INTERMÉDIAIRE
Cette proposition , qui au fond repose tellement sur l'observation analytique des faits qu'elle n'en est plus que la traduction, légitime parfaitement le nom générique de principes intermédiaires que j'ai donné à cette classe d'éléments transcendants de l'univers, capables de se manifester comme forcés. Elle caractérise aussi très nettement la nature du principe animique lui-même. Il est en rapport permanent avec les autres principes constituants du monde physique; le corps qui lui sert de lieu ne s'organise, ne prend de forme qu'à l'aide de ces principes. Le principe animique est par suite doué de propriétés réciproques et symétriques qui permettent ces rapports; il peut et doit être considéré et étudié, comme nous étudions tous les autres éléments constituants del'univers. Quoique doué, comme tel, de propriétés physiques dont en toute hypotHèse on essaierait en vain de le spolier sans le faire sortir de la réalité des, faits, il est aussi supérieur aux principes intermédiaires, à la force, que celle-ci l'est à la
matière. Car non seulement il agit, mais il sait qu'il agit ; et dans de certaines limites déterminées par les nécessités de son existence organique , il est libre d'agir ou non.
Mais de cette réciprocité de relation permanente qui existe dans l'être organique entre les principes qui le constituent, il résulte qu'il n'est pas un seul acte physique , organique, mécanique, intellectuel, que nous puissions, sans déraison, abstraire. Il est tout aussi absurde de bâtir de toutes pièces un homme tout intelligence, qu'un homme tout corps. 11 n'est ni l'un ni l'autre isolément, mais il est tout à la fois , c'est-àdire que l'instrument et ce qui dirige l'instrument sont dans un état harmonieux de relation qu'il n'est pas possible de scinder sans sortir complètement du cercle expérimental. Ce n'est certainement pas le principe ammique qui digère en nous, comme quelques-uns l'ont dit : mais la digestion , suite de réactions , de combinaisons et de décompositions chimiques analogues en tout à celles du monde physique, est dirigée par la puissance organisatrice du principe sans lequel le corps vivant n'est plus qu'un corps ordinaire.
Le système nerveux ganglionnaire est spécialement chargé des phénomènes de la vie de nutrition, qui semble en quelque sorte une puissance passive ou du moins indépendante de ce que nous nommons la volonté; mais les ganglions, ou centres directeurs des actes non volontaires, sont eux-mêmes sous la dépendance du foyer commun ; ils cessent de fonctionner dès que la communication est rompue; ce sont (si l'on veut poursuivre une comparaison qui n'a peut-être que le tort d'être prématurée, et très incomplète par suite) autant de piles se-> condaires qui n'acquièrent de valeur et de puissance que sous l'action rectrice et directrice d'une pile générale.
Il n'est pas de mouvement interne ou externe, d'évolution organique, si minime qu'elle soit, qui puisse se détacher de fait de l'action régulatrice générale.
Les passions de l'âme (pour me servir ici du langage ordi-
naire) se peignent instantanément sur la physionomie , dans la contenance de l'individu, et ceci est vrai de ranimai supérieur comme de l'homme. Et lorsqu'une même passion règne longtemps, immodérée, chez l'individu, elle finit en quelque sorte par pétrir la physionomie sur son moule idéal. Sans parler des émotions passagères , qui presque toujours se lisent clairement au dehors, maintes et maintes fois nous jugeons correctement du caractère de l'homme et de l'animal d'après les formes externes qu'ils affectent.
Je me suis servi déjà du mot puissance organisatrice. Il est caractéristique : si l'on contestait a priori cette puissance au principe animique ; si Ton soutenait a priori que les formes de l'être vivant , et par contre-coup les fonctions organiques quelles qu'elles soient de cet être , ne dérivent pas d'une activité incessante de ce principe , l'existence d'un tel principe deviendrait parfaitement inutile, et il ne serait pas difficile de démontrer que le corps qui aurait su s'organiser lui-même saurait aussi penser.
La puissance organisatrice que nous sommes obligés de supposer au principe animique, sous peine, non de le détruire, car dieu merci, nos discussions n'y peuvent rien, mais sous peine de rendre ce principe parfaitement inutile dans nos interprétations ; celte puissance, dis-je, nous permet de résoudre presque directement un problème autrement des plus difficiles. N'existe-t-il qu'un seul principe animique, modifié à l'infini d'une espèce d'êtres vivants à une autre , d'un individu à un autre? Ou existe-t-il autant de principes différents qu'il y a d'espèces et d'individus?
Nous pouvons bien, par une suite d'observations exactes et de raisonnements consécutifs, reconnaître que ce qui anime l'homme est analogue en nature à ce qui anime la plante ; nous pouvons bien encore, en examinant deux individus d'une même espèce , arriver à leur reconnaître des qualités telles qu'ils nous paraissent en réalité identiques. Mais il nous est
impossible de confondre l'ensemble des fonctions humaines, non seulement avec celui des fonctions d'une plante, mais encore avec l'ensemble des fonctions de l'animal le plus voisin de nous. Mais nous ne pouvons non plus arriver à croire que deux individus, fussent-ils d'ailleurs semblables, ce qui n'a jamais eu lieu depuis l'origine des êtres, ne fassent qu'un : chaque individu est un , tant qu'il vit , et toutes les fonctions de ses organes aspirent sans cesse à maintenir cette unité. Chez l'homme, le sentiment de l'unité est tellement incrusté et énergique, qu'il devient enquelque sorte le pivot de tous ses actes. Et la botanique aura beau prouver que la plante est partout identique à elle-même , et formée d'autant de plantes semblables que nous pouvons en détacher départies, puisque toutes ses parties repoussent et forment de nouveaux sujets : il n'en demeure pas moins avéré qu'actuellement les parties d'un arbre ne peuvent à aucun titre être confondues, et qu'elles forment entre elles l'unité harmonieuse qui est l'êtrearbre. La divisibilité de la plante et de certains animaux prouve simplement que le principe animique est multiple et diffus dans toutes les parties de ces êtres , au lieu d'être centralisé et unique.
C'est , disons-nous , le principe animique donné à chaque être vivant qui organise cet être, qui lui donne ses formes internes et externes actuelles en appelant les éléments du milieu ambiant, et en les arrangeant entre eux par l'action directrice qu'il exerce à l'aide des forces. Il est, dès cet instant, évident que ce principe animique ne peut plus être considéré comme un élément universellement répandu ; mais qu'il constitue, au moins temporairement, une unité indivise dans chaque individu. On a dit souvent que chaque être vivant a reçu en partage une parcelle de principe animique. Cette expression est parfaitement incorrecte; elle change une question de qualité en une question de quantité. Un être vivant diffère d'un autre, non parce qu'il a plus ou moins d'âme; mais
parce que son âme est qualitativement différente de celle de l'autre être. Il est évident qu'il faut qu'il existe autant de principes animiques actuellement différents entre eux , qu'il y a d'espèces , car ce n'est qu'une différence spécifique dans ce principe qui peut expliquer la diversité continue des manifestations. Mais il y a dans chaque individu une réciprocité d'actions entre les divers éléments constitutifs : réciprocité que Ton ne pourrait perdre de vue sans risquer de tomber dans les plus graves erreurs. La constitution organique, la construction du mécanisme est toujours et partout tellement en harmonie avec les fonctions , avec les manifestations externes de l'individu comme unité vitale, que l'on ne sait po^ sitivement au premier abord si c'est l'âme qui pétrit le corps ou si c'est le corps qui façonne l'âme. Ce qui est vrai , c'est que l'un et l'autre ont lieu simultanément, mais que l'un domine toujours l'autre.
Le corps est formé des éléments du milieu ambiant; il est sans cesse en rapport avec ceux du monde externe ; pour que le principe animique puisse organiser, il faut qu'il trouve autour de lui les éléments nécessaires à la forme générale et à la composition chimique de chaque organe. S'il ne les trouve pas, l'être vivant souffre, dégénère, et toutes ses manisfestations normales sont faussées. Le corps alors se venge en quelque sorte sur la puissance organisatrice. C'est cette réciprocité, cette symétrie parfaite d'action qui a pu foire croire à quelques penseurs systématiques que le corps est un être à part sans cesse en lutte avec l'esprit.
La vie n'est point , et ne peut à aucun titre être regardée comme un ensemble de fonctions; elle n'est pas non plus un ensemble de mouvements nécessaires : nous ne pouvons dire d'un être vivant ce qui est même faux pour une machine; une horloge n'est point un ensemble de fonctions , et elle ne résulte pas d'un tel ensemble. Elle accomplit des fonctions toutes liées les unes aux autres et en harmonie parfaite ; elles les accomplit
à l'aide des substances qui les composent, à l'aide des formes organiques qu'affectent ces substances , et à l'aide du mouvement dont ces formes sont capables. L'horloge peut marcher ou non, mais tant qu'elle s'appelle horloge, elle renferme en elle un principe moteur, dont aucun mouvement antérieur ne peut expliquer l'activité : et tant que l'horloge marche, elle est, dans toutes ses fonctions, la manifestation delà puissance de ce principe naturel. L'être vivant diffère de ce mécanisme en ce qu'il construit, de lui-même et par sa virtualité propre , l'organisme nécessaire à l'accomplissement de ses fonctions; il en diffère encore en ce que les mouvements/ qui, dans l'horloge, n'affectent que les formes organiques, affectent en lui les formes et les éléments internes qui constituent ces formes : nos membres, par exemple, ne se meuvent pas seulement dans leur totalité ; à chaque contraction musculaire , il s'opère des décompositions et des recompositions chimiques internes, des mouvements partiels dans toutes les parties constituantes; aucun des éléments que l'être vivant appelle à lui n'y reste ; ils ne font que le traverser avec leur activité spéciale et sont rejetés bientôt comme un caput mortuum.
Chaque être vivant forme un tout harmonieux, qui, moyen" nant sa construction comme mécanisme , comme instrument, accomplit un ensemble de fonctions multiples qui le caractérisent, qui constituent son originalité , qui en font un individu : cela est vrai depuis l'homme jusqu'aux derniers des cryptogames. La vie est donc la manisfestation d'un principe atomique qui, par l'ensemble de ses propriétés et de ses corrélations avec les autres principes constituants de l'univers , agit dans l'être vivant comme puissance rectrice et directrice des éléments dont il se sert pour organiser le corps de l'être.
Chaque être forme un tout harmonieux où l'ensemble des fonctions à accomplir est toujours en corrélation parfaite,
non seulement avec les moyens employés dans l'être lui-même pour les accomplir, mais- encore avec le milieu ambiant où vit cet être. Le finaliste dit que l'oiseau a été doté d'ailes pour voler, et que l'air est là pour qu'il puisse voler. Le fataliste dit que l'oiseau vole , parce qu'il a des ailes et que l'air est là qui le soutient. Il semble au premier abord que le rationaliste ne puisse pas même aborder la question résolue de deux manières si opposées , sans sortir complètement du cercle dé l'expérience. 11 est cependant facile de voir que , de ces deux solutions, l'une est radicalement fausse, et que l'autre, par son caractère exclusif, sort des faits. L'air et l'aile sont bien loin d'être les seules conditions du vol. Le vol suppose une organisation complète disposée ad hoc. Cette organisation suppose une puissance antérieure à elle, et capable de l'exécuter sans hésitation , sans tâtonnements : le moindre doute dans l'accomplissement de l'œuvre organique serait la mort de cette œuvre. Aussi n'y a-t-il jamais ni doute ni tâtonnement : toute la virtualité , tout l'avenir de l'oiseau se trouve déjà dans ce germe microscopique agglutiné au sein d'un réseau imbibé d'albumine qui forme l'œuf. Si , comme on a voulu le soutenir, la nature tâtonnait, s'essayait, expérimentait, nous devrions bien , de temps à autre , trouver quelques ébauches d'espèces, quelques enfants mort-nés. Or, à toutes les époques géologiques , les êtres vivants ont été ce qu'ils pouvaient être, et tout ce qu'ils pouvaient être : ils ont toujours été en harmonie parfaite avec le milieu ambiant. Entre le milieu et l'être vivant qui existe dans ce milieu, il y a une corrélation intime, et l'être vivant serait évidemment impossible sans ce milieu. Mais la puissance qui sans hésitation organise chaque être, comme il doit et comme il peut l'être, suppose un principe ànimique ad hoc dans chaque être, comme elle suppose un but d'harmonie antérieur à toute manifestation de la vie.
La vie organique , considérée collectivement, est la somme de toutes les manisfestations possibles du principe ànimique ,.
sidéré collectivement aussi , et alors partout analogue dans sa nature. Mais ce principe est multiple , c'est-à-dire qu'il se réduit en nnités spécifiquement distinctes qui constituent l'individualité de l'être organisé.
Ce principe serait-il limité et fini par sa nature? Quel est alors soh siège? Et que devient son unité dans la plante et même dans certains animaux qui sont divisibles?
A ces questions pressantes, il est utile, et plus facile peutêtre qu'on ne pense, de répondre.
Nous avons reconnu que la matière , loin d'être divisible à l'infini, est formée d'atomes immuables en grandeur; que quand elle est concentrée par l'activité des Forces , elle nous apparaît aussi comme nettement limitée. Nous avons reconnu que la force , considérée en général , est douée du caractère inverse ; elle est universelle et indéfinie de forme ; toute idée même de forme que nous essayons d'y attacher l'annihile dans notre pensée.
Le principe animique est certainement enfermé dans l'organisme de l'être vivant : ri ne peut se manifester extérieurement ni rien savoir de l'extérieur sans l'instrument qui lui est dévolu. Tout ce que l'être vivant sait du monde externe lui vient de la périphérie au centre : il semble donc que l'essence animique est de nature limitée. Mais une fois une impression reçue, cette essence l'élabore, délibère et puis agit ou n'agit pas (car dans des limites infiniment rapprochées, la liberté ne peut pas même être contestée à la plante). Cette partie de son activité est en elle et ne peut être périphérique, et cependant, tant qu'elle s'exerce, tout l'être organique éprouve les manifestations de cette activité : il travaille. Toute idée de localisation précise dans le foyer commun de perception devient ici inadmissible. Quand il serait prouvé que dans la cervelle des vertébrés se trouve un point géométrique qui ne peut être lésé sans que la mort de l'intelligence s'ensuive, il n'en résulterait pas que l'âme fût là. La puissance
qu'a ce principe, dans les êtres supérieurs, d'élaborer une impression par son activité propre > de la digérer en quelque sorte; la puissance qu'a surtout l'être homme de s'assimiler, pour ainsi dire, la nature de l'abstrait et de l'infini, cette puissance est inconciliable avec toute idée de forme définie et finie. Toutes les fois qu'on voudra figurer le prinéipe ani* mique, on le détruira dans son essence, et Ton niera «une collection tout entière de faits; absolument comme on détruira et comme on niera une autre collection de faits, toutes les fois qu'on voudra le dégager des qualités et des propriétés physiques qui lui sont inhérentes à titre d'élément constitutif de l'univers et qui le mettent en relation temporaire avec les autres éléments. Cette unité, en un mot, est d'une nature transcendante, c'est-à-dire qu'en elle-même elle n'est pas soumise aux conditions finies du temps et de l'espace : l'idée de divisibilité ou d'indivisibilité ne peut s'y attacher sans un contresens par trop manifeste.
Nous disons que toute idée de localisation géométrique est inadmissible relativement à l'unité aniinique. Et cependant les travaux expérimentaux de l'un de nos plus grands physiologistes démontrent positivement que chez les vertébrés : 1° l'intelligence siège dans le cerveau proprement dit; 2° la vie dans la moelle allongée; 3° la sensibilité dans les faisceaux postérieurs de la moelle épinière et des nerfs; 4° la motricité dans les faisceaux antérieurs; 5° la coordination des mouvements de locomotion dans le cervelet.
Il semble qu'ici l'expérience démente non seulement la pro: position précédente , mais encore la plupart des vues générales présentées antérieurement. Si ce démenti est réel, toutes ces vues sont fausses, n'hésitons pas à le dire. Les faits que Flourens a conquis à la physiologie ne sont point de ceux dont on négligerait impunément de tenir compte ; ils s'imposent désormais comme une épreuve définitive de la justesse de toute doctrine biologique. Mais ces faits conduisent à deux
genres de conclusions différentes, qui s'excluent réciproquement, qui se posent comme les termes d'un dilemme entre lesquels il faut opter.
On peut en conclure que l'intelligence, la vie, la sensibilité, la motricité, la coordination des mouvements sont dues à des essences naturelles-distinctes, et ayant chacune un siège à part. (Nous évitons à dessein l'usage du mot forces, parce que ce que nous avons dit à ce sujet demeure vrai en toute hypothèse.)
On peut dire aussi que le principe ànimique est seul nécessaire pour déterminer les différences qui distinguent l'être vivant des corps ordinaires, mais que ce principe, appelé à plusieurs fonctions distinctes, a besoin d'appareils spéciaux pour les accomplir.
La première conclusion est en contradiction implicite avec chaque ligne des pages précédentes. La seconde, au contraire, non seulement ne présente nulle contradiction , mais n'est même, à vrai dire, qu'une condensation nouvelle de tout ce que nous ayons vu découler de l'observation aussi. Nous pourrions , à la rigueur, ne pas nous arrêter davantage sur la conclusion contradictoire. Mais les termes de notre dilemme renferment plusieurs propositions de valeurs très inégales : deux d'entre elles dominent singulièrement les autres; elles constituent ensemble un problême que les expériences de Flourens ont défini et limité plus nettement qu'il ne l'était jusqu'ici, mais qui, antérieurement déjà, a occupé les plus grands esprits. 11 serait imprudent de se borner à le résoudre implicitement , et sans l'aborder de front. Plaçons-le de suite à toute sa hauteur. Flourens a disséqué l'animal avec le fer ; étendons ses admirables découvertes à l'homme , et disséquons le par le raisonnement. Qui peut le plus, peut le moins, dit le proverbe : ce qui sera acceptable même pour l'homme, sera évident pour tous les êtres vivants.
La vie et l'âme sont-elles des principes distincts, ou la vie n'est-elle que l'une des manifestations de l'âme?
l'empire de la volonté, va commander les mouvements de nos muscles ; c'est un principe intermédiaire qui nous transmet, comme autant de dépêches télégraphiques, les impressions des phénomènes externes sur notre corps. De plus , ce prIn-^ cipe, pour servir d'agent de sensation, de mouvement, a besoin d'appareils particuliers qui , par ce fait même qu'ils semblent localiser la puissancce de l'âme, placent celle-ci en dehors des conditions de lieu, telles que les comprend le langage ordinaire.
Il répugne a beaucoup de personnes d'admettre que l'âme organise elle-même cet instrument, dont ^purtant elle ne peut se passer, qu'elle fasse croître le corps , qu'elle concoure à tous les phénomènes intérieurs, jusqu'à cet impur acte de la digestion stomachale ! D'un autre côté, il leur répugne d'admettre qu'en vertu de propriétés spécifiques dont elle n'a nulle connaissante, l'âme agisse et produise quoi que ce soit sans le savoir. Il leur semble donc nécessaire d'imaginer un principe à part, qui commande uniquement l'organisation du corps.
L'âme, disent certains puristes, ne s'occupe point de ces viles et infimes questions de pot-au-feu du corps!
Une réflexion, non scientifique, mais morale, me sera d'abord permise, quant à la forme de cette dernière sentence. Elle semble prendre les choses de bien haut : regardée de près, elle n'est qu'un blasphème hypocrite. Cette souveraine horreur qu'affectent certains philosophes pour ce que, par ignorance, ils appellent le monde matériel, n'est au fond qu'une critique permanente de l'œuvre du Créateur. Ce sourire superbe pour les choses du pot-au-feu est l'indice d'un dédain pour ce qu'il y a de plus respectable au monde, pour le travail humble et modeste, pour le devoir. Quelles que soient les fonctions de l'âme comme puissance organisatrice du corps, disons en ce que l'homme de sens dit de certaines professions : *Il n'y a pas de sot métier, il n'y a que de
s°tte$ gens. » La sentence qui prétend condamner ce genre de Relions esl absurde au point de vue scientifique; et les phi- /o$ophes qui là prononcent seraient fort en peine si leur âme
8 prenait au mot !
Remarquons, en effet, que puisqu'un corps est nécessaire à
^e, non seulement pour se mettre en rapport avec le monde
e*/e**ïie, mais même pour accomplir sa fonction la plus su-
ir**e , pour penser, rien de ce qui est nécessaire à la cons-
a°t.ion de cet instrument ne saurait être appelé vil et impur
. vin homme de sens. Sans la nutrition, la cervelle serait
^^^^sible : la nutrition ne peut donc être placée à un rang
Ç- ^ infime que l'ensemble de l'appareil admirable qu'elle
et maintient. Il est certes absurde de dire que l'âme
«; il l'est tout autant de dire que que le cerveau pense.
v< \^est ni absurde ni répugnant de dire qu'elle dirige ,
par la puissance virtuelle qui est en elle, tous les phénomènes
trécessaires à la conservation de l'ensemble organique dont
elle se sert.
Tout ce qui est relatif à la vie de nutrition échappe, il est vrai, à la connaissance directe de l'âme : et cela est fort heureux ! Cependant cette réaction tacite de l'âme sur le corps n'est pas tellement occulte que nous ne puissions fort souvent apercevoir les rapports de la cause à l'effet. À l'état de calme, notre cœur bat régulièrement, et nous pouvons- presque croire qu'il bat de lui-même : le souffle d'une passion vientil cependant à traverser l'âme, aussitôt il accélère ou ralentit; nous ne savons non plus comment cela se fait; mais le fait est là, et souvent fort pénible. Nos cheveux croissent sur notre tête à notre insu , et comme sous l'empire d'une force étrangère à nous : qu'un violent chagrin vienne cependant à troubler l'âme, et souvent ils tombent ou deviennent gris en une seule nuit. Il y a donc entre les plus minimes-parties de notre corps et de l'âme un état perpétuel de relation , et il n'est ni' pins répugnant ni plus difficile d'admettre que
ces relations déterminent tout ce qui est nécessaire à la conservation de l'instrument, qu'il ne l'est d'admettre qu'elles ne peuvent que troubler l'intégrité de l'organisme.
Si , en matière de science, il y ffvait lieu de s'arrêter à des répugnances, au lieu d'aller aux faits, nous dirions que ce qui est réellement répugnant, c'est d'admettre qu'une force, purement physique désormais, qu'on nommerait la vie, sache construire un ensemble d'instruments tellement admirable, que l'âme intellectuelle, armée de tous les moyens d'investigation que la science met aujourd'hui à son service, n'est pas même parvenue encore à le connaître dans toutes les perfections de ses détails : elle qui est destinée à savoir y et qui a souvent même la prétention de savoir sans apprendre! 11 n'est guère possible, je pense, de donner plus ouvertement gain de cause au matérialisme ou au panthéisme, que d'accorder un tel savoir à la matière seule , ou à la matière et à la force. Non, l'âme n'a pas honte des questions de pot-aufeu , lorsqu'il s'agit de la construction de son temple : elle sait qu'en matière d'architecture, le travail le mieux fait est celui qu'on fait soi-même. Et quand elle n'est pas entravée dans ses fonctions par la fatalité des circonstances externes , et du milieu où elle puise ses matériaux, elle ne s'acquitte pas si mal de sa besogne. Le lis des champs, la parure de l'oiseau-mouche, la face de l'honnête homme sont des œuvres dont l'artisan n'a pas à rougir.
Le caractère de l'unité partielle ressort admirablement des données expérimentales de la physiologie. L'intelligence est une 9 et elle a son appareil spécial; la sensibilité est une7 et elle a son appareil spécial : il en est ainsi de la motilité, de la coordination des mouvements. Mais le corps humain, pas plus que celui de tout autre vertébré, ne constitue une sorte de mosaïque aux formes arrêtées, aux contours tranchés. Il est lui-même une admirable unité, où tout s'harmonise, où tout est en rapport évident avec le but à accomplir. Cette unité,
qu'il n'est pas possible de méconaître sans heurter le sens commun, implique l'idée de I'umté quant au principe transcendant auquel le corps est destiné à servir d'instrument. Chez l'homme, la fonction prédominante, en vue de laquelle tout l'organisme semble construit, est d'une nature sublime : c'est la pensée sous toutes ses formes. Une unité de nature transcendante a seule pu organiser cet instrument qui porte son empreinte dans les plus minimes détails. Chez l'animal le plus élevé de l'échelle , la fonction transcendante, loin de prédominer, devient collatérale à d'autres fonctions plus inférieures; mais elle ne saurait pour cela être absolument méconnue chez le dernier d'entre eux. Et, en résumé, il n'est pas plus possible, à un point de vue purement physiologique, de concevoir une vie organique sans principe animique, qu'il n'est possible, à un point de vue purement psychologique, de concevoir une âme sans vie et sans puissance organisatrice. Cette conclusion, non seulement n'est point en opposition avec les faits physiologiques, avec l'expérience; mais, disonsle très haut, elle est la glorification de la science expérimentale.
Chaque être vivant est actuellement ce qu'il peut et doit être; chacun a un ensemble de fonctions spécifiques qui le caractérisent. La puissance organisatrice du principe animique semble croître en raison inverse des fonctions de relation de l'êlre : dans l'être qui ne sait éviter les injures externes, le principe animique semble doué aussi d'une plus grande puissance de réparer le mal. La centralisation de l'appareil nerveux en un foyer cérébral diminue, si je puis dire, de netteté et d'intensité d'une espèce à une autre. Là où le centre cérébral manque, et seulement là, l'être vivant devient parfois divisible en un certain nombre de parties, qui, dans les conditions convenables, peuvent donner lieu chacune à un nouvel être semblable. Là où il n'y a plus aucune apparence de système nerveux, la divisibilité s'accroît encore.
Mais ce n'est jamais, quoi qu'on en ait dit, la vie qui est sùbdtvisible : ce qui est divisible, c'est l'organisme, dont les parties constituent de fait chacune tfn être vivant à part, appelé, par sa juxta-position et ses corrélations harmoniques avec un autre être , à former une totalité , qui, pour nous , constitue l'individu. Ce que le principe animique ne peut plus faire par ses qualités propres est atteint alors par le nombre des unités vivantes que représente réellement l'être.
Digression. — Doctrine des générations spontanées et de la transmutabilité des espèces. — Exagération de la seconde. — Ces deux doctrines , fussent-elles vraies , ne mènent point au matérialisme , comme on le prétend.
Nous voici arrivés au terme de notre digression synthétique. Dans l'examen étendu auquel nous venons de nous livrer, j'ai cherché à conserver une forme de narration aussi sobre et aussi sévère que possible. Il m'eût, en maints passages, été facile de recourir à un style plus entraînant et plus poétique; que dis-je, cela m'eût été plus facile que de garder un langage presque continuellement austère. Mais il m'a semblé qu'une étude de laquelle ressort, sous forme scientifique, une démonstration de l'existence de l'âme humaine, ne saurait être trop sérieuse. Assez souvent, les poètes ont chanté l'âme et son immorlalité; trop souvent, cette âme artificielle et factice s'est éteinte avec les sons de la lyre, qui l'avaient créée et chantée !
J'ai laissé à dessein parler les faits d'eux-mêmes ; je n'ai
len introduit de systématique ou de personnel dans l'en- ^t^Ie des démonstralions ; je n'ai fait qu'appliquer, avec ,s de rigueur peut-être qu'on ne l'avait fait jusqu'ici, les . *>cles rationnelles de notre époque, en classant des faits IY ^o^jis sont connus pour la plupart.
jnon
°**s avons reconnu que l'espace universel est occupé,
l0c^^^lilement par la matière, dont les atomes divers y sont ^ ^s sous f°rme de corps; mais encore par des prin- ^ Constituants totalement différents de la matière , et se ^ÙVYÏestant, entre autres, comme puissances dynamiques , comme forces. Nous avons reconnu qu'outre ces deux classes d'éléments qui entrent dans la constitution de tous les corps proprement dits, il existe une troisième classe d'éléments, qui donnent aux êtres vivants leur caractère spécifique, et qui constituent, non seulement d'une espèce à l'autre, mais d'un individu à un autre, autant d'unités actives qu'il existe d'êtres vivants.
À un point de vue subjectif, c'est-à-dire relatif à nous , l'existence de la force et celle du principe animique , considérés chacun collectivement, et comme éléments distincts dans l'univers , sont deux idées corrélatives et parallèles, qui s'impliquent et se nécessitent l'une l'autre. Toute philosophie, toute métaphysique qui essaiera désormais d'abolir la première de ces existences , se condamnera fatalement à abolir la seconde. Disons le, sans orgueil, mais aussi sans crainte, ce sera la gloire de la science expérimentale et du rationalisme de notre siècle, d'avoir tiré la force, et par contrecoup le principe animique, du domaine des abstractions, pour leur donner une existence réelle et distincte, et d'avoir ainsi donné un appui solide à ce que nos aspirations les plus énergiques et les plus élevées ne suffisent pas toujours pour sauver du naufrage.
Nous voici, dis-je, arrivés au terme de notre digresssion synthétique. Nous pourrons bientôt jeter un regard d'ensemble
sur les relations générales et les fonctions relatives de ces trois classes de principes, en y appliquant et en y utilisant toujours les notions nouvelles que la théorie mécanique de la chaleur est venue imposer à toutes nos sciences naturelles. Mais un temps d'arrêt et un regard rétrospectif nous sont indispensables d'abord.
J'ai donné à notre étude synthétique le litre de digression: le lecteur aura peut-être trouvé plus d'une fois lui-même que cette expression n'est pas convenable , car d'un bout à l'autre nous n'avons cessé, sous forme directe ou indirecte, d'appliquer les données métaphysiques de la théorie mécanique de la chaleur, ou tout au moins les principes euxmêmes sur lesquels repose cette théorie : cette synthèse fait donc, comrne conséquence, partie intégrante de notre nouvelle doctrine. Si j'ai employé le mot digression, c'est peutêtre un peu par suite de mes habitudes de mathématicien, qui me font regarder comme digressif tout ce qui n'est pas tiré immédiatement d'une équation algébrique; mais c'est surtout par suite d'un scrupule de conscience très légitime en celte occasion : j'ai tenu à séparer très nettement ce qui est incontestable et incontesté aujourd'hui , de ce qui peut sembler contestable et ne sera jamais accepté par tous les esprits, sans exception.
Ici, avant d'aller plus loin, je vais être obligé de faire une véritable digression, et de quitter même, par moments, le terrain de la science proprement dite. Cependant, au premier énoncé du sujet de celte digression , chacun dira qu'elle était indispensable, et chacun sera peut-être étonné que je n'aie pas commencé par elle.
1° Un être vivant ne peut-il actuellement provenir que d'un autre être vivant? Ou bien, la vie organique peut-elle prendre naissance , dans de certaines conditions , par l'action seule des forces du monde physique?
2° Un être vivant ne peut-il, par la reproduction, donner lieu qu'à des êtres semblables à lui?
Ou bien , les espèces peuvent-elles être indéfiniment transformées par l'action des circonstances externes ?
Ces questions d'origine ont élé, nous le savons, discutées , controversées , et souvent disputées, dès la naissance de l'histoire naturelle. Elles le sont encore de nos jours , et viennent périodiquement soulever de vraies tempêtes bien au dehors du domaine ordinairement si paisible des sciences naturelles.
Mon intention est d'examiner d'abord sommairement quelle réponse leur donne la science moderne , étudiée en dehors de toute préoccupation et de tout entraînement systématiques, et puis, de chercher si notre synthèse générale risque d'être compromise ou ébranlée à sa base par l'une des réponses qu'elles pourraient recevoir.
Bien des personnes, même parmi les naturalistes, ont cru, de temps immémorial, que les matières organiques en décomposition putride donnent naissance à un grand nombre d'espèces devers et d'insectes, même de grandes dimensions. Virgile nous apprend, dans sa quatrième Géorgique, à fabriquer directement un essaim d'abeilles.
«Mais si l'espèce venait à manquer tout d'un coup, sans «qu'il restât de quoi la renouveler, il est temps de l'apprendre «la mémorable découverte du berger d'Àrcadie, et la manière « dont le sang corrompu des victimes immolées a souvent proiduit de nouveaux essaims. »
Quis Dem hanc, Musœ, quis nobis extudit artem?
Nous nous rappelons tous le charmant épisode d'Aristée.
Par une erreur singulière, que Michelet a, je crois, indiquée le premier, l'immortel poëte de Mantoue, habituellement si profond observateur de la nature, a confondu avec l'abeille un diptère dont la larve vit dans la chair corrompue et les eaux croupies.
Demandez à un menuisier quelconque quelle est l'origine des puces, et il vous répondra que pour en produire par milliers, il suffit d'arroser d'urine la sciure de bois et de laisser fermenter !
Buffon, ordinairement critique si sévère à l'égard des travaux d'autrui, Buffon a donné en plein dans cet ordre d'idées, c Mes recherches et mes expériences sur les molécules or- «ganiques démontrent qu'il n'y a point de germes préexis- « tants , et en même temps elles prouvent que la génération « des animaux et des végétaux n'est pas univoque; qu'il y a «peut-être autant d'êtres, soit vivants, soit végétants , qui «se reproduisent par l'assemblage fortuit des molécules or- «ganiques, qu'il y a d'animaux ou de végétaux qui peuvent « se reproduire par une succession constante de générations : « elles prouvent que la corruption , la décomposition des « animaux et des végétaux produisent une infinité de corps « organisés , vivants et végétants. »
Quelques-uns des alchimistes du moyen âge ont porté leurs visées plus haut qu'à de simples insectes. Il s'agissait pour eux ni plus ni moins que de produire un homme tel quel , dans une cornue. La scène à laquelle Gœthe nous fait assister dans le laboratoire du docteur Faust, n'est que l'expression poétique, mais non exagérée, des idées métaphysiques d'une époque.
Wagner.
«Salut à l'étoile du moment! un grand œuvre est sur
« le point de s'accomplir.
Méphistophélès (plus bas).
«Qu'y a-t-il donc?
Wagner (plus bas).
«Un homme va se faire.
CINQUIÈME ESQUISSE. 1i7