DK LA VANITE DE U A K G ET DE NAISSANCE
vate et en habit gris, ainsi que le bourgeois en baudrier, les écarte, et devient maître delà place. On ne tient guère plus d’un moment contre une écharpe d’or et une plume blanche, contre un homme qui parle au roi et voit les ministres. ■»
La vanité des femmes livrant leurs charmes aux hommes d’un rang élevé, et graduant leurs préférences sur l’élévation , il fallait bien que les hommes dont la grande vanité était la conquête des femmes, eussent aussi la vanité de paraître nés ou placés dans un rang supérieur. Aussi Meilhan nous montre-t-il , dans ses contemporains de tous les rangs, l’ambition de se faire croire d’un rang supérieur. « Le premier soin des gens de peu, parvenus à une grande fortune, est, dit-il, de se forger une généalogie *. »
Avant Meilhan , Duclos avait dit a :
« Si l’on s’avisait aujourd’hui de faire la liste de ceux qui s’attribuent , ou à qui l’on donne le nom de seigneur , on ne serait pas embarrassé de savoir par qui l’on doit commencer, mais il serait impossible de marquer précisément par où elle doit finir. On arriverait jusqu’à la bourgeoisie sans avoir distingué une nuance de séparation. Tout ce qui va à Versailles croit aller à la cour et en être. »
Cent années ayant la révolution . La Bruvere
1 Considérations sur l’esprit et les mœurs, page 1 3 1 .
* Chap. G, sur les grands seigneurs.
ni. 1 5
DF. FA VANITE
nous a montré , sur tous les échelons de la société, les hommes impatients d’escalader les échelons supérieurs. Il peint, en divers endroits, la gradation des vanités de naissance, à partir de la roture et en remontant jusqu’aux princes. L’assemblage de ces passages épars dans ses Caractères , en fait un tableau curieux
« Quelle est la roture un peu heureuse et éta-: blie, à qui il manque des armes , et dans les armes une pièce honorable, des supports, un cimier, une devise?... On se pare de couronne,... les bourgeois cependant ne prennent point encore celle de marquis , trop satisfaits delà comtale, que quelques uns ne vont pas chercher fort loin , et qu’ils font passer de leur enseigne à leur carrosse...
»Ily a des gens, dit-il ailleurs, qui n’ont pas le moyen d’être nobles. Il y en a de tels que , s’ils eussent obtenu six mois de délai de leurs créanciers, ils étaient nobles.
» Quelques autres se couchent roturiers et se lèvent nobles.
»I1 suffit d’être né sous une ruine qui trempe dans un marécage, pour être cru noble sur sa parole. Un pauvre gentilhomme veut passer pour un petit seigneur, et il y parvient. »
De la vanité de naissance est né un défaut qui expose à tous les vices , ouvre pour ainsi dire les âmes à leur subite invasion. Ce défaut est l’imita-
' La Bruyère, chap. 7.
UE IÎANG ET DE NAISSANCE. 2 JrJ
tion servile des grands, l’asservissement à la mode et au ridicule,
Tous les hommes se conduisent plus ou moins sur des préjugés qu’ils ont reçus en naissant , et plus encore sur des traditions qui ont pris pos? session de leur jeunesse; en d’autres mots, sont gouvernés par des principes reçus sans examen , et surtout par des exemples suivis sans discussion.
Mais ce qui est particulier aux Français, c’est de se conduire, et de s’exprimer, et de parler, et d’agir par imitation des modèles présents et des exemples actuels, plus que par les traditions du passé et par des préjugés consacrés ; et de varier leurs actions habituelles, leur langage, aussi souvent qu’il plaità leur modèle, aussi promptement que ces modèles l’indiquent.
Qu’on me pardonne de le dire: le Français, le premier des Européens , le premier des hommes les plus civilisés des quatre ou cinq parties du monde, le Français (je parle du Français désœuvré d’avant 1789 ) avait dans son langage des habitudes du perroquet , et dans ses actions des habitudes du singe. Il disait ce qu’il entendait dire : il faisait ce qu’il voyait faire/ Il disait les mêmes choses dans les mêmes paroles qu’un autre; il grasseyait , il traînait ses paroles, il expédiait et barbouillait ce qu’il disait , suivant que ses modèles avaient l’une ou l’autre habitude. Tous étaient habillés de même; mêmes formes, mêmes couleurs; tous montaient. A che
r>r. LA VANITÉ
val de la même manière , dansaient de la même manière, avaient la même contenance , la même tournure.
Les Anglais, en venant autrefois en France, étaient frappés de cette ressemblance affectée. Ils croyaient toujours rencontrer la même pesonne au théâtre, au boulevard, au bois de Boulogne. Ils trouvaient quelque chose de servile dans ce calque général de manières et de langage. Avaient-ils tort ?
A quelle cause attribuer en effet cette particularité caractéristique ?
On peut en indiquer deux principales : la première était l’imitation des grands dans l’espérance d’être regardé comme de leur rang, o On se croit rapproché des grands , dit Massillon 1 , en affectant quelque ressemblance avec eux:... la ville croirait dégénérer en ne copiant pas les mœurs de la cour. »
La seconde, le désir de plaire aux femmes , qui se déterminent toujours pour le plus grand personnage, et qui exercent l’empire de la mode, aidé de l’empire du ridicule allié de la mode.
Par ces causes, une mode nouvelle , gagne, comme la commotion électrique , du centre aux extrémités : un caprice de la femme la plus élevée de la cour, ou des femmes de son service, ou d’une maîtresse avouée du prince, devient la règle
* Petit Carême-
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de toutes les femmes d’un grand empire : et la forme que prendra le plus grand personnage de la cour en crédit auprès de la première des coquettes sera la règle de tous les hommes.
« A peine une mode a détruit une autre mode, dit La Bruyère qu’elle est abolie par une plus nouvelle qui cède elle-même à celle qui la suit, et qui ne sera pas la dernière. »
On peut regarder comme un autre effet de la vanité de rang et de naissance , l’habitude de railler, de ricaner, de se moquer, à l’exemple des grands. Bien que le Français soit le plus sociable des hommes, ce défaut le rend insupportable , et surtout aux étrangers.
« La moquerie, dit La Bruyère, est fie toutes les injures celle qui se pardonne le moins. ->
« Dans les pays étrangers , dit Montesquieu \ la nation française indispose par ses bonnes qualités même, parce qu’elle paraît y joindre du mépris. » 11 berne, il persifle. Ce mot de persiflage a été inventé dans le siècle dernier pour désigner, comme dit Duclos 1 * 3, « un amas fatigant de paroles sans idées, un jargon inintelligible qui scandalise la raison, déconcerte les gens honnêtes ou timides, et rend la société insupportable. Ou se fait aussi dans les sociétés prétendues de bon ton , un jeu
1 Cliap. 1 3, De la mode.
* Liv. 9 , cliap. 7, Esprit des lois.
3 Sur les gens à la mode , cliap. 1 .
Dlî LA VAN1TI-:
cruel d’immoler quelqu’un, sans qu’il s’en doute, à la malignité d’une assemblée , en le rendant tout à la fois instrument et victime de la plaisanterie commune, par les choses qu’on lui suggère et les aveux ingénus qu’on en lire \»
C’est par exception qu’on rencontre en France des sociétés où l’on tient pour principe que la plaisanterie qui déplaît n’est pas plaisanterie , et où l’on dit avec Pascal, répété en ceci par La Bruyère : Diseur de bons mots , mauvais • caractère .
La moquerie est le fléau des honnêtes gens et les force souvent à fuir un monde frivole « où le ridicule déshonore plus que le déshonneur, » comme le pense le duc de La Rochefoucauld \
Cette mode, ai-je dit, est venue de la cour à la ville. Quelle cause l’a fait naître et la soutient à la cour? La Bruyère nous l’apprend.
« Les aises de la vie , dit-il , l’abondance, le calme d’une grande prospérité, font que les princes ont de la joie de reste pour rire d’un nain , d’un singe , d’un imbécile et d’un mauvais conte... Les grands de la cour ne peuvent cacher leur malignité , leur extrême pente à rire aux dépens d’autrui, et à jeter du ridicule souvent où il n’y en peut avoir. »
Marie Stuart, qui avait été élevée en France,}’ avait contracté l’habitude de la moquerie. « On sait , dit Walter Scott, en cela véridique histo-
* Ce jeu misérable s’appelle berner eu français, et mystifier en jargon du prétendu beau monde de la ville.
5 Maximes.
ni: FO K T H NIC.
rien , que sa mort fut accélérée par une lettre qu’elle écrivit à la reine Elisabeth , et dans laquelle elle tournait en ridicule sa jalouse rivale, et la comtesse de Shrewsbury , par l’ironie la plus sanglante »