LIVRE I, CHAPITRE ï
puissent être , peuvent donc se rapprocher ou s'éloigner les unes des autres, et l'intervalle qui les sépare est lui-même rempli par quelque chose qui établit le rapport des parties , leur résistance à la séparation, la cohésion et l'élasticité du corp6.
Si j'ai réussi à m'exprimer clairement dans l'analyse précédente, il paraîtra évident à tout le monde qu'aucun corps, fût-il chimiquement simple, ne peut être considéré comme réellement simple dans le sens propre du mot, mais qu'il représente au moins deux éléments distincts : l'un formant les parties séparées, et si l'on veut, indéfiniment petites , que nous pouvons obtenir par la division du corps; l'autre établissant les rapports qui existent entre ces parties, qui en font un corps, et qui existent entre tous les corps distincts de l'univers.
Cet énoncé est correct en toute hypothèse, et il n'implique absolument aucune hypothèse. La discussion ne peut porter que sur les différences réelles qui existent entre ces deux éléments, et c'est cette discussion qui doit maintenant nous occuper. Mais quand on irait jusqu'à soutenir que nos deux éléments sont identiques en nature ou qu'ils peuvent se transformer l'un en l'autre, il faudrait au moins reconnaître qu'ils se trouvent dans deux états actuellement différents.
Ainsi , pour m'exprimer aussi nettement que possible et à l'aide d'un exemple, il est évident que l'élément inlermédiaire^, quel qu'il puisse être , qui établit entre deux corps célestes le rapport d'attraction réciproque , est tout au moins actuellement différent, ou dans un état différent de celui qui forme ces corps eux-mêmes. Cet élément, d'ailleurs, se trouve dans l'espace apparent qu'occupent ces corps aussi bien qu'en dehors d'eux, puisque les parties séparables de
ces globes tendent aussi les unes vers les autres. L'une joue le rôle d'élément moteur ou dynamique; l'autre, celui d'élément mû ou mobile , et la question est seulement de savoir
si celte distinction n'est vraie que temporairement, ou si elle Test toujours et en vertu de la nature même des choses.
Sans sortir un seul instant de Tordre expérimental , et en ne recourant qu'à l'analyse des phénomènes que chacun peut observer journellement, qu'à des connaissances scientifiques qui courent les rues, nous avons fait, presque à notre insu, un pas immense dans l'étude de la métaphysique de la nature ; nous avons jeté l'assise d'un travail méthodique; nous verrons, de ce premier tronc commun, sortir d'eux mêmes, et avec ordre, les rameaux les plus divers, les plus indépendants les uns des autres en apparence.
Pour aller plus loin, nous sommes obligés maintenant de recourir, dans l'ordre expérimental , non plus à des notions presque triviales, mais à l'examen de phénomènes et de faits plus précis, plus scientifiques, que chacun, il esl vrai, pourrail et devrait posséder encore, s'il a la prétenlion de faire de la philosophie, mais donl, il faut bien le dire, le plus grand nombre des personnes, même lettrées , ne soupçonnent pas la valeur.
L'apparence d'un même corps, fût-il chimiquement simple, est susceptible de modifications profondes. A l'aide d'une température assez élevée, un corps solide peut être fondu , vaporisé, et prendre ainsi un volume plusieurs centaines, plusieurs milliers de fois plus grand. De même, à l'aide d'un refroidissement suffisant ou de la compression , les corps qui, à la température ordinaire, se trouvent à l'état gazeux, et qui, aux yeux du vulgaire, constituent à peine encore des corps, peuvent être liquéfiés, solidifiés. A la même température, un même corps présenle souventdesaspecls d'ailleurs très différents. Ainsi, le diamant et le charbon ont été pendant des siècles considérés comme des choses qui n'ont rien de commun. Ainsi, le soufre peut affecter l'aspect que tout le monde lui connaît et celui d'un sirop brun et visqueux. Ainsi, le phosphore, qui ordinairement esl demi-transparent, très