LIVRE V, CHAPITRE II
l'homme dans toute la splendeur de sou développement intellectuel , il est par trop facile de prouver que l'être vivant renferme quelque chose de plus que ce qui se trouve dans le milieu ambiant; mais là aussi, la question semble se compliquer d'un nouveau terme, et l'on pourrait demander si c'est ce quelque chose qui est la nécessité première du phénomène de la vie organique, si, dans l'homme, c'est l'âme qui constitue la vie en elle-même. Que dis-je! une école célèbre a répondu négativement à cette question, en faisant de la vie et de l'âme deux choses distinctes. Au bas de l'échelle, cette complication n'est point à craindre, et si le problème se résout d'une façon affirmative à l'interprétation placée en tête de ce paragraphe, nous remonterons rapidement et triomphalement l'échelle des organismes, sans avoir même le besoin de dire à haute voix : cqui peut le plus peut le moins! »
La distinction spécifique qui existe entre les êtres inanimés et les êtres animés repose sur des faits multiples, dont il est peut-être plus facile de sentir la réalité dans leur ensemble que de la faire ressortir exactement dans les détails; et, à l'origine de nos sciences physiques, toutes les fois qu'on a essayé d'insister sur un fait particulier, de le prendre pour critérium distinctif, on a échoué ou abouti à de regrettables erreurs.
C'est à ces erreurs et à ces échecs que nous devons nous arrêter tout d'abord, pour poser des jalons certains sur notre route.
Parmi les nombreuses interprétations que l'on a données des phénomènes de la vie, deux surtout doivent attirer notre attention, soit parce qu'elles sont spécieuses et de nature à faire illusion , soit parce qu'elles dominent encore aujourd'hui dans la science. L'une consiste à considérer la vie comme une force spéciale , capable de donner lieu à des phénomènes chimiques, physiques, mécaniques, dont sont incapables les autres forces. Celte idée règne encore chez les neuf dixièmes
des physiologistes, des médecins; et, chose remarquable, chacune des sciences exactes qui sont ses tributaires lui a apporté primitivement sa quote-part d'erreurs. L'autre consiste à considérer la vie comme un perfectionnement, comme un développement supérieur, auquel peuvent s'élever graduellement les forces du monde inanimé. Ceci est, comme on voit, l'idée panthéistique sous son côté le plus beau et le plus spécieux.
Arrêtons-nous d'abord à la première, qui est à beaucoup près la plus répandue, mais aussi la plus facile à réfuter.
Je dis que chaque science exacte est, au début, venue lui apporter sonjribut d'erreurs.
En chimie, on a commencé par affirmer que la force vitale est capable d'élaborer des combinaisons qu'il est absolument impossible de reproduire dans nos laboratoires. Que dis^-je! on a été bien plus loin! on a affirmé que la vie est capable de créer les éléments chimiques, que quand le fer, le carbone etc. manquent à l'être vivant, il les fait. L'absurdité de cette dernière assertion est aujourd'hui trop bien mise à nu pour qu'il y ait lieu de s'y arrêter : lorsque l'être vivant lé plus résistant ne trouve pas dans le milieu ambiant tous les atomes divers qui sont nécessaires à l'intégrité des fonctions de son organisme, il souffre, il devient imparfait sous certains rapports, et finit par succomber. La première affirmation, si elle était juste, ne prouverait pas nécessairement que la vie agit comme force chimique spéciale, mais seule* ment qu'elle sait s'organiser un laboratoire spécial, ce qui est rigoureusement vrai en un sens. Cette affirmation ellemême, cependant, a été réfutée à fond par les beaux travaux de Berthelot; et il n'est aujourd'hui plus possible d'admettre une chimie organique, autrement que pour la commodité de l'enseignement.
En physique, on a commencé par admettre que la vie crée une certaine partie , sinon la totalité , de la chaleur qu'émet