LIVRE V, CHAPITRE II
continuellement l'organisme de tous les êtres vivants, sans aucune exception. Cette assertion est réfutée radicalement à présent : la vie ne crée ni chaleur, ni lumière , ni électricité ; elle utilise seulement ces forces. Mais remarquons, en passant, qui si même l'affirmation eût été vraie, elle aurait, par sa seule existence, réfuté le plus victorieusement le caractère de force que Ton prête à la vie. Les éléments intermédiaires, les forces , nous le savons, ne peuvent que se substituer les unes aux autres dans les phénomènes qu'elles provoquent : quand l'une apparaît, l'autre s'efface en quantité effective égale. Si la vie créait du calorique, de la lumière, de l'électricité en une circonstance quelconque, elle disparaîtrait comme vie.
Enfin , en mécanique surtout, et ici l'illusion était des plus légitimes, on a admis que la vie se comporte comme une vraie force, puisque tous les animaux constituent de véritables moteurs, et sont locomobiles, puisque l'immobilité absolue n'existe pas même chez la plante, qu'on en avait si longtemps dotée gratuitement. Beaucoup de personnes admettent, même sans aucune discussion, que l'âme a prise directe sur la matière du corps , et qu'elle peut la tirer du repos ou l'y faire rentrer. Je reviendrai plus loin , et longuement, sur cette singulière assertion : sa réfutationjetteleplus vif jour sur la nature même de l'âme. Ici, je me borne à dire que la vie ne crée pas plus les mouvements de la matière qu'elle ne crée la chaleur etc. Mes expériences sur l'homme ont prouvé péremptoirement qu'à chaque quantité de travail mécanique produit par les muscles, répond la disparition d'une quantité équivalente de chaleur.
La vie, chez quelque être que nous l'observions, ne se manifeste, en un mot, jamais directement comme une force proprement dite. Un argument bien plus puissant, d'ailleurs, renverse la dénomination de force vitale. Le caractère typique que nous avons reconnu aux éléments dynamiques, c'est d'être universellement répandus dans l'espace et dans les
corps; le caractère typique de la vie, et ici je n'ai rien à démontrer, c'est d'être essentiellement localisée. La vie ne pourrait être appelée une force que si elle était partout diffuse : mais alors ce ne serait plus l'élément spécifique des êtres vivants, puisque tout serait vivant. Ainsi, dés ce moment nous devons répondre affirmativement à la question posée en tête de ce paragraphe. Oui , il est nécessaire d'invoquer la présence d'un principe supérieur aux forces pour expliquer le moindre phénomène vital chez le plus infime des êtres vivants.
Je passe à la seconde interprétation , à celle qui considère la vie comme un développement supérieur, comme un perfectionnement des forces en général. Cette idée, toute panthéistique, est bien autrement grande et difficile à réfuter intégralement que la précédente.
Trois hommes éminents ont simultanément, et sans se connaître, jeté l'assise fondamentale de la thermodynamique ; ce sont Meyer, Joule et Colding. Chose frappante! cette grande doctrine s'est trouvée dès son origine soudée à la plus haute question qui puisse occuper l'intelligence humaine. Le savant Suédois Colding a admis dans sa plénitude l'interprétation dont nous parlons, quant à la nature du principe vital. Pour lui, la vie n'est plus une force, mais elle est une transformation supérieure de la force en général ; c'est une force aveugle devenue une intelligence.
L'examen critique et impartial de cette interprétation est, dis-je, beaucoup plus difficile que celui de la précédente; nous ne disposons pas ici d'un ensemble de faits élémentaires et positifs tirés en quelque sorte d'expériences de laboratoire. C'est dans le grand laboratoire de la nature elle-même, c'est sur un terrain bien plus étendu et plus élevé que nous sommes obligés de recueillir les faits épars, mais indispensables. Mais aussi la discussion de ces faits ne nous limitera pas à une simple négation sans résidu , à une élimination stérile ;