‹ Conséquences philosophiques et métaphysiques de la thermodynamique. Analyse élémentaire de l'universChapitre 89 sur 183 · LIVRE IV, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE I

secondes, un rayon de lumière n'aurait pas encore parcouru l'espace infini. La notion pure de l'infini commence alors à devenir incompréhensible , à nous effrayer. La raison en est très simple : nous l'avons faussée, en voulant appliquer une mesure, si grande qu'elle soit, à ce qui n'a point de mesure, en voulant évaluer la grandeur de ce qui n'est pas une grandeur réelle. Et par suite de ce raisonnement vicieux nous arrivons à croire que la notion de l'infini nous est impossible: nous oublions que nous y étions arrivés spontanément et de la façon la plus claire.

La notion de force tient à celle de l'infini en ce sens que le premier des attributs de l'élément intermédiaire ou dynamique, c'est d'être partout et à l'infini, dans l'étendue. Si donc , à ce point de vue , nous essayons de borner, de subdiviser la manifestation dynamique, nous anéantissons de fait la notion première en elle-même. C'est pourtant là ce que grand nombre d'esprits, très pénétrants d'ailleurs, ont eu l'inconséquence de tenter. Essayer d'attribuer une forme quelconque à la force, essayer de nous la figurer, c'est implicitement la détruire : essayer à ce titre de l'expliquer, c'est la nier : rien de plus, rien de moins.

En tant qu'elle se confond avec l'idée générale de causalité, la notion de force est chez nous, sinon antérieure aux faits, du moins si parallèle à leur observation, que nous pouvons la considérer aussi comme reposant directement sur notre nature. Le besoin de remonter de l'effet à la cause, d'assigner une cause aux effets, est tellement inhérent à notre être, qu'il se manifeste et se satisfait même dans le rêve. Qui n'a remarqué que quand , pendant le sommeil, nous venons à souffrir en une partie quelconque du corps, nous assignons toujours en rêve une cause à cette douleur? Qui n'a eu l'occasion d'observer que quand on a été réveillé subitement par un bruit, par un coup de fusil par exemple, on faisait toujours un rêve ou ce bruit avait sa cause, où

il faisait partie naturelle d'une scène dont nous étions les témoins ou les acteurs? Le rêve, ici, n'est qu'une con* séquence de la douleur ou du bruit externe; dans ce dernier cas , son instantanéité est un fait des plus remarquables , sur lequel je reviendrai en temps et lieu ; la cause assignée par le rêve est, la plupart du temps, fausse ou absurde, il est vrai, mais sa détermination en songe n'en est pas moins une des plus belles preuves de l'existence du besoin que nous avons de chercher la raison des choses.

La recherche de la causalité est innée en nous. Il faut bien le dire de suite cependant, quand la causalité cherchée se rapporte à un phénomène de mouvement, quand il s'agit de l'intervention d'une puissance motrice dans le monde réel, la notion première de force est bien vague chez la plupart des personnes.

Pour prendre une forme nette et précise, cette notion nécessite une puissance intellectuelle très développée , et n'est certainement pas le propre des personnes dont la réflexion ne se concentre que rarement sur l'interprétation des phénomènes de la nature.

Plusieurs penseurs éminents (Maine de Biran, J. Herschel) ont avancé que la notion de force ne naît en nous que par suite de la conscience que nous avons de l'action motrice de notre volonté sur nos membres, que par suite des contractions musculaires qu'elle détermine. La connaissance directe ainsi acquise de la force serait ensuite transportée par. nous au dehors, aux phénomènes généraux *de mouvements. Sans contester absolument la justesse de cette manière de voir, je vais pourtant montrer aisément que la notion de force, acquise par suite de la conscience que nous avons de notre puissance mécanique, est la plupart du temps faussée en nous par une appréciation vicieuse du phénomène lui-même où l'on dit qu'elle prend naissance.

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