MÉPHISTOPHÉLÈS
cEl quel couple amoureux as-tu donc enfermé- dans la c cheminée ?
Wagner.
cDiéu m'en garde! L'ancien mode d'engendrer! nous c l'avons tenu pour une véritable plaisanterie! Il confient à l'homme d'avoir une origine plus pure et plus haute. «Désormais, vraiment, nous pouvons espérer que, si, de «cent manières, et par le mélange (car tout dépend du mélange), nous parvenons à composer aisément la matière hu- «maine, à l'emprisonner dans un alambic, à la cohober, à «la distiller comme il faut, l'œuvre s'accomplira dans le si- « lence !
«Désormais, nous pouvons braver le hasard; de la sorte, «un penseur ne pourra manquer à l'avenir de faire un cer- « veau bien pensant ! »
Aujourd'hui, je le crois du moins, il n'est plus un seul naturaliste sensé , et je n'excepte pas les défenseurs les plus ardents des générations spontanées, qui oserait encore soutenir la thèse sur l'échelle scientifique même où l'avait placée Buffon. Un rire universel accueillerait l'observateur naïf qui prétendrait avoir produit une abeille, un papillon, sans germes antérieurs. On se trouve limité à soutenir la production spontanée de ce qu'on nomme, et d'ailleurs bien arbitrairement, les animaux microscopiques. Pour les êtres de plus grandes dimensions, il est toujours par trop facile de montrer qu'ils dérivent d'un germe antérieur déjà organisé : l'idée de leur naissance spontanée est trop absurde pour rester soutenable. Nous nous demanderons sans doute, et avec raison, pourquoi nous jugerions qu'il serait plus facile défaire de toutes pièces un être de petites dimensions, qu'un autre de grandes dimensions. Je pense qu'on ne peut expliquer cette espèces de contra-
diction que par la faiblesse, que nous avons, de croire imparfait tout ce que nous ne pouvons plus étudier d'assez près. Mais n'importe , la thèse est soutenue , et encore en ce moment même, par les hétérogénistes; elle a trouvé en M. Pouchet et deux ou trois autres naturalistes d'un incontestable mérite d'intrépides champions. De l'urine, de la viande, etc. etc., disent-ils, engendrent toujours, en se corrompant au contact de l'air, des multitudes d'animaux inférieurs, très variés en espèces : quel que soit l'air au contact duquel s'opère la putréfaction.
Disons le cependant de suite , et pour ne plus perdre notre temps en recherches rétrospectives : en face des beaux travaux de M. Pasteur, toute la doctrine des générations spontanées s'écroule sur sa base, et il n'est plus possible d'y voir autre chose qu'une grande erreur. Cet habile chimiste, en effet , a démontré de la manière la plus incontestable :
1° Qu'il est possible de conserver indéfiniment certaines matières organiques, végétales ou animales, même au contact de l'air, pourvu que cet air ait été convenablement préparé.
2° Que cette préparation ne consiste point en une altéra-, tion de l'air dans sa composition, mais en une simple épuration, qui le débarrasse des germes que partout transporte l'atmosphère.
3° Qu'en recueillant, avec les précautions convenables, dans des fioles, l'air atmosphérique en divers lieux de la terre, on a toujours la chance de rencontrer deux , trois, quatre fioles, sur une trentaine, dont l'air peut être mis indéfiniment en contact avec la matière organique , sans donner lieu à la naissance d'aucun être vivant. Il existe, en un mot, au sein même de l'at(nosphère , des parties où il ne se trouve aucun germe.
4° Que la matière organique, lors même qu'elle se décompose au contact de l'air épuré, ne donne lieu à la naissance d'aucun être vivant.
5° Que la décomposition spontanée de ces matières donne de tout autres produits, lorsqu'elle a lieu en présence de l'air épuré.
6° Que la putréfaction des matières organiques est la conséquence et non la cause de l'existence des animaux ou végétaux microscopiques, et, qu'en un mot, il n'y a point de putré* faction proprement dite sans ces êtres.
À la suite de ces conclusions, que j'ai résumées de mon mieux, d'après les travaux de M, Pasteur, j'ajoute une réflexion personnelle, dont la justesse, je pense, frappera chacun de mes lecteurs.
L'accroissement numérique des animalcules , dans une masse qui fermente, se fait de proche en proche, et non pas partout à la fois, comme cela aurait lieu si cette masse, pourtant homogène, était douée partout des mêmes facultés créatrices. La fermentation acétiquç de l'alcool, par exemple, ne se fait, M. Pasteur l'a très bien prouvé, qu'à condition de la présence du mycoderme acétique. Lorsqu'à la surface d'une vaste cuve de près de trois mètres carrés , remplie d'alcool affaibli , on dépose seulement une parcelle de mycoderme, le développement de cet être s'opère rapidement, de proche en proche, à partir du premier germe déposé. Les êtres microscopiques, en un mot, se reproduisent comme tous les autres êtres vivants, et ils sont, par conséquent, pourvus des organes nécessaires pour la reproduction. Pourquoi donc la matière et les forces, si elles sont capables de donner lieu par elles-mêmes à un être vivant quelconque, s'occuperaient-elles de pourvoir cet être d'une faculté désormais bien inutile ! Pourquoi abdiqueraient-elles ainsi sans raison la plus grande des puissances, celle de créer, si effectivement elles possédaient cette puissance?
Je ne sais si je me fais illusion , mais il me semble que cette seule considération coupe court à la question , et fait rentrer la thèse des générations spontanées au rang des fables scien-
tifiques , dont l'origine n'est autre qu'on défaut de puissance dans nos moyens d'observation. Cette considération nous conduit encore â une autre conclusion, d'un ordre bien plug élevé , nous le verrons bientôt.
Nous pouvons aujourd'hui hardiment affirmer que tout être vivant dérive d'une manière ou d'une autre, merisî directetn&U, d'un autre être antérieur. H sort d'un germe qu'un autre être a déjà organisé; et ce germe ne saurait, que par Suite d'ufte impardonnable méprise, être considéré comme une simple cellule organique â laquelle viennent s'en superposer d'autres. Ce germe renferme en lui toute la virtualité de l'être qui seul peut en sortir.
Passons à la seconde question qui s'est naturellement posée devant nous.
Un être vivant ne peut-il, par la réproduction, donner lieu qu'à des êtres semblables à ltfi, ou bien les caractères individuels peuvent-ils être modifiés par les circonstances externes? En d'autres termes; les espèces sont elles infrvnsmutables ou sont-elles transmutablesf • On le sait, ce grand problème est aussi ancien que la science. La doctrine de la transmutabilité indéfinie des:espèces s'est produite tantôt sous forme de système, tantôt sous forme scientifique : par système, danis les écoles matérialistes; et ici, il faut bien le dire, les excès des écoles s piritualistes ont fourni les meilleurs arguments; sous forme scientifique, chez les hommes impartiaux et caknes, qui savent qu'il n'y a jamais lieu de s'alarmer d'un fait lorsqu'il est vrai: Elle se lie intimement à l'histoire de notre terre elle-même : les êtres vivants ont , en effet, toujours et partout été en harmonie avec l'état du globe, avec l'époque géologique à laquelle ils répondaient, et de plus, le titre des fonctions physiques et intellectuelles dp ces êtres a toujours été en s'élevanl. Il s'agît donc de savoir si la marcheaseendante procède paf échelons brisés ou par tnmsition insensible;
si à chaque époque géologique répond l'apparition subite et tranchée de nouvelles espèces, ou si les époques géologiques n'ont été que des causes de transformation graduée des espèces. - . . .
La. première théorie a été soutepue, entre autres, par Guvier et les naturalistes de son école,
La seconde, ,posée avec une grande netteté par Lamarck, a été, dans ces derniers temps, développée, surtout par Darwin , avec un incontestable talent. Elle a pris un caractère tellement spécieux, tellement séduisant, qu'elle a ébranlé la conviction d'un très grand nombre de naturalistes, qui, autrefois , se ralliaient à l'idée de l'intransrautabilité des espèce?. . ,
Il serait trop long d'analyser convenablement la doctrine de Darwin. Quant à ce qui est de la juger une fois ppur toutes, je pense que ce serait, pour le moment, impossible. Voici, je crois cependant, l'impression qui restera à tout homme calme et non, prévenu, en lisant l'ensemble des travaux de Darwin et de heaucoup d'autres naturalistes de la même école. En faisant la part des vérités réellement conquises dans cet ordre d'idées, il est désormais impossible de dire de la doctrine des transmutations quelle est, au complet , ime grande erreur. En partant, d'un autre côté, des inconséquences , des explications parfois puériles , et des contradictions nombreuses où ont été conduits tous les partisans de cette doctrine, on peut dire qu'elle constitue de fait une grande exagération 4'une idée peut-être rigoureusement j[uste au fond.
Mais, je le répète, il faudrait des centaines de pages pour motiver suffisamment ce jugement même si modéré. Et j'ajoute maintenant qu'en ce qui concerne le but que je me propose dans cette digression , un ; tel expmen serait parfaitement inutile. A l'apparition de chaque travail expérimental qui semble donner gain de cause à la doctrine dwgénéralions
spontanées, ou qui, de près ou de loin, confirme l'idée de la transmutabilité des espèces, les écoles matérialistes jettent des cris de triomphe; les écoles spiritualistes crient au scan^dale; les églises les plus diverses, avec un ensemble et un esprit de concorde dont elles nous donnent, hélas ! si rarement l'exemple, lancent à l'envie leurs foudres sur ces innovateurs impies, sur ces rationalistes frondeurs, qui mettent en doute ce qu'il y a de plus sacré !
Toutes ces clameurs discordantes, toutes ces imprécations contradictoires ont-elles une raison-d'être réelle?
Nous avons été amenés à reconnaître de la manière la plus rationnelle et la plus scientifique , que chaque être vivant est la manifestation d'une unité animique, qui lui donne actuellement son cachet particulier, son titre de fonction, son rang dans l'échelle.
Cette synthèse serait-elle compromise par une réponse confirmative donnée à la doctrine de la transrautabilité des espèces, ou à celle des générations spontanées?
Si je l'avais pensé un seul instant, si j'avais cru que la doctrine des générations spontanées et de la transmutabilité li-
mitée ou illimitée des espèces eût un seul point de communauté avec une affirmation ou une réfutation du matérialisme, il eût été vraiment insensé de ma part de reléguer l'examen de telles questions dans une digression accessoire, et d'y procéder encore d'une manière aussi superficielle et aussi sommaire que je viens de le faire.
J'ai montré que la doctrine des générations spontanées peut être regardée décidément comme une grande erreur. Si j'étais parti de mon opinion personnelle, j'en aurais peut-être dit autant de la doctrine de la transmulabilité, même limitée, des espèces proprement dites ; j'aurais dit qu'elle subira le sort de celle des générations spontanées. Mais dans cette esquisse je me suis fait, d'un bouta l'autre, un devoir de ne jamais poser une opinion personnelle sans en démontrer la jus-
tesse immédiatement, ou du moins sans renvoyer le lecleurà mes travaux antérieurs où elle se trouve légitimée. Comme, cette fois , je n'ai donné aucune preuve a l'appui de mon opinion , j'ai dû me borner à partir de l'impression générale qu'a produite la lecture des livres de Darwin, de Lyell , etc., et j'ai dit que la doctrine de la transmutabilité est une grande exagération d'un fait peut-être juste au fond.
Maintenant, je vais faire un pas rétrograde immense. Je vais admettre la doctrine des générations dites spontanées dans son entier ; je vais admettre aussi celle de la transmutabilité indéfinie des espèces; que dis-je, j'admettrai que le terme d'espèces est un vain mot! Et je vais montrer que nous n'aurons pas à changer une syllabe à notre synthèse.
Si le matérialisme était l'expression de la vérité, s'il n'existait dans tout l'univers d'autre élément que la matière et ses atomes indivisibles, il est bien évident que, depuis le dernier des cryptogames jusqu'à l'homme inclusivement, tous les êtres vivants seraient les résultats des réactions, des combinaisons et du mouvement de la matière. Mais la proposition inverse * remarquons-le bien, n'est nullement une contrevérité nécessaire. Et si jamais un cryptogame ou un homme sortaient de la cornue d'un chimiste, il n'en résulterait en aucune façon que le matérialisme est l'expression de la vérité.
Dans notre discussion synthétique, nous avons commencé par constater que si un principe animique est nécessaire pour expliquer l'homme, un principe analogue , mais spécifiquement distinct, l'est aussi pour expliquer le plus petit animalcule. Puis, nous avons effacé ce si, et nous avons dit qu'effectivement cette unité animique existe dans chaque être vivant , simple ou multiple. Dans tout le cours de cette discussion , nous ne nous sommes nullement préoccupés de questions d'origine, nous avons simplement constaté ce qui est actuellement; nous avons étudié et comparé les êtres vivants dans l'espace et dans le moment actuel, et non pas
du tout dans le temps, c'est-à-dire dans leur origine et leur suecesmns Une discussion d'origine et de succession n'a donc rien de commua avec notre synthèse, et ne peut en rien modifier ses conclusions. Si une âme spéciale est nécessaire peur donner, lieu à tout l'ensemble des fonctions de, l'homme, ou de tout autre être vivant, .elle le sera, que l'homme ou tout être vivant procède ^directement d'un acte du Créateur, qu'il dérive d'autres êtres semblables ou dissemblables, ou qu'il ait pris naissance dans un peu de poussière humide chauffée par les rayons solaires» Et, si ces derniers phénomènes étaient actuellement possibles tous trois à la fois , il en résulterait, non pas. du tout , que l'être vivant n'estcque matière et force, mais qu'il existe plusieurs conditions où une ame déjà créée peut être appelée à s'associer aux éléments du monde physique, de manière à donner lieu à un être organisé : nihil ex nihilo. Et l'être vivant, cryptogame ou homme, qui sortirait de la fiole d'un chimiste, aurait le droit de dire: «Cç n'est pas toi, chimiste orgueilleux, qui es mon auteur; tu n'as été, à ton insu, qu'un instrument.» Cet. être aurait le droit de s'affirmer, dans le présent et dans l'avenir * «Je suis ;, donc je serai ! Nihil in nihilum! »
Cet être étant , par hypothèse, semblable en tous points à d'autres êtres de son espèce, représenterait en lui-même, comme tous ceux-ci, un pian d'ensemble, une pensée d'harmonie préexistante , qu'il ne ferait que réaliser. La réfutation * 1* plus victorieuse du matérialisme sortirait de l'alambic du chimiste.
L'idée contraire, qui est si répandue, qui est presque exclusivement adoptée, même par les hommes de science, dérive d'qn faux jugement que nous portons sur l'un des phénomènes, les plus nécessaires du règne organique. C'est ce qu'il convient, de Jfeire ressortir maintenant.
Lorsque deux êtres vivants se continuent en d'autres êtres plus ou moins semblables, nous sommes à première vue
très portés à croire que ce sont eux qui ont créé ces nouveaux êtres. Une miuute de réflexion cependant suffit pour nous convaincre de la fausseté d'un tel jugement. En ce qui concerne lès éléments du monde physique qui font partie du corps du nouvel être, il est bien évident qu'il4 n'y a rien du tout de créé, et qu'il n'y a eu qu'un appel fait au milieu* ambiant. En ce qui concerne le principe ânimque , acluellerrient et nécessairement présent dans le nouvel être, il est bien évident aussi qu'il n'est pas créé par ceux qui , légitimement d'ailleurs, s'appellent ses parents, mais qu'il a seulement été appelé par eux dans le monde organique. Ce principe, ne peut procéder que du Créateur; qu'il ait existé antérieurement, ou qu'il date du moment de l'appel, cela est fort indifférent. - ... ... • ,
Si, dans un cas donné, il pouvait apparaître un être organisé sans la présence d'un germe antérieurement organisé par d'âlitrefe êtres vivants ,' il faudrait , ainsi que je l'ai dit, simplement en conclure qu'il existe différentes conditions dans lesquelles un principe animique peut venir s'associer aux éléments du monde physique , de manière à donner lieu à un être organisé , et non pas du tout qu'un tel principe est alors inutile.
En nous plaçant à ce point de vue très correct, nous sommes conduits, presque malgré nous, à nous demander pourquoi ces conditions variées n'existeraient pas réellement.
Les philosophes qui prêtent à Pâmé un si souverain mépris pour les questions de pot-au-feu , et qui représentent le vil corps comme une prison, dont la pauvre âme essaie souvent, mais en vain', de briser les barreaux , ces puristes , dis-je , seraient vraiment bien embarrassés de nous dire le pourquoi ! Heureu&ement, le simple sens commun vient nous tirer d'embarras, et nous indiquer deux raisons des plus évidentes pour lesquelles un être vivant ne sortira jamais d'ailleurs que d'un autre être vivant. L'une de ces raisons est physique; l'autre est de l'ordre moral.
Nous avons reconnu que c'est le principe anmique luimême qui, par l'action directrice qu'il exerce sur les forces du monde physiqtre, organise son instrument et son habitation temporaire. Mais un germe non fécondé n'est autre chose que l'habitation et l'instrument futurs d'un autre principe animique. Ce germe, avant d'avoir reçu son nouvel hôle, ne peut pas plus s'organiser spontanément, même sous forme rudimentaire, que le corps d'un être vivant ne peut se continuer un instant infiniment petit, sans la présence du principe qui l'a construit avec les éléments du monde physique.
ï/âme ne crée rien ; elle organise à l'aide du milieu ambiant; mais si elle est indispensable pour organiser son propre temple , elle l'est tout autant pour organiser celui de l'unité qui, à son tour, sera appelée à accomplir son évolution dans ce monde. Telle est la raison physique évidente pour laquelle un, être vivant ne saurait procéder que d'un autre. Quant à la raison morale, nous l'apercevons tout aussi clairement.
Si chaque être vivant naissait et se développait par luimême et sans le concours d'aucun être vivant antérieur, il est visible que tous seraient parfaitement indépendants les uns des autres, et qu'il n'y aurait aucune raison pour qu'il s'établisse entre certains d'entre eux des rapports autres que ceux de Ymtérèt du moment. L'égoïsme absolu serait la loi du monde animé. En faisant procéder les êtres vivants les uns des autres , le Créateur les a rendus dépendants; il a rayé la loi d'égoïsme pour y substituer une loi de solidarité , de responsabilité et d'amour.
L'être le plus élevé en titre est celui à qui cette loi s'applique le plus dans toute sa plénitude; c'esl celui qui se sent le plus responsable et le plus appelé à aimer les autres créatures. Malheur à celui qui, étant capable de comprendre cette loi, la foule aux pieds et y substitue celle de l'égoïsme.
Nous le voyons donc clairement, en nous laissant guider
par la seule voix de notre bon sens : qu'un être vivant sorte d'un peu de fange organisée par la force, ou d'un autre être vivant, ou directement d'un acte du Créateur, il n'en est pas moins un être animé, il n'en est pas moins l'œuvre de Dieu. Que l'homme sorte de la poussière, où, quoi qu'or* en dise, il ne rentrera pas, qu'il soit parent au cent-millième degré du gorille , il n'en est pas moins actuellement un homme; il n'y aura pas pour cela une âme humaine de plus ou de moins dans l'univers.
La doctrine des générations prétendues spontanées et celle de la transmutabilité des espèces fussent-elles des vérités absolues, nous n'aurions pas une syllabe à changer à la grande synthèse à laquelle nous conduit invinciblement notre bon sens guidé par la science rationnelle du dix-neuvième siècle.
Mais ce n'est pas seulement au point de vue métaphysique qu'il convient d'examiner des questions de cette nature. Et d'ailleurs , il ressort en apparence de la doctrine de la transmutabilité une conséquence qui, supposée juste, serait en un sens, contradictoire avec l'une des affirmations de notre synthèse.
Nous avons dit que chaque être vivant doit, comme tel, toutes ses qualités à un principe supérieur qui s'y manisfeste comme unité spécifiquement distincte de celle des autres êtres vivants. Mais, dira-t-on, si les espèces peuvent se transformer sous l'empire de certaines circonstances extemes ou internes, que devient cette idée d'unité? que devient l'unité animique de l'homme, si elle n'est que celle d'un singe transformé? N'est-ce point alors , en effet , le corps qui pétrit l'âme , et non pas l'âme qui pétrit le corps? Voilà un ensemble de questions auxquelles il importe de répondre; et cela est moins difficile qu'il ne semble ; car ces questions dérivent d'une inconcevable erreur, et d'une pensée toute matérialiste que j'ai déjà relevée plus haut.
Lorsque les êtres vivants se continuent en d'autres plus ou moins analogues, ils ne créent rien du tout.: c'est quand il s'agit de nous entre autres , ce que notre vanité devrait se tenir pour dit une fois pour toutes. Ils ne font qu'organiser l'instrument et l'habitation d'un hôte nouveau et qu'y appeler celui-ci.
Que cet hôte leur soit semblable ou non , il vient d'ailleurs; qu'il leur soit supérieur ou inférieur, il ne peut à aucun titre être considéré comme une transformation de leur principe animique. Quand même, au point de vue organique «t physiologique, l'homme dériverait du gorille, l'âme humaine n'en serait pas moins ce qu'elle est : elle ne pourrait que par lfc plus étrange des méprises être regardée comme une transformation de l'âme du gorille. Elle ne saurait donc dès torg se soustraire à aucune des lois morales que lui révèle sa conscience d'elle-même.
Nous disons que le principe animique organise son instrument, en tant que le milieu ambiant le lui permet, et qu'il lui donne en quelque sorte son empreinte idéale. C'est en vertu de la même puissance qu'il organise le germe qui sera un jour l'instrument d'un autre, et qu'il lui donne aussi son empreinte. Par suite d'une loi de bonté universelle et d'harmoriie , que l'homme sensé ne saurait assez admirer, l'hôte nouveau , donné à cet instrument organisé à l'avance par un autre , est toujours à peu-près en concordance avec L'instrument. Lorsque l'action soutenue du milieu ambiant contrarie ou favorise la puissance organisatrice, ou lorsqu'étant perfectible par son essence , le principe animique se laisse moralement déchoir ou s'élève , l'hôte nouveau est inférieur ou supérieur à celui qui a organisé son instrument, et les individus de l'espèce s'abaissent ou s'élèvent en titre de fonctions Ceci est vrai en toute hypothèse ;' et la question est seulement de savoir dans quelles limites peut avoir lieu rabaissement ou l'élévation du titre. Dans la doctrine de Darwin , les limites
seraient indéfiniment écartées , et il faut bien le dire, ici les partisans de l'unité de l'espèce humaine, ou pour mieux dire, de l'unité d'origine, ont fourni les premiers arguments; car si le type humain peut osciller entre l'Européen et l'Australien, il n'y a. aucune raison au monde qui empêche d'admettre qu'il puisse encore osciller entre l'Australien et le gorille. Mais de tout cela , il ne résulte rien du tout de contradictoire avec notre synthèse , avec l'idée d'une unité animique toujours en harmonie avec l'instrument qui lui est dévolu en ce monde; il ne résulte rien qui implique une transmutabilité dans les unités animiques elles-mêmes.
Nous disons , en partant de l'étude la plus élémentaire des faits , que le principe animique donne son empreinte idéale, non -seulement à son propre instrument organique , mais encore à ceux qu'il organise à l'avance pour d'autres que lui. Nous disons que par suite d'une loi d'harmonie, ceux-ci sont toujours, dans leur caractère spécifique, en rapport de conformité avec l'habitation où ils sont appelés. En ce sens donc, l'être qui est perfectible, qui sait abstraire, qui sait reconnaître le bien et le mal , l'homme , en un mot , devient physiquement et moralement responsable, non-seulement de ceux qui lui succèdent, mais encore de toutes les créatures qui l'entourent et sur lesquelles il peut agir par suite de sa supériorité.
Vis-à-vis de sa propre postérité, sa responsabilité est proportionnelle à l'amplitude de l'oscillation que peut éprouver le type organique : elle devient effrayante, si cette amplitude est illimitée.
A ce point de vue, loin d'être immorale comme on l'a avancé, la doctrine de la transmutabilité aurait au contraire un caractère des plus élevés : car il n'y a de réellement immoral que ce qui tend à annihiler notre responsabilité individuelle, notre libre arbitre et la voix de notre conscience. Je dis : un caractère des plus élevés. Elle serait, en effet, en
harmonie parfaite et en concordance avec les lois que nous voyons partout régner dans l'univers. La doctrine de l'intransmutabilité des espèces, qu'on appelle aujourd'hui en géologie celles des créations indépendantes, suppose à tous moments des sauts brusques dans le développement de la terre et de ses habitants; elle suppose de plus, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, l'intervention saccadée et intermittente de la Puissance créatrice. Or toutes les interprétations des phénomènes naturels , qui ont abouti à ces deux genres de suppositions, ont toujours été réfutées par les progrès ultérieurs de la science. Je ne rappellerai qu'un exemple ; il est mémorable dans l'histoire des sciences. En appliquant la loi de la gravitation universelle à l'ensemble des mouvements de notre système solaire, Newton se trouva arrêté par certains phénomènes de perturbation que l'analyse mathématique ne lui permettait pas encore de débrouiller ; il vit dans ces phénomènes une cause de ruine future pour les mondes planétaires, et il conclut que l'intervention intermittente du Créateur est nécessaire pour remettre l'ordre dans le désordre. Cela revenait au fond à admettre chaque fois une nouvelle création. Les progrès de l'astronomie mathématique ont montré que ce que Newton prenait pour des causes de ruines relève au contraire d'une loi générale et continue d'harmonie.
Attendons dope, sans inquiétude aucune, ce que les progrès futurs de l'histoire naturelle décideront quant à la doctrine de la fixité ou de la variabilité indéfinie des espèces. La décision, quelle qu'elle soit, ne fera pas rentrer dans le néant une seule âme vivante ; elle ne portera atteinte à aucune des lois morales que nous révèle notre conscience.
Que ceux-là seuls s'inquiètent de la décision finale de la science, qui prétendent faire de simples machines de toutes les créatures autres que l'homme; qui leur concèdent tout au plus une âme animale et périssable , et qui ainsi, dans leur vanité insolente, veulent abolir l'égalité devant la tnortl
€ 48. J'ai pensé en mon cœur, au sujet des hommes, que a Dieu les éprouvera, et qu'ils verront qu'ils ne sont que des « animaux.
« 19. Car le sort des hommes et celui des animaux sont un c même sort; telle qu'est la mort de l'un , telle est la mort de t l'autre. Ils ont tous un même souffle, et l'homme n'a point c d'avantage sur l'animal ; car tout est vanité.
c 20. Tout va en un même lieu ; tout a été tiré de la poust sière et tout retournera dans la poussière.
« 21. Qui est-ce qui sait si le souffle de l'homme monte en t haut et si le souffle de l'animal descend dans la terre ? » (Ecclèsiaste , chap. III.)
A moins que je ne me trompe étrangement, ceci signifie dans notre langue que si l'homme a une âme, l'animal en a une aussi ; que si celle de l'homme est immortelle, celle de ranimai l'est aussi; qu'en éteignant l'une, nous éteignons fatalement l'autre. Et ce que le roi Salomon disait , il y a trois mille ans, la science rationnelle et expérimentale du dix-neuvième siècle le répète, mais en effaçant la forme dubitative et sceptique du dilemme; en disant : nihil innihilum! En séparant l'homme de tout le reste de la nature, en plaçant un abîme entre lui et les autres créatures vivantes que Dieu a bénies comme lui, l'orgueil de quelques-uns creuse une tombe où la raison tôt ou tard précipiterait notre âme ellemême et son immortalité, si les arrêts de cet orgueil pouvaient faire rentrer dans le néant le plus infime des êtres qui s'est une fois réjoui de l'existence ! Tout blasphème porte en lui sa peine, son châtiment.
Que ceux-là seuls aussi s'effraient, qui croient que le mérite moral s'hérite! Il est si commode d'être noble par la noblesse de ses ancêtres; d'être grand par la gloire d'aulrui ! Il serait si commode surtout, à la dernière heure, d'avoir été vertueux par la vertu d'autruil Mais ce sont là des idées surannées que le progrès , espérons-le du moins, a balayées une
fois pour toutes. Chacun de nous aujourd'hui comprend que quelle que soit son origine, sa valeur morale relève de luimême, et que, comme tel, il est responsable du plus petit acte qui aura injustement lésé ou abaissé une autre créature
Pour nous, hommes de science, cherchons avec calme, mais avec persévérance , dans l'étude de la nature, ce qui est et ce qui n'est pas : c'est notre plus belle prière! A travers toute vérité définitivement conquise, nous verrons toujours luire une pensée éternelle et vivante d'harmonie, de justice et d'amour !
Un jour, lorsque nous serons las d'avoir, avec tant d'efforts^ et si souvent en vain , cherché à travers le jour douteux d'icibas , nous pourrons , avec confiance , nous écrier : « De la lumière, plus de lumière encore! * Et, sublime récompense, tane voix venue d'en haut nous répondra : « Viens à moi, fils de la terre!» Nos erreurs, bien loin de nous être imputées à crime , nous serviront elles-mêmes de degrés alors.
Fonction générale des forces dans l'univers. — Elles se manifestent , non-seulement comme puissances dynamiques, mais aussi comme principes de relation
; entre les êtres. — Invariabilité de la somme du travail potentiel que représente l'ensemble des forces dans l'univers. — Conséquences de ce principe. — Fonction des forces dans l'organisme humain.
Au début de cette esquisse , j'ai résumé sous la forme la plus concise les modifications profondes que la théorie mécanique de la chaleur a introduites dans la physique et dans la mécanique : dans la physique, au point de vue des lois qui étaient acceptées comme expression mathématique des phénomènes de chaleur, de lumière, d'électricité; dans la mécanique,, au.
point de vue des fonctions des forces dans les moteurs inanimés ou animés. Puis» j'ai montré comment les données les plus élémentaires de la nouvelle doctrine s'imposent désormais impérieusement à des sciences qui , tout en cherchant à déterminer les lois générales et la constitution de l'univers , ont eu pendant des siècles l'incroyable prétention de se tenir en dehors de l'élude expérimentale des phénomènes. Toute philosophie qui voudra maintenant se tenir au-dessus de l'étude de la nature, toute métaphysique qui voudra raisonner en dehors de l'étude des phénomènes, sera désormais une science vaine et creuse; nous arrivons aujourd'hui à réunir forcément deux mots qui, il y a trente ans à peine, eussent hurlé de se rencontrer, nous arrivons à dire que la métaphysique expert^ mentale est la seule métaphysique qui ne blesse pas le sens commun.
En commençant, nous avons dû tout naturellement nous tenir en quelque sorte dans l'extrêmement petit; et c'était aussi la marche la plus logique d'une exposition de ce genre. : C'est dans l'étude des moteurs inanimés et puis dans celle des moteurs animés que la théorie mécanique a pris naissance. Maintenant que nous avons classé les principes constitutifs de l'univers , et que nous avons nettement fixé les fonctions du principe animique dans le moteur vivant, nous pouvons passer du très-petit au très-grand , sans risque de confondre ce qui doit être séparé ; nous pouvons jeter un regard général sur le rôle que joue dans l'univers entier cette classe de principes que j'ai, par abréviation , nommée intermédiaires; puis j'aurai à montrer aussi quelles modifications introduisent dans cette étude les données élémentaires de Ja théorie mécanique de la chaleur.
Nous avons dit que l'une des fonctions essentielles des principes intermédiaires, c'est de se manifester comme forces, c'est-à-dire comme puissances dynamiques capables de tirer la matière du repos et de l'y faire rentrer. A ce titre, ils dé-
terminent les phénomènes que nous nommons l'attraction et la répulsion des atomes matériels; ils rapprochent ou tendent à rapprocher ceux-ci, ils leur donnent des positions relatives déterminées dans l'espace; ils les constituent en corps distincts; ils donnent lieu à tous les mouvements possibles, soit des atomes isolés, soit des atomes groupés en corps ; ils donnent lieu à cette innombrable collection de phénomènes de mouvement et d'équilibre que nos sciences et leur classifications ont démembrés, et qui forment les sujets de la mécanique céleste, de la physique-mécanique, de la chimie.
Si immense que soit cette fonction de forces, elle n'est pas la seule dont ces principes soient susceptibles. Il en est une autre peut-être plus importante encore.
Parmi les forces connues , il en est au moins trois dont l'intensité, susceptible d'abaissement et d'élévation, est variable depuis zéro jusqu'à une valeur illimitée, et tend sans cesse à s'égaliser lorsque son équilibre a été rompu par une raison ou une autre entre deux points distincts dans l'espace : ce sont la lumière, le calorique, l'électricité. Le rétablissement de cet équilibre a lieu, ainsi que je l'ai déjà dit, par suite d'un mode de mouvement spécifique dont est susceptible le principe naturel qui constitue la force. Les conditions où il peut s'effectuer, les circonstances qui y président sont aujourd'hui parfaitement connues en physique : leur étude constitue les branches de physique que nous nommons l'optique, l'électricité statique ou dynamique, le magnétisme , la chaleur rayonnante etc.
Le mouvement spécifique dont est susceptible un principe intermédiaire, mouvement qui se manifeste entre deux corps distincts, lorsque l'équilibre s'effectue dans l'intensité de la force que constitue ce principe , ce mouvement , dis-je , établit entre les corps un rapport particulier: il fait connaître , il révèle à l'un de ces corps l'existence de l'autre. Le mouvement luminique ou calorifique qui part d'un corps et va en
rencontrer un autre, non-seulement apporte à celui-ci l'empreinte de la périphérie du premier dans ses plus minime* détails, mais encore prend des qualités qui dépendent^ la nature de celte périphérie, et qui, par des phénomènes spécifiques, manifestent sur le second corps l'état du premier* De même, le mouvement luminique ou calorifique, renvoyé par le second corps vers un troisième, apporte à celui-ci lous les détails de la forme, de la structure, de la nalure du second. Il en est absolument de même, mais en d'autres termes, dçs relations que le mouvement électrique établit entre deux corps.
A ce point de vue et à ce titre , les forces dont l'intensité est susceptible de variation se manifestent donc comme principes révélateurs entre ies parties séparées de la matière (atomes ou globes du firmament). En y regardant d'un peu près, et en affranchissant surtout notre esprit de tout système préconçu et de toutes les fausses appréciations auxquelles nous conduisent les indications de nos sens, lorsque nous ne savons pas les raisonner, nous arrivons promptement à nous convaincre que les rapports des corps entre eux, qu'ils soient en contact apparent ou qu'ils soient séparés par des millions de lieues de dislance, ne peuvent s'effectuer que moyennant ces principes totalement distincts de la matière, Et ce qui est fait pour étonner l'imagination la plus riche , c'est la multiplicité des rapports qui peuvent ainsi s'établir entre les corps , ce sont les détails intimes qui se transportent en quelque sorte de l'un sur l'autre. Il suffit ici, et comme exemple entre des millions, de prononcer le mot de photographie, pour montrer d'un coup toute la diversité des relations que la lumière à elle seule établit entre les corps. Il suffit de mentionner les recherches d'Arago sur la lumière solaire, et les découvertes récentes de Bunsen dans le même sens, pour faire apercevoir les détails intimes de la constitution des corps, dans lesquels ces, rapports nous permettent de pénétrer. Ces deux grands physi-
ciens sont en effet parvenus , à l'aide de ces rapports , à déterminer la nature physique et lum inique de la photosphère solaire.
- C'est à ce titre surtout, on le voit, que la lumière, la chaleur, l'électricité, se manifestent réellement comme intermé* diaires entre les parties disjointes de la matière. Mais les fonctions de toute cette classe d'éléments constitutifs de l'univers ont un caractère plus élevé et plus général encore.
Je dis que c'est par l'intermédiaire de ces principes que l'existence d'un corps est révélée à un autre corps, qu'un corps connaît les autres corps.
Cette manière de s'exprimer, quoique juste et correcte en réalité , peut paraître étrange et singulière lorsqu'il s'agit de corps inanimés. Elle se dépouille de cette apparence bizarre dès que nous portons notre attention sur les rapports des êtres vivants, soit entre eux, soit avec tous les corps quelconques qui pour eux forment le monde externe. Il est aisé de se convaincre, en effet, que tout l'ensemble "de la connaissance expérimentale que nous avons de ce qui existe hors de nous est acquis exclusivement à l'aide des rapports établis entre nous et les objets externes par les principes intermédiaires. L'exactitude de cette assertion est évidente en tout ce qui concerne les connaissances acquises à l'aide de la vision, à l'aide de la différence des températures entre les corps externes et nos organes ; mais elle n'en subsiste pas moins pour ce qui concerne toutes les autres révélations de nos sens. Pour le faire comprendre d'un coup, il suffit de rappeler : 4° qu'un corps ne peut, par exemple , avoir d'odeur ou de saveur qu'à la condition expresse qu'il puisse résulter de sa présence sur nos organes une combinaison chimique, et par conséquent une rupture d'équilibre dans l'intensité de la force électrique; 2° qu'il ne peut se produire d'ondes sonores, et que. par conséquent nous ne pouvons entendre que parce que les corps sont rendus élastiques par la présence et l'activité con-
tinue de la force calorique : ce n'est point le choc direct des molécules de F air sur l'organe de l'ouïe qui détermine la sensation ; un tel choc, s'il était possible en l'absence de la force calorique , détruirait tout simplement l'oreille ; 3° enfin que lorsque le sens du tact nous annonce la présence d'un corps externe , il n'y a encore en définitive jamais contact direct de matière à matière entre notre périphérie et celle du corps. Les principes transcendants qui constituent les forces caloriques, luminiques , électriques... , servent donc bien évidemment d'intermédiaires indispensables entre notre corps et tous les corps externes , et il est clair que ce que nous disons ici de notre corps s'applique à celui de tout être vivant.
Pour décrire l'ensemble de ces fonctions de relation , il faudrait un bien plus grand espace que celui que comporte cette esquisse ; je le ferai sous la forme la plus sévère dans le. corps même de cet ouvrage. Ici je dois me borner.
Ce n'est pas seulement entre notre corps et d'autres corps animés ou inanimés que les principes intermédiaires remplissent ces fonctions de relation ; ils les manifestent encore et surtout dans l'intérieur même du corps des êtres animés ; et c*est ce que nous avons vu avec tous les détails nécessaires dans notre quatrième esquisse. Notre corps, pour prendre l'exemple le plus élevé, peut être considéré, entre autres, sous deux points de vue très distincts :
1° Comme un instrument à l'aide duquel notre âme est mise en relation avec le monde externe, et en acquiert la connaissance plus ou moins intime ;
2° Comme un moteur auquel , dans de certaines limites , notre âme commande.
Comme instrument de connaissance et d'étude , il se compose d'un ensemble de véritables appareils de physique , de récepteurs, dans lesquels les mouvements venus du dehors sont localisés, analysés et triés , par lesquels tout ce qui pourrait rendre la connaissance confuse est soigneusement éliminé.
De chacun de ces récepteurs parlent des conducteurs spéciaux , de vrais fils télégraphiques (nerfs sensilifs) qui se rendent au centre cérébral.
Comme moteur, il se compose d'un ensemble de leviers articulés (os : organes de la machine, récepteurs de la force motrice) sur lesquels agit le corps intermédiaire susceptible d'augmentation et de diminution en dimension (muscles) : corps qui est lui-même mis en rapport avec le centre cérébral par des conducteurs spéciaux , par de vrais fils télégraphiques (nerfs locomoteurs).
A chaque fois que l'un des appareils récepteurs , que nous appelons nos sens , se trouve affecté de la manière qui lui est propre , un courant électrique, transmis par le nerf sensilif , va avertir notre âme de ce qui se passe au dehors. A chaque fois que nous commandons un mouvement à un de nos membres, un courant électrique part du centre et va forcer le muscle correspondant à se contracter.
C'est en partant de ces considérations que nous sommes arrivés à cette proposition si frappante sous tous les rapports :
« Dans le corps humain considéré soit comme instrument c d'exploration du monde externe, soit comme moteur, l'âme « n'a nulle prise directe sur la matière, et c'est exclusivement «par un principe intermédiaire, par une force proprement « dite, qu'elle est mise en rapport avec le monde externe, et «qu'elle commande les mouvements du moteur. »
Tel est donc le double caractère des fonctions des principes intermédiaires : fonctions dynamiques concernant le mouvement de la matière et la position relative ou absolue de ses atomes dans l'espace ; fonctions de révélation , de connaissance entre les atomes, entre les corps, entre les principes animés et les corps, et entre les principes animiques eux-mêmes.
Il semble à première vue que ces diverses fonctions puissent sans nul inconvénient s'étudier abstractivement , et les unes
^pendamment des autres. Cela était plus ou moins vrai il
e * v*ngt ans. Aujourd'hui la théorie mécanique de la chaleur
. /Gflue leur imposer une loi commune et les rendre désor-
^ is inséparables dans une élude cosmogonique. Pour le
cefc *r^r, il suffit d'énoncer la proposition fondamentale que
sur | ^ doctrine place désormais en tête de toutes nos éludes
sn univers.
^\is avons vu dès les premières pages de cette esquisse ^tfïl y a équivalence quantitative entre toutes les forces de la nature.
Lorsqu'à la surface de notre terre, un corps tombe librement d'une certaine hauteur dans le vide , il prend une vilesse de plus en plus grande, qui dépend à chaque instant, et exclusivement, de la hauteur de chute. L'action de la gravité consiste ici à tirer ce corps du repos ; et la vilesse acquise représente à chaque instant l'action dépensée par la force gravipique.
Si , à un instant quelconque , nous détruisons la vitesse de translation du corps non élastique en le recevant sur un plan horizontal résistant , le corps s'échauffe,, et la chaleur produite représente rigoureusement la force vive détruite. Il y a donc équivalence numérique entre l'action de la force gravifique et celle de la force calorique.
Lorsqu'un courant électrique traverse un corps conducteur, il Y échauffe. Si nous faisons passer le même courant par un moleur électro-magnétique, il nous donne du travail externe, il nous aide à élever un poids donné à une certaine hauteur ; mais alors il nous donne d'autant moins de chaleur que le travail est plus grand. Il y a donc équivalence entre l'électricité, le calorique et la gravité.
Lorsque nous soudons ensemble par leurs extrémités deux barres de métaux différents , et lorsque nous tenons l'une des soudures à une température constante , un courant électrique s'établit dans ce circuit dès que l'autre soudure est ex-
posée à une température supérieure ou inférieure. Sur ce principe, Melloni a construit un thermomètre tellement sensible qu'il manifeste la chaleur qui rayonne d'un homme placé à trente mètres de l'instrument.
Lorsque la lumière réfléchie par les corps qui nous envi ronnent pénètre dans notre œil , elle s'y éteint sur la réline > et en s'éteignant elle détermine dans le nerf optique un courant électrique équivalent, qui va porter à notre âme nonseulement la sensation de lumière, mais l'empreinte de tous les corps d'où émane cette lumière. Il a donc équivalence, entre le calorique, entre la lumière et l'électricité.
On a coutume de dire aujourd'hui que toutes ces forces se. transforment les unes en les autres. II est beaucoup plus correct et plus libre de toute hypothèse de dire qu'elles se subsr tituent les unes aux autres , et que quand l'une se manifeste , l'intensité de l'autre s'abaisse proportionnellement. Mais toutes peuvent se traduire numériquement en un certain travail mécanique, qu'elles peuvent rendre dans les circonstances convenables ; toutes représentent donc un certain travail potentiel déterminé et invariable.
Il résulte de là : que la somme du travail que représente dans l'univers V impulsion de tous les corps du firmament , et que représentent la chaleur, l'électricité, la lumière, est une grandeur: invariable.
En d'autres termes plus concis : le travail potentiel que représentent toutes les forces de l'univers est une constante.
Celte grande et belle loi établit une solidarité et une dépendance continue entre tous les êtres, entre tous les phénomènes auxquels ces êtres donnent lieu. Elle efface jusqu'aux dernières traces de cette idée favorite de certains esprits sombres : c'est que dans la nature tout tend vers le repos et la mort, et que tout, un jour, y arrivera. A cette idée siiffstre, elle substitue cette autre plus riante et plus vraie : c'est que la confusion primitive des mouvements a fait place peu à peu,
et fera de plus en plus place , à des mouvements réguliers , et qu'en définitive c'est au contraire vers un équilibre harmonieux , et non vers le repos , que tendent tous les phénomènes de l'univers.
C'est de l'aptitude qu'ont certaines forces à s'équilibrer en intensité à travers l'espace, à se substituer les unes aux autres, à se remplacer quantitativement, que dérive l'infinie variété des phénomènes que nous présente ce qu'on appelle quelquefois la nature morte : diversité qui , par sa richesse et sa splendeur, donne l'apparence de la vie à ce qui au fond se réduit à un mécanisme proprement dit, à ce qui peut être analysé à l'aide des seules lois de la mécanique. Les corps célestes, en effet, sont entre eux non seulement en rapport d'attraction, mais dans un état perpétuel d'échange de chaleur, de lumière, peut-être d'électricité ; tous les phénomènes qui se passent à leur surface portent leur empreinte à la surface des autres , s'y font connaître, s'y révèlent, quelque énormes que soient les distances qui les séparent. Si nous supposons un seul moment ces relations suspendues , non-seulement nous éteignons partout la vie organique, mais noire imagination se refuse à nous peindre l'effroyable mort qui frappe le monde physique lui-même. Mais en vertu de la grande loi de la constance du travail potentiel que représente l'univers, une telle suspension est à peine possible dans notre pensée elle-même.
Par suite d'une interprétation , probablement correcte d'ailleurs , concernant la formation de notre soleil et de ses planètes , et celle de tous les soleils sans nombre éparpillés dans l'espace, on a considéré ces sphères comme des corps incandescents, en voie de refroidissement et d'abaissement continu de température. Que tel ait été leur cas pendant des millions d'années peut-être, cela est possible et très-probable. Que telle soit encore l'expression de la vérité, cela est au contraire tout aussi improbable.
Depuis au moins six mille ans, notre soleil n'a perdu
d'une manière appréciable ni en éclat ni en chaleur. D'après les belles recherches de Pouillet, chaque mètre carré de la surface de cet astre émet la somme colossale de quatorze mille calories* par seconde : traduite en combustible , cette somme représente plus de trente kilogrammes de houille brûlée par seconde ; traduite en travail , elle représente six millions de kîlogrammètres , ou le travail soutenu de quatrevingt mille chevaux. En multipliant ces nombres déjà si grands par le nombre de mètres carrés de la surface du soleil et par le nombre de secondes contenu en six mille années par exemple, on arrive à un chiffre dont nous n'avons plus aucune idée nette. En conservant pourpoint de départ le mètre carré de surface solaire , nous trouvons encore que la chaleur émise en six mille ans par cet astre répond à celle que donnerait la combustion d'une couche de houille de trente milliards de mètres d'épaisseur couvrant toute la surface 1 Pour expliquer comment le soleil peut, depuis des millions d'années , émettre de telles quantités de chaleur sans perdre aucunement de.son éclat, nous ne pouvons à aucun titre invoquer le volume total et immense de l'astre, et dire que si la chaleur à chaque instant émise est colossale , la provision de chaleur disponible l'est aussi. Nous savons en effet que, bien que l'intérieur de notre terre soit encore incandescent et que la croûte externe solide n'ait même qu'une petite épaisseur, cette chaleur interne ne se manifeste plus d'une manière appréciable à la surface terrestre, en raison de la faible conductibilité des matières minérales qui constituent la terre. A moins de soutenir que le soleil est infiniment plus conducteur que ne l'est notre globe, sa chaleur interne ne peut donc pas plus suppléer aux perles de la périphérie que la chaleur centrale de la terre n'échauffe la croûte externe.
On est donc amené pour ainsi dire forcément à admettre qu'il existe à la surface même du soleil une cause incessante de production de chaleur et de lumière. Cette conclusion est
légitimée par les études qui ont élé faites sur la nature de la lumière du soleil. Les beaux travaux d'Arago démontrent, en effet, que cette lumière est d'une tout autre nature que celle qu'émet un corps solide ou liquide incandescent. Les travaux de Herschell prouvent que celte lumière émane d'une atmosphère lumineuse ou photosphère séparée du noyau de l'astre par une autre atmosphère très-épaisse et relativement non lumineuse, et que le noyau est, sinon sans lumière propre, du moins relativement obscur.
Dans l'immense photosphère solaire il se produit souvent des vagues et des ouvertures qui nous apparaissent comme des taches sombres ou plus lumineuses. Entre l'apparition de ces taches et de ces facules, et les oscillations de l'aiguille aimantée sur notre terre , il existe une connexion remarquable que l'astronome Wolf , de Zurich , a signalée le premier. De toutes nos lumières artificielles, celle avec laquelle la lumière solaire a le .plus de ressemblance, c'est la lumière que produit un puissant courant électrique. Il est donc certain que la lumière solaire n'est pas simplement celle d'un globe qui se refroidit, mais qu'elle se produit continuellement à la périphérie même de cet astre gigantesque. Nous sommes ainsi conduits à admettre que ce que le soleil émet en calorique et en lumière, est produit par la photosphère elle-même, mais, lui est rendu d'une manière ou d'une autre par suite d'un rapport qui existe enlre elle et la force répandue dans l'espace infini, de sorte qu'au lieu d'être duc à un travail qui s'épuiserait un jour, la lumière solaire relève d'un simple acte qui s'accomplit dans l'atmosphère externe, dans la photosphère, et qu'il n'y a ainsi aucune raison pour conclure que le soleil doive jamais s'éteindre1.
i J'ai cru en quelque sorte de mon devoir, au point de vue historique, do laisser sous sa forme primitive la pensée qui se trouve développée dans le texte, afin que le lecteur puisse mieux juger par lui-même de la puissance de pénétration qu'acqu èrent, chaque jour à un plus haut degré, nos sciences exactes.
A la surface de la terre et de toutes les' autres planètes, là chaleur et la lumière solaire sont la cause de ces mille et mille phénomènes qui , tantôt splendides ou terribles , tantôt calmes et riants , donnent au monde physique l'apparence de la vie. Ces deux forces sont de plus la condition sine qua non du développement de la vie organique.
Tous les êtres vivants ont besoin de lumière , de chaleur*; sans elles, la plante se fane et meurt; sans elles, l'homme lui-même s'étiole physiquement , comme son esprit se fane et s'étiole lorsqu'il s'isole de la grande lumière de la nature.
Le fait était connu ou du moins senti de tous temps; mais
Il y a trois ans, l'interprétation que je propose, quant à la continuité de l'éclat solaire, était non seulement légitime, mais nécessaire. Aujourd'hui elle est devenue , tout au moins temporairement , inutile.
Très-récemment, en effet, M. Faye a fondé une théorie du soleil, qui répond à toutes les exigences des faits connus. D'après l'éminent astronome, le soleil n'est ni un corps solide ni un corps liquide, mais en presque totalité un corps gazeux , à une température telle , qu'aucune combinaison chimique ne peut y subsister , et que tous les éléments chimiques y sont dissociés. Par suite du refroidissement qui s'opère à la surface de l'astre , les divers éléments peuvent se combiner, les gaz peuvent se condenser, se solidifier en poussière ténue : et ce sont ces précipités qui constituent la photosphère, en affectant la forme de nuages lumineux.
Mais ces formations ne sont que temporaires : entraînées par leur pesanteur vers les profondeurs de la masse gazeuse , les poussières , solides ou liquides , s'évaporent de nouveau. De la sorte, toute la chaleur de l'astre concourt réellement à la production et au rayonnement continu de la chaleur à la surface. Il serait trop long d'.énumérer ici l'ensemble des phénomènes si divers du soleil , qu'explique de la façon la plus satisfaisante la théorie de M. Faye.
Son côté saillant, c'est de montrer avec une admirable clarté comment le soleil (et toutes les étoiles), quoique constituant des corps en voie de refroidissement, peuvent, pendant des milliers d'années, émettre des quantités à peu près constantes de lumière et de chaleur.
Si nos descendants savent profiter de nos travaux expérimentaux, ils pourront comparer rigoureusement la quantité de chaleur que le soleil émç t aujourd'hui , avec celle qu'il émettra pour eux. Ils sauront si les étoiles et le soleil sont destinés à périr, ou, ce qui est la même chose, à cesser de briller, ou si, comme je le suppose dans le texte, ces fleurs immortelles des cieux conservent à tout jamais leur éclat.
ce qui est d'une date toute récente, c'est la connaissance de la loi d'équivalence qui préside à ces rapports de la lumière et de la chaleur avec les êtres organisés.
Lorsque, par exemple, la lumière et la chaleur solaire frappent les feuilles d'un arbre ou d'une plante quelconque, l'acide carbonique de notre atmosphère , constamment absorbé par le végétal , est décomposé par l'action de ces forces ; l'oxygène se dégage; le carbone, et par contre-coup l'hydrogène et d'autres combustibles amenés par la sève , se fixent et se combinent sous les formes les plus variées. Si nous brûlons l'arbre , la combustion nous rend toute la chaleur que représentent la lumière et la chaleur solaire absorbées. En ce sens, nous pouvons dire que les combustibles d'origine organique, que nous utilisons, sont en quelque sorte des réservoirs de la chaleur du solçil.
: Jetons un dernier regard élevé sur la double fonction des forces relativement à nous-mêmes.
1° Nous disons que c'est par l'intermédiaire de certaines forces , du calorique , de la lumière , de l'électricité, que notre âme se trouve mise en rapport avec le monde externe. A chaque fois que l'un des appareils récepteurs, que nous appelons nos seiîs, se trouve affecté de la manière qui lui est propre, un courant électrique , transmis par le nerf sensitif , va avertir notre âme de ce qui se passe au dehors. ■ -y
Un système de philosophie grossier a prétendu à plusieurs reprises réduire tout l'ensemble de nos connaissances et notice pensée elle-même aux seules révélations de nos sens. Un autre système , plus absurde encore peut-être , a prétendu abstraire notre être animique du monde externe et faire relever toutes nos connaissances de notre seule puissance propre.
Le sens commun et le bon sens font justice de ces inepties. Il est évident que la connaissance des phénomènes externes, quels qu'ils soient, ne peut dériver que d'un rapport établi
entre ces phénomènes et notre être pensant, et il est tout
aussi évident que la connaissance des lois et des causes relève de notre propre puissance.
Nos sens ne sont pas, comme on Ta dit, un mécanisme grossier et trompeur qui ne peut que nous induire en erreur. Ce sont de véritables appareils de physique ; et comme tels , ils ne sont trompeurs que lorsqu'ils sont mal employés, ou dérangés. Ce sont les récepteurs par lesquels les forces en activité en dehors de nous viennent réagir sur les forces de l'organisme, et porter à l'âme la connaissance des phénomènes. La connexion établie ainsi entre notre principe onimique et le monde externe est si intime que nous ne parvenons qu'avec les plus grands efforts à nous en affranchir partiellement. C'est par ces rapports continus que nous nous sentons en quelque sorte vivre de l'activité de ce qui nous entoure, et que nous nous sentons faire partie intégrante de l'univers. Un sentiment de gratitude instinctive et de haute intuition a de tous temps fait regarder la lumière, par exemple, comme l'emblème delà vie elle-même. Les comparaisons journalières que nous établissons entre la lumière et la vie, la vertu, le développement intellectuel, entre les ténèbres et la mort, le crime, l'ignorance, sont plus que de simples figures de langage; elles sont l'expression d'une vérité profonde que nous devinons. La lumière, en effet, n'est pas simplement le riant messager des splendeurs de l'univers ; mais par son activité elle nous révèle l'activité incessante aussi de toutes les autres forces de la nature; elle nous révèle le mode même des rapporls qui existent entre notre âme et les phénomènes de l'univers. Si cette activité pouvait cesser d'être , si le travail -potentiel pouvait diminuer dans l'univers , tout tendrait vers Je ropqs cl la mort, comme notre intuition nous le révèle. La .sublime invocation de Millon à la lumière n'est pas seulement l'exclamation du génie malheureux : clic est l'expression symbolique d'une haute vérité que la science démontre.
2° Nous disons que c'est par l'intermédiaire des forces
Çue notre âme à son tour réagit sur le monde externe. À
chaque fois que nous commandons un mouvement à l'un de
flos organes, un courant électrique part du centre et va forcer
°n muscle à se contracter. À chacune de nos pensées mêmes
réponà la rupture de l'équilibre électrique interne, et cette
rupture se traduit toujours d'une manière ou d'une autre au
dehors
J'ai dit, au début de notre troisième lecture, que du moment qu'on admet que le calorique, l'électricité, que la forge y en un mot, n'est qu'un mouvement visible ou invisible de la matière , on se condamne à dire que notre âme n'est elle-même qu'un mouvement des atomes matériels, un vain son. Ce n'est point à cette conclusion désespérante que nous abouti ssons, lorsque nous savons que la force, considérée
collectivement , est un principe spéciOque distinct de la matière.
J*s*i démontré dans l'un de mes travaux sur la théorie mé-
canique de la chaleur que le transport d'une quantité donnée
<te chaleur d'un point en un autre de l'espace ne constitue
qvi un acte , et ne suppose ni dépense, ni bénéfice ne travail
tûfccanique, pourvu que par suite de ce transport l'intensité
te la force calorique s'abaisse autant en un point qu'elle
- s'élève en un autre point. Il en est rigoureusement de même,
évidemment, des modifications de l'intensité de la forge
électrique.
Lorsque nous exécutons un travail mécanique avec nos membres, nous commençons de fait par rompre l'équilibre de la force électrique toujours présente dans l'organisme: notre volonté ici n'exécute qu'un acte. Mais cet équilibre une fois rompu, l'intensité de la force, qui s'est trouvée abaissée en un point et élevée en un autre , tend à s'égaliser : il s'établit p travers les faisceaux des nerfs locomoteurs ce qu'on appelle en langage ordinaire un courant électrique, qui en grandeur représente potentiellement le travail à produire. Ce
courant tend à élever l'intensité' de' ta force électrique dans le musclé où il aboutit; mais par suites ce muscle se contracte en exerçant un effort: il se produit un travail externe; dès ce moment l'action de ta force électrique est consommée, et en apparence il disparaît dé l'électricité. Mais par suite de la structure dé l'organisne , la seule force qui puisse se manifester au dehors, c'est la chaleur. Comme puissaricê dynamique , cette force équivaut à l'électricité : c'est donc elle qui disparaît pour nos moyens d'investigation , "el d'une manière proportionnelle au travail produit. /:
Ainsi donc, en peu de mots : lorsque notre corps se comporte comme un moteur mécanique sous l'empire de notice volonté, l'âme n'exécute qu'un acte qui n'implique aucun effort, et nullement un travail; cet acte consiste à rompre, dans l'appareil nerveux l'équilibre de la force électrique; à en élever l'intensité en un point , à l'abaisser d'autant en uiï autre point; cet acte ne coûte rien en lui-même : aussi n'est-ce jamais notre volonté qui se lasse ! La dépense proprement dite d'action de la force électrique , et par contre^ coup, d'une quantité équivalente d'action delà force calorique, ne commence que quand le travail virtuel que représente la rupture d'équilibre déterminée par I'actE se réalise par la contraction des muscles, sous l'empire du flux élëc* trique qui tend à rétablir l'équilibre rompu. Au bout d'un certain travail externe rendu , le moteur se fatigue : en d'au- :res termes, il s'épuise, et il faut que l'alimentation , la respiration et le repos viennent relever l'abaissement d'intensité totale qui a eu lieu dans la force. Nihilex nihilo, nihilinnihilum.
vv Ainsi notre âme (comme celle de tout autre être vivant) né travaille point : elle agit; et c'est peut-être là une des distinctions les plus radicales qui existent entre les phénomènes physiques elles phénomènes psychiques: Tandis que les pre* miers: ha résultent de fait que de ruptures d* équilibra, d$
- 5ûtetitutions quantitatives, de compensations perpétuelles :de
0rces et de mouvements ; les seconds ne peuvent être cora-
tores même de loin à quelque chose de semblable.
M$is pendant toute notre existence organique, notre âme a
s*Qs cesse besoin de son instrument pour agir. Chacun de nos
«cies Jes plus minimes, les plus cachés, entraîne une rup^-
0rG d'équilibre des forces présentes dans l'organisme, et se
"MMai /este, par conséquent, au dehors par un ensemble de
Pnerjornènes qui en sont la traduction physique. En'ce sens,
011 se étalement tous nos actes corporels, mais toutes nos pen^
*^s plus intimes se gravent d'une manière indélébile dans
^Oricle inanimé. Non seulement la vertu modeste qui agit
• . . ^ ^ ombre, mais la seule pensée du bien ; non seulement
****e qui s'est commis dans les ténèbres, mais la pensée
. «5^^l à peine éclose, laissent leur empreinte éternelle et
i> ^^able dans la nature.
^rjious, l'histoire de l'humanité, l'histoire des mondes v^\VX\e collection de faits successifs. Dans l'univers , dans la ^aYué des phénomènesyet en vertu de la grande loi de l'inaltérabilité du travail potentiel , l'histoire du dernier individu, la chute du plus petit grain de sable sont des faits indélébiles, une fois qu'ils ont reçu l'existence. Au premier abord ,. cette assertion semblera peut-être un subtil paradoxe. On va être frappé pourtant de sa rigueur mathématique. :
Pour me faire comprendre par une image sensible, je sup^ pose que nous disposions d'un télescope mille et mille fois plus puissant que tous ceux que la science a produits jusqu'ici ; et remarquons le, ceci n'est pas même une utopie. Nous verrions alors ce que font à chaque instant, non seulement les habitants de telle ou telle des planètes de notre système solaire, mais ce que font ceux des autres mondes disséminés dans l'espace infini , tout aussi bien que nous voyons ce que fait à chaque instant chacune des personnes qui nous entourent. Mais voir quelqu'un du quelque chose signifie implicite-
ment que la lumière a reçu l'empreinte de ce quelqu'un ou de ce quelque chose, et qu'elle vient l'apporter sur notre rétine. La lumière de l'étoile la plus rapprochée de nous met trois ans à nous arriver ; celle d'autres étoiles met des siècles, des milliers de siècles à nous parvenir. L'histoire de ces étoiles, que nous révélerait notre télescope, ne serait donc pas l'his-r toire actuelle , mais celle d'il y a trois ans, d'il y a des siècles et des milliers de siècles. Cette histoire s'est donc trouvée imprimée pendant tout ce temps dans le mouvement du principe intermédiaire qui nous la révèle aujourd'hui : l'empreinte n'a fait que voyager dans l'espace avec une vitesse de 75,000 lieues par seconde, mais elle y est, et elle y restera toujours ;. et il en est de même de toutes les empreintes antérieures, de toutes celles qui suivront. On le voit , dans tout cela , il n'y a plus rien de subtil ; et ce n'est que l'expression d'une vérité qui saute aux yeux. Mais ce que je dis du seul mouvement du principe luminique, se dit des mouvements des autres principes intermédiaires; ceux-là emportent les empreintes d'autres détails intimes que la lumière ne peut recevoir; et, que nous percevions ou non ces mouvements avec toute l'empreinte qu'ils ont relevée, ils n'en existent pas moins éternellement, et il n'y a de changé que le lieu où se trouve actuellement cette empreinte. Mais ce que je dis de l'histoire des autres mondes, se dit rigoureusement de celle du nôtre : de celle de tous les hommes , de tous les êtres vivants qui l'ont habité et qui l'habitent , de celle de chacun de nous à partir de sa naissance.
Nous sommes libres de graver le bien et le mal dans le monde externe ; mais nous ne sommes plus libres d'effacer la gravure une fois faite. Un être doué d'autres sens que nous la verrait y et peut-être nous-mêmes la verrons-nous un jour !
Pour nous, je le répète, l'histoire des mondes et celle de l'humanité est une collection de faits passés ; dans l'univers, dans la réalité des phénomènes , cette histoire reste sans cesse et éternellement au présent : Nihil in nihilum.
***âe qu'exprime l'ensemble de l'univers. — Les mots destiné* et destination 6 s 'appliquent à aucun être l'un à l'exclusion de l'autre. — Chaque être et ut i "ensemble des êtres ont procédé et procèdent suivant une loi universelle u . ^ voioppemeut. — L'existence même de cette loi modifie profondément les /;c/r3 <| ue se font les hommes sur le but des êtres. — Insuffisance de la ion des trois règnes. — Analogie et distinction radicale entre l'univers é et l'univers animé. — Lois d'harmonie universelles, communes à êtres.
des
^ venons de voir comment s'établissent les relations es et leur dépendance réciproque, continues ou dis- Vies ; comment, à travers les profondeurs les plus recu- *\e l'espace, l'atome se trouve mis en rapport avec N^Stïie ou avec l'unité animique des êtres vivants. Élevonsnous bien plus haut encore. Dans le cours des esquisses précédentes, nous n'avons eu qu'accessoirement à nous occuper de questions d'origine et de but des êtres; en acceptant et en analysant rigoureusement l'état présent des choses, nous sommes arrivés, il est vrai presque à notre insu, à établir les rapports des êtres considérés dans le temps, dans le passé, dans l'avenir; mais nous n'avons pas abordé ce genre de questions de front et avec l'intention arrêtée de leur donner une solution. Je pourrais peut-être cependant sembler incomplet, et systématiquement incomplet, si je m'en tenais à des aperçus sur des problèmes qui ont tant agité l'esprit de tous les penseurs; on pourrait croire que l'ensemble des déductions synthétiques que je viens de développer recèle en ce sens quelque écueil, contre lequel j'ai habilement évité de me briser avec le lecteur. Cherchons donc maintenant le rôle relatif des êtres, inanimés ou animés, considérés comme individus, comme unités, dans cet ensemble infini d'êtres qui
constituent l'univers; cherchons quelle est la pensée générale que représente cet univers.
L'esprit de système a jusqu'ici adjugé à certains êtres seulement, une destinée, et à d'autres, en nombre immense , une simple destination. Voyons si ces deux mots destinée et destination peuvent jamais, se séparer complètement et s.'ap* pliquer l'un à l'exclusion de l'autre, soit au plus élevé, soit ait plus infime des êtres. Ce n'est point sur le domaine d'une spéculation audacieuse que je vais entraîner le lecteur dans cette recherche; je ne sortirai point avec lui de celui des sciences exactes où nous nous sommes tenus si strictement jusqu'ici; et ni la méthode moderne, ni les faits à analyser avec son puissant secours , ne nous feront défaut..
Si notre globe existait de toute éternité , avec les minéraux qui la composent, avec les races d'êtres variés qui en habitent fa surface, avec tous les phénomènes qui se passent en lui et autour de lui dans l'immensité de l'espace, l'idée d'une origine des êtres et d'un but final serait évidemment annulée , et nous pourrions admettre que tout existe sans raison, et par sa seule force propre d'existence. Si notre globe avait pris naissance à une époque déterminée, dans toutes les con^ dïtions où il se trouve aujourd'hui, ainsi que tout ce qui occupe l'espace, nous serions obligés d'admettre qu'il doit, ainsi que tout ce qui l'entoure, son existence à une puissance créatrice externe, et nous pourrions admettre logiquement qu'il est destiné exclusivement à servir de lieu d'habitation aux êtres vivants, qui eux-mêmes seraient destinés exclusivement à l'usage direct ou indirect, libre ou contraint, de l'être le plus élevé du règne vivant, de l'homme.
Admises autrefois comme vérités incontestables, mais toujours, et nécessairement , l'une à l'exclusion de l'autre, par le fait même de leur nature opposée, les deux affirmations précédentes ont été complètement renversées par les données les plus élémentaires de la science. L'affirmation qui s'y est
svb$Utuée est de nature à modifier profondément, dans l'es-
Prit de tout homme sensé, ridée que nous devons nous faire
*'« pensée que représente tout l'ensemble de l'univers»!
^rooédons ici pas à pas, élevons-nous graduellement, eh
*'/aot. -9 non du petit au grand , mais de l'imaginaire au réel,
^pcxéril et du mesquin au sérieux et au grandiose.
^^ t;ous temps , l'homme a été porté à croire que tout ce qui x
que l
lui
seti*
coa
NI
été
ntoure lui a été destiné, et à en conclure, par suite y
i seul a une destinée, tandis que tout ce qui n'est pas
qu'une destination. Voyons d'abord ce qui en. est d'une
<sble assertion, lorsque nous nous bornons même à ne
çiérer absolument, que notre terre seule. *-re terre, pas plus qu'aucun des astres du firmament, isté de toute éternité; pas plus qu'aucun d'eux, elle n'a n plus tirée brusquement du néant. Elle est née pour, sti^ ^ dire peu à peu ; elle s'est formée par la condensation de \ ^5*«pces diffuses dans l'espace; elle s'est développée gra- ^^frWement dans ses formes ; elle n'est arrivée à sa configu- ^ftYion actuelle qu'après des millions de siècles ; elle n'est devenue habitable aux êtres vivants qu'au bout d'un temps très long. .
Par suite de cataclysmes survenus à sa surface, ou par suite de modifications très lentes des conditions physiques, des races d'êtres tout entières ont été effacées,. pour faire place à d'autres; la vie organique y a été, pendant certaines pé riodes, éteinte, non sans doute partout et en totalité, niais tout au moins par places; le même phénomène s'est reproduit plusieurs fois, et, à chaque fois, après un laps de temps plus ou moins long, de nouvelles espèces ont apparu. Les propositions précédentes sont correctes, indépendamment de toute doctrine géologique et ontologique; elles ne peuvent être niées, même par ceux qui admettent dans leur plénitude les idées de Darwin et de Lyell, et ne sont d'ailleurs , pas.àu-: tant qu'on l'a souvent dit, en contradiction avec ces idéeSv
Ces seules prémisses sont de nature à modifier radicalement tout ce qu'on a admis pendant des siècles sur la destination de celle terre el sur la destination des cires vivants qui ont précédé l'homme. El cependant bien des personnes sont parlies de là pour soutenir que ces innombrables espèces végétales et animales, aujourd'hui éteinles, ont eu pour fonction de se préparer le terrain les unes aux autres, et de faire ainsi finalement delà terre un séjour digne de l'homme; elles auraient eu pour rôle, par exemple, de modifier les climats, de dépouiller l'atmosphère, les eaux, le sol, de certains principes trop abondants ou nuisibles, d'y en ajouter d'autres qui sont indispensables aux espèces actuelles, el par suite à l'homme.
En examinant d'un peu près cette manière de voir, nous arrivons à une conclusion bien opposée. Quelque considérable que soit la masse des malières qui , à la surface de la terre, ont servi jadis à constituer les êtres organiques, quelque colossale que soit la masse des dépôts •houillers, coquillers elc, il n'en est pas moins vrai que toul l'ensemble de ces débris des générations anlérieures ne peut être considéré que comme très petit par rapport à la masse des matières minérales ou inorganiques qui forment la surface du globe, et qui sont parfaitement aptes à servir sans aucune préparation à l'entretien actuel de la vie organique. Si nous supposons que tout le carbone des dépôts de houille, d'anr thracite, de tourbe etc. 6oit brûlé de nouveau et forme de l'acide carbonique libre avec l'oxygène de l'atmosphère , la composition de celle-ci sera modifiée à peine de quelques millièmes. L'acide carbonique certes devait prédominer autrefois dans l'enveloppe gazeuse de notre planète, et c'est sa présence qui, avec une température plus élevée, explique l'énorme exubérance de la végétation à ces époques reculées. Mais une cause mille et mille fois plus puissante que l'action des végétaux était nécessaire pour dépouiller l'atmosphère de
son excès d'acide carbonique; cette cause, c'est la présence des alcalis libres, la potasse, la soude, la chaux etc., qui ont absorbé directement l'acide carbonique en se combinant avec lui. Les plantes et les animaux n'ont fait qu'utiliser pour leur propre compte ce qui leur était favorable dans le milieu ambiant : les premiers ont prospéré, grâce à l'excès d'acide carbonique libre; les seconds ont utilisé le carbonate de chaux déjà formé. El ce qui s'est passé à l'origine se passe encore aujourd'hui sous nos yeux. Les êtres vivants qui existent à une même époque sont certes dans un état de dé* pendance réciproque et de corrélation continue ; non seulement les uns servent de pâture aux autres, mais la présence en quantité considérable de certains d'entre eux en un point de la terre peut modifier notablement les conditions physiques du milieu ambiant, et devenir ainsi favorable ou défavorable à d'autres races : ainsi, au point de vue climatérique, on ne saurait contester un seul instant l'action des forêts. Mais, remarquons le bien, cette action corrélative est temporaire et transitoire : elle cesse avec l'existence même des êtres vivants desquels elle dérive. Dés qu'une forêt, par exemple, est coupée ou brûlée, ou engloutie, toute son action elimalérique cesse.
En un mot, et pour me résumer, que l'on admette ta doctrine des créations successives et intermittentes, ou qu'on admette avec Darwin qu'une espèce vivante est une transformation d'une autre espèce, l'élude indépendante et sévère des faits nous conduit à ce grand principe , c'est que les manifestations de la vie organique sur notre terre ont toujours été en harmonie avec les conditions physiques du milieu ambiant, et que l'action des êtres vivants sur ce milieu est un infiniment petit comparativement à celle du milieu lui-même, sur les formes organiques possibles à chaque époque. Ce principe est en opposition complète et évidente avec le système préconçu , selon lequel les êtres vivants qui nous ont précé-
dés sur cette terre, n'auraient eu qu'une destination purement relative à l'homme. L'idée d'une préparation delà terre^ opérée de longue main par la vie végétale et animale , pour rendre ce globe digne de nous, cette idée , dis-je, est puérile et surannée, pour ne pas dire absurde. Ce n'est, en un mot , pointa l'homme seul qu'ont été destinés ce globe et les races qui l'ont habité avant lui.
La terre a eu, disons-nous, dans sa forme, dans sa constitution générale, un développement gradué. Lès êtres vivants qui l'ont habitée successivement, ont obéi dans leur ensemble à ce développement, c'est-à-dire qu'eux-mêmes se sont élevés graduellement dans leurs formes et dans les facultés dont ils ont été doués. Et ce que nous disons delà formation et du développement de la terre est vrai pour, les milliards et les milliards de globes qui se meuvent dans l'espace. Autrefois, l'homme, dans son ignorante vanité, pouraii croire que l'univers, c'est la terre; la création, pour lui, pouvait se résumer en ce monde unique, glorieux d'être des* tiné à un tel maître. Aujourd'hui, nous ne pouvons plus dire::, la terre,. sans ajouter : et les autres planètes habitées comme elle; nous ne pouvons plus dire : le soleil, sans ajouter : et les autres soleils avec leur cortège de planètes, de mondes, tout aussi indubitablement habités que notre monde planétaire. Les discussions sur la pluralité des mondes, encore si neuves,* et réputées si hardies au siècle dernier, sont aujourd'hui presque oiseuses, et il n'est pas un élève astronome qui ne rirait si l'on venait à soutenir devant lui que la terre seule est habitée. '.
Ce n'est point à l'homme seul qu'est destiné ce monde externe qui nous entoure de ses splendeurs : d'autres êtres doués* de raison le contemplent comme nous, sur d'autres planètes. Si jamais l'homme a fait preuve d'un fol orgueil, c'est en s'imaginant que tous ces globes radieux du firmai-
^ut, toutes ces fleurs i immortelles des deux , n'ont été épar- ™lés dans l'espace infini que pour charmer ses regards]
Nous ne savons, et dans cette vie, nous ne saurons proba-
^terueiit jamais quels peuvent être les habitants des planètes
^ notre système solaire, ni, à bien plus fprle raison, cèùxtles
^tres systèmes planétaires; et pour rester juste, il faut
*youer cyïe ce qui a été imaginé à cet égard, souvent par des
Monômes sérieux, est pour le moins aussi puéril qu'était
^urde la négation systématique de l'existence de ces hàbi-
^s. Mais ce que nous pouvons , au contraire , affirmer har-
^erit7 c'est que, quelque élevés en titre intellectuel que
^^s^nt. être les habitants actuels de ces mondes, ils ré-
Co ^^nt aussi aux conditions du milieu ambiant, et que, là
ea,^ ***e ici , il y a toujours eu harmonie entre les êtres vivants
Ntv^ r*lêmes et entre le milieu. Là comme ici, il serait absurde
. ^^îbuer à tout ce qui a existé antérieurement un but pu-
Xfettlent relatif à ce qui existe actuellement.
L'emploi du mot. destination., lorsqu'il s'agit des relations
et de la dépendance qui peuvent exister sur notre terre et les
autres globes entre telle race d'êtres vivants et telle autre race
plus élevée, cet emploi, dis-je, est faux. Et pour arriver à
une idée sensée quant au but que représentent les espèces
qui se sont succédé dans le temps, il faut savoir se placer
à un.point de vue plus élevé.
Presque dès le début de ces esquisses, nous avons vu l'en';
semble des êtres qui. composent le monde externe se diviser
naturellement en deux classes radicalement distinctes. Dans
Tune, deux espèces d'éléments constitutifs suffisent pour donr
ner lieu à tous les phénomènes possibles : l'élément matière
et l'élément dynamique ou intermédiaire. DansJ'autre classe,
Je plus minime dés phénomènes cesse d'être possible sans la
présence d'une troisième espèce de principes constitutifs :
l'élément animique. Cette séparation est tellement nette
qu'elle nous permet d'appeler univers inanimé l'ensemble des.
êtres de 'la première classe , et univers animé le monde des êtres vivants. Je dis univers, car ce qui est vrai sur cette terre Test partout.
Une école philosophique, très riche en adeptes, a fait d'incroyables efforts pour nier l'existence de tout élément autre que la matière. Une autre école, par une prudence hypocrite, affecte aujourd'hui de ne nier que l'élément dynamique seul. Ii faut bien le dire, la première de ces écoles est tout au moins conséquente avec elle-même , une fois son foui point de départ admis. Mais matérialisme pur et sincère , ou pseudomatérialisme hypocrite, n'aboutissent qu'à un ensemble d'impossibilités premières, tantôt douées d'une apparence spécieuse de vérité , tantôt absurdes.
Le monde externe , en un mot , est formé de deux classes d'êtres radicalement distinctes: les êtres animés, les êtres inanimés. Nous avons assez accentué la ligne de séparation , pour pouvoir maintenant, sans crainte d'aucune méprise, chercher les analogies des deux mondes , celles de I'univers animé et de I'univers inanimé.
Le-caractère le plus frappant de tout être vivant, c'est son existence transitoire : il commence en un germe très-petit, grandit et se développe à l'aide des élémeuts matière et force du milieu ambiant, puis il meurt. Il n'y a en ce sens entre tous les êtres vivants possibles que des différences dans la durée de ces périodes.
Si frappant que soit ce caractère, il n'est pourtant pas tout à fait exclusif, et si nous ne l'analysions plus à fond, il ne suffirait pas pour séparer radicalement l'être vivant des êtres inanimés qui constituent le monde sidéral.
La terre, en effet, cela est aujourd'hui hors de doute, a commencé aussi par une sorte de germe, c'est-à-dire qu'elle n'a pas eu la forme et les dimensions qu'elle a actuellement. El ceci est vrai de tous les autres corps distincts qui se meuvent dans l'espace infini. Il peut y avoir discussion sur la ma-
ntàre précise dont se sont formés ces corps. On peut, avec ^placc, admettre que les divers systèmes solaires résultent ^ la condensation graduelle de nébuleuses , c'est-à-dire dû Wroidissemenl d'une masse immense de vapeur cosmique; tenue d'abord à l'état gazeux par une chaleur excessive. On peut admettre, en partant des principes de la thermodynamique, que Jes éléments d'abord dispersés dans l'espace se Mot précipités les uns vers les autres soûs l'empire de la force gravifique , et que c'est à la force vive perdue en chocs Wosl due la chaleur primitive des planètes, la chaleur au- J°urd *4iui encore colossale des soleils. Mais quelle que soit Aj^pothèse correcte, le fait qu'elles expliquent toutes deux *u oerlain : l'étude chronologique de l'univers nous révèle Pa**to ut une même loi de développement successif. ^*o vis ne savons pas encore d'une manière décisive si la ^^îfciion des soleils et des mondes est un phénomène con- ^" C|ui s'opère sous nos yeux dans l'immensité de l'espace, 0 ^t l'ensemble de ces corps est aujourd'hui arrivé à un ^\>re invariable, et nous pouvons seulement dire pour le ^otnent que c'est la première assertion qui est probablement vraie. Je m'explique.
Lorsqu'à l'œil nu nous examinons attentivement le ciel par une nuit bien claire, nous voyons, outre des milliers et des milliers d'étoiles, des régions qui ont l'aspect de images phosphorescents, de formes variées, mais toujours bien déOnies. Si, avec une bonne lunette, nous étudions de plus près ces nuages lumineux , nous découvrons avec une profonde émotion que beaucoup d'entre eux ne sont autre chose que des amas d'étoiles accumulées en plus grand nombre en ces parties de l'espace. Là distance prodigieuse qui nous sépare de ces régions nous fait paraître très rapprochés entre eux ces millions de mondes que séparent pourtant des milliards de lieues. Cependant, pour la même lunette, d'autres régions conservent leur aspect de nuages lumineux et ne se résolvent
point en étoiles. Les astronomes ont donné à ces deux genres de régions lumineuses le nom de nébuleuses résolubles (en étoiles) et de nébuleuses if résolubles ; et pendant longtemps on a admis comme certain que les nébuleuses irréductibles sont des nuages de matière cosmique, qui se condensent peu à peu et ou des soleils, des mondes innombrables sont en voie de fortnation. Cette idée grandiose a pendant un moment été fortement ébranlée : à mesure , en effet , que les progrès de Pop* tique expérimentale nous ont dotés de télescopes plus puissants, bien des nébuleuses irréductibles se sont réduites elles-mêmes en étoiles distinctes, et Ton a pu légitimement se demander si ce ne serait pas là le cas de toutes les nébuleuses, et si ce que nous prenons encore aujourd'hui pour des amas diffus de matière cosmique ne devrait pas cet aspect à la faiblesse relative de nos moyens d'investigation. La conclusion déduite de l'analogie serait sans réponse , si une étude intimé des diverses nébuleuses, faite avec la méthode si nouvelle de l'analyse spectrale , ne montrait pas des différence^ intrinsèques entre la nature même des nébuleuses résolubles et belles qui résistent à la réduction de nos plus puissants té* lescopes : la lumière due aux simples amas d'étoiles distinctes diffère en effet de la lumière des nébuleuses proprement dites, par des qualités spécifiques qui n'ont plus rien de dépendant de la force des instruments d'amplification.
Nous pouvons donc, ainsi que je l'ai dit, accepter comme très probablement vraie cette grande et imposante assertion : c'est que la formation des mondes n'est point un événement accompli une fois pour toutes , mais qu'elle est sans cesse au présent!
Chaque système solaire peut être considéré comme un être collectif, dont toutes les parties sont sans cesse en état de relation. Et c'est l'ensemble d'un nombre d'êtres de même espèce , plus grand en certaines parties définies de l'espace qU*ên d'autres , qui forme pour nous une nébuleuse résoluble.
Eatre l'admirable mécanisme que constitue un tel être et entre l'organisme d'un être vivant quelconque , il y a donc u/ïe analogie incontestable , qui peut-être s'étend même jus- 4U au terme fatal où l'être vivant cesse de fonctionner comme être distinct, jusqu'au moment où les éléments pondérables dont il €St formé se séparent. Un grand nombre d'étoiles, on lésait aujourd'hui, ont subi des changements notables dans leur l\arajère; quelques-unes se sont éteintes; notre soleil, qui ^\a;x yeux du vulgaire est toujours le même, est, aux yeux de V astronome , un être changeant ; rien ne prouve que lui et les ^vi t^s soleils ne s'éteindront pas un jour : c'est une question de temps. Nous ne connaissons pas encore assez les rapport^ intimes des éléments dynamiques entre eux pour juger àe^ Conséquences physiques d'une telle extinction; mais il t\ ^st en aucune façon absurde ou même hasardeux de dire qu'elle amènerait dans chaque système desmodifications d'états et de formes telles qu'i len résulterait une véritable mort pour l'être collectif.
Telle est la ressemblance réelle et incontestable des deux grandes classes d'êtres , formant I'univers inanimé et I'univers animé; mais, remarquons-le cependant de suite, à travers cette ressemblance s'aperçoit aisément une dissemblance complète.
L'être collectif que constitue un système solaire s'est, dans ses parties distinctes aujourd'hui (planètes , satellites , comètes, aérolithes etc.), formé progressivement et lentement. Mais les mêmes éléments composants s'y sont trouvés dès l'origine en quantité et en qualité. Notre globe, par exemple, à part les modifications quantitatives et qualitatives insignifiantes qu'y apporte la chute des aérolithes etc. , notre globe reste formé des mêmes éléments , considérés non seulement comme espèces, mais comme individus.
Un être vivant quelconque , au contraire , lors même qu'il
est arrivé à son développement complet , ne reste tel quel
qu'en apparence : les éléments dont il est formé se renouvellent continuellement ; ils sont sans cesse pris et rendus alternativement au milieu ambiant, et c'est même dans cette circulation que quelques esprits par trop limités ont voulu voir la vie, qui ne serait plus ainsi qu'un phénomène et qui ne serait plus le caractère essentiel d'une unité animique distincte. Ce n'est aussi que jusqu'au terme final et fatal exclusivement, et ïion inclusivement, que s'étend l'analogie. L'extinction de notre soleil et de tous les autres soleils amènerait certes, comme je l'ai dit, des changements considérables dans les formes actuelles de I'univers inanimé , dans les fonctions du grand mécanisme des cieux; mais si grands que l'on suppose ces changements, ils ne pourront jamais être considérés autrement que comme la continuation du développement auquel était appelé ce mécanisme. La mort du plus infime des êtres vivants , au contraire, amène la cessation subite de cet être dans tout l'ensemble de ses fonctions comme organisme; car cette mort est due à la séparation de l'unité animique d'avec les autres éléments du milieu où elle avait exercé son
activité.
Quoi qu'il en soit des différences, l'analogie que nous venons de reconnaître a une portée immense au point de vue philosophique. Une même loi de développement successif règne dans tout l'univers : elle régit non seulement chaque être vivant en particulier, mais encore leur ensemble ; car les espèces se sont toujours trouvées en harmonie avec l'état de développement de notre terre, par exemple; elle régit non seulement l'organisme de chaque être vivant, mais encore tout le mécanisme que constituent les globes en mouvement dans l'espace.
L'existence , aujourd'hui évidente , de cette loi de développement modifie radicalement quelques-unes des affirmations posées , et aveuglément acceptées pendant des siècles , sur la destinée et la destination corrélative des êtres : c'est ce qui
va ressortir manifestement de ces pages , et c'est ce que chacun a déjà entrevu peut-être.
J'ajoute maintenant que cette notion élève et épure l'idée que nous devons nous faire de la pensée suprême, dont l'univers entier est l'une des manifestations et des affirmations les plus énergiques. L'idée de création, l'idée de l'intervention et de l'activité continue d'une intelligence supérieure et antérieure aux phénomènes, de laquelle dérivent toutes les existences distinctes, cette idée, dis-je, non seulement subsiste devant l'étude stricte des faits , mais elle s'impose d'autant plus impérieusement à nous, que nous analysons plus exactement, et que nos connaissances se complètent davantage. Dans un travail , dont l'un des résultats premiers est de mettre en évidence l'unité animique, l'individualité distincte et spécifique de tout être vivant, une démonstration quelconque en ce sens serait presque une faute , et le seul fait d'un semblable retour sur nos pas suffirait pour mettre en doute la validité de ce qui l'a précédé.
Je le sais , dans l'immuabilité des lois naturelles que les progrès des sciences nous révèlent et constatent chaque jour davantage, deux écoles philosophiques singulièrement opposées voient, l'une, une négation radicale de l'idée même de création, l'autre, un danger, une menace perpétuelle contre les aspirations les plus élevées de la conscience humaine. Je le sais, c'est, aux yeux de ces deux écoles, le caractère qu'affecte surtout la grande loi de développement successif, qui se pose devant nous dans l'étude des mondes.
€ Ce que vous appelez les divers éléments constitutifs de d'univers, ce qui, pour nous, n'est qu'un même élément, € partout identique à lui-même, la matière a, dites-vous, t reçu l'existence à un moment défini ! N'est-ce point une inu- € tilité et un non-sens , qu'un Créateur qui se serait par con- « séquent tenu inactif pendant une éternité, qui n'aurait agi c que pendant un instant et qui aurait posé des lois immuables
«pour pouvoir rentrer dans son repos éternel! N'est-il pas « mille et mille fois plus logique d'admettre que la matière, « avec ses propriétés , existe de toute éternité , et que l'uni- «vers, tel qu'il se présente à nous, n'est que l'une des '«formes transitoires qu'elle traverse suivant des lois im- « muables?»
Tel est l'argument , pressant dit-on , que l'école matérialiste oppose à la science cosmogonique , lorsqu'elle affirmé que tout ce qui est dans l'univers a eu un commencement.
« Qu'est-ce qu'un Dieu auquel vous posez des lois et que, «par ce fait même, vous éloignez de son œuvre? La négation « de la Providence, le fatalisme, qui ressortent de vos lois, « ne sont-ils pas aussi dangereux et aussi désolants que « l'athéisme que vous prétendez combattre?»
Tel est l'argument, pressant aussi croit-on, qu'une certaine école spiritualiste oppose à la science dès qu'elle se permet de nier dans l'univers l'existence d'un arbitraire perpétuel, tantôt se pliant, tantôt résistant à nos désirs. Je dis une certaine école : c'est celle dont dans ces esquisses j'ai signalé à plusieurs reprises les excès , c'est celle qu'à plus juste titre on pourrait appeler X école mystique et extra- expérimentale.
En y regardant de près, on reconnaîtra facilement que ces deux genres d'arguments sortent complètement du domaine des faits , avec lesquels ils sont en pleine contradiction. Cela n'a pas lieu de nous étonner, en ce qui concerne la seconde des écoles philosophiques , puisqu'elle a la prétention de se placer en dehors des faits ; la même excuse n'existe pas quant à la première, qui a, bien au contraire, la prétention d'être l'interprète des faits exclusivement.
A un point de vue déjà , l'argument si pressant de l'école .matérialiste a trouvé sa réfutation anticipée dans tout l'ensemble de ces esquisses. Pour que cet argument pût subsister, pour que nous eussions à y avoir égard , il faudrait en effet qu'il n'existât dans l'univers absolument que de la matière en mou-
vement. Or le plus minime des phénomènes de l'univers inanimé suppose la présence de deux espèces d'éléments distincts : l'élément matière et l'élément dynamique; les plus infimes des êtres de l'univers animé impliquent la présence d'un troisième élément , cette fois particularisé en unités spécifiquement distinctes, l'élément animique. Mais à un autre point de vue, qui est ici le principal, à cplui de l'éternité des éléments de l'univers ou de leur création à un moment donné, l'argument du matérialisme s'éloigne tout autant de la réalité des faits. Notre loi de développement continu dans l'univers nous conduit, en effet, à l'option forcée entre les deux termes également inadmissibles ou absurdes d'un dilemne. Ou l'univers tel qu'il s'offre aujourd'hui à nous se trouve pour la première fois dans cet état , ou il s'y est trouvé déjà un nombre de fois tout à fait indéfini. Si les éléments de l'univers existent de toute éternité , ils ont de toute éternité aussi obéi aux lois qui dérivent de leurs propriétés; or quelque long qu'on suppose le temps qu'il leur a fallu pour se grouper en mondes , comme ils le sont aujourd'hui, quarrd on entasserait milliards sur milliards de siècles, ce temps est pourtant fini : on est donc condamné à admettre que les éléments eux-mêmes sont restés en inactivité pendant un temps indéfini et n'ont commencé à entrer en rapport qu'à un moment donné ! Ce premier terme du dilemne est, comme on voit, absurde. Le second terme, qui exprime l'idée d'un cycle fermé de phénomènes semblables , échappe, il est vrai , à l'absurde; on peut dire que les mondes qui occupent l'espace et qui résultent de la condensation des nébuleuses ou de la substance cosmique, seront un jour détruits et dispersés dans l'espace, de manière à reformer les mêmes nébuleuses cosmiques, et que les mêmes phénomènes se répéteront ainsi à l'infini. Mais, disons-le bien haut, ce second terme du dilemne ne repose sur aucun fait, sur aucune analogie, même éloignée, tirée des faits connus : il constituerait donc dans l'école matérialiste un article
de foi avec lequel la raison n'a rien de plus de commun qu'avec aucun autre article de foi.
Dans l'école opposée , on accuse nos sciences de concjûire au fatalisme, à l'athéisme même, parce qu'elles posent de plus en plus l'immuabilité des lois de la nature , parce qu'elles bannissent de plus en plus de l'univers l'idée de l'arbitraire et du variable, l'idée d'un ordre qui n'est que temporaire et qui peut être modifié à chaque instant par l'auteur de toutes choses au gré de nos sollicitations , si contradictoires pourtant. Remarquons tout d'abord que nos sciences n'inventent pas les lois naturelles ; elles les découvrent et en constatent l'invariabilité; il faut donc, bon gré mal gré, que tous les systèmes s'en accommodent. Si, de l'existence des lois ainsi constatées, certaines écoles matérialistes ou spiritualisles a priori tirent de fausses déductions , c'est tant pis pour elles ; nos sciences et l'élude de la nature n'y peuvent rien.
L'argument du spiritualisme, comme celui du matérialisme, est au fond purement subjectif ou relatif à nous ; ils reposent tous deux sur une fausse conception du temps et de l'espace. Pour l'être dont l'essence même est l'infini , tout ce qui est fini, en temps comme en espace, n'est pas seulement trèspetit, mais absolument nul ; ou, pour parler beaucoup plus correctement, entre la nature même de la durée de l'Être infini et de celle du fini il n'y a aucune corrélation et , par suite, aucune comparaison possible. Les éléments constitutifs de l'univers ont commencé à être ; par leurs relations, et en suivant une progression immuable , l'univers a mis des millions et des millions d'années à se former tel qu'il est aujourd'hui : mais entre ce fait d'un commencement , puis d'une durée de millions et de millions de siècles et la durée de l'Être infini , il n'y a point de rapport ; l'expression même de la durée perd ici le sens qu'elle a pour nous. Le phénomène du commencement n'implique aucun repos prétendu . antérieur ; le phénomène de la durée du développement n'implique
aucune attente patiente de la part du Créateur. Ce que nous appelons lois de la nature n'est pas autre chose que la forme qu'affectent pour nous les phénomènes dans l'espace et le temps. Pour le Créateur, cette forme n'est qu'un mode, qu'une manière de faire ; l'idée de durée en est bannie nécessairement , et avec elle disparaissent pour notre raison toutes les absurdités, tous les non-sens que nos systèmes bâtissent sur une fausse conception du temps et de l'espace; avec elle s'anéantissent toutes les négations, toutes les accusations de fatalisme, faussement tirées delà science, faussement érigées contre elle.
Que ceux pour qui la foi et la religion consistent en une croyance aveugle, en un certain nombre de formules dogmatiques imposées dès l'enfance comme vérités exclusives , que ceux-là accusent les sciences naturelles d'exercer une action destructrice sur leurs idées , oh ! ils ont mille fois raison ! Il n'est, en effet, pas d'ennemi plus terrible d'une telle religion que l'étude de l'une des pensées divines , que l'étude de la nature ! Mais que l'homme de bien et de raison , pour qui le sentiment religieux , avec toutes ses conséquences pratiques , est une aspiration joyeuse vers le Créateur, un espoir de le mieux connaître un jour dans une vie plus élevée , plus rapprochée de la vérité et de la justice suprême , que cet homme ait à craindre quoi que ce soit en sondant les secrets de l'abîme, oh ! non, dirai-je, et mille fois non ! L'immanence des éléments constitutifs de l'univers , la constance des lois qui les régissent, bien loin de conduire cet homme au fatalisme, au doute , changent bientôt en une conviction raisonnée l'espoir qu'il fonde quant à la durée et quant à la destinée de l'être pensant; car l'étude analytique des phénomènes lui apprend que ce qui pense constitue de fait un élément particulier de l'univers et constitue de plus dans chaque être pensant une unité spécifique ; il sait dès lors que cet Clément durera comme tous les autres ; et qu'en durant, il ne pourra perdre
aucun de ses attributs essentiels, en tête desquels se trouve précisément le caractère de l'unité, de l'individualité.
Je le répète : la notion d'une intelligence infinie , antérieure à tout phénomène, etdont l'univers n'est qu'une pensée, cette notion s'épure, s'élève, se dépouille de ce caractère tantôt enfantin, tantôt effrayant, qu'elle affecte dans la partie dogmatique de la plupart des religions ; et avec elle s'épurent et s'élèvent aussi les lois morales qui en sont une conséquence immédiate, et auxquelles elle donne nécessairement son empreinte.
Nous avons été amenés à reconnaître l'existence d'une loi de développement qui concerne les êtres même inanimés. Cette loi à elle seule est un enseignement éloquent sur le rôle corrélatif et absolu des êtres : avant de l'approfondir, plaçonsnous à un autre point de vue. Nous avons considéré les êtres dans leur succession, c'est-à-dire en y attachant l'idée de temps ; considérons-les dans l'espace, c'est-à-dire en effaçant l'idée de durée.
Lorsque nous ne jetons qu'un regard superficiel sur tout l'ensemble des êtres qui nous entourent , rien ne nous semble plus facile qu'une classification méthodique et rationnelle. Les trois règnes , admis pour ainsi dire de tous temps , semblent tout d'abord n'avoir rien de commun.
«Les minéraux croissent, les plantes croissent et vivent, «les animaux croissent, vivent et sentent ,i a dit l'immortel naturaliste suédois : voilà une définition bien nette, bien arrêtée, dont l'exactitude paraît évidente. Si nous étendons notre regard superficiel sur chacun de ces règnes en particulier, la même idée persiste. Quoi de plus différent qu'un poisson , un oiseau , un quadrupède ; quoi de plus différent qu'un arbre et une herbe; quoi de plus distinct qu'un solide, un liquide et un gaz! Telle est, dis-je, l'impression produite par un regard superficiel. Mais à celle-là, un examen un. peu plus approfondi en fait bientôt succéder une autre singulièrement
opposée. Notre attention , qui s'était d'abord arrêtée sur les individus les plus accentués , se porte maintenant sur les détails et nous fait trouver des êtres que nous n'avons pas plus de raison pour placer dans une espèce que dans une autre. Les lignes de séparation que dans un même règne nous avions d'abord si facilement établies entre les classes, entre les espèces, perdent de leur netteté, et parfois se fondent tout à fait. La séparation , d'abord si nette et si évidente des trois règnes, devient elle-même douteuse. A rencontre de tout ce qui a été admis très longtemps , trop longtemps , on est bien obligé de reconnaître qu'il y a des plantes qui ont un certain degré de volonté, de sensibilité, tandis qu'il existe des animaux chez qui ces deux attributs sont à peine en germe. El quand nous suivons toutes les gradations du règne végétal et du règne animal, nous arrivons à des confins presque effrayants, où la vie semble n'être plus que la chimie des matières organisées !
Nous arrivons ainsi peu à peu , avec les naturalistes du dernier siècle , à concevoir l'ensemble des êtres comme formant une chaîne ou une échelle de gradation ascendante , dont les échelons inférieurs se confondent avec la matière elle-même. Pour le grand naturaliste Oken , certains animaux inférieurs n'étaient que des masses gélatineuses , à peine douées d'une forme définie !
Telle est l'impression produite par une étude plus attentive des rapports, des ressemblances et des dissemblances des êtres. Cette impression pourtant n'est elle-même pas absolument fondée; et en un sens l'idée mûrie qu'elle formule pèche en certains points aussi radicalement que l'idée abrupte à laquelle conduit une étude trop superficielle ; ni l'une ni l'autre n'est réellement à la hauteur des faits.
En tout premier lieu, cette simplicité excessive de structure, ou même cette absence complète d'organisation, admise quant aux êtres vivants dits inférieurs, est purement fictive
ou apparente , et ne dérive que de la faiblesse de nos moyens d'observation. Les progrès de l'optique ont permis de constater que les animaux dits microscopiques sont des organismes complets , sans doute plus simples que ceux des animaux supérieurs, mais non pas du tout des masses amorphes.
En second lieu, si, aulieu de ne nous occuper que des formes des êtres et de leurs dégradations insensibles , nous nous arrêtons aussi à leurs fonctions , nous sommes frappés de ce fait de Tordre le plus élevé : c'est que dans les classes les plus diverses- comme formes , les individus sont appelés souvent à un même ordre de fonctions, corrélatives au milieu où ils vivent et aux autres êtres qui les entourent. Ainsi, pour préciser, dans les classes des quadrupèdes et des oiseaux par exemple, les singes et les perroquets, les tigres et les aigles , les hyènes et les vautours etc. sont appelés à des fonctions et à des rôles analogues. Si la plupart des naturalistes, au lieu de se borner à tuer, à empailler et à classer, avaient ainsi comparé le rôle et les fonctions des êtres , ce genre d'analogie eût depuis longtemps été précisé et étendu à toutes les classes. On arrive ainsi , comme l'a si bien fait ressortir Geoffroy Saint-Hilaire, à l'idée d'un ensemble de séries parallèles ou, si l'on veut, d'échelles parallèles, dont les degrés se correspondent, mais dont les unes s'élèvent plus haut, dont les autres descendent plus bas, et qui en somme se fusionnent par leurs pourtours, au point de vue de l'analogie des fonctions. Le monde animé répond, en un mot, à une vaste pensée d'art ; ainsi que dans une composition musicale, la même idée, le même thème y est présenté sous les formes les plus variées , à l'aide d'un ensemble harmonieux de tons qui se fondent les uns dans les autres.
Et si maintenant nous nous soutenons à cette hauteur pour tout comparer, nous reconnaissons jusqu'à l'évidence que la sentence trilogique du grand Linné demande elle-même à être doublement modifiée. D'une part, en effet, et tout d'à-
bord la scission qu'elle établit entre le règne végétal et le règne animal est par trop radicale , et sur de seules considérations de formes il n'est plus permis de séparer ce qui vit de ce qui vit aussi; d'autre part, celle qu'elle établit entre le règne minéral et les deux autres règnes ne l'est pas assez ou est incorrecte dans sa base même. Un minéral, en effet, peut croître ou décroître, c'est-à-dire qu'à sa masse il peut s'ajouter . d'autres parties identiques ou qu'il peut s'en détacher : l'un ou l'autre phénomène dépend exclusivement des conditions externes, du milieu ambiant, et ne repose aucunement sur une loi d'existence. Un individu quelconque du monde vivant , au contraire, ne peut pas ne pas croître ; il part d'un germe , se développe, non seulement en grandeur, mais en fonction , s'arrête et puis meurt : ces phénomènes dérivent d'une loi essentielle à l'être. Mais , pour rester dans le vrai , un minéral ne peut point se comparer à un être vivant ; ce que nous appelons un minéral , n'est en effet qu'un fragment de notre globe; il est en ce sens ce qu'est une feuille, un fragment d'écorce que nous arrachons à une plante. Pour maintenir la formule de Linné, c'est à notre planète, à celles de notre système solaire etc. qu'il peut être permis seulement de comparer un être organisé : ces corps aussi ont grandi en masse et en fonction ; mais alors le nom de minéral ne convient plus. Quoique ces grands êtres distincts dans l'espace soient inanimés et ne soient régis que par des lois de mécanique , leur mécanisme est trop complexe pour qu'on puisse, sans un nonsens et un mépris complet de toute idée philosophique, les appeler de simples minéraux ! Autant vaudrait dire, en vérité, qu'une horloge est un minéral , parce que , être inanimé, elle n'est formée que de matières inanimées !
En raison de la puissance d'amplification, relativement très restreinte encore , de nos télescopes , nos connaissances sur la constitution des systèmes planétaires autres que le nôtre sont fort bornées ; nous ne pouvons guère juger que les
soleils de ces systèmes, et non leurs cortèges, invisibles pour nous, de planètes. Mais déjà savons-nous que ces soleils ne sont pas du tout identiques entre eux : ils diffèrent les uns des autres par la nature de la lumière qu'ils émettent, par la constance ou la variabilité de cette lumière... Quant à notre système solaire, la plus grande variété, on le sait, y règne parmi les individus qui le composent : différences de grandeur, de masse, de structure, de composition ; nous dirons différences de fonctions, lorsque les rapports que j'ai signalés à la fin de l'esquisse précédente auront été mieux étudiés.
En un mot, l'analyse du monde sidéral nous conduit à l'idée d'espèces et de variétés dans les espèces, comme celle du monde vivant. Et sans rien forcer le moindrement dans les comparaisons , nous reconnaissons encore une analogie sublime entre la pensée qu'exprime le tableau de la vie organique jusqu'ici limitée pour nous à la surface de notre terre, et ce splendide tableau de I'univers inanimé, dont aucun nombre ne saurait exprimer la grandeur. Même variété infinie dans les formes, dans les "apparences , même fusion dans les teintes des contours.
Deux grandes lois, deux modes dans la création, se révèlent ainsi à nous dans la nature entière. Ce qu'on appelait jadis d'une manière si impropre le monde matériel, comme le monde vivant, Y univers inanimé comme Y univers animé, en portent l'empreinte jusque dans leurs plus minimes détails, et n'en sont pour ainsi dire que les symboles.
La première loi s'applique aux êtres pris collectivement ; elle procède par différences finies plus ou moins peiites , mais toujours sensibles , toujours appréciables ; elle nous interdit de confondre l'individualité des êtres, tout en nous montrant . clairement l'analogie de leur structure, de leurs fonctions générales. C'est une loi qui marche par degrés rompus : elle a l'espace pour champ d'action, car la nature nous présente le tableau simultané de toutes les gradations partielles.
La seconde loi s'applique aux êtres considérés individuelle-
J^t; elle procède par différences infiniment petites, c'est-
*<fire toujours insensibles , toujours inappréciables ; elle met
eA relief la diversité des manifestations que peut déterminer
Ua& seule et même cause. C'est une loi de continuité ; elle a
*e temps pour champ d'action, car la nature ne nous présente
ses résultats que successivement.
Si nous suivons les conséquences de ces lois dans l'étude ^eciale de I'umvers animé, nous arrivons rapidement aux factions les plus élevées.
^harmonie existant entre les fonctions des êtres vivants et Jeor structure organique, l'originalité propre et si permanento «Je chaque être, la diversité réelle de toutes les fonctions 9 sojj physiques , soit intellectuelles , tous ces caractères, Par 1 ^\ar réunion , nous forcent à reconnaître à la fois la différence spécifique des êtres et la dépendance réciproque où se tronv^xjt ]a cause motrice et l'instrument , le principe vital et l°rl£^x*jSn)e. Telles sont les inductions qui découlent irréfragalp^C£ient de la seconde loi.
^ diversité des manifestations d'un même être à ses di- ^ ^^^ périodes de développement nous démontre que nous ^^VNDns pas le droit de nier l'analogie de nature des causes motrices , parce que nous trouvons des différences , si grandes qu'elles soient d'ailleurs , d'un être vivant à un autre. Telle est l'induction qui découle irréfragablement de la première loi. Considérées en elles-mêmes et indépendamment d'une méthode d'observation adjacente et accessoire, ces deux lois, par leur réunion , nous poussent invinciblement à deux formidables dilemnes, qui ne laissent au doute aucun terme moyen.
I. Si l'un quelconque des êtres vivants est animé par un principe de nature supérieure , tous le sont sans exception.
Si l'un quelconque des êtres vivants peut fonctionner sans ce principe , tous le peuvent.
II. Ou c'est la cause motrice qui est l'ouvrier organisateur et qui détermine la variété des structures et des fonctions des êtres vivants , d'une race à l'autre ; ou c'est la variété môme des structures qui modifie les manifestations de la cause , les fonctions organiques et vitales : quelle que soit d'ailleurs cette cause , que ce soit une entité réelle ou seulement idéale.
Ces deux dilemnes se sont présentés spontanément à nous déjà, dans le cours de ces esquisses, et déjà aussi nous les avons vus se résoudre de la façon la plus radicale. Ils se sont présentés de tout temps à l'esprit des hommes, sous une forme tantôt définie , tantôt vague, et leur solution nécessairement a varié avec les progrès de l'esprit humain. Jetons un dernier regard rapide sur leur caractère moral et sur les méthodes générales de résolution.
Le premier dilemne a un aspect solennel et effrayant. De la réponse à ses deux termes dépendent bien réellement la validité de toutes nos croyances morales et religieuses , toute la logique de nos actes dans ce monde , le mobile même de nos progrès intellectuels. Celui qui saurait prouver que les actes du plus humble des animaux , que dis-je , celui qui saurait prouver que l'organisme du plus minime des végétaux ne relèvent que des seules forces du monde physique, celui-là aurait du même coup prouvé que l'homme, dans toute la plénitude de ses facultés, ne relève aussi que des mêmes forces ! Vainement le matérialisme s'évertuera-t-il alors à nous dire : il importe peu que l'homme ait une âme ou non , qu'il dure ou ne dure pas ; rien n'est changé pour cela à ses sentiments de devoir , de compassion , de charité , à son désir de connaître la vérité I Sans doute, aucune école n'a le pouvoir d'annuler les moindres de nos aspirations , de nos sentiments ; car tout cela appartient à l'essence même de notre être. Mais dans un cas toutes nos aspirations deviennent légitimes ; dans l'autre elles sont sans fondement , et nos sentiments, ainsi qu'un cauchemar, ne sont plus alors que des,sources de dou-
feurs sans but! Si notre être pensant n'est qu'un phénomène
Passager, notre organisme tout entier n'est plus lui-même
Qu'une machine , plus parfaite si l'on veut, plus compliquée
Qu'une autre ; or qui aura jamais l'idée burlesque d'attribuer
des lois morales, des devoirs sociaux, à une réunion de
Montres, de machines à vapeur, fussent-elles capables de
penser et de parler ! de leur attribuer le désir de connaître if
a autres machines, poussé au point de se sacrifier souvent fcUes^mêmes pour le satisfaire !
• te second dilemne a un aspect tout aussi élevé , plus encore
Si'est. possible, que le premier, auquel sa résolution d'ail-
eurs est intimement liée. Moins absolu dans sa forme, il
sembiô en effet devoir beaucoup plus obstinément échapper à
an^lyse de la science. Dans un même être vivant, il existe
Torganisme , entre l'instrument et la cause vivifiante,
^ qu'elle soit, une liaison si complète qu'il en résulte
influence réciproque et continue des plus puissantes ;
c saurait éprouver la plus légère modification sans que
t l'autre se modifie aussi. Comment donc décider si
entr quelle unfc j l'urv
bi***
$ ^ v* e être vivant est doté d'une unité animique spéciale qui V ^Oune son individualité, ou si , comme l'admettait Pytha- *§S\^ , l'âme est partout identique , et si c'est alors l'organisme qiù la force à se manifester de manières si diverses ? Dans l'hypothèse du grand philosophe de Samos , la transmutabilité des espèces sous l'action des agents externes est non seulement possible , mais presque forcée : faudrait-il , pour réfuter celle hypothèse effrayante, démontrer absolument l'intransmutabilité des espèces? Le problème alors serait une question , non de siècles , mais de milliers d'années !
La philosophie morale peut assigner à l'âme humaine ses
qualités et sa nature intellectuelles , une fois son existence
admise ; mais elle ne saurait par ses seules forces remonter à
la nécessité même de cette existence. En éludant nos dilemnes,
en s'obstinant toujours à isoler la nature humaine du reste
de la création , en refusant à tous les autres êtres vivants un principe actif supérieur, la philosophie et même la partie dogmatique de la religion ont maintes fois précipité notre esprit dans ce doute cruel dont elles prétendaient le guérir, et autour duquel il pivote nécessairement , du moment où il se refuse à l'étude comparée et simultanée de toutes les œuvres du Créateur.
La religion, plus sage, commence par affirmer l'existence de Tâme, dont chaque homme saisit plus ou moins la réalité par les seules aspirations de la conscience ; puis elle nous pose des lois à suivre , des devoirs à remplir. Tant qu'elle ne cherche point à sortir de ces justes limites , elle n'a, quoi qu'on en puisse dire, rien à redouter des lumières de la science. Bien plus, l'influence du christianisme sur les sciences naturelles , influence si admirablement peinte et caractérisée dans le Cosmos de Humboldt, nous montre la religion comme la source la plus pure de nos connaissances. En mettant sans cesse l'homme en relation directe et intime avec la nature , le christianisme a été bien réellement la cause première du développement si prodigieux de toutes les sciences naturelles ou abstraites.
Une réflexion pourtant est nécessaire ici : je la ferai, dussé-je blesser quelques susceptibilités dogmatiques par trop exagérées ; elle n'est à aucun titre une digression. Il importe, quand on parle de l'influence duxhristianisme sur les progrès des sciences physiques et morales , de bien distinguer toujours l'influence de l'esprit chrétien de oelle de la lettre ; car ce que l'une fonde ou tend à fonder, l'autre trop souvent le détruit. L'esprit proclame la perfectibilité indéfinie et la liberté intellectuelle de l'homme : de la lettre , on a tiré leur condamnation , on a tiré la nécessité de tenir l'homme sous la tutelle depuis des siècles. L'esprit annonce le pardon des fautes,, de Dieu à l'homme , et ordonne le pardon des erreurs, de l'homme à l'homme : la lettre, établissant un rapport entre
ce qui est sans rapport, entre le fini et l'infini, décrète une condamnation éternelle pour une faute finie, et de la lettre on n'a que trop souvent conclu aux massacres de ceux qu'on prétendait dans Terreur. L'esprit commande la compassion et la protection du fort envers le faible; c'est l'esprit chrétien qui de nos temps a fondé des sociétés protectrices des animaux ; la lettre, dans le code même des chrétiens, ne donne pas un mot de pitié aux êtres inférieurs, dont l'homme use et abuse , et que pourtant, selon le prophète , Dieu a bénis le cinquième jour ; pour la lettre, ces êtres, qui tout au moins sentent et souffrent comme nous , ne sont pas ! L'esprit proclame l'animation de tout ce qui vit; de la lettre, des ergoteurs ont déduit la négation d'une âme , non seulement chez ce qui n'est pas l'homme , mais chez des races d'hommes entières, que dis-je, chez la moitié du genre humain, chez la femme ! L'esprit proclame la pureté de la création ; la lettre n'a que trop souvent fait déclarer la nature déchue , et avec elle a condamné toutes les sciences de la nature !
L'esprit vient de Dieu ; mais une main humaine a toujours écrit sous sa dictée, et plus d'une omission, plus d'une faute s'est gravée sur les tablettes ! Si le christianisme a fait beaucoup plus de bien que de mal , et si , comme Humboldt le montre, il a fait avancer les sciences naturelles , s'il a même développé chez nous le sentiment poétique de la nature à un degré infiniment supérieur à ce qu'il était dans l'antiquité païenne, qui pourtant avait déifié la nature, c'est, grâce au ciel, parce que le souffle d'en haut a prévalu sur les efforts de ceux qui s'en sont toujours posés comme les seuls interprètes. Les sciences naturelles seules évidemment étaient appelées à résoudre notre double problème dans tout son ensemble. C'est une des plus étranges erreurs qu'ait pu commettre le spiritualisme , un des non-sens les plus insignes où il ait pu tomber, que de prétendre arracher l'âme humaine au domaine de ces sciences. Qu'est-il, en effet, résulté de cette étrange
scission? Par suite des absurdités auxquelles elle poussé inévitablement, par suite de la contradiction trop évidente avec les faits, on a été obligé d'imaginer, outre Y esprit pur, un principe vital animant tout ce qui vit, des âmes matérielles spécifiant ce qui vit ! Que dis-je , je pourrais citer tel philosophe ingénieux qui , séparant les attributs de l'être pensant de l'essence même de cet être , a imaginé en nous autant de petites âmes que nous avons de facultés et d'aptitudes ! L'esprit pur, disent les mystiques , est « un prisonnier qui tend « sans cesse à se dégager de l'espace étroit où il se trouve con- « fine , qui lutte sans cesse avec la matière et qui souvent est « entraîné par elle vers les régions inférieures ! » Étrange prisonnier, en vérité, que celui qui prend une part si vive à ce qui arrive de bien ou de mal à son cachot , et qui souffre quand une cause quelconque vient à léser n'importe quelle partie de cet édifice ! Nous ne voulons point disputer ici sur la convenance du mot. Si prisonnier il y a, toujours est-il que ce sont des liens physiques qui attachent si fatalement et si intimement le contenu au contenant; et comme personne n'a encore vu ce contenu, comme aucune des vaines déclamations qu'on a faites sur sa nature n'en a réellement démontré l'existence, la saine logique commandait d'étudier du moins le contenant, afin de constater si la présence du prisonnier est nécessaire pour donner lieu à tous lçs phénomènes que présenté l'être humain. Comme essence naturelle, l'âme humaine, tout comme les principes actifs des autres êtres organisés, rentre évidemment dans le domaine de l'observation, aussi bien que n'importe quels autres éléments constitutifs de l'univers. En étudiant scrupuleusement les phénomènes , l'ensemble de nos sciences , histoire naturelle, physiologie, physique, chimie... pouvaient seules reconnaître si l'intervention d'un élément spécial est indispensable pour assujettir les éléments du monde inanimé à ces manifestations spéciales dont nous dénommons si bien l'ensemble sous le titre de Monde vivant.
iV,
°us avons vu de quelle manière victorieuse notre grand 55/. • tèrne se trouve résolu aujourd'hui. La réponse de la science /ty sit à nos plus nobles aspirations. Elle sauve la dignité nit ^***e , en nous prouvant que jamais âme humaine ne sau- 0i* ^scendre d'une âme de singe, quand bien même les , ^ seraient transformables , quand bien même V organisme ^toctm serait un perfectionnement d'un organisme antérieur et inférieur* Elle nous commande le respect et une protection éclairée envers tout ce qui vit, en nous apprenant que tout être vivant est doué comme nous d'un élément de nature supérieure, bien que spécifiquement distinct de notre unité animique. Elle légitime ainsi l'affection que l'homme de cœur ne peut refuser aux êtres inférieurs : serviteurs toujours utiles, compagnons souvent fidèles et dévoués, auxquels un spiritualisme matérialiste ne veut reconnaître que des instincts !
J'ai dit que la science seule est apte à résoudre notre problème: La solution serait donc un fait moderne; car ce n'est que d'hier qu'il est permis d'affirmer que les seules forces du monde physique ne peuvent donner lieu au moindre phénomène vital, bien que de son côté l'unité vivante ne puisse rien faire sans ces forces; et il se trouve, il se trouvera bien longtemps encore , des hommes de science en grand nombre, qui nient cette affirmation. En m'énonçant ainsi, ai-je voulu donner à entendre que la conception d'une âme spéciale chez tout être vivant , et que la vérification de cette conception soient des inventions modernes ? A Dieu ne plaise ! Cela serait aussi absurde que faux. Les vérités qui intéressent toute l'humanité sont, tout au moins en germe, aussi anciennes que l'humanité elle-même , et une partie du moins aussi des phénomènes qu'il est indispensable de connaître absolument pour .sanctionner ces vérités, sont à la portée de tout homme intelligent. Mais ce qui relativement à cet ordre de vérités était de nature à progresser et à affecter un carac-
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tère réellement neuf, c'est la netteté de l'affirmation , c'est la prépondérance que telle déduction acquiert sur telle autre , par suite de l'accumulation des faits qui viennent à son appui ; c'est la puissance de pénétration de l'analyse des phénomènes : c'est , en un seul mot , la force de la preuve. Ce sont là assurément des conquêtes modernes. Et ce qui est en tout cas certain , c'est que parmi les beaux travaux qui depuis trèslongtemps se sont produits sur le sublime problème de la vie, les seuls qui aient une valeur réelle, comme démonstration, reposent sur les données de la science, c'est-à-dire sur l'étude directe de la nature. Tous ceux qui n'affectent qu'une belle forme littéraire , si belle qu'elle puisse être d'ailleurs , sont à ce titre nuls et non avenus.
Est-ce à dire que la science elle-même doive toujours affecter ce langage aux formes raides et mathématiques, qui la spécifie en quelque sorte aux yeux du public et qui répugne à tant d'esprits? Non, sans doute. Elle peut, avec tout avantage même, prendre les formes de Tari, pourvu qu'elle reste vraie. Elle s'adresse ainsi à la partie la plus intime de notre être , à notre conscience ; elle nous aide à remonter instinctivement à notre propre nature, à celle des êtres qui nous entourent ; elle frappe plus fortement notre sens poétique.
Mais , je le repète , c'est à condition qu'elle reste elle-même, c'est-à-dire l'interprétation de la nature par la nature.
Nous avons tous , plus ou moins, le sentiment du beau, du juste, de l'ordre; nous éprouvons un vif besoin de le voir se réaliser au dehors de nous sous une forme finie : voilà pourquoi les relations de l'homme avec la nature élèvent si haut la pensée et la conduisent bien au delà des bornes où l'enferme un froid raisonnement. Mais nous éprouvons surtout, et pardessus tout, le besoin du vrai : et lorsque, sous prétexte de nous présenter une harmonie dans la nature , on nous soumet un rapport fictif et inexact, le doute le plus profond remplace aussitôt la conviction que peut-être nous avions acquise déjà.
^&st la difficulté réelle qu'il y a d'unir l'exactitude et la vérité * la forme libre de l'art qui a produit tant de vaines et vides ^clamations sur l'existence de Dieu et de l'âme; notre sentent poétique lui-même n'est complètement satisfait que îuand il repose sur une vérité bien manifeste , et ce n'est Wà cette condition formelle qu'il peut nous pénétrer d'une éviction solide.
Une simple description , bien claire et exacte , des phéno- ^**es naturels, ou une contemplation directe de la création, ,n baissant notre esprit libre de conclure lui-même, nous ^^ï*ent beaucoup plus vivement, entraînent beaucoup plus ^T^^ement notre conscience qu'une démonstration ad hoc ^ . ^ Prétend nous imposer ses conclusions. Lorsqu'une édu- °*i dogmatique et systématique n'a pas étouffé jusque dans ^& Racines le bon sens naturel à chacun de nous , notre esprit Recouvre , par lui-même ou par le plus léger appui qu'on lui prête , une foule de vérités au sein de la nature : jamais alors celle-ci ne nous égare, que nous plongions nos regards dans les profondeurs du firmament ou dans le calice d'une fleur, que nous raisonnions ou que nous aous bornions à sentir, partout elle déroule rapidement devant nous , avec leurs liens les plus intimes , les lois selon lesquelles elles modèle ses types les plus variés ; partout elle nous fait sentir la présence de principes vivifiants qu'en nous isolant d'elle nous étions arrivés à mettre en doute. Guide bienveillant, elle nous tend une main secourable , lorsque tout appui semble nous manquer; elle nous rappelle à l'amour de la vie, lorsque celle-ci commence à être attaquée dans sa source la, plus pure par le .dégoût que soulèvent en nous les vices et les injustes erreurs de nos sociétés humaines !
Un grand enseignement découle presque spontanément de la seule existence des deux grandes lois que nous révèle le tableau de l'univers : cherchons à nous en pénétrer. Ecoutons maintenant à notre tour cette voix si amie de la nature , peut-
être nous laissera-t-elle entrevoir ce terme sublime que notre orgueil seul semblait nous proposer; peut-être nous aidera* t-elle à lire sans trop d'efforts la pensée qu'exprime la création.
Allons toujours du petit au grand , arrêtons d'abord nos regards sur notre terre seule et sur ce qui y attire le plus notre attention.
Sur tous les points de ce globe , dans les pays même les plus arides , dans le sein profond de l'Océan et dans le sein d'une goutte d'eau , sur les pics les plus inaccessibles aux pas de l'homme, nous trouvons des êtres qui, tout en offrant la plus étrange variété dans leurs formes , dans^ leurs fonctions, dans leurs manifestations , sont cependant dominés tous par une même loi suprême : ils naissent, ils se développent, ils produisent des êtres semblables, puis ils meurent. Une même loi de justice aussi les domine ; loi tantôt bienfaisante , tantôt cruelle à nos yeux, et qui n'est au fond qu'une loi d'équilibre, veillant à la conservation des individus et des espèces , mais s'opposant à la prépondérance des unes aux dépens des autres : tantôt ils jouissent de la vie dans toute sa plénitude , tantôt ils souffrent par mille causes, ils sont la proie les uns des autres, c'est le plus fort qui l'emporte sur le plus faible, et cependant, admirable prévoyance, chaque espèce est pourvue de moyens de défense des plus ingénieux qui toujours l'empêchent de succomber entièrement , qui jamais ne suffisent pour la rendre dominante. Physiquement et d'une espèce à l'autre, ces êtres sont à la fois dépendants et indépendants les uns des autres : dépendants, en ce qu'ils se servent réciproquement de pâture et que , sans celte dure loi , leur existence organique ne saurait se prolonger; indépendants, en ce que. sous tous les autres rapports leur influence réciproque est à peu près nulle. A fort peu près, c'est aussi là le rôle qu'ils jouent vis-à-vis de nous et nous vis-à-vis d'eux ; ils servent d'aliments à notre organisme ; par notre intelligence supérieure nous avons Su en tirer mille partis utiles , de même que parmi
eux ce sont visiblement les plus intelligents qui utilisent le mieux les produits de la création dont ils sont entourés (la différence ici entre eux et nous, n'est que du très petit au très grand); enfin, à notre tour, nous leur servons de pâture. Évidemment, et notre simple bon sens nous l'interdit, nous ne saurions déjà, au seul point de vue de l'utilisme physique ffléme, rapporter uniquement à nous l'existence de cette foule d'êtres dont une partie est si parfaitement indépendante de nous, dont une autre partie est non seulement inconnue à la plupart de nous, mais échappe même aux investigations delà science, et parmi lesquels il y en a au moins autant d'inutiles ^ de nuisibles pour nous qu'il y en a de réellement utiles. Ce serait ici prendre le droit du plus fort pour une loi naturelle : de là à croire que les faibles d'entre nous sont destinés aux plus puissants , il n'y a qu'un pas ! Au point de vue physique toujours , ces êtres, sans en excepter l'homme, font visiblement en quelque sorte un tout avec le globe qu'ils habitent; ils en ont suivi , je l'ai dit déjà , le développement sous le rapport de leur structure organique et de leurs fonctions ; leur organisme s est toujous trouvé en harmonie avec les circonstances qui les entouraient.
Mais l'observation la plus rigide des faits, tout comme les aspira tions les plus nobles de notre cœur, nous disent que ce nest pas à des rapports purement physiques que se réduisent les relions des êtres vivants, non seulement entre eux, mais encor^ avec jes gtres et jes phénomènes du monde inorganique ^ Qe n'esi p0jnt en vérité sous une face aussi restreinte <lue **ous apparaît la création!
k* tious nous isolons d'abord par la pensée de tout ce qui vit sur txotre globe, si nous faisons abstraction complète de la vie or8^t\ique, les phénomènes physiques qui nous entourent de toiles parts nous frappent encore au plus haut point. Pendant 1 hiver le plus glacé, comme pendant l'été le plus brillant, a *Ous instants, la nature nous offre des tableaux qui tantôt
nous ravissent, tantôt nous jettent dans l'effroi, mais qui portent tous un cachet indéfinissable de majesté. Nous nous sentons, malgré nous, et souvent à notre insu, en relation intellectuelle avec ce monde que nous appelons matériel, avec cette nature que nous appelons morte. Dans les mugissements de la tempête, comme dans le calme de l'Océan , dans les éclats de la foudre, comme dans l'aspect radieux de l'arcen-ciel, un même caractère partout nous frappe, caractère que nous ne savons ni définir ni expliquer, c'est celui du beau; au milieu des plus grands troubles, des plus violents désordres des éléments , règne encore l'harmonie dans l'ensemble. Nous sentons intimement que ce caractère est réel, qu'il existe en dehors de nous , qu'il n'est pas le produit interne d'un travail de la pensée; nous sentons que nous avons seulement le don précieux de le percevoir , de le réfléchir en nous : visiblement même, tous les autres êtres vivants le sentent comme nous , chacun selon sa mesure. Vainement essayonsnous de nous soustraire à son empire : parfois un mouvement d'orgueil nous a portés à nous croire les maîtres absolus de ce monde inanimé dont il nous a été donné de sonder les lois jusque dans ses plus profonds replis, dont nous parvenons même à nous soumettre quelques parties ; au lieu de nous borner à l'admirer et à en user selon notre pouvoir, nous l'avons cru notre instrument, nous l'avons cru exclusivement fait pour nous ; mais sa grandeur, l'inflexibilité» de ses lois , l'imperturbable régularité de ses fonctions nous dominent tellement que bientôt un premier sentiment exagéré de nos forces tombe devant un autre plus faux et plus exagéré encore ; à force de lutter contre les éléments et tout en remportant sur eux quelques victoires , nous finissons par voir en eux des puissances ennemies (bien viles à la vérité, d'après quelques philosophes) : de là cette idée si bizarre d'un antagonisme entre l'esprit et la matière, idée qui longtemps a subjugué les intelligences les plus saines, et qui aujourd'hui
même a assez de crédit encore pour entraver souvent les progrés de la philosophie naturelle.
Que nous bornions nos regards à ce qui nous entoure sur
cette terre, ou que nous les élevions vers cette voûte azurée
d'où le soleil nous inonde.de ses flots de lumière , où brillent
des millions d'étoiles, toujours subsiste la même impression
du beau et de l'harmonieux. Notre pensée, qui d'abord s'était
arrêtée sur les détails, se disperse bientôt sur leur ensemble;
elle reconnaît dans cet univers inanimé un tout dont les plus
minimes parties sont dans un état de relation continue, un
tout dont elle n'aperçoit ni la fin ni le commencement, un
tout où notre égoïsme se dissipe honteux et confus.
Quelque chose cependant nous manque dans cet ensemble merveilleux. Une vie semble y régner; mais ce n'est point notre vie, c'est une vie à l'état virtuel , à l'état latent dans la force , dans l'élément dynamique, qui ici est la cause unique des phénomènes. Le beau et l'harmonieux, que partout elle îart. naître, nous écrasent. Nous nous trouvons perdus au milieu do tant de splendeurs; infinies dans le temps, infinies dans 1* étendue, elles nous accablent d'un sentiment élevé d'indiciolo tristesse et de crainte : pour y exister seul, il faudrait être cette Puissance sans bornes qu'elles nous révèlent si invinciblement, d^i; ej|es son|; j'une des manifestations, l'une des pensées, dont elles sont si visiblement le but suprême. ÉbVouis et fatigués de tant de grandeurs , nous cherchons quelque chose qui nous soit analogue, quelque chose de fini con\nie nous , et nos regards joyeux se reposent sur ce monde Qïganique, maintenant si petit , qui s'épanouit à la surface de notre terre et que notre pensée même s'efforce de voir sur d'autres globes du firmament.
Ici tout nous transporte ; nous trouvons des êtres qui nous ressemblent; ils souffrent, ils se réjouissent, ils travaillent. Us comblent le vide effrayant qui existe entre nous et ces splendeurs infinies de I'umvers inanimé ; un lien de sympa-
Ihie nous unit à eux : nous sentons alors instinctivement qu'un souffle analogue les anime comme nous, eux que nous appelions des automates, des machines organisées; nous sentons qu'ils sont quelque chose par eux-mêmes et aux yeux du Créateur, eux que nous prenions pour nos vils esclaves. Dans le monde organique , en effet, le beau et l'harmonieux se montrent partout et sous les formes les plus variées ; pas plus que dans le monde inanimé , nous ne pouvons définir ou expliquer ces caractères; ils nous saisissent de même, et nous sentons intimement qu'ils existent bien réellement et en dehors de nous. Mais ici ce n'est plus la force qui est la cause apparente : c'est une attraction élective et sympathique! Puissance mystérieuse aux mille manifestations, dont la force elle-même , qui là-bas régnait souveraine, n'est plus ici que l'instrument docile ! Puissance qui préside aux fonctions intellectuelles les plus élevées de l'homme et aux fonctions instinctives ou seulement organiques des êtres les plus infimes , aux rapports des êtres vivants entre eux et à leurs relations avec la matière ! Il est , dans la vie des êtres organisés , une période surtout où la nature semble chercher a étaler tout son luxe , toutes ses richesses , un acte auquel partout elle a su imprimer un cachet de sainteté et de noblesse indéfinissables : notre égoïsme étroit , notre manie de tout rapporter à nous , ont seuls pu nous empêcher de comprendre la grande leçon qu'ici elle nous donne. Ce que partout elle sanctifie , l'homme seul a su le souiller.
Les êtres organisés naissent, se développent, puis meurent ; mais avant d'atteindre ce terme fatal , ils se continuent en d'autres êtres semblables, ils se reproduisent. Lorsque l'hiver triste et morne s'est fondu sous la tiède haleine du printemps , lorsqu'une lumière douce et chaude a réveillé les forces assoupies de l'organisme et qu'aux durs labeurs, aux privations ont succédé l'abondance, l'amour de la vie semble renaître tout d'un coup et de toutes parts ; une guerre gêné-
raie, guerre aux fanfares éclatantes et joyeuses, s'allume contre le principe destructeur qui menaçait d'envahir le monde animé , contre ce spectre terrible que redoute tout ce qui a un germe de vie ; chaque être se dispose à créer des germes nouveaux pour prévenir la mort de son espèce. Tous alors, les plus passifs , les plus dénués de sensations , se réjouissent , tous se parent de leurs plus beaux ornements. L'oiseau a son plus brillant plumage , son plus doux chant ; la plante s'orne de fleurs , couches nuptiales pudiques et embaumées, où elle cache ses amours; l'insecte reflète au soleil ses couleurs éclatantes ou reluit même dans l'ombre; des mvriades de vers phosphorescents illuminent la surface des mers , et l'Océan jette une écumd de feu. Un concert de mélodies, de parfums, de couleurs, s'élève joyeux vers le ciel, comme la fumée de l'encens, pour célébrer cette noce universelle. Chaque être sait placer sa note dans cette hymne sublime au bonheur.
Ce spectacle, où les éléments même paraissent s'animer et se conjurer dans un même but, où tout semble vivre pour bénir, ce spectacle nous ravit, nous arrache presque à nous* mêmes , tant il frappe la partie sensible de notre être : la nature semble avoir voulu s'y dévoiler complètement. Mais que nous bornions nos regards aux confins si limités du monde organique qui pare la surface de notre terre, ou que nous contemplions l'univers tout entier-, que nous nous arrêtions sur telle période de l'existence des êtres animés, ou que nous sondions les lois de tous les êtres, de tous les phénomènes > une même pensée finit par nous dominer et nous subjuguer; vainement notre égoïsme protesle-t-il , vainement grince-t-il un son discordant ; sa voix se perd dans celle de la vérité et de l'harmonie universelles.
Une loi physique de développement préside, avons-nous vu , à la formation de toutes choses , nous l'avons trouvée dans chaque individu du monde organique, dans chaque race suc-
cessive ; nous la trouvons dans tous les corps du firmament ; la matière qui nous semble si aveugle, si inerte, lui obéit dans ses formes, comme les êtres organisés. Notre terre, pour ne nous occuper que de ce qui nous concerne de plus près , notre terre est sortie d'un germe ; elle a mis des milliers d'années à devenir habitable aux êtres vivants ; pendant des milliers d'années aussi , des races autres que les races actuelles l'ont peuplée ; la vie organique y étalait un luxe des plus pompeux, les plantes y répandaient leurs parfums , y déployaient la beauté de leur floraison , les animaux les plus divers y manifestaient la joie de leur existence, bien avant que l'homme vînt à son tour admirer toutes ces splendeurs, utiliser toutes ces ressources. Le fait seul de l'existence de cette loi de développement donne à chaque être , à chaque phénomène, à chaque chose, une raison d'existence propre et une raison d'existence relative; il condamne radicalement l'idée d'un finalismeexclusifdestinanttoutà un seul être créé* si élevé qu'il soit : n'est-ce point folie et blasphème tout à la fois en vérité que d'admettre que la puissance infinie, qui a tout créé , n'eût pu mûrir d'un coup notre terre et la rendre habitable à l'homme, par exemple, si dans toutes ses œuvres elle n'avait que lui en vue.!
Au point de vue de la raison d'existence propre, nous voyons qu'une même loi de protection règne sur tous les êtres : dans le monde inanimé, c'est une loi d'équilibre; dans le monde animé, c'est une loi de justice! Chaque être remplit un certain ordre de fonctions qui lui donnent un caractère marqué d'originalité, qui en font un être à part; chacun évidemment a sa valeur dans la balance suprême.
Au point de vue de la raison d'existence relative, nous voyons- que tous les êtres sont dans un état de relations à la fois physiques et morales ; la personnalité exclusive de chacun s'efface dans la somme de toutes le& personnalités réunies. Chaque être, chaque phénomène, chaque chose rentre comme
partie intégrante dans un vaste ensemble dont les moindres détails , comme lui-même dans son tout, subissent une loi commune de progression.
Que nous contemplions l'univers dans le temps ou dans l'espace, la raison d'être relative de ses plus minimes parlies nous le font apparaître comme un vaste et harmonieux organisme. Pour nous, qui sommes des êlres finis, il n'a point de commencement, il n'a point de limites : il commence et il se perd dans l'infini , au sein de Dieu , dont il est la pensée. Mais sa loi de développement procède par périodes finies ; ce sont les pulsations du temps au sein de l'éternité ; puisse-t-il un jour nous être donné d'en saisir le rhythme !
Ce n'est point sur des relations physiques seulement que reposent les raisons d'être, absolues et relatives, de toute chose : c'est ce que ni l'esprit de système ni les erreurs dogmatiques les plus enracinées ne peuvent nous empêcher de sentir.
Que nous contemplions l'univers dans le temps ou dans l'espace, dans l'infini ou dans le fini, nous sentons au-dessus de toutes les lois physiques planer une loi idéale suprême, qui nous apparaît à la fois comme but final et comme moyen dans la création. Cette loi enveloppe tous les êtres dans ses bienfaits : les êtres inanimés, les phénomènes physiques lui servent d'instruments passifs ; les êtres animés lui servent à la fois d'instruments passifs et sentants ; à l'homme , il a été donné de l'abstraire, de se l'assimiler : c'est ce qui le place réellement au sommet de l'échelle de la création sur cette terre ; c'est ce qui le met en relation intellectuelle avec la puissance créatrice dont il interprète la pensée. En cette loi , tous les êtres puisent la joie virtuelle , passive ou sentie ; en elle , l'homme trouve le guide le plus pur de ses actes dans ce monde ; en elle, l'artiste trouve le type réel et externe de ses plus nobles inspirations. Loi à la fois physique et morale, elle renferme dans ses brillants replis : la beauté, l'harmonie et la force , la beauté , l'harmonie et l'amour.
Cette splendide trinité forme visiblement la règle idéale de toute la constitution de l'univers.
L'amour, l'attraction sympathique et élective, attribut de l'élément animique , forme le lien idéal de toutes choses; dans le monde animé , c'est le ressort réel des phénomènes de relation des êtres.
L'attraction ou la répulsion mécanique , produits de l'élément dynamique , forme le lien réel et physique de toutes choses ; dans le monde inanimé , c'est le ressort réel de tous les phénomènes naturels.
Relativement à l'homme, cette sublime triade constitue la grande chaîne qui unit notre pensée à la réalité du monde externe; elle est à la fois notre loi morale et le grand mobile de tous nos progrès intellectuels.
Car tout l'ensemble de nos devoirs se résume en ce seul dernier terme : aimer! Le bien, le beau, l'harmonieux dans l'ordre moral en découlent ainsi que d'une source intarissable.
Car ce sont la beauté et l'harmonie réelles du monde externe qui nous sollicitent à plonger dans celui-ci le scalpel de l'analyse, pour y découvrir le jeu de la force qui les enfante : ainsi sont nées nos sciences les plus abstraites. Car ce sont elles aussi qui fécondent notre imagination et y déposent sous forme nouvelle et spontanée leurs propres germes : ainsi sont nés nos arts et leurs plus libres fantaisies.
Ainsi tout s'enchaîne dans l'organisme général de l'univers. L'espèce humaine y rentre comme partie composante, de même que tous les autres êtres ; de même qu'eux , elle y est à la fois but et moyen , dans le sens physique et dans le sens idéal. Physiquement , elle accomplit un certain ordre de fonctions en harmonie avec tous les éléments qui l'entourent et devenues possibles par eux seulement. Idéalement, elle concourt à l'accomplissement du grand but suprême que résume notre triade. Physiquement et idéalement aussi , elle rentre
dans la loi de développement universelle imposée à toutes choses et à la réunion de toutes choses.
Dans Get immense organisme, que partout nous voyons fonctionner avec un ordre si admirable, il n'est plus logiquement possible d'admettre que tel être ait été exclusivement destiné à tel autre, quelle que soit leur nature à tous deux : là où il y a dépendance réciproque , les parties en regard sont faites les unes pour les autres , et l'une ne serait plus rien sans toutes les autres. Le finaliste qui rapporte tout à l'homme se trompe donc autant que le sceptique qui prétend que l'homme n'est devenu possible qu'en raison de la présence des circonstances favorables à son existence. Le finaliste qui dit que l'atmosphère a été créée pour que l'oiseau puisse y voler est tout aussi ridicule que le sceptique qui pense que l'oiseau vole parce que l'air l'environne.
La loi physique et morale de développement des êtres rend compte de leur raison d'existence relative.
La loi idéale du beau , de l'harmonie et de l'amour nous élève jusqu'à la raison d'existence absolue des êtres.
La marche de la première loi s'arrêtera-t-elle un jour ? Sur notre planète , l'espèce humaine est le terme le plus élevé de l'échelle physique , morale et idéale : en sera-t-elle aussi le dernier terme ?
La marche progressive de cette terre dans son ensemble ne portera-t-elle plus que sur le développement de cette race privilégiée? Ou une espèce, plus élevée encore en fonctions, est-elle appelée à nous succéder un jour subitement , après un effroyable cataclysme ?
Une réponse affirmative à cette seconde question ne s'accorde qu'avec la doctrine des créations intermittentes. Ce n'est pas nous alors qui pouvons faire cette réponse. Le passé des espèces , leur histoire appartient seule à la science humaine ; leur avenir appartient au Créateur.
Une affirmation à la première question s'accorderait avec
la doctrine de la transmutabilité des espèces. Si la doctrine darwinienne semble à certaines personnes, et bien à tort d'ailleurs, humiliante pour notre dignité, lorsque nous regardons vers le passé, elle satisfait au contraire notre orgueil, lorsque nous regardons vers l'avenir, et très légitimement cette fois, car la perfection future de l'humanité repose alors sur nos propres efforts; mais une grave responsabilité nous incombe alors aussi. Malédiction sur ceux qui tous les jours entravent la loi du progrès et veulent décréter sur lui le statu quo! Malheur même à ceux qui n'y concourent pas de toute la force de leur intelligence !
Mais quelle que soit celle de ces deux idées qui exprime la vérité , elle ne concerne en toute hypothèse que les phénomènes de ce monde. L'apparition temporaire de chaque être vivant, le trajet de chaque unité animique à travers les éléments de l'univers inanimé, n'est qu'une des phases de l'existence de cette unité. L'être qui a pu s'affirmer dans le présent et dire : «Je pense, donc je suis,» peut, à plus forte raison, s'affirmer dans l'avenir, et dire : «Je suis, doue je serai. » Nihil in nihilum!
La science , certes , est absolument muette sur les mystères d'outre-tombe, sur l'évolution future de l'unité animique ; mais du moins elle abolit définitivement sur l'autre rive l'idée du néant et substitue une presque-certitude aux seules aspirations de la foi. Une bonne conscience, le souvenir d'une vie honnête et du devoir rempli aidant, elle abolit en nous la crainte morale, nous fait, en de sublimes moments d'extase , sourire à l'idée de l'avenir, et ne laisse plus subsister que cet effroi physique et instinctif, qui est le lot de toute créature vivante à l'approche du terme fatal. Effroi salutaire, qui a été mis en nous sans doute pour que nous ne soyons pas tentés de quitter trop tôt notre enveloppe terrestre.
DE
Partis d'une question tout à fait spéciale de physique, nous venons de nous élever rapidement, et par la seule force de choses, à la solution d'un des plus magnifiques problèmes qui se soient présentés à l'esprit humain : à l'analyse élémentaire des êtres. Nous avons vu l'univers entier se sous-diviser naturellement en deux grandes classes. Deux éléments constitutifs, l'ÉLÉMENT MATIÈRE et l'ÉLÉMENT INTERMÉDIAIRE OU DY- NAMIQUE, suffisent parfaitement pour rendre compte des phénomènes et des fonctions des êtres de l'une de ces classes. Une troisième classe d'éléments , I'élément animique, est nécessaire pour donner lieu aux phénomènes et aux fonctions du plus minime des êtres de la seconde classe.
Aux yeux de bien des lecteurs, habitués à une critique scientifique rigoureuse, le moindre défaut des pages précédentes ne sera pas la concision extrême avec laquelle s'y trouvent abordées et résolues les questions les plus difficiles contre lesquelles l'intelligence puisse se heurter. Le titre d'esquisses que j'ai choisi semblera, à ces lecteurs, d'une modestie prétentieuse pour ce qu'ils nommeront peut-être un exposé tranchant d'une suite d'affirmations sans preuves. . Que l'on veuille donc considérer cet exposé si rapide comme une table des matières, libre dans ses formes, mais complète, du travail analytique suivant. On trouvera ici une démonstration proprement dite, aux allures austères et sérieuses. Avec raison, je pense, et sauf à les légitimer successivement, j'y ai laissé subsister les divisions principales qui se sont posées d'elles-mêmes dans les esquisses. Un examen approfondi de l'univers inanimé, du monde physique, doit précéder néces-
sairement l'étude de l'univers animé , du monde vivant, et il n'eût pas été prudent de se fier au proverbe : « Qui peut le plus, peut le moins. »
Si, aux yeux de bien des personnes, l'étude de la vie présente plus d'intérêt, plus de variété que celle des phénomènes physiques, elle renferme aussi plus d'énigmes encore, s'il est possible ; et pour quiconque sait replier sa pensée sur elle-même, les difficultés à surmonter sont d'une élévation vertigineuse.
Aux manières libres et presque artistiques, aux allures fantaisistes qui étaient permises dans les esquisses , j'ai cru de mon devoir de substituer désormais une forme grave et sévère, où la clarté était la seule qualité toujours impérieusement exigible. Une grande difficulté, un grand danger même, je le sais, naissaient de là pour moi; et cependant je n'ai pas même le droit d'en parler. Si, au lieu d'intéresser et d'entraîner le lecteur, je n'avais réussi qu'à le fatiguer, la faute en serait tout entière à moi. Le sujet que j'ai osé aborder est trop beau , il a un caractère trop solennel, il touche par trop de points à notre propre destinée, pour qu'il me soit permis de m'en prendre à son côté trop sérieux , si le lecteur lassé s'arrête en route !