LIVRE V, CHAPITRE III
rance et de la présomption que de les désigner sous une même rubrique collective.
Pour le naturaliste sensé , le mot instinct ne peut recevoir qu'une seule définition. Il désigne une faculté en vertu de laquelle un être animé exécute d'emblée, et sans étude préalable, une suite d'actes qui impliquent au contraire la combinaison et l'expérience. Cette faculté suppose par conséquent un plan d'ensemble, tracé à l'avance et en virtualité, dans l'essence même de l'être. Je dis un être animé. Pour avancer qu'une machine agit par instinct, il faudrait, je pense, en être une soi-même !
L'instinct ayant ainsi reçu sa seule définition logique, il va nous être facile de montrer :
1° Qu'il n'existe pas un seul animal qui agisse exclusive- . ment par instinct ;
2* Que certains animaux agissent beaucoup moins par instinct que certains autres;
3° Que l'acte instinctif n'exclut, à aucun titre, la pensée proprement dite.
Le castor est, pour les. uns, un architecte supérieur à l'homme; pour les autres il n'est qu'une machine organisée pour bâtir: cherchons ce qu'il y a de faux dans l'une et l'autre de ces manières de voir. Le castor, réduit à l'état d'isolement, cherche à construire , il entasse pêle-mêle des herbes , des branches d'arbres ; il y a donc besoin irrésistible. Dans les solitudes de l'Amérique, ce besoin est satisfait par l'animal dans toute sa plénitude; il l'est instinctivement quant aux formes générales, car chaque société de castors les reproduit de la même manière et comme la nature le lui a enseigné organiquement. Mais cet acte instinctif s'accomplit avec pleine connaissance et avec pleine liberté : chacun des membres de la société paraît apte aux mêmes fonctions variées , mais il ne les exerce que selon que les circonstances l'exigent; l'ouvrier fatigué d'un travail passe à un autre, et est immédiatement
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remplacé dans le premier par un ouvrier encore dispos. Mais insistons sur ce fait, notre architecte sait, quant aux détails, se plier aux exigences de la localité qu'il a choisie : il peut donc modifier en partie les impulsions de son instinct, car ici évidemment il raisonne. La pensée accompagne donc continuellement les actes instinctifs» elle les sait, et elle y préside» Les castors récemment apportés au Jardin-des-Plantes à Paris ont d'ailleurs donné un singulier démenti 6 l'inculpation de stupidité portée contre tous les castors par certains naturalistes, qui ont pris sur eux de juger une espèce sociable d'à* près quelques malheureux individus isolés , en cages dès leur naissance. Savons-nous, en vérité» l'apparence qu'aurait un homme qu'on aurait dès son enfance privé de liberté et déparé de ses semblables !
De tous temps nous avons admiré les travaux et les mœurs de l'abeille, de la fourmi; les poètes les ont chantés, le roi psalmiste les a célébrés dans ses cantiques ; maintes fois les moralistes ont envoyé l'homme puiser des leçons d'ordre et de dévouement chez ces prétendus automates. A en juger cependant d'après les contradictions, qui ont été émises au sujet de l'intelligence vraie ou supposée de ces insectes» on est obligé de convenir que la raisoti n'a pas toujours été notre guide dans cette étude. La ruche de l'abeille est le type de la régularité et de l'économie de matière et de main-d'œuvre , comme construction : selon certains esprits , par trop géométriques , l'abeille résout dans sa ruche un problème de minimum , parce qu'elle ne saurait faire autrement ; si elle donne à ses alvéoles la forme de l'hexagone régulier, C'est parce que c'est la forme la plus naturelle. Gomme si toutes les espèces d'abeilles bâtissaient de même ! Gomme si la guêpe , qui est aussi un hyménoptère mellifère, ne donnait pas de tout autres formes à son nid ! Comme si nos abeilles d'Europe ne bâtissaient pas elles-mêmes tout autrement quand on les transporte dans d'autres contrées ; dans l'Amérique tropicale par