LIVRE V, CHAPITRE IV
d'une transmutabilité. Darwin, en effet, se borne très sagement à dire que le nombre primitif des espèces vivantes pour rait bien avoir été plus petit que ne Test celui des espèces actuellement adoptées en histoire naturelle, et que plusieurs de celles-ci pourraient bien n'être autre chose que des altérations des types (et non pas d'un type) primitifs, opérées sous l'action des conditions externes. En y regardant de plus près encore, on reconnaît que toutes les transformations qu'il fait ressortir, et d'ailleurs avec évidence, ne sortent pas de ces bornes où, pour le naturaliste le plus exercé, il est souvent difficile de dire s'il s'agit d'espèces réelles ou seulement des variétés d'une même espèce. Ainsi, dans son ouvrage sur la variation des animaux et des plantes, il se borne à chercher quelle peut être l'origine de nos diverses espèces (prétendues) de chiens, de chats, de porcs, de pigeons, d'oies etc. etc; il ne lui est pas difficile de montrer que les croisements, l'alimentation, les climats etc. peuvent avoir une fort large part dans cette multiplicité apparente d'espèces. La difficulté principale qui surnage ici, et elle n'a jamais été niée par aucun naturaliste, c'est d'établir les vrais caractères de ce qui constitue une espèce. Mais, disons le bien haut, il faut , non pas simplement s'être rallié systématiquement à une école, mais avoir pris le parti d'errer de gaîté de cœur, pour conclure de o'importe quel écrit de Darwin que, par exemple, un oiseau dérive d'un mammifère, ou même qu'un chevreuil descende d'un tigre! Prêter à un savant éminent telle assertion exagérés, parce qu'on en a besoin pour étayer un faux système de philosophie, c'est, je pense, commettre un acte qui avoisine singulièrement la calomnie; et c'est cependant ce qui a été fait par tous les adeptes du matérialisme à l'égard de Darwin.
Au point de vue historique, le reproche le plus sérieux qu'on puisse faire à Darwin, c'est d'avoir trop généralisé, c'est d'avoir quelque peu assimilé le domaine du monde vi-
vanl à la ferme d'un dresseur anglais ou au jardin d'un maraîcher. En effet, parmi les cas de modification d'espèces qu'il cite, les neuf dixièmes, pour ne pas dire la totalité, ont été obtenus par la domestication, c'est-à-dirè par l'intervention artificielle, et presque violente de l'homme, dans le développement de l'animal et de la plante. De ce qu'on puisse, à l'aide d'une nourriture spéciale, d'un régime forcé et continu, de croisements habilement combinés et assortis, modifier dans de larges limites les caractères physiques de certains êtres vivants, il n'est à aucun titre permis de conclure que de pareilles modifications se sont réellement produites dans la nature. Conclure de la sorte, c'est encore une fois prendre une possibilité hypothétique pour un fait historique démontré. Quand la théorie de Darwin serait exacte dans toute Tétendue que lui ont adjugée certains systèmes, il n'en résulterait pas qu'elle répond à l'histoire des êtres vivants sur la terre.
IL Lorsque de nos laboratoires, où nous violentons les organismes vivants, où nous les faisons pour ainsi dire passer au laminoir et à la filière, et où cependant déjà rien ne démontre qu'une espèce réelle puisse être changée en une autre, nous passons sur le domaine paisible et régulier de la nature, la question change singulièrement d'aspect. Non seulement dans l'étude des débris, fossiles ou autres, des êtres vivants, rien ne légitime l'idée d'une transmutabilité des espèces, mais dans l'étude du règne actuellement vivant nous trouvons le témoignage continu de l'énergie de résistance des races elles-mêmes à toute transformation radicale. Nous trouverions aisément dans le domaine de l'observation bien des faits à l'appui de cette assertion. Si quelque chose est propre à la justifier, ce sont les efforts inouïs que sont obligés de faire; pour soutenir leur thèse, les naturalistes qui ont pris sur eux de proclamer Vanité d'origine de l'espèce humaipe, et, par conséquent, la IransmiUabilité de nos races.