LIVRE V, CHAPITRE IV
ainsi produites unissent très souvent par devenir permanentes et transmissibles d'une génération à l'autre; Qt l'espèce en-? tière s'abaisse. Réciproquement, si les conditions du milieu ambiant sont au contraire favorables sous, tous les rapports, les individus d'une mêpae espèce se développent plus complètement selon leur type normal, et l'espèce entière peu à peu «e relève,
Les personnes les moins attentives aux phénomènes, de la nature ont pu remarquer que quelques-uns des caractères physiques que présentent les êtres vivants d'une même espèce sont d'une nature variable et se modifient plus ou moins vite d'une génération à l'autre, selon le régime alimentaire, selon le climat, selon mille circonstances externes auxquelles ces êtres sont soumis. En ce qui concerne l'espèce humaine* par exemple, on peut aisément reconnaître que, dans un même pays, dans une société ayant les mêmes lois, les mêmes moeurs, l'habitant des plaines diffère en certains points de celui des vallées, des montagnes, des bords de la mer etc.
A bien plus forte raison remarque-t-on des différences, si Y où passe d'une région de la terre à une autre, sans cependant pour cela s'occuper des sujets autres que ceux qui évidemment ont une même origine et n'ont fait que changer de mi* lieu pendant un temps suffisant.
Dans quelles limites peuvent ainsi se modifier les caractères physiques, externes et internes, dont nous parlons ? La variation peut-elle aller jusqu'à changer les apparences d'une espèce en celles d'une autre lorsque, la variation du milieu ambiant etc. est elle-même assez considérable et assez prolongée ? Ou bien cette variation ne porte-t-ellê que sur des signes qui n'ont rien d'essentiel à l'espèce?
C'est ici que commence la controverse dans tous les camps , dans toutes les écoles philosophiques, dans toutes les doctrines scientifiques. C'est ici que se présentent, les difficultés, les unes très réelles, les autres, en bien plus grand nombre,
créées, on le dirait, à dessein par l'esprit de système et dô controverse. Il est peu de questions, en effet, dans l'étude desquelles on ait plus qu'en celle-ci lieu d'être frappe des étranges contradictions où sont tombés ceux qui voulaient soutenir telle ou telle opinion exclusive; et, nous allons le voir, les armes les plus puissantes des défenseurs de la variabilité des espèces ont été fournies précisément par les défenseurs, de leur stabilité.
Lorsqu'on veut peser correctement la valeur d'une doctrine nouvelle, la voie la plus sûre que l'on puisse suivre consiste, non pas du tout à chercher a priori les arguments qui lui semblent opposés, mais bien au contraire à entrer en toute liberté d'esprit dans son domaine et à voir si ses conséquences ont bien effectivement la portée que leur adjugent ses dé* fenseurs. Au cas particulier qui nous occupe, nous allons reconnaître immédiatement les avantages de cette méthode.
La doctrine de la transmutabilité des espèces et la doctrine plus restreinte de la transmutabilité des races sont professées aujourd'hui par deux écoles qui sembleraient devoir être ennemies mortelles. La première a pris le nom d'un naturaliste éminent: c'est l'école darwinienne. La seconde est celle de l'unité d'origine de l'espèce humaine, et par conséquent celle des défenseurs de la transmutabilité des races. Examinonsles sommairement.
I. Lorsqu'on se borne à entendre les commentateurs et surtout l'un des traducteurs français des œuvres de Darwin, on est porté à croire que toutes les espèces vivantes actuelles sont sorties d'un type unique, et que, par suite, le terme d'espèce n'est qu'un vain mot. C'est ce qu'annoncent à grand bruit la plupart des critiques qui dans nos revues périodiques rendent compte de l'œuvre de Darwin. Lorsqu'au contraire, au lieu de passer par les commentateurs et les Gritiques, on va droit à Darwin lui-même, on est assez étonné de trouver la démonstration la plus radicale de l'idée contraire à celle