LIVRE Y, CHAPITRE III
genre d'affection ; elle s'applique même alors tout aussi bien à l'homme qu'à l'animal. Mais est-elle vraie dans ses conséquences? De ce que l'amour s'allume par suite d'un besoin physique, s'ensuit-il que tous les actes déterminés par lui soient l'expression de ce désir seulement? Autant vaudrait dire que nos plus nobles aspirations sont des besoins matériels , parce qu'elles prennent naissance par l'intermédiaire de nos sens, et qu'elles y recourent sans cesse pour se manifester. Telles sont pourtant les tristes conséquences où sont conduits ceux qui ne veulent juger la nature que sous une face et la règle ou le compas en main ; qui n'apprécient les relations des êtres qu'au point de vue exclusif et étroit d'un finalisme rapportant tout à l'homme.
Observons par nous-mêmes ; observons avec bon sens et avec les yeux du cœur, si je puis ainsi m'exprimer, et non avec des idées préconçues : étudions les mœurs de certains animaux , à l'époque où se manifeste en eux l'instinct de la reproduction ; étudions les mœurs de certains oiseaux , par exemple. — Au moment de se réunir par paires, les individus des deux sexes se choisissent; il y a entre eux une élection sympathique , à laquelle ne président certes ni le hasard ni l'instinct, et qui , mieux que toute autre considération , nous démontre que des différences spécifiques existent parmi ces êtres qui nous semblent si identiques entre eux. Une fois le choix fait, il règne entre les deux êtres une solidarité, une fidélité admirables; le désir physique , qui était le point de départ de ces unions , est accompagné de préludes si purs , si variés , sa satisfaction est suivie d'actes si désintéressés , si indépendants de toute impulsion matérielle, qu'il semble n'être plus qu'un accessoire. Le mâle , au lieu de courir à d'autres plaisirs, cherche à soulager, à distraire sa compagne dans tous ses travaux ; il la remplace par moment, lorsqu'elle couve ses œufs : cet acte n'est chez lui nullement instinctif comme chez la femelle, qui, à cette époque, éprouve
une véritable fièvre d'incubation, portant toute la chaleur vitale vers les parties du corps qui couvrent les œufs. Lorsque la petite couvée s'est envolée de son nid, les parents la reconnaissent et la suivent partout avec joie et avec angoisse ; ils lui portent des aliment^ et la défendent au péril de leur propre vie, jusqu'à ce que chacun de ces nouveaux êtres puisse se suffire % lui-même. Ce que nous observons chez la plupart des oiseaux, même privés de leur liberté, nous le retrouvons à un aussi haut degré chez bien d'autres animaux. Partout l'instinct de la reproduction se manifeste par des actes en partie inspirés par la nature, mais s'accomplissant avec pleine conscience, et supposant évidemment des sentiments analogues aux nôtres. Et de ce spectacle émouvant et varié que nous offre la saison des amours chez l'animal sauvage , plus d'une utile leçon découle pour nous en dépit de notre vanité. Lorsque, par mépris, nous comparons à l'animal, à la brute, ceux d'entre nous qui étouffent en eux-mêmes la voix des plus nobles sentiments ppur ne se livrer plus qu'aux plaisirs des sens, cette comparaison, fausse en tous points, insulte la nature dans ses çeuvres les plus saintes. Si, sous bien des rapports et avec raison, l'homme se croit supérieur aux autres êtres vivants , ici, il faut l'avouer, le parallèle n'çst pas toujours flatteur! pour ce que nous nommons si dédaigneusement la brute,
La faculté d'aimer, quel que soit son mode de manifestation, est, je le répète, le signe sacré de la vie : partout où nous la* trouvons, et ne fût-ce qu'en germe, nous pouvons affirmer la présençç d'une unité animique. Et le titre de cette unité est d'autant plus élevé que cette faculté a plus d'expansion. L'homme qui ne saurait aimer que lui-même serait la plus misérable et la plus infime de§ créatures, s'il n'était la plus à plaindre!
Dans tout l'ensemble de ce travail, toutes les fois que nous avons eu à parler de l'homme, soit en lui-même, soit comparativement, nous avons: eu soin de lç prendre au plus. haut