‹ Conséquences du Système de Cour établi sous François IerChapitre 61 sur 88 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De l’intrigue.

Le répertoire de notre théâtre comique esl tout entier rempli des intrigues d’amants qui s’entendent pour se soustraire à des contrariétés, de celles d’amants qui ne s’entendent point encore et cherchent à se mettre en intelligence; de celles d’amants inquiets qui veulent s’assurer une possession incertaine, écarter des prétentions rivales; de celles d’amants entreprenants qui cherchent à troubler les possessions des autres; de celles qui ont pour objet de circonvenir ou d’isoler la personne à qui s’adressent leurs désirs, d’avancer près d’elles l’ami serviable, d’écarter le rival dangereux, et de mille autres dont l’énumération demanderait un volume.

Nous avons placé l’esprit d’intrigue dans les élé ments de la galanterie, parce quelle y est nécessaire. La vive concurrence qui des deux parts y dispute les conquêtes ou les enlève , irn-

1»K l’iNTRICUE.

pose une grande attention, non seulement sur soi-même et sur l’objet que l’on poursuit , mais aussi sur ceux qui peuvent y prétendre, ou vers lesquels peut le porter une préférence spontanée. Il faut ajouter aux moyens de plaire les précautions propres à empêcher que d’autres ne plaisent : d’ailleurs il y a toujours des yeux importuns auxquels on veut dérober quelque chose. De là des menées secrètes, des pratiques simulées , des artifices concertés, des interventions ménagées, des incidents arrangés : de là l'intrigue duc d'amour , l’intrigue galante.

C’est une belle préparation pour l’intrigue d’ambition , que l’intrigue de galanterie.

Dans celle-ci les femmes sont le but : dans l’intrigue d’ambition , elles sont but et moyen. Les ressources d’un ambitieux sont doublées, décuplées, par l’association d’une maîtresse à ses desseins. Les amants intriguent ensemble près d’un supérieur contre tous les concurrents qui peuvent disputer la faveur, ils intriguent par tous les intermédiaires qui peuvent la concilier. L’intrigue de deux personnes unies se mêle à d’autres intrigues galantes et politiques, se combine avec elles , en croise , en fait croiser de contraires. Il n’est pas rare que vingt, trente intrigues de galanterie et d’affaires se tiennent et se compliquent, et se lient contre vingt autres du même genre.

Dans ces sociétés d’intrigue politique, serrées par l’amour, il n’est point rare que l’amour lui-

1)F 1,’lNTItlGUE.

même se résigne à quelque sacrifice, et quun amant, dans son ardeur pour élever sa maîtresse, ou une maîtresse clans le soin d’élever son amant , aillent jusqu’à provoquer les fantaisies d'une protectrice, ou céder aux fantaisies d’un protecteur ; mais, le but atteint, les moyens se pardonnent et s’oublient.

Montesquieu reconnaît que l’esprit d’intrigue est répandu en France; et il en voit la source dans les femmes de la cour: Là, dit-il, chacun se sert de leurs agréments et de leurs passions pour avancer sa fortune. Voici comment il fait parler un des correspondants des Lettres persanes , publiées, comme on sait, en 1721 , peu d’années après la mort de Louis XIV : «Lorsque j’arrivai en France,’ je trouvai le feu roi absolument gouverné par les femmes... J’entendis un jour une femme qui disait : I! faut que l’on fasse quelque chose pour ce jeune colonel; sa valeur m’est connue; j’en parlerai au ministre. Une autre disait : Il est surprenant que ce jeune abbé ait été oublié ; il faut qu’il soit évêque, il est homme de naissance, et je pourrais répondre de ses mœurs.

«Une faut pourtant pas que tu t’imagines que celles qui tenaient ces discours fussent des favorites du prince j elles ne lui avaient peut-être pas parlé deux fois en leur vie, chose pourtant très facile à faire chez les princes européens.

« Mais c’est qu’il n’y a personne qui ait quelque emploi à la cour, dans Paris ou dans les provinces,

DE l’jNTRIGUE.

cj ni n’ait une femme par les mains de laquelle passent toutes les grâces et quelquefois les injustices qu’il peut faire. Ces femmes ont toutes des relations les unes avec les autres, et forment une espèce de république, dont les membres , toujours très actifs, se secourent et se servent mutuellement; c’est comme un nouvel État dans l’État : et celui qui est à la cour, à Paris et dans les provinces, qui voit agir des ministres, des magistrats, des prélats , s’il ne connaît les femmes qui les gouvernent, est comme un homme qui voit bien une machine qui joue, mais qui n’en connaît point les ressorts.

» Crois-tu, llben, qu’une femme s’avise d’être la maîtresse d’un ministre pour coucher avec lui ? Quelle idée ! C’est pour lui présenter cinq ou six cents placets tous les matins ; et la bonté de leur naturel paraît dans l’empressement qu’elles ont de faire du bien à une infinité de gens malheureux qui leur procurent cent mille livres de rente.

»On se plaint en Perse de ce que le royaume est gouverné par deux ou trois femmes ! c’est bien pis en France, où les femmes en général gouvernent, et non seulement prennent en gros, mais même se partagent en détail toute l’autorité. »

« La vie de la cour, dit La Bruyère , est un jeu sérieux, mélancolique, qui applique. Il faut arranger ses pièces et ses batteries, avoir un dessein, le suivre, parer celui de son adversaire , hasarder quelquefois et jouer de caprice; et après toutes ses

l)K L’iNTRIGUE.

rêveries et ses mesures , on est échec , quelquefois mat ; souvent avec des pions qu’on ménage bien , ou va à dame, et l’on gagne la partie \ »

Duclos a dit que le Français était bientôt fatigué de l’intrigue. En effet, le Français ne soutenait pas long-temps une même intrigue d’affaires , parce que les femmes, qui en étaient la principale agence, se rebutent aisément des difficultés ; et parce que l’intrigue d’ambition étant d’ordinaire compliquée avec l’intrigue galante, elles étaient l’une pour l’autre objet de distraction et moyen de consolation. Mais si le Français, du temps de Duclos, était bientôt fatigué d’une même intrigue, on peut dire qu’il en recommençait souvent de nouvelles.

Ce n’est pas seulement à la cour que régnait l’esprit d’intrigue. 11 était répandu dans toute la France, il y en avait dans toutes les conditions: je ne veux pourtant pas dire que ce fût le caractère français, mais celui du bon nombre des Français qui avaient l’ambition de s’avancer dans les places dont le gouvernement disposait, et celui de la plupart des femmes qui s’intéressaient à eux. Ces femmes avaient même la grande part du travail de l’intrigue; elles y figuraient par un double commerce de galanterie; l’un avec l’ami qu’elles protégeaient, l’autre avec le protecteur qu’elles sollicitaient. « Typhon, dit La Bruyère, fournit un

5 Cluip. 8 , de la Cour,

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grand... de chiens et de chevaux. Que ne lui fournit-il point? “

Si l’on en croit Meilhan, il n’est presque point de lévations dans les monarchies dont on osât révéler tous les moyens. L’or était un de ceux d’où procédaient les petites élévations qui partaient de bas; les femmes étaient le moyen des hautes fortunes. Il fallait qu’il en fût ainsi dans un pays où le monarque et les princes avaient des maîtresses avouées , où tous les grands avaient un hôtel pour la décence, et une petite maison pour le plaisir; où tout homme de quelque importance était en divorce de fait avec sa femme, et ne se montrait qu’avec sa maîtresse.

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