‹ Conséquences philosophiques et métaphysiques de la thermodynamique. Analyse élémentaire de l'universChapitre 88 sur 183 · LIVRE IV, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE I

tard, au-dessus des faits, la loi de coordination qui régit ces faits.

J'ajoute que neuf fois sur dix , les résultats de l'expérience détruiraient en nous la notion de loi, si elle ne faisait en quelque sorte partie de notre être.

Un exemple unique, mais grandiose, dans l'histoire des sciences nous permettra de faire ressortir sans de longs commentaires l'évidence de la vérité de cette assertion, si souvent contestée pourtant. On sait de quelle manière Keppler est arrivé aux trois lois qui portent son nom en astronomie. C'est en lui-même, et après des tâtonnements incroyables, qu'il a trouvé la forme de phénomènes qu'aucune analyse mathématique n'avait encore à cette époque reliés entre eux et fait dériver d'une même cause. Si cet immense génie n'avait eu une conviction aussi énergique de l'existence de la loi, il n'eût pas même cherché, et j'ajoute maintenant que si, par malheur, les observations astronomiques avaient été aussi précises en son temps qu'elles le sont aujourd'hui , l'expérience l'eût porté à mettre en doute l'exactitude de ces lois, et il les eût rejetées comme fausses. Ces lois, en effet, ne sont rigoureusement justes que pour deux corps uniques mis en rapport de mouvement par la force gravifique; elles ne se vérifient qu'à peu près dans un ensemble de corps nombreux , comme notre système solaire.

Parmi ce genre de notions qui, si elles ne sont innées , se développent du moins en nous à la première inspection du monde externe et de l'espace, et qui sont dénature à être ensuite faussées par l'expérience, par l'observation, il s'en trouve deux dont la connexion ept intime et dont le rôle est capital dans l'examen subjectif de notre synthèse. Ce sont : la notion de l'infini dans le temps et dans l'espace, et celle de la force considérée comme attribut de l'élément intermédiaire.

Je ferai voir bientôt que le matérialisme se condamne au

suicide s'il ne nie ces deux notions, et qu'en effet, l'école a fait de tous temps d'incroyables efforts pour les bannir. Pour le moment, je ne ferai qu'appuyer sur les raisons pour lesquelles ces deux notions s'obscurcissent au point de disparaître parfois complètement dans notre intelligence. Lorsque, par un ciel sans nuages, nous élevons nos regards vers la voûte azurée qui semble nous envelopper de toutes parts , et lorsqu'alors nous nous demandons comment se termine l'espace considéré indépendamment de ce qui le remplit, notre réponse immédiate est qu'il ne peut y avoir de limites en aucun sens, et que, quelque loin que nous nous transportions , nous aurions toujours devant nous une étendue qui serait dans les mêmes conditions que celle que nous avons actuellement autour de nous, et dans tous les sens. Cette notion de l'infini en étendue, sans doute, n'est pas, sous cette forme nette, antérieure à nos rapports avec le monde externe, mais elle naît si rapidement dans l'esprit de tout homme , que nous pouvons la considérer comme aussi naturelle que n'importe laquelle de nos connaissances acquises. Cette notion si claire se trouve cependant en nous-mêmes sans cesse en face d'un ennemi mortel. Dès que notre réflexion se fixe sur cette première intuition, dès que nous cherchoi^s à approfondir, nous apportons dans ce travail interne les procédés que l'usage continu de nos sens nous a fait adopter exclusivement ; nous cherchons à préciser, à définir l'infini , à nous en former une image , à nous le figurer. Nous choisissons, par exemple, la plus grande unité de mesure dont nous ayons encore l'idée nette, nous essayons de l'ajouter à elle-même un nombre de fois incalculable , et nous ne trouvons pas de terme à l'espace; ou bien, à cette idée simple d'espace nous en superposons une autre, celle du temps : nous choisissons une vitesse qui nous est connue, celle de la lumière par exemple, qui est de plus de 70000 lieues à la seconde, et nous disons qu'en un nombre incalculable de

Page 1