‹ Conséquences du Système de Cour établi sous François IerChapitre 58 sur 88 · J)U BEL ESPRIT · texte numérisé non relu

J)U BEL ESPRIT

qu’011 paraît avoir tout tiré de son propre fonds, et de ce que l’esprit ne s’apprend pas ; 20 « de ce que le bel esprit a plus de juges que toute autre application de l’esprit: la gloire du bel esprit est sentie et publiée par le commun des hommes. »

Duclos me paraît n’avoir pas touché la véritable raison.

Ce n’est pas indéfiniment parce que la littérature a plus de juges que les sciences, qu’elle inspire plus de vanité : c’est parce qu’elle a, seule entre toutes les applications de l’esprit, le droit d’intéresser le sexe; c’est parce que le plaisir qu’ellefait éprouver aux femmes, est par cela même, la cause d’un plaisir plus vif pour les hommes. Par quelle raison les tragédies héroïques ont-elles toujours eu peu de succès en France? c’est qu’elles intéressent peu les femmes; et que les hommes sympathisent plus en France avec les femmes et leurs impressions , qu’avec tous les sentiments des hommes. C’est donc manifestement aux relations existantes en France entre les deux sexes, que la vanité du bel esprit, comme toutes les autres va* nités, doit être rapportée.

La vanité du mérite personnel n’y connaît qu’un mérite et un défaut : plaire, ou ne pas plaire. La France est le seul pays de la terre où ne pas plaire soit un vice, un tort, une faute, presqu’un crime; où ce soit l’équivalent d’être ou n’être pas, to be or not lo be;oii la déplaisance, causée par une personne estimable , lui soit imputée comme of-

DE LA VANITE

fense, autorise à la rebuter, à l’éloigner; soit aussi puissante et aussi injuste que le sont ailleurs les antipathies prononcées, les aversions, les dégoûts; il n’y a que la France où l’on croie avoir prononcé l’arrêt d’un inférieur, d’un subordonné, lorsqu’on dit de lui : II ne plaît pas.

« Je ne sais, dites-vous d’un air froid et dédaigneux : Philinte a du mérite, de l’esprit, de l’agrément, de l’exactitude sur son devoir, de la fidélité et de l’attachement pour son maître; et il en est médiocrement considéré. Il ne plaît pas... Expliquez-vous : est-ce Philinte, ou le grand qu’il sert que vous condamnez ? »

Les moeurs galantes expliquent l’empire de la déplaisance.

Les deux sexes, dans le commerce de la galanterie, sont déterminés l’un vers l’autre par le plaisir. Plaire est donc la condition de leur intimité. Dans le commerce de la galanterie, le prix auquel chaque femme met son abandon, est qu’on lui plaira. Déplaire, c’est être assuré d’un refus. Cela posé, n’est- il pas naturel que dans la vie sociale, ou pour mieux dire , dans les moeurs de la galanterie, les hommes traitent leurs inférieurs comme ils sont traités des femmes?

Disons maintenant quelque chose de l 'homme aimable.

«Le Français, selon Duclos, est de tous les hommes le plus sociable , c’est là son caractère propre. Mais je crains, dit-il, que depuis quelque

1) AMABILITE.

lemps on en ait abusé : on ne s’est pas contenté d’être sociable, on a voulu être aimable , et je crois qu’on a pris l’abus pour la perfection.

«L’homme qu’on appelle aujourd’hui homme aimable est fort indifférent au bien public : ardent à plaire à toutes les sociétés où son goût et le hasard le jettent, et prêt à en sacrifier chaque particulier, il n'aime personne , n’est aimé de qui que ce soit, plaît a tous, et souvent est méprisé et recherché par les mêmes gens.

» Le désir immodéré d’amuser l’engage à immoler l’absent qu’il estime le plus à la malignité de ceux dont il fait le moins de cas, mais qui l’écoutent... Tel est dans ce caractère l’assemblage de vices , de frivolités et d’inconvénients , que l’homme aimable est souvent l’homme le moins digne d’être aimé.

»... L’ambition de parvenir à la réputation d'homme aimable devient de jour en jour une espèce de maladie épidémique. Eh! comment n’être pas flatté d’un titre qui éclipse la vertu , et fait pardonner le vice! On dit d’un homme déshonoré que l’on voit: Cela est vrai, mais il est foiit

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