‹ Conséquences du Système de Cour établi sous François IerChapitre 56 sur 88 · VANITÉ DE FORTUNE · texte numérisé non relu

VANITÉ DE FORTUNE

Montesquieu , après avoir dit 3 que la faiblesse des femmes ne leur permet pas l’orgueil, mais la vanité, ajoute : « Dans la monarchie, le luxe règne toujours avec elles. »

Le mot de luxe n’exprime pas avec assez de pre cision cet effet de la vanité dont l’auteur veut parler, et qui est particulier à la France. Il y a deux sortes de luxe qu’il 11e faut pas confondre : le luxe de commodité, le luxe d’ostentation. Le premier est le fruit de la richesse et des lumières acquises par la propriété, de l’esprit d’égalité politique, de la sagesse qui apprend à faire un bon et agréable usage de la vie. Le second est le fruit des inégalités sociales, des richesses répandues par le gouvernement, de la vanité née de la galanterie et de la contagion de l’exemple.

Le luxe de commodité est celui des Anglais : il est leur confortable. Le luxe d’ostentation , la parure, les ameublements, les équipages, sont le luxe des Français. » En France, comme l’observait La

■ L'Abbé , tome Ht , page g.

J Liv. 7, cliap. 8, Esprit (les lois.

DK LA VANITL

Bruyère clans la société de son temps, à la fin du dix-septième siècle, on se prive d’un logement convenable pour avoir un carrosse; on se retranche le bois à son foyer, pour s’éclairer avec de la bougie; on ferme sa table à ses amis, à sa famille , pour nourrir une foule dej valets inutiles et ruineux. »

« Le Français, dit Lemontey est en général dissipateur et imprévoyant. C’est qu’il est entravé dans le luke par la vanité, et dans la vanité par le besoin de plaire aux femmes, qui en sont pétries. »

L’imprévoyance du dissipateur n’empêche pas son avidité : elle la cause au contraire. Rousseau parle de gens tjue la prodigalité rend avares.

Ce mélange de cupidité et de dissipation est caractéristique du Français. Je parle toujours du Français d’avant la révolution.

J’ai dit que le luxe dissipateur était l’effet de la vanité : il l’est doublement ; d’abord il vient de la vanité de paraître riche, ensuite de la vanité de tenir ses richesses d’une source intarissable et flatteuse, c’est-à-dire de la faveur.

Il convient d’ajouter que la facilité à se ruiner tient beaucoup à la facilité de s’enrichir, et de se réenrichir encore après s'être ruiné. Comme ou prodigue plus volontiers le gain du jeu que celui du travail , de même on est moins jaloux de coii-

Sur Louis XI. V,

DK FOUTU N K.

server les fortunes obtenues sans talent, sans mérite , sans services , uniquement de la faveur et de la prodigalité d’un gouvernement dissipateur lui— même, que de celles qu’on a obtenues de son industrie, tle ses talents et de son économie.

Si on ne sent pas l’intérêt de conserver ce qui est si facilement acquis , on n’a pas non plus l’art de conserver ce qui est acquis sans talents , sans travail et sans privations.

L’argent qu’on tient de la faveur des grands, ou de l’éminente faveur du prince, enfle d’une vanité dépensière et ostentatrice.

C’est de ces fortunes que La Bruyère disait ’ :

« J1 n’y a rien dont on voie mieux la fin qu’une grande fortune... L’occasion prochaine de la pauvreté, c’est de grandes richesses. »

Les grands, avant la révolution, possédaient toutes les grandes dignités et les grands emplois- Ces sources de revenus immenses ne leur suffisaient pas. Il leur fallait à chaque instant des dons et des gratifications. Les dons , les gratifications , étaient des aubaines dont on ne tenait pas compte: il fallait des pensions. Les pensions ne suffisaient pas encore : il fallait de temps en temps obtenir le paiement de ses dettes.

On se rappelle le fameux livre rouge dont le dépouillement fut présenté à l’assemblée constituante. Il en résulta qu’en moins de dix ans , le

Ctiaj). t>, Dos biens de fortune.

I)E LA VANITE

roi avait dépensé un milliard en pensions et ordonnances de comptant accordées par faveur, en outre des dépenses de sa personne et de sa maison.

Au commencement du règne de Louis XV, l’abus des dons et pensions était déjà porté au dernier excès, Montesquieu écrivait alors :« Quand je pense à la situation des princes, toujours entourés d’hommes avides et insatiables, je ne puis que les plaindre; surtout s’ils n’ont pas la force de résister à des demandes toujours onéreuses à ceux qui ne demandent rien. » L’auteur peint ensuite leur courage infatigable à demander des pensions , se fondant sur ce qu’ils « n’ont jamais manqué , au lever du roi , de se trouver sur son passage, immobiles comme des bornes, et de se lever extrêmement pour regarder Sa Majesté par-dessus les épaules les plus hautes.» Il parie de requêtes présentées au prince par quelques personnes du beau sexe, requêtes « oùelles exposent qu elles sont notoirement d’un entretien fort difficile, et où quelques unes, très surannées, Font prié, branlant la tète, de considérer qu’elles ont fait l’ornement de la cour du roi son prédécesseur, et que si les généraux de ses armées ont rendu l’état redoutable par leurs faits militaires , elles n’ont pas rendu la cour moins célèbre par leurs intrigues, etc. » L’auteur finit par supposer une loi qui, pour répondre bénignement aux requêtes des gens de cour, ordonne à tout père de famille, à tout propriétaire, à toute personne

DE FOHT1JNE.

s’exerçant à des travaux mécaniques, de retrancher à leur subsistance de quoi satisfaire aux demandes des gens de cour.

J’ai dit que les grands , avant la révolution , regardaient comme un droit de faire payer leurs dettes par le roi : tel grand les a fait payer quatre et cinq fois dans sa vie. Ils ne manquaient pas de direqu’ilss 'étaient dérangés au service de l’Étatpour faire honneur à la place qu’ils occupaient; mais, au fond, on se fondait sur ce principe qu’un homme de la cour, et agréable au monarque, ne devait pas être dans le besoin. Cette maxime était passée en maxime incontestable et fondamentale sous Louis XIV et Louis XV.

Comme la facilité des grands pour s’enrichir et dépenser était extrême, parce qu’ils avaient pour ressource la faveur du roi, les hommes du commun état avaient la faveur des grands pour s’enrichir et dépenser comme ceux-ci. Les emplois de finance étaient leur proie, ils y amassaient en peu d’années des fortunes énormes; ils les dépensaient de même en peu d’années. Ils se ruinaient par le luxe aussi vite qu’ils s’enrichissaient par la rapine.

«Les Crispins se cotisent, et rassemblent dans leur famille jusqu’à six chevaux pour alonger un équipage, qui, avec un essaim de gens de livrée où ils ont fourni chacun leur part, les fait triompher au Cours ou à Yincennes ’. »

* Caractères, chap. 7, De ia ville.

DF. LA VANITt

La maladie du luxe atteignait par contagion les gens même qui, nés avec un patrimoine péniblement acquis, auraient dû trouver dans l’exemple de leurs pères un motif d’en soigner la conservation : tels étaient les manufacturiers et les gens du négoce.

«Quel est, s’écrie La Bruyère, l’égarement de certains particuliers qui* riches du négoce de leurs pères dont ils viennent de recueillir la succession , se moulent sur les princes pour leur garde-robe et leur équipage, excitant, par une dépense excessive et par un faste ridicule, les traits et la raillerie de toute une ville qu’ils croient éblouir, et se ruinent ainsi à se faire moquer de soi ! Quelques uns même n’ont pas le triste avantage de répandre leurs folies plus loin que le quartier où ils habitent : on ne sait pas dans l’Ile qu’André brille au Marais \ »

Le besoin d’étaler ce patrimoine, et en même temps de se montrer dans un rang supérieur à celui où il était né, portait le plébéien à s’élever à quelque place du gouvernement.

« Celui qui n’a de partage avec ses frères que pour vivre à l’aise, bon praticien, veut être officier; le simple officier se fait magistrat, et le magistrat veut présider. Et ainsi de toutes les conditions où les hommes languissent serrés et indigents, après avoir tenté au-delà de leur fortune, et forcé pour

1 La Bruyère, chap. 7, De la ville;

DK FOKTIJNE.

ainsi dire leur destinée : incapables tout à la fois de ne pas vouloir être riches et de demeurer riches*. «

Une des grandes raisons qui ont si long-temps privé l’industrie nationale des capitaux nécessaires à ses progrès, a été cette manie de porter vers les charges vénales, et dans le luxe des hommes en charge, les produits d’une honnête et heureuse industrie. Au lieu de la faire profiter de ses propres bienfaits, on ne cessait de l’en appauvrir; au lieu de jouir d’une douce aisance, on se mettait à la presse pour paraître dans un rang dispendieux, où l’état seul , et non le bien , réglait la dépense.

Qui le croirait ? ce n’est pas ce triste emploi des fortunes subites ou patrimoniales , bien ou mal acquises, qui était le plus déplorable effet du luxe; c’était la dépense des fortunes qu’on n’avait pas ; c’était la dépense que faisaient des insolvables aux dépens de malheureux créanciers ; c’était aussi de voir comment le tribut payé à la vanité était accueilli par elle : un homme qui se ruinait par le faste était moins méprisé que le malheureux ruiné par des revers imprévus; le grand qui ne payait pas ses dettes était moins déshonoré que le marchand qui ne pouvait acquitter que trois ou quatre cinquièmes des siennes : voilà l’effet de la vanité de fortune sur les mœurs françaises du dix-huitième siècle.

* La Bruyère, chap. 6, Des biens de fortune.

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