LIVRE V, CHAPITRE III
caractères organiques ne pourront rien nous apprendre quant au degré qu'occupe chacun sur l'échelle. A peine tolérable dans la bouche d'un matérialiste, cette assertion est tout simplement un blasphème dans celle d'un spiritualiste. Si elle était juste , elle ne prouverait qu'une seule chose, c'est que les sciences anatomiques et physiologiques sont encore dans l'enfance. Telles que sont les choses aujourd'hui, et malgré les immenses lacunes de ces sciences, l'assertion est déjà une inconcevable erreur.
Cuvier, on le sait, d'après l'inspection d'un os fossile, est parvenu à bâtir l'animal inconnu jusque là, et de race éteinte, auquel appartenait cet os. Mais qu'est-ce que rebâtir un être vivant? c'est implicitement faire connaître son mode d'alimentation , sa manière de vivre , presque ses mœurs ! De là à juger correctement du degré intellectuel de l'être, il n'y a plus qu'un pas. L'inspection seule du squelette humain ne nous permet ni de confondre l'être homme avec les animaux les plus rapprochés, ni de rompre le lien d'analogie qui l'attache aux animaux les plus éloignés. Le seul fait de la position verticale que l'examen du squelette révèle comme habitude, implique des fonctions absolument différentes de celles des animaux les plus proches, et, d'un autre côté, la seule constitution du squelette indique une analogie d'existence avec ces êtres inférieurs.
Si , de l'étude de la charpente osseuse des êtres , nous passons à celle des autres organes , nous arriverons encore aux mêmes déductions générales ; nous trouverons, par exemple, un appareil nerveux complet et un récepteur (le cerveau) , qui nous révèlent des êtres sentants, mis d'une même manière en rapport avec le monde externe ; mais dans la structure de cet appareil nous trouverons des différences qui ne nous permettront point de confondre les divers êtres auxquels il appartient , et qui déjà aujourd'hui assurent à l'homme sa prééminence sur toute la création vivante. Je dis déjà aujourd'hui :
bien que, quant à l'étude des fonctions de l'appareil cérébral, la science ait encore d'immenses progrès à faire, il n'est en effet déjà plus possible de confondre l'ensemble de l'appareil cérébral de l'homme avec celui de l'animal le plus élevé; lorsque les progrès dont je parle s'accompliront, on trouvera indubitablement dans le cerveau humain le clavier qui répond à l'organe de la parole , c-'est-à-dire au signe suprême et distinctif de l'espèce humaine.
En un mot, de même que nous jugeons correctement des mœurs, des habitudes et des aptitudes des peuples anté-historiques, d'après les débris d'armes, d'outils, d'ornements que nous en trouvons dans les fouilles, de même l'étude anatomique et physiologique des êtres, quelque progrès qu'elle ait encore à faire , nous permet déjà de connaître correctement le degré des êtres, en titre et en fonctions. Elle place certainement l'homme en tête de la création et à une très grande hauteur; mais elle efface, aux yeux du bon sens , les scissions radicales , les prétendus abîmes qui le séparent de ses inférieurs.
Mais passons à l'étude directe des analogies psychiques.
L'animal, dit-on , n'agit que par instinct.
Et pour le gros du public qui se croit instruit, cela signifie que l'animal ne pense pas, ne raisonne pas, qu'il n'est qu'une machine organisée de manière à percevoir les objets externes, que ses passions n'ont nuls rapports avec les nôtres...
La seule première phrase même, si courte qu'elle soit, fourmille d'erreurs grossières , au seul point de vue des faits.
L'emploi du mot animal, au singulier collectif, est tout d'abord criant d'absurdité. Lorsqu'un règne est formé d'êtres aussi évidemment distincts par les formes et par les fonctions, que le sont ceux des diverses classes du règne animal; lorsque l'observation la plus élémentaire nous montre que parmi les êtres d'une même espèce il n'en a jamais existé deux que Ton ait pu dire identiques , c'est montrer plus que de l'igno-