles ou fidèles à corriger et à battre leurs maris.

Suivant le chapitre 1 3i des lois anglo-normandes, le mari était tenu de châtier sa femme comme un enfant de bas âge, quand elle lui faisait infidélité pour son voisin... Si deliquerit vicino suo, tenetur eam casti gare quasi puerum r.

1 Cité par Fournel, dans son Traite' du Voisinage , t. Il, pag. 354.

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Beaumanoir , clans ses Coutumes du Beauvoisis, nous apprend « que la justice ne se doit entremettre » des griefs que les houmes font à leurs femmes; car il » loist bien ( il est bien loisible ) a l’houme a battre »sa femme... Le mari la doit chastier selon toute » maniéré que il verra que bon sera, excepté mort » ou me hning (excepté mort ou mutilation). »

Cette jurisprudence brutale, dit Fournel, se maintint jusqu'au règne de François Ier.

Mais alors ce furent les femmes qui se mirent à corriger leurs maris, et l’usage en devint si général que la vindicte populaire “s’éleva contre les lâches qui se laissaient battre par leurs femmes, et voulut qu’ils fussent promenés, comme en Italie, sur une ânesse, la tête tournée vers la queue et la tenant à la main. In asella retrorsum sedens , et caudam in manu tenens , dit Muratori. En i 5G6, on imprima à Lyon une» relation de la chevauchée de l'âne commencée le premier jour de septembre i566, dans cette ville, avec tout l’ordre contenu en icelle. » Montaigne , qui a écrit de i5yo à i58o, environ quarante ans après le règne de François Ier, fait un étrange portrait de l’innocence et de la modestie des jeunes filles de son temps. « "Nous ne sommes , dit-il, qu’enfants au prix d’elles en cette science (de l’amour): nous ne leur apportons rien qu’elles n’ayent sceu et digéré sans nous. Seroit-ce, ce que dict Platon , qu’elles ayent esté garsons desbauebez aultrefoisPMon aureille se rencontra un iouren lieu où elle pouvoit desrobber aulcun desdiscours faicts ni. i3

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entre elles sans souspeçons: que 11e puis ie le dire? Nostre Dame! fis ie, allons à cette heure estudier des phrases d’Amadis et des registres de Boccace et de l’Aretin , pour faire les habiles ! nous employons vrayement bien nostre temps! Il n’est ny parole, ny exemple, ny desmarche, qu’elles ne scachent mieulx que nos livres \ »

Parle-t-il des femmes mariées : « Je sçais cent honnestes hommes c...., dît- il, honneslement et peu indécemment ; un galant homme en est plainct, non pas desestimé... De qui ne parle-t-on en ce sens?... Jusques aux dames, elles s’en mocqueront; et de quoy se mocquent elles en ce temps plus volontiers que d’un mariage paisible et bien composé? Chascun de vous a faict quelqu’un c. . . La fréquence de cet accident en doibt mesliuy avoir modéré l’aigreur: le voilà tantost passé en coustumea. »

Depuis Montaigne jusqu’à Molière, aucun moraliste ne nous a laissé de remarques sur les mœurs des gens du monde. Les écrits satiriques qui parurent dans cet intervalle furent innombrables, mais ne méritent aucune croyance. De Thou, Pierre Mathieu , Péréfixe , Davila, Levassor, Mainbourg, ont jeté quelques notions dans leur histoire; mais il est difficile de les extraire sans altérations ou sans longueurs. Molière,

1 Essais, liv. 3, chap. 5.

3 Ibid,, liv. 3, chap. 5.

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La Fontaine et Boileau nous font connaître les moeurs qu’ils ont trouvées dans leur jeunesse , et il est manifeste qu’elles étaient la continuation de celles dont nous ont parlé Montaigne et Brantôme. Molière fournit des preuves en plus d’un genre de la licence et des excès de la galanterie de son temps. Il l’atteste, parce qu’il s’en montre atteint; il l’atteste quelquefois par une sorte de complaisance à la peindre, d’autres lois par la timidité des précautions qu’il prend pour la censurer, d’autres fois même par une condescendance qui le porte à la flatter. Par exemple il prend plaisir à détailler dans le Mariage forcé les voluptés de l’amour physique; il en marque les degrés, et en suit la progression dans X Ecole des femmes ; il indique toutes les intimités du lit conjugal dans Amphitryon. La crudité de l’expression répond à la licence des tableaux. Dans le Misantrope, la galanterie la plus licencieuse se découvre par la plus séduisante coquetterie. Célimène représente , dit-on , sa femme qu’il aimait passionnément, qui faisait son tourment, mais dont il ne pouvait s’empêcher de peindre les charmes en peignant ses défauts. Voyez avec quelle précaution et quel ménagement il se hasarde à censurer en elle la galanterie ! il n’attaque que le vain manège de la coquetterie; et pour cette censure il emprunte l’organe d’un misantrope caractérisé: comme s’il n’avait osé la mettre dans la bouche d’un de ces hommes raisonnables qu’il

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oppose si heureusement , dans d’autres pièces, aux personnages extravagans; et comme s’il avait cru que pour exprimer le blâme et le ressentiment qui étaient dans son âme, et faire excuser sa censure, il avait besoin qu’elle fût teinte légèrement du ridicule attaché au censeur. Dans Georges D andin il fait de la galanterie un jeu tout simple et irréprochable. Dans Amphitryon il en excuse, il en justifie le dernier excès : l’adultère. Cette pièce fait allusion aux amours de Louis XIV et de madame de Montespan; il livre à la risée du public le mari jaloux de cette femme coupable; et toujours, et partout, les brocards les plus grossiers, les mots les plus outrageans pleuvent sur les maris trompés , comme sur les maris clairvoyants et malheureux; rien n’est épargné de ce qui peut les rendre ridicules, méprisables, même odieux. Il semble que ce soient eux qui troublent la société et les familles, et que la galanterie et l’adultère aient besoin d’excitation et d’encouragement.

La dissolution des moeurs était si générale, dans le temps où Molière a commencé à écrire, il s’était tellement habitué à voir régner une galanterie sans retenue, que ses premiers ouvrages ont été dirigés, non contre elle, mais contre l’affectation de moeurs opposées : supposant, sans justice et sans raison, que la corruption était générale, et qu’ainsi tout ce qui en évi tait les apparences était hypocrite, et, à ce titre, justiciable du poète satirique et du poète comique. Ce fut donc sous le prétexte de

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châtier une méprisable hypocrisie qu’il fit ses Précieuses ridicules , son Ecole des femmes , sa Défense de l’École des femmes.

Son ami La Fontaine n’épargna pas son talent pour rendre ridicules les maris trompés. Joconde amusa beaucoup à leurs dépens les femmes et les jeunes gens; il a fait passer en proverbe:

Quand on le sait, c’est peu de chose;

Quand on l'ignore , ce n’est rien.

Joconde est la leçon des maris résignés; il avertit que

Le moins de bruit que l’on peut faire En telle affaire

Est le plus sûr de la moitié.

Et le roi de Lombardie est le modèle des époux trahis :

Mais enün il le prit ( son malheur) en homme de courage ,

En galant homme , et , pour le faire court ,

En véritable homme de cour.

Le sévère Boileau, ami de Molière et de La Fontaine, les a goûtés et applaudis tous deux ; il a fait une longue apologie de Joconde, il l’a loué sans réserve; il 11e s’en tient pas à un éloge littéraire du conte, il en estime la morale. Il approuve fort la conduite que La Fontaine fait tenir à son héros, et il ajoute : « La peinture d’un mari qui se résout à souffrir discrètement les plaisirs de sa femme, comme l’a dépeint M. de La Fontaine, n’a rien que de plaisant et d’agréable , et c’est le sujet ordinaire de nos comédies. »

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Quant à Molière , il le loue sans autre restriction que celle d’avoir parfois fait grimacer ses figures, quitté pour le bouffon C agréable et le fin. Boileau . vengeur du goût , ne paraît pas soupçonner que le goût même fût intéressé à la décence; il se fait un amusement des maris trompés et détrompés; il sait à merveille :

a Que des maris trompés tout rit dans l’univers ,

Epigrammes, rondeaux, chansons, fables en vers ,

Satire , comédie; et sur cette matière

Il a vu ce qu’ont fait La Fontaine et. Molière ;

Il a tu ce qu'ont dit Villon et Sainl-Gelais ,

Arioste, Ma rot , Boccace , Rabelais ,

Et tous ces vieux recueils de satires naïves ,

Des malices du sexe immortelles archives »

Boileau était garçon, peu sensible au pouvoir des femmes, mauvais juge des souffrances d’un amour trahi. Mais comment concevoir que Molière, cœur tendre, caractère mélancolique, amant passionné de sa femme , époux clairvoyant et malheureux, ait pris à tâche de cribler de ridicules les maris trompés; qu’il 11’ait cessé d’affubler d’un titre grossier une condition qui était la sienne; qu’il ait travesti en ridicule méprisable, quelquefois odieux, un malheur qui dévorait son existence? comment, dis-je, s’expliquer ce travers impitoyable autre-

1 Tous les écrivains que cite Boileau ont écrit dans le seizième siècle pendant ou après le règne de François Ier. Arioste est né en 1 474 > mort en 1 533. Boccace, né en i5i6, est mort en \5£{6. Marot , né en 149G, est mort en 1 544* Villon, né en i43i, est mort dans le siècle suivant. Saintftclais , né en 1 4 9 1 , est mort en i558.

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ment que par la domination de la mode , par l’empire qu’avait pris sur lui la corruption générale , par la nature de son talent qui l’identifiait si parfaitement avec l’opinion du public, la mettait en action et la représentait si vivement à ses spectateurs enchantés? Peut-être aussi croyait-il se consoler par le talent de plaire à ce public, du chagrin de déplaire à sa femme? vaine illusion! La gloire du poète pouvait à peine le relever de l’humiliation de Pâment trahi. Peut-être encore le courage de traduire en ridicule ses propres tourments devant le public, lui faisait espérer la force de les surmonter. Peutêtre enfin croyait-il en triompheren se rendant ridicule à ses propres yeux à force de ridiculiser les autres.

Voici les témoignages que rend des femmes de son temps le duc de La Rochefoucauld dans ses Maximes , publiées en i665, un an avant la satire des femmes par Boileau :

« Il y a peu d’honnêtes femmes, dit-il d’abord, »qui ne soient lasses de leur métier.»

Il ajoute plus loin: «On ne compte d’ordinaire » la première galanterie des femmes que quand elles »en ont une seconde.» Cette indulgence de l’opinion était une grande preuve de la corruption générale.

La Bruyère nous apprend vingt ans plus tard que « bien des femmes ne sont pas mieux désignées par »le nom de leurs maris que par celui de leurs «amants. » Il dit ailleurs: « Une femme qui n’a

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» qu’un galant croit n’ètre point coquette ; ceile «qui a plusieurs galants croit n’étre que co- « quette, »

li fait le parallèle de la coquette et de la femme galante : «La femme galante veut qu’on l’aime; il » suffit à la coquette d’être trouvée aimable. Celle-là » cherche à engager, celle-ci se contente de plaire.

» La premièrepasse successivement de plusieurs en- » gagements à un autre, la seconde a plusieurs amu- »sements tout à la fois. Ce qui domine dans l’une,

» c’est la passion et le plaisir ; dans l’autre, la va- »nité. . .. On peut tirer de ces deux caractères de «quoi en faire un troisième, le pire de tous(Mes- » saline).»

«Un ancien galant tient à si peu de chose qu’il »cède à un nouveau mari , et celui-ci dure si peu ,

» qu’un nouveau galant qui survient lui rend le » change. »

« Le rebut de la cour est reçu à la ville dans une » ruelle, où il défait le magistrat même en cravate » et en habit gris, ainsi que le bourgeois en baudrier, » les écarte, et devient maître delà place. Il est écouté, il est aimé. On ne tient guère plus d’un moment «contre une écharpe d’or et une plume blanche, «contre un homme qui parle au roi et voit les mi- «nistros. «

La Bruyère parle plus loin de l’émulation des lernmes « pour s’atlacher des hommes publics , des » danseurs, des comédiens; tous sont engagés. » L’auteur indique à une femme dépourvue, qui cherche

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sans trouver, « Bronte le questionneur (c’est-à-dire » le bourreau). L epeuple, dit-il , ne parle que de sa » force et de son adresse; c’est un jeune homme qui » a les épaules larges et la taille ramassée , etc. ■>

Ce trait, qui retrouvera son application au règne de Louis XV, se rapporte au temps où Louis XIV semblait affecter le plus éclatant mépris des droits du mariage et des lois religieuses qui y sont relatives : au temps de la marquise de Montespan. Mais madame de Maintenon ayant travaillé long-temps à inspirer au roi, par la dévotion, le dessein de l’épouser, et ayant réussi, les femmes galantes portèrent à la morale une nouvelle atteinte plus funeste que leurs mœurs éhontées; elles prirent des formes de piété, et elles prouvèrent qu’il était possible d’allier les honneurs de la vertu avec les plaisirs du vice; elles eurent des directeurs de conscience. Qu’était-ce qu’un directeur? La Bruyère vous l’apprend par cette réflexion: «Si une femme pouvait dire à son confesseur, avec ses autres faiblesses, celle qu’elle a pour son directeur , peutêtre lui serait-il donné pour pénitence d’y renoncer...» «Je ne sors pas d’admiration et d’étonnement, dit-il plus bas, à la vue de certains personnages que je ne nomme point; j’ouvre de fort grands yeux sur eux : je crois y voir des hommes tout-à-fait étrangers à la science de la religion et îles mœurs. Présument-ils que Dieu doive renouveler en nos jours la merveille de l’apostolat, et faire un miracle en leurs personnes en les rendant capables.

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tout simples et petits esprits qu’ils sont, du ministère des âmes, celui de tous le plus délicat et le plus sublime?... Un directeur gouverne plusieurs femmes ; il attire leur esprit et leur mémoire, détermine leur religion, règle leur cœur...; il est le dépositaire de leurs joies et de leurs chagrins , de leurs désirs , de leurs jalousies, de leurs haines et de leurs amours ; il les fait rompre avec leurs galants ; il les brouille et les réconcilie avec les maris, et il profite des interrègnes. »

Après La Bruyère, les comédies de Dancourt ont fidèlement représenté les mœurs malicieuses et naïves des paysans, et surtout la corruption et les ridicules de la bourgeoisie, des femmes d’intrigue, des" chevaliers d’industrie.

Viennent ensuite Montesquieu et plus tard Duclos.

Les Lettres persanes ont été publiées en 1721. Elles peignent admirablement les mœurs de la période dont nous parlons.

« Les Français, dit un des personnages, ne par- » lent presque jamais de leurs femmes : c’est qu’ils » ont peur d’en parler devant des gens qui les con- » naissent mieux qu’eux. »

« Il y a parmi eux des hommes très malheureux «que personne ne console : ce sont les maris jaloux. Il y en a que tous les hommes méprisent: » ce sont encore les maris jaloux. Aussi n’y a-t-il » point de pays où ils soient en si petit nombre » que chez les Français. Leur tranquillité n’est

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* pas fondée sur la confiance de leurs femmes : «c’est au contraire sur la mauvaise opinion qu’ils «en ont... Ici les maris prennent leur parti de «bonne grâce, et regardent les infidélités comme «des coups d’une étoile inévitable. Un mari qui «voudrait seul posséder sa femme, serait regardé «comme un perturbateur de la joie publique, et «comme un insensé qui voudrait jouir de la Iu- «mière du soleil à l’exclusion des autres hommes. «Ici un mari qui aime sa femme est un homme «qui n’a pas assez de mérite pour se faire aimer «d’une autre, qui abuse de la nécessité de la loi «pour suppléer aux agréments qui lui manquent, « qui se sert de tous ses avantages au préjudice «d’une société entière, qui s’approprie ce qui ne « lui avait été donné quen engagement , et qui agit «autant qu’il est en lui pour renverser une con- » vention tacite qui fait le bonheur de l’un et l’au- » tre sexe. »

Trente ans après les Lettres persanes , parurent les Considérations de Duclos sur les mœurs de son temps. Il avait déjà mis au jour plusieurs romans qui sont autant de tableaux de la galanterie régnante alors. Le maréchal de Beauvau, présidant l’Académie française à la réception du successeur de Duclos, loua celui-ci d’avoir saisi et fidèlement présenté dans ses premiers ouvrages , les rapports de la galanterie avec notre esprit et les mœurs. Cet éloge n’est pas indifférent, parce qu’il confirme les témoignages de Duclos. Il a très peu parlé des

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femmes dans ses Considérations sur tes mœurs ; mais voici un trait qui dit plus que bien des pages: « Une femme est déshonorée, dit-il , parce qu’elle a constaté sa faute par l’éclat de sa douleur et de sa honte, tandis qu’une autre se met à couvert de tout reproche par l’excès de son impudence; celleci n’est pas même l’objet d’un mépris secret. »

A la même époque, vers le milieu du siècle, les romans de Crébillon fils mirent à découvert la corruption du temps. D’Alembert fait un éloge fort complet de ses ouvrages. « Il a peint , dit-il , du pinceau le plus délicat et le plus vrai les raffinements, les nuances, et jusqu’au# grâces de nos vices... Il a peint nos mœurs tout à la fois corrompues et frivoles, où l’excès de la dépravation se joint à l’excès du ridicule. » On pourrait demander comment l’excès du ridicule peut se rencontrer avec les grâces de nos vices : mais passons. Il reste du témoignage de d’Alembert que Crébiilon a été un peintre vrai des mœurs du dixhuitième siècle. Palissot dit aussi que les romans de Crébillon fils font une fidèle peinture des mœurs de son temps. Or voici comment y est décrit ce qu’on appelait amour au milieu du dix-huitième siècle :

« Ce qu’alors les deux sexes nommaient amour » était une sorte de commerce où l’on s’engageait » souvent même sans goût, où la commodité était » toujours préférée à la sympathie, l’intérêt au » plaisir, et le vice au sentiment.

» On disait trois fois à une femme qu’elle était

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b jolie, car il n’en fallait pas plus; dès la première «assurément, elle vous croyait, vous remerciait à la

• seconde, et assez communément vous récompen- »sait à la troisième.

» Il arrivait même quelquefois qu’un homme n’a* » vait pas besoin de parler; et ce qui, dans un siècle

• aussi sage que le nôtre, surprendra peut-être, on » n’attendait pas qu’il répondît.

» Un homme, pour plaire, n’avait pas’ besoin

• d’être amoureux. Dans des cas pressés on se dis- » pensait même d’être aimable.

» La première vue décidait une affaire. Mais en » même temps il était rare que le lendemain la vît »subsister;encore,en se quittant avec cette promp- » titude, ne prévenait-on pas toujours le dégoût? «Pour rendre la société plus douce on était con-

• venu d’en retrancher les façons: on ne la trouva

• pas encore assez aisée, on en supprima les bien- » séances. •

En 1787, Meilhan , dans ses Considérations sur l’esprit et les mœurs , fait de l’incontinence des femmes de ce temps un tableau qui ressemble fort à celui que Montaigne avait tracé environ deux cents ans auparavant.

« Combien , dit-il , la femme qu’on croyait la »plus réservée fait d’étranges révélations à son » amant, lorsqu’elle s’est abandonnée ! Combien de

• fois elle a été au moment de succomber ! que » d’entreprises qui l’ont profanée ! que de savoir elle *a sur les plus secrets mystères de l’amour! elle

MOEUJRS 1)U LA. VILLF..

» connaît jusqu 'à la langue delà débauche. L’a- » raour est l’unique occupation , le premier intérêt » des femmes. Rien n’échappe à leur active et pénétrante curiosité »

L’auteur ajoute plus loin cette phrase : « On dé- »bite beaucoup d’histoires fausses sur les femmes: «mais elles ne sont qu’une faible compensation » des véritables qu’on ignore V ».

Une autorité encore plus -récente sur l’état des moeurs de la société, en 1789, est M. de Chateaubriand, dans son Essai sur les révolutions. L’auteur nous atteste qu’alors « nous ne pouvions »plus espérer d’échapper à une destruction épou- » vantable. . . sans parler de ces ministres éphé- » mères qui apportaient dans le gouvernement «leur ineptie et leur cœur;... de ces nains politi- *ques qui, escortés d’une nuée famélique de com- »mis, de laquais , de flatteurs, de comédiens, de » maîtresses... exaspéraient l’esprit du peuple par » leurs folies et leurs imbécillités ; l’auteur avance » que les désordres de l’ordre moral étaient montés »à leur comble. Les célibataires, augmentés dans » une proportion démesurée, et devenus communs » même parmi les dernières classes, cherchaient à s> remplir le vide de leur existence en troublant les «familles des autres... L’homme qui ne trouvait » plus son bonheur dans l’union d’une famille, qui

1 Meilhan, Considérations sur desprit et les mœurs.

1 Ibid., pag. 223.

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» souvent se défiait du doux nom de père, s’accou- » tumait à se former une félicité indépendante des » autres , rejeté du sein de la nature par les mœurs » de la société... faut-il s’étonner... etc. »

D’autres monuments des mœurs françaises nous les montreraient à nu vers l’époque de la révolution. Tels sont les Liaisons dangereuses de Laclos et le Faublas de Louvet.

Je n’ajouterai à ces témoignages qu’une observation : c’est que la France est le pays où le langage de l’incontinence se parlait , avant 1789 , le plus gaiement , le plus légèrement , le plus généralement , le plus ouvertement, le plus diversement; que ce langage se mêlait à tout, s’entendait partout, était partout mesuré avec ce goût qui ne s’épure qu’avec le temps , par la lassitude et le dégoût des images grossières et basses.

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