LIVRE IV, CHAPITRE I
donc à notre point de départ, à l'effort musculaire luimême.
Lorsque nous soulevons un poids, nous voyons les muscles grossir vers le milieu ; lorsque le poids est considérable, une sensation douloureuse et admonUrice se manifeste dans tout le membre en action. La sensation nous avertit de l'effet produit sous l'empire de notre volonté sur les parties matérielles de nos organes. Mais savons-nous ce qui, sous l'empire de cette volonté , part du cerveau pour aller par les faisceaux nerveux commander la contraction musculaire? Savons-nous ce qui produit cette contraction? Assurément non ; et pendant l'effort musculaire nous avons conscience de tout, excepté de la chose principale, de la force qui produit cette contraction.
Si quelque chose est fait pour compléter ce qui précède, et pour nous montrer combien peu nos sensations ou les actes de la volonté même sont peu propres à nous éclairer sur ce qui se passe dans notre organisme, pendant la durée d'un phénomène dynamique , c'est la confusion qui existe pour la plupart des personnes entre le travail mécanique et l'effort qui précède et qui accompagne ce travail.
Lorsque, par exemple, avec l'un de nos bras , nous soutenons un poids , nous ne faisons qu'exercer un effort qui fait équilibre à l'action de la pesanteur sur ce poids ; lorsque , au contraire, nous soulevons continuellement ce poids, nous exécutons un travail mécanique , il se fait une dépense (de chaleur) dans notre organisme; lorsque nous laissons descendre continuellement ce poids, nous recueillons du travail, il se fait un bénéfice (de chaleur) dans notre organisme. La plupart des personnes , partant des sensations éprouvées , ne font aucune distinction entre ces trois phénomènes, radicalement distincts cependant. S'il m'est permis d'intervenir un instant personnellement dans cette discussion, je citerai un fait qui justifie pleinement, et au delà, ce qui vient d'être dit. Je me rappelle qu'à l'époque où j'exécutais mes expé-
riences sur la production de la chaleur dans l'homme pendant le repos ou pendant le travail , j'ai eu fréquemment à discuter mes travaux avec des physiologistes et des médecins distingués : eh bien ! j'ai toujours éprouvé la plus grande difficulté à leur faire saisir la profonde différence qui existe entre l'état d'une personne qui exerce un effort, et celui de cette personne quand elle exécute un travail positif ou négatif, quand elle gravit une montagne ou qu'elle en descend. Je le répète, si la notion première de force dérive pour nous d'une expérience personnelle, de l'emploi de nos membres comme moteurs , l'ordre de faits où elle prend naissance est de nature à troubler cette notion jusqu'à sa naissance même. C'est ici surtout qu'il importe, en tous cas, de nous surveiller, de savoir nous soustraire aux apparences, aux illusions, si nous voulons arriver à des déductions correctes , si nous ne voulons tomber dans les plus grossières erreurs. C'est certainement l'appréciation vicieuse dont je parle qui grandit si démesurément pour certains esprits la difficulté qu'ils éprouvent à concevoir comment un élément insaisissable, impalpable, invisible, peut donner à la matière le mouvement ou la faire rentrer en repos.
Nous venons de distinguer clairement les raisons pour lesquelles, lorsque nous ne surveillons activement notre jugement, la notion de la force proprement dite se trouble complètement dans notre esprit, et pourquoi nous dépouillons alors l'élément intermédiaire de l'un de ses premiers attributs. Nous venons de reconnaître l'origine du c comment concevoir » qui se présente à la pensée de la grande majorité des hommes de science même très sérieux , lorsqu'ils essaient de se rendre compte de l'essence de l'attribut force.