‹ Conséquences du Système de Cour établi sous François IerChapitre 53 sur 88 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Delà vanité en général. Cet élément de la galanterie était peu connu des anciens. Opinions de Montesquieu sur son origine. Examen de cette opinion. Diverses espèces de vanités.

La vanité est un vice ou une infirmité caractéristique rie la nation française; et comme elle est féconde en autres vices, tous ceux qui en procèdent sont aussi attachés au caractère français.

La sotte vanité nous est particulière.

Les Espagnols sont vains, mais d’une autre manière ;

Leur orgueil parait , en un mot ,

Beaucoup plus fou , mais pas si sot.

Les Allemands sont vains là où ils sont soumis au pouvoir absolu; mais leur vanité est, si on peut le dire , moins vçtine que la nôtre. Les Allemands libres sont graves. Les Anglais sont orgueilleux. 11 n’y a au-dessons des Français, pour la vanité, que les Italiens modernes, qui sont redevenus, en tout point, les hommes de leur climat par l’oisiveté et la mollesse, comme par la vanité; n’ayant plus rien de ces fiers Romains qui avaient été élevés

PH LA VANITÉ IiN GÉNÉRAL.

fort au-dessus de l’influence du climat par de grandes et fortes institutions.

Nous avons dit que la vanité est un des éléments de la galanterie, qui , selon Montesquieu, est. le mensonge Je l'amour. Montesquieu est eu cela d’un sentiment opposé à celui de Buffon, qui veut que la vanité soit, avec l’amour physique, le seul élément de l'amour moral.

Montesquieu a distingué trois principes de notre liaison avec les femmes : le premier est l’intérêt du plaisir physique ; le second se compose du charme d’aimer et d 'être aimé : c’est l’amour moral, ou simplement l’amour; le troisième est composé aussi de l’intérêt du plaisir des sens, et du désir déplaire aux femmes , parce qu elles sont des juges très éclairés sur une partie des choses qui constituent le mérite personnel , c’est-à-dire de la vanité. Ce désir général de plaire, continue l’auteur (ou cette vanité), produit la galanterie. Plus simplement, ce troisième motif de liaison est la galanterie... On peut dire , ajoute Montesquieu, que cet esprit de galanterie a été peu connu des anciens.

Deux grandes autorités, Buffon et Montesquieu, sont donc opposées- sur la question de savoir si la vanité est de l’essence de l’amour moral, ou seulement de la galanterie qui en est limitation.

Mais iis s’accordent à voir la vanité dans nos mœurs : de quoique manière qu’elle y soit entrée ,

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et quelle que soit l’alliance qui l’a introduite, ce double témoignage prouve qu’elle y existe, et nous ne négligerons pas cette remarque.

Au fond, comment douter qu’elle n’y soit par la galanterie et dans la galanterie; qu’elle n’y soit comme l’alliée nécessaire de la dissolution , qui est l’âme de la galanterie , et qui est incompatible avec l’amour vrai? La vanité seule peut, sans déroger, s’allier à l’incontinenc-e: elles sont de dignes compagnes l’une de l’autre.

La vanité est en France le vice des hommes, parce qu’elle est l’élément des femmes galantes; parce que la France est la patrie de la galanterie.

C’est la vanité qui dans la galanterie prenant la place de l’amour, en règle et en mesure le mensonge. C’est elle qui , tenant lieu de sympathie, détermine les choix, fixe l’ordre des préférences. C’est elle qui, prenant quelq uefois le masque de la pudeur, retarde les défaites, leur donne des apparences modestes et spécieuses, met quelques bornes à l’incontinence. C’est elle qui marque, indiquerait observer la distance qui sépare la vestale de la courtisane, et place la femme galante, selon les circonstances, plus ou moins près de l’une ou de l’autre. C’est elle enfin , c’est la vanité qui introduit dans la galanterie l’art et les finesses de la coquetterie ; art que rendent nécessaire la vive émulation des femmes galantes , et leur nombreuse concurrence. Les succès dans cette carrière de la galanterie ne sont

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pas toujours sans difficulté, ni toujours bien assurés. Ils sont souvent disputés par des rivalités dangereuses , différés par des hésitations indélibérées , ou qui naissent de l’embarras du choix; les dédains viennent souvent à la suite de vives sollicitations , les dégoûts après les concessions : la coquetterie sait prévoir tout cela , et y apporter remède. Elle sait à propos faire jouer sur les désirs la crainte et l’espérance, s’emparer de l’imagination, faire d’un désir une passion. Elle sait ensuite soutenir la passion par des alternatives de faveur et de disgrâce habilement ménagées. Au pouvoir des attraits et des charmes , elle joint l’artifice des appas, qui, dit Girard, se prennent sur la toilette. La parure , l’élégance , l’éclat , la magnificence , rehaussent la beauté; le luxe l’environne d’illusions. La séduction naît d’une foule de moyens, et va solliciter des empressemens, des soins, des prévenances, dans tous les plis de l’existence où se cache l’amour du plaisir.

L’occupation unique des femmes étant de plaire, leur vanité étant d’étendre et de conserver leurs conquêtes, l’amour-propre des hommes serait exposé à de perpétuelles humiliations , s’ils ne veillaient sans cesse sur elles , et si le désir d’étendre et d'assurer aussi leurs conquêtes , n’occupait leur attention, ne leur interdisait toute négligence des moyens de plaire, ne leur suggérait sans cesse de nouveaux moyens d’y réussir, en un mot , ne les faisait descendre de la hauteur de leur

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orgueil, pour les réduire aussi à la vanité déplaire, et à toutes les vanités accessoires ou subordonnées. Un homme n’a pas trop de tout son loisir et de toutes ses facultés pour mériter le titre d’homme à bonnes fortunes. Et de qui prendre conseil pour la manière de plaire aux femmes, si ce n’est d’ellesmêmes? Quel secret plus sûr avec leur sexe, que celui qui leur réussit avec le nôtre? Quel moyen plus puissant que de leur rassembler? Quelle garantie plus sûre du désir de plaire , que de suivre les exemples quelles donnent pour plaire ellesmêmes ?

Ainsi les hommes se mettront à leur niveau, surtout si des exemples imposans les y invitent. Le désœuvrement, l’oisiveté, ou plutôt une activilé oiseuse, les séparera de tous les intérêts sérieux; tous les genres d’ostentation, tous les plaisirs, toutes les vanités, entreront dans leur système de vie. U faudra qu’ils portent à l’imagination des femmes toutes les séductions dont elles les ont enveloppés.

Voyez ce que c’est que la vanité chez les peuples qui ne connaissent pas la galanterie, et comparez-la avec celle qui nous tourmente. Théophraste a peint la sotte vanité des Grecs de son temps1 : «C’est, dit-il, la passion inquiète de se faire valoir par les petites choses, de chercher dans les sujets les plus frivoles ?>du nom et de la distinction. Cette défini -

1 Cluip. 21 , des Caractères.

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tion pourrait aussi convenir à la vanité française. Mais de qui parle Théophraste? Des hommes, des hommes seulement : la vanité des femmes ne comptait pas, n’existait pas, ne sollicitait pas celle des hommes. Aux yeux de qui la sotie vanité d’un Grec voulait-elle faire valoir ses petits avantages ? C’était aux yeux de ses concitoyens. Comme les femmes étaient exemptes de la vanité de plaire aux hommes, les hommes n’en mettaient pas à plaire aux femmes. Et quels étaient ces sujets frivoles de vanité qui occupaient les hommes? La parure, les parfums, un esclave maure à sa suite, dans les rues; la richesse des offrandes aux dieux, l’ostentation des sacrifices à la patrie dans l’exercice des fonctions publiques. Le soir le vaniteux se plaisait à raconter tout ce qu’il avait fait dans le jour pour se donner de la considération : mais à qui le racontaitil? à sa femme! Est-ce là notre vanité, qui consiste à dédaigner et les devoirs et souvent les honneurs de sa place; à négliger sa femme pour obtenir les regards de vingt autres; qui se ruine en folles dépenses pour se donner un air d’opulence, usurpe des noms illustres pour mépriser les gens qui portent le sien; qui ne cherche d’alliances , ne forme même de liaisons qu’avec des supérieurs; achète leurs regards par des bassesses , pour délaisser, mépriser impunément ses égaux, ses amis, ses parents , sa famille tout entière !

La faiblesse des femmes, a dit Montesquieu, ne leur permet pas l’orgueil , mais seulement la vanité ;

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aussi ie luxe règne-t-il toujours avec elles dans la monarchie.

Qu’est-ce donc que l’orgueil, et qu’est-ce que la vanité ?

L’orgueil est la persuasion ou le sentiment d’une grande supériorité; sentiment accompagné, ici, d’un besoin impérieux de la soumission des autres, là d’un besoin profond de leur respect, d’une attention constante à toutes les occasions et à tous les moyens de l’imposer; attention qui mène d’ordinaire à s’imposer le respect de soi-même.

La vanité est le sentiment d’une infériorité marquée, accompagnée du besoin de la déguiser, de la racheter, s’il se peut ; elle ne prétend ni à la soumission, ni aux respects , ni à la considération : elle se contente de faire quelque illusion autour d’elle, heureuse d’obtenir un peu d’importance dans un cercle fort borné.

L’orgueil s’étaie sur quatre avantages : la naissance , la fortune, le pouvoir, le mérite personnel: la vanité veut seulement faire étalage des apparences. L’orgueil impose les hommages : la vanité les sollicite; l’orgueil les reçoit avec froideur comme une dette qu’on lui paie : la vanité les publie. L’orgueil est consciencieux , il croit à la solidité de ses titres : la vanité s’en forge auLesoin, ou se contente d’y faire croire ; la vanité se ment à elle-même ; elle n’a pas besoin de naissance : il lui suffit d’un nom qui la suppose; de fortune : il lui suffit de faire, n’importe aux dépens de qui, une grande dépense;

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de mérite : il lui suffit de parler le jargon à la mode.

Il est difficile de voir pourquoi la faiblesse des femmes leur interdirait l’orgueil ; je ne dis pas seulement celui de la naissance et de la fortune , mais aussi celui du mérite personnel. La force musculaire ne règle pas la valeur des hommes; les plus illustres ne sont pas toujours des plus vigoureux. L’état social a précisément pour objet de racheter les inégalités de fait. La force organique des femmes est plus que suffisante pour les élever à toutes les illustrations civiles et morales. Serait-ce une raison de croire à leur faiblesse organique , que ce besoin qu’elles ont de la protection des hommes ? Quand éprouvent-elles ce besoin? dans l’exercice de cette grande fonction dont la nature les a chargées, et qui est un témoignage de leur force, puisque c’en est l’emploi: je parle de la reproduction. Ce grand travail auquel peu d’hommes peuvent comparer leurs travaux , celui de la première éducation qu’elles donnent à l’enfance , celui surtout de l’éducation morale de tout leur sexe, et leur puissante influence sur celle du nôtre : ces fonctions des femmes ne sont-elles pas d’assez beaux titres d’orgueil, pour que ce sentiment 11e leur soit pas étranger ?

Montesquieu aurait été plus conséquent si, 'ayant reconnu dans la galanterie un principe de désœuvrement, par conséquent d’ennui, il avait vu dans la crainte de l’ennui l’origine de cette vanité avide

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des petits plaisirs, des petites jouissances, qui trompent par un peu de mouvement le tourment d’une existence vide.

Non, la vanité n’est pas plus de la nature des femmes que de celle des hommes; c’est une dépravation du sexe , et non son attribut.

Encore une fois, c’est l’incontinence établie en principe qui seule appelle la vanité dans les mœurs des femmes, c’est la galanterie. Et la vanité n’estelle pas utile quand les mœurs ont mis l’incontinence en honneur? Alors, il faut l’estimer, cette vanité , dans les femmes, puisque si elle ne met pas un frein au vice, elle y met de la règle et de la méthode; puisqu’elle rend coquettes les femmes galantes, et nous épargne ce troisième caractère qu on pourrait former avec ces deux-là, et que La Bruyère n’ose nommer qu’en note *. 11 faut l’estimer, car c’est elle qui donne aux femmes l’art, sinon de fixer et d’attacher, au moins de retenir les hommes dans des relations de parité avec un sexe si nécessaire au nôtre, dans l’état présent de la civilisation.

Ce qui est déplorable, c’est l’abaissement des hommes à cette vanité, dans lage où les âmes libres prennent leur essor vers les grandes pensées

1 « On peut tirer de ces deux caractères (la coquette et la femme galante ) de quoi en faire un troisième , le pire de tous. » La Bruyère , Caractères , chap. 3 , des Femmes, L’auteur ajoute en note messaline.

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et les belles actions ; c’est cet abaissement de jeunesse d’où ils ne passent à lage mûr cpie courbés et comme affaissés sous le poids d’une longue infirmité.

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