LIVRE V, CHAPITRE IV
formé des éléments de l'univers inanimé, plus une unité directrice constituant dans son essence même, une troisième famille d'éléments distincts.
Nous disons: en ce monde. Il nous est permis d'aller audelà. Implicitement, et sans même le nommer, nous avons en effet, dans le cours de notre analyse, résolu un formidable problème. Une grave question se posait tout naturellement à chaque pas : ces unités animiques, actuellement distinctes, ne sont-elles pas de simples fragments détachés temporairement d'une grande âme universelle, partout répandue? Soit dit en passant, cette question serait logique, nécessaire même, dans la bouche des défenseurs de l'unité des forces et de la matière. Mais, ô inconséquence humaine! l'unité, tant recherchée et tant admirée dans le monde physique, devient un ennemi à vaincre et à chasser, à tout prix, du monde vivant ou pour mieux dire du monde humain. (On s'en accommoderait erîdore quant à la vile plèbe des brutes. Mais moi, haut fonctionnaire, moi homme de rare intelligence, être un fragment animique semblable à celui de l'artisan de droite, du pauvre d'esprit de gauche ! Fi donc!) Notre analysé, disons-nous, a résolu implicitement la question dans le sens que réclame l'une de nos aspirations les plus énergiques et, ajoutons, les plus légitimes : la conservation de notre moi, de notre individualité. Tout organisme, celui de l'être privilégié, comme celnï de l'humble plante, est une œuvre d'art; il est l'expression d'une pensée préexistante, d'un plan antérieur. Ce plan ne peut résider ni dans la matière, ni dans la force, ni dans leurs réactions réciproques ; car tout organisme est un fait transitoire, tandis que les lois du monde physique sont immuables dans leurs effets; le plan réside donc dans l'essence même de l'unité ânimïque, et c'est la diversité de ces unités qui seule peut donner lieu à la diversité des organismes.
- Notre synthèse naturelle est, à ce titre, une négation du
panthéisme dans Î'univers animé lui-même..
Ici toutefois subsiste une question qui, en apparence, mais seulement en apparence, nous le verrons, est tout aussi menaçante pour le moi de chaque être vivant que l'idée pantbéistique. On peut se demander si toutes ces unités vivantes ne sont pas assujetties à des transformations successives, telles qu'en définitive l'individualité soit sacrifiée, tout comme dans la doctrine d'une âme universelle. Qu'on le remarque expressément, cette question ne correspond nullement à la doctrine de la métempsychose de Pythagore. Le grand philosophe de Samos admettait implicitement que c'est l'organisme , que c'est l'habitation de l'âme qui lui donne ses qualités en ce monde, l'âme humaine, en passant d'un corps dans un autre, changeait de qualités par le fait même de la structure- de ce nouveau corps ; elle affectait les attributs de la vertu et dû crime par la bonne chance ou la malchance de ce change* ment de logis. Il n'y a donc ici aucune transformation d'âme* La question qui se pose devant nous est au contraire de sa* voir si, par exemple, l'âme de tel animal peut par des perfectionnements successifs devenir une âme humaine, ou réciproquement, si par des dégradations successives l'âme humaine peut retomber de degrés en degrés jusqu'aux derniers échelons du monde vivant.
La science expérimentale et positive nons permet d'aborder cette grande question de front, et si elle laisse le mystère régner encore en bien des points, si elle ne peut d'une manière certaine nous apprendre ce qui est, du moins nous permetelle d'accentuer énergiquement ce qui n'est pas. Mais à Tâtonnement de beaucoup de mes lecteurs, nous allons reconnaître que la lumière scientifique n'a ni l'origine ni la direction auxquelles on s'attendrait peut-être.
Ainsi que je l'ai montré avec assez de développement déjà dans les exquisses V et VII, deux doctrines génésiques des plus opposées en apparence se trouvent aujourd'hui face a face et se partagent les opinions des hommes de science.