LIVRE V, CHAPITRE II
ligents de nos sentiments, répondent des filets nerveux se rendant au cerveau, d'où partent les ordres de notre volonté. Là, par conséquent, notre pensée choisit, de propos délibéré, le filet nerveux spécial ou tout l'ensemble des filets qui doivent transmettre ses volontés et les manifester au dehors sous forme physique. Je dis : elle choisit de propos délibéré; et cependant ce choix se fait bien à son insu r lorsque nous ordonnons au bras droit ou au bras gauche de se lever, savonsnous la différence des phénomènes internes en vertu desquels s'opère l'un ou l'autre acte? A cet égard, l'idiot en sait autant que l'homme de génie! Dans le cerveau nous jouons, sans nous douter, en aucune façon du comment, sur un admirable clavier, dont l'anatomie et le microscope n'ont su encore que bien imparfaitement trouver les touches !
Ainsi, en un mot, dans les actes les plus immédiatement dépendants de notre vouloir, nous ne savons en réalité pas plus comment nous agissons, comment notre être pensant a prise sur son instrument , que dans les phénomènes organiques les plus indépendants en apparence de notre volonté. Ces derniers phénomènes ne sauraient donc à aucun titre être invoqués pour légitimer une distinction entre la cause des phénomènes organiques et la cause des phénomènes psychiques, entre la vie et l'âme.
Nous pouvons vouloir, non seulement sans savoir comment nous voulons, mais même sans savoir que nous voulons. Mais il y a bien plus : il se passe souvent en nous un phénomène psychique des plus frappants; il a été signalé pour la première fois, si je ne me trompe, et avec une admirable lucidité, par M. Guizot (Introduction à Vhistoire de la civilisation)', et cependant il est aussi ancien que la pensée; il nous frapperait par sa fréquence, si, en général, nous nous observions mieux nous-mêmes. Nous nous occupons d'une question abstraite; nous poursuivons un problème de hautes mathématiques, de métaphysique; nous cherchons une vérité quel-
conque. La difficulté nous semble immense; le découragement s'empare de nous; nous cessons de poursuivre ce qui semble inaccessible, nous n'y pensons plus : nous le croyons du moins. Qu'arrive-t-il? Un beau jour, au milieu des occupations les plus diverses, au milieu des distractions; que dis-je? parfois le lendemain même, à notre réveil , le problème se présente* à nous tout résolu , et dans la plus limpide lumière. Est-ce notre puissance de pénétration qui s'est accrue par l'exercice entre le moment du découragement et celui de la victoire? Eh ! non, l'intervalle est parfois trop court pour que nous puissions admettre un tel progrès dans une de nos facultés; d'ailleurs, au lieu de nous exercer sur d'autres sujets , nous n'avons souvent passé qu'une bonne nuit de sommeil entre ces deux moments. Que conclurons-nous donc de ce phénomène : c'est qu'il s'est opéré en nous un travail latent, un travail dont nous n'avons nulle conscience , une véritable digestion intellectuelle; que l'on me pardonne cette expression, qui est, je crois, des plus justes ici, quoique triviale en apparence mous pouvons donc penser, et penser profondement sans le savoir.
De quel droit maintenant dirait-on que ce n'est pas l'âme qui dirige les phénomènes de l'organisation, parce qu'elle ne le sait pas, alors qu'il nous est prouvé jusqu'à l'évidence qu'à tous moments nous voulons, et que fort souvent nous méditons sans le savoir, sans en avoir la moindre conscience ?
Disons-le bien haut, cette distinction entre l'àme et la vie est un des produits les plus monstrueux de l'hypocrisie de quelques-uns et de l'orgueil de tous. Mais du moins la réfutation de cette erreur presque coupable et condamnable, sur laquelle nous aurons à revenir plus d'une fois encore, n'est point pour nous du temps perdu ; elle nous amène presque à notre insu à caractériser les propriétés de I'élément animique, mieux que nous ne ^eussions fait peut-être par une étude directe.