LIVRE III, CHAPITRE I
et transformer ainsi réellement un corps en un autre. En second lieu , il est tout aussi clair que les métaphysiciens qui considèrent les corps comme divisibles à l'infini et comme constitués par une pénétration réciproque, à l'infini, de la matière et de la force, n'ont aussi aucune raison pour croire à une distinction immuable entre les divers corps réputés élémentaires. Enfin , et en troisisième lieu, beaucoup de chimistes mêmes semblent admettre que ce qui différencie les corps, c'est simplement la manière dont, à l'origine, ils se sont combinés avec telle ou telle force. Si, dans un travail de cette nature, il est permis de citer une personne, je citerai en première ligne M. Raspail. Pour ce penseur, dont la critique, toujours mordante, est parfois si sensée et si pénétrante, mais dont les affirmations aussi sont toujours si aventurées , les atomes sont tous identiques en volume, en poids et en propriétés ; ils ne sont différenciés que par suite du nombre plus ou moins grand de couches isolantes de calorique dont ils ont été enveloppés à un moment donné (Nouveau système de chimie organique, p. 705 et suiv. , édit. de 1838). L'hypothèse de l'unité atomique est ici accentuée dans toute sa plénitude, mais aussi, il faut le dire, sous sa forme la plus facilement réfutable.
Avec les idées systématiques que je viens d'énumérer, on est forcément alchimiste , au moins en principe ; c'est-à-dire qu'on enlève aux éléments chimiques leur caractère d'identité éternelle et nécessaire avec eux-mêmes. Dans cet ordre d'idées, je le répète, on est mal venu de rire des alchimistes.
Et maintenant, n'avons-nous réellement à citer à l'appui de la permanence des espèces en chimie que des preuves négatives, que les insuccès des alchimistes et des chimistes modernes? Ces preuves, sans doute, seraient déjà très fortes. Peu de chimistes, il est vrai, soutiennent absolument que les corps, appelés aujourd'hui éléments, soient en effet la dernière réduction possible , et ne soient pas au moins des corn-
binaisons d'un nombre bien plus réduit d'éléments réels. Et cependant, même dans cet ordre d'idées très modéré, et /ort éloigné de l'affirmation des alchimistes, dès qu'on vient à une vérification expérimentale, il n'y a plus une preuve, plus une probabilité à présenter. Et ceux qui , parmi ces chimistes , admettent la non-simplicité de nos éléments actuels , commencent par dire qu'aucune des forces connues n'est capable d'opérer la décomposition de ces corps , c'est* à-dire que les combinaisons ne peuvent être défaites que par l'intervention de forces inconnues , et non pas simplement à l'aide d'une augmentation, même illimitée, d'énergie des forces connues. On le voit, les preuves expérimentales négatives sont très fortes contre l'idée de la transmutabilité indéfinie des corps, puisqu'il n'est pas même possible de prouver directement, par un seul exemple très faible, que les corps élémentaires actuels ne sont pas simples. Invoquer l'intervention de forces nouvelles ou de forces qui existeraient à notre insu et qui sommeilleraient depuis que notre globe est dans son état présent, c'est en réalité invoquer l'idée d'une création nouvelle, et dès lors tout devient possible; mais il faut avouer qu'en recourant à de semblables moyens , on abandonne Joute méthode scientifique et rationnelle.
Mais malgré la valeur des preuves dont il est question , ce ne sont pourtant, je le répète, que des preuves négatives. Il est, je pense, facile d'en trouver d'autres.
En premier lieu, la non-divisibilité illimitée de la matière, l'existence de l'atome de forme et de grandeur invariables sont maintenant des faits prouvés , sur lesquels nous n'avons plus à revenir. Et la question, pour nous, est seulement de savoir s'il n'existe qu'une espèce d'atomes, ou s'il en existe plusieurs , peu importe que les éléments des chimistes soient réellement simples , ou qu'ils soient formés d'éléments moins nombreux que ceux qu'on admet. Le nombre ici n'y fait rien.
Sans nous arrêter à réfuter l'hypothèse par trop vulnérable