LIVRE V, CHAPITRE III
degré de son développement moral et intellectuel. C'est ainsi que, pour rester juste, il convenait de procéder à l'égard* d7êtres parmi lesquels quelques-uns tout au moins semblent capables d'un progrès illimité, et pour lesquels alors le progrès est un besoin invincible. Nous' serions arrivés à des résultats très différents si, au lieu de nous arrêter seulement aux individus privilégiés d'une race privilégiée, nous avions étur dié les degrés moyens et surtout les degrés inférieurs de l'échelle humaine. — Même sans descendre jusqu'au Papou, jusqu'à l'Australien, et en nous bornant aux échelons inférieurs de notre race blanche dans les sociétés dites civilisées, nous nous heurterions alors à chaque pas à des phénomènes qui, chez les individus isolés, sont évidemment équivalents à ceux que nous présente l'espèce entière de certains animaux. Nous avons dit que, chez l'homme, les. actes instinctifs disparaissentrapidement pour faire place aux actes étudiés et raisonnés : cette assertion n'est juste qu'en tant qu'xm ne s'occupe que de ceux d'entre nous qui méritent le nom d'hommes, de ceux chez qui une éducation dirigée avec bon sens et lumière a détruit les instincts qui existaient en réalité comme chez l'animal ; elle devient certainement fausse si nous observons les sujets tels qu'ils se développent en général. Est-il possible, par exemple, de rapporter à autre chose qu'à un besoin tout instinctif l'âpre patience avec laquelle tel d'entre nous, pendant le cours entier de sa vie, accumple, centime par centime, des sommes de millions, dont jamais il ne fait usage, ni pour le bien d'autrui, ni même pour ses propres satisfactions toutes physiques? Évidemment le besoin qu'éprouve l'avare d'accumuler et de couver des veux un bien inutile trésor, est le fait d'un instinct analogue à celui de la fourmi x de l'abeille, du hamster etc. : mais instinct égoïste, et en vér rite bien inférieur à celui de ces prétendues trutes, qui, du moins, travaillent pour d'autres ! — L'une des plus sublimes facultés de l'âme humaine c'est celle qu'elle a de s'élever
vers l'infini , vers son Créateur. Que devient cependant cette faculté lorsqu'elle n'est pas dirigée et développée par les lumières de la raison , lorsqu'une éducation dogmatique force notre intelligence à se raccornir ! Le dévot, lorsqu'il en arrive à marmoter une suite de mots qui n'ont plus de sens pour personne , qui ne se trouvent dans aucun dictionnaire ; lorsqu'il en arrive à compter avec les grains de son chapelet les périodes de mots ainsi débités, est-il plus qu'une machine? L'acte saint de la prière n'est-il pas descendu ici bien au-dessous des actes les plus instinctifs? On peut dire, en général, que chez l'homme l'instinct commence par s'effacer presque entièrement, pour reparaître plus tard sous une forme variée, mais indestructible, si l'éducation, c'est-à-dire le résultat de l'expérience antérieure d'autres hommes, ne le coupe dans sa racine. — Je le répète, nous arriverions à de singulières conclusions si nous partions des échelons inférieurs ou moyens de notre propre espèce civilisée. Et c'est cependant de celte façon qu'on procède en général dès qu'il est question de juger les créatures inférieures. Mais cette méthode n'est ni équitable ni correcte. Si sur un million d'êtres de même espèce il n'y en a qu'un seul qui sache spontanément s'élever a une hauteur relativemeut immense, c'est celui-là seul évidemment qu'il est équitable de mettre eu balance avec les êtres les plus élevés aussi des autres espèces; car on doit logiquement admettre que ce qui a été possible à l'un, pourrait le devenir à beaucoup , si tous étaient placés dans les conditions voulues pour leur développement intégral.
Restons donc, sur l'échelle humaine, à la hauteur où nous nous sommes toujours placés. Nos jugements comparatifs et la conclusion finale seront d'au ta ut plus inattaquables.
L'homme seul , dit-on, a la parole; les animaux n'ont que des signes. Ainsi présenté, cet énoncé est beaucoup moins absolument vrai qu'on ne le pense en général. Mais il est fa-