INANIMÉ
dont ,
» desquelles.
inspirations,
• aspirations.
comprimaons ,
• comprimons
non*.
• nous.
• Les.
INTRODUCTION
But et objet de ce livre. — Méthode et éléments de démonstration employés. — Lenteurs auxquels il s’adresse .
Le premier titre de cet ouvrage n’en indique que le point de départ et la mélhode générale. Le second , au contraire , en indique clairement le but.
Procéder à l’égard des êtres distincts dans le monde sensible , comme le chimiste procède à l'égard d’un corps qu’il analyse, chercher quelle est la constitution élémentaire des êtres, depuis le grain de sable jusqu’aux étoiles du firmament, depuis l’humble cryptogame jusqu’à l’homme, telle est l’entreprise audacieuse que je me suis proposée.
J’appuie à dessein sur l’épithète que je viens d’employer, pour que le lecteur ne croie pas un seul instant que je me sois fait la moindre illusion sur la difficulté et la grandeur de l’entreprise. Je vais même de suite, et par la même raison , faire ressortir toute l'amplitude de la difficulté et le caractère grandiose du problème. Il me sera ensuite d’autant plus aisé de dégager ma personnalité de mon œuvre , et de montrer que si le problème est résolu dans sa totalité dès l’introduction même, il l’est, non par moi ,
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mais par la science et k l'aide de la méthode analytique moderne.
Les sages, les philosophes, les penseurs, de tous les temps, ont cherché k deviner la constitution élémentaire de l’univers. Le premier homme qui a plongé un regard avide dans l’immensité des deux, ou dans le calice d’une fleur, ou dans son propre être , a dû se demander : « Quelle est la nature de tout ce qui m’entoure, quelle est ma propre nature? »
De tous temps aussi , ces hautes questions ont reçu des réponses, toujours très arrêtées et tranchées, mais toujours des plus contradictoires.
Cependant, si l’on se donne la peine de bien peser ces réponses, si variées en apparence , on reconnaît qu’elles peuvent se ramener k trois types très-distincts. La solution, en effet , s’est en quelque sorte incarnée en trois immenses doctrines, qui ont traversé les siècles, en se modifiant et en se perfectionnant, parallèlement au développement de l’esprit humain dans tout son ensemble. Toutes les ébauches, comme toutes les affirmations les plus tranchées, touchant la constitution élémentaire de l’univers, aboutissent finalement au SPIRITUALISME, au PANTHÉISME OU au MATÉRIA- LISME.
Pour le vulgaire lettré , c’est-à-dire pour les esprits peu portés k la réflexion, et qui pourtant usent journellement de la monnaie courante des termes des sciences philosophiques, le spiritualisme est simplement l’affirmation d’un Dieu créateur et esprit, et de l’âme humaine, esprit ellemême, et appelée à survivre à notre existence organique et animale de ce monde; le matérialisme est précisément le contraire de cette affirmation; il se confond d’ailleurs avec le panthéisme , et se traduit aux yeux du public par
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les termes athéisme, fatalisme, rationalisme, scepticisme, etc. Sous cette forme, évidemment, ces doctrines n’auraient qu’accessoirement à figurer dans une étude analytique sur la composition des êtres. En efTet, bien que leurs définitions, ainsi posées , ré|>ondent à l’une des faces de la question, leur forme exclut toute idée de démonstration basée sur la raison et sur l’expérience, et n’implique qu’une affirmation aveugle.
Mais il est facile de ramener ces trois termes à leur vrai sens.
La matérialisme, considéré comme une théorie analytique de l'univers, n’admet, et ne peut admettre, absolument qu’une seule espèce d’éléments : la matière , existant de toute éternité, et partout identique à elle-même; c’est avec cet élément et ses seuls mouvements que, non-seulement il a la prétention, mais qu’il subit la condamnation d'expliquer tous les phénomènes possibles, depuis le mouvement des astres, depuis la formation du cristal, jusqu’à la pensée dans ses plus sublimes évolutions. Je dis qu’il subit la condamnation, et c’est ce qui a été bien compris par tous ses partisans conséquents avec eux-mêmes. Dès qu’il accepte plus d’une espèce d’éléments, dès qu’il admet, pur exemple, l’existence d’un élément dynamique , capable de faire naître le mouvement dans la matière sans mouvement antérieur, il n’a plus aucune raison pour rejeter l’existence d’un troisième élément , de l 'élément animique, nécessaire pour donner lieu aux phénomènes de la vie organique; il cesse d’être lui-même, ou pour mieux dire, il n’a plus aucune raison d’être, il devient une question de faits, et cesse d’être une doctrine de principes.
Le panthéisme (Dieu en tout, tout en Dieu) n’admet aussi qu’un élément; mais cet élément, bien loin d’être
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toujours et partout identique à lui-même, est au contraire susceptible de toutes les transformations possibles; il peut devenir esprit, force ou matière; il renferme, dans son essence même et en virtualité, tous les phénomènes possibles; il peut temporairement s’individualiser en êtres distincts, qui, après un certain cycle d’évolutions, s’absorbent d'euxmêmes dans le grand Tout. Entre cette doctrine et la précédente il y a un abîme : au point de vue du principe comme à celui de l’interprétation pure et simple des faits.
Le spiritualisme est plus difficile à définir, ou, pour mieux dire, ses formes sont plus variées; cependant on peut dire que son essence même , c’est d’admettre non-seulement la diversité des éléments, depuis la matière jusqu’à l’esprit pur, mais encore, et surtout, l'inaltérabilité et l’individualité de ces éléments. Telle est du moins la forme de cette doctrine lorsqu’elle est logique et conséquente avec ellemême.
Ces trois grandes doctrines, on le voit, constituent, chacune à sa manière, une véritable analyse de la constitution des êtres. Appliquée au cas très-particulier de notre propre être, celte analyse nous dit : au nom du matérialisme, que l'homme est tout matière, et que sa pensée n’est qu’un mouvement des atomes; au nom du panthéisme, que l’homme est tout à la fois matière, force et ame, formant une seule essence transmutable, dont chacun de ces trois mots n’indique qu’un mode; au nom du spiritualisme, que l'homme est au moins matière et ame , considérées comme éléments à jamais distincts.
Ces trois grandes doctrines ont traversé les siècles en subissant la loi du progrès. Le matérialisme, visiblement, n a jamais pu être qu’une doctrine philosophique en quelque sorte séparée de la vie pratique. Dans le panthéisme et le
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spiritualisme, au contraire, se sont fondées et fondues, non seulement toutes los religions possibles, mais toutes les aspirations religieuses isolées de la conscience humaine.
Ces trois interprétations existent aujourd’hui môme face à face, sous forme ouverte ou déguisée, dans toutes nos sociétés. Que dis-je ! Elles se heurtent et prévalent alternativement dans la tète de bien des hommes qui savent penser, lorsque, rentrant en eux-mêmes, ils examinent en liberté les opinions, les croyances qu’on leur a inculquées dès l’enfance, et qu’en face de tous, ils n’oseraient faire semblant de mettre en doute.
L’expression d'entreprise audacieuse que j’ai employée dès l’abord , en indiquant le but de ce livre, n’est pas trop forte, il le semble du moins; et plus d’un lecteur me demandera sans doute : « De quel droit prétendez-vous résoudre un problème que vous-même appelez séculaire , et que vous avouez exister, ou avoir existé, dans la tête de bien des hommes, pour peu qu’ils sachent penser?» La question serait écrasante, si la possibilité de résoudre le problème ne dépendait que du plus ou moins de force de notre intelligence seule, et si, par conséquent, la personnalité pensante de chaque homme intervenait exclusivement. Tel n’est, dieu-merci, pas le cas, et ici intervient une puissance bien autrement grande que celle de n’importe quel génie exceptionnel ; ici notre personnalité s’efface pour ainsi dire entièrement, pour faire place h une force collective dont dispose aujourd’hui chacun de nous.
Une analyse quelconque suppose la connaissance des attributs de l’être à analyser, et des parties qu’on suppose former les éléments constituants de cet être. Une analyse élémentaire de l’univers ou des êtres qui le composent suppose la connaissance aussi complète que possible de
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tous les phénomènes auxquels donne lieu le concours des éléments que nous prétendons isoler par la pensée. Cette analyse appartient donc exclusivement à l’ensemble de nos sciences naturelles et exactes, à la science cosmogonique; et tout ce que l’on tentera en dehors du domaine de ces sciences ne pourra être qu’hypothèse, ou théorie systématique et préconçue.
Cette assertion , dont l’évidence est de nature à frapper tout le monde, nous fait maintenant très-bien comprendre comment notre grand problème a pu et a dû traverser les âges sans être résolu ; comment les trois doctrines fondamentales que j’ai spécifiées se sont maintenues face à face, sans que Tune ou l'autre ait jamais été complètement victorieuse ou vaincue. L’ensemble de nos connaissances exactes des phénomènes du monde sensible, la science cosmogonique , en effet , est assujettie à la loi du progrès comme tous les travaux possibles de l’esprit humain. Ce qui lui était impossible hier, elle le résout aujourd'hui; ce qui lui échappe aujourd’hui, elle l’atteindra demain. Notre problème a pu résister pendant des siècles; mais nous avons déjà le droit de dire qu’il sera vaincu un jour par la science.
En ce sens , la seule question critique à poser est celleci : « Comment savez-vous si le moment est venu d’attaquer une question que des sages croient hors de la portée de la raison humaine, tant elle a toujours semblé difficile? »
Si nos sciences allaient pas à pas et régulièrement, il serait à peu près impossible de décider du moment. Mais telle n’est point leur marche. Elles procèdent, en effet, en quelque sorte par saccades; leur puissance se concentre tantôt vers un point, tantôt vers un autre; un ensemble imprévu de découvertes d’une même famille y ouvre souvent un horizon dont personne ne soupçonnait la proximité.
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Notre époque a été, ou plutôt est le témoin d’un phénomène de développement bien frappant de cet ordre. Dans une des parties les plus spéciales de la physique , dans celle qui a pour objet l’étude de la chaleur , il s’est opéré récemment une révolution radicale dans toutes les idées accréditées jusque-là : une série de faits expérimentaux , en apparence paradoxaux et étrangers les uns aux autres , ont été reliés de la façon la plus brillante par l’analyse mathématique; la révolution opérée en ce point isolé a rapidement gagné de proche en proche ; et a établi une parenté désormais indissoluble, ou plutôt, a confondu en un seul faisceau des sciences qui paraissaient n’avoir rien de commun. Mécanique, physique, chimie, physiologie...., se sont spontanément groupées autour d'un même noyau de principes indélébiles.
Par suite du caractère spécial et remarquable de ce grand mouvement, les esprits les plus prudents, les plus timorés, se sont trouvés entrâmes à disserter sur la nature de la matière, des forces, à sonder les mystères de la vie; et, tombant dans un excès tout opposé à leurs habitudes , ont fini par trouver très facile ce qu’ils croyaient impossible. Un nombre considérable de livres de tous les formats, de tous les styles, mais tous marqués de la même tendance, ont paru dans ces derniers temps; on y cherche à disséquer les phénomènes, à remonter aux causes, à déterminer la nature même des causes.
Si je me suis trompé en pensant que le moment est venu de fonder, avec les données positives de la science, les assises solides d’une métaphysique expérimentale, à l'abri des injures du temps, je n’ai, en un sens du moins, pas été le seul à tomber dans l’illusion. Le lecteur pourra même me demander pourquoi j’ai cru devoir ajouter un
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volume de plus à tous ceux qui. d’après mon propre aveu , embrassent le même sujet.
A ce pourquoi , je vais répondre dès l’abord de la façon la plus entière et la plus franche.
Comme expression de la métaphysique de nos sciences modernes , ce livre est d’un bout à l’autre une protestation énergique contre ce que je ne crains point d’appeler l’erreur scientifique la plus radicale de notre époque.
Un grand nombre d’ouvrages, dis-je, ont paru récemment, qui dissertent sur la mvtière, sur la force, sur la vie; un titre unique leur conviendrait en apparence : « Unité des forces de la nature.» et il a été choisi en effet par quelques-uns de leurs auteurs. Ce titre semble annoncer un caractère élevé et grandiose dans l’expression synthétique des idées, et s’il tenait parole, ce ne serait assurément point de ce côté que pourrait s’attaquer la critique. Mais pour peu qu’on lise vingt pages de n’importe lequel de ces traités , on ne tarde pas à reconnaître qu’à ce titre il conviendrait d’en subtituer un autre bien différent : « La négation de la force. »
Partant d’une prétendue assertion de la thermodynamique, d’une prétendue révélation, d’après laquelle la chaleur ne serait qu’un mouvement vibratoire des atomes de la matière , on a étendu audacieusement la même explication figurative aux phénomènes de la lumière, de l’électricité, du magnétisme. Quelques-uns, et j’ajoute que ce sont les plus sincères et les plus conséquents, ont expliqué la gravitation, l’attraction universelle elle-même par des mouvements de la matière, et ont proclamé absurde toute doctrine qui cherche dans l’espace infini autre chose que la matière en mouvement. D’autres, plus prudents, ou saisis peut-être de vertige au bord de l’abîme qu’ils voyaient
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s’ouvrir devant eux, ont renoncé à expliquer cette grande cause de mouvement, en disant qu’elle est un effet de la volonté de Dieu : comme si, à ce point de vue, le plus minime des phénomènes de la nature n 'était pas aussi un effet de cette volonté; et ils ont cherché péniblement à rattacher tous les phénomènes dynamiques possibles à cette seule force, qui n’en est pourtant plus une, de leur propre aveu.
Si , comme physicien et comme métaphysicien , je devais me tromper en pensant que du seul langage des faits connus aujourd’hui et bien analysés il est possible de tirer une synthèse naturelle et générale, embrassant l’ensemble des phénomènes de l'univers; si l’épigraphe que j’ai donnée à ce livre , et qui en indique toutes les tendances , devait n’étre que l’expression d’une poétique illusion de ma part, il ne me sera du moins pas difficile de montrer que l’éloquence des faits suffit pour réfuter la synthèse unitarisle qu’on prétend être écrite si clairement dans le grand livre de la nature. Comme physicien , et à un point de vue objectif, je saurai prouver que pas un des phénomènes, si admirablement analysés et groupés dans ces derniers temps, ne légitime l’hypothèse explicative , et d’ailleurs des plus spécieuses, qu’on a présentée comme seule vraie sur la nature des forces. Comme métaphysicien , et à un point de vue subjectif, je saurai mieux encore peut-être faire ressortir l’étroite connexion qui existe entre le matérialisme pur et cette synthèse unitariste; je saurai montrer qu’en matérialisant certains phénomènes, on fait subir le même sort à d’autres qui y semblent complètement étrangers, et que pour s’intituler spiritualiste, pour n’être pas simplement matérialiste inconséquent, il ne suffit point de faire des professions de foi orthodoxe, de prononcer à tous
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moments avec componction le nom du Créateur, de tirer un cordeau au travers des phénomènes de la nature, et de déclarer que tout est matière d’un côté , et pur esprit de l’autre! Des conditions moins spécieuses sont nécessaires (jour qu’on puisse se dire appartenir réellement à l’une ou à l’autre de nos trois grandes doctrines philosophiques.
Le premier titre de ce livre, ai-je dit, en indique le point de départ et la méthode. La création de la thermodynamique constitue une ère nouvelle dans le développement de toutes nos sciences, et pas seulement dans celui de la seule physique -mécanique, lille est venue imposer des lois nettes et définies à l'interprétation d’une foule de phénomènes qui semblaient n’avoir d’autre règle que le hasard. Pour déterminer les diverses espèces des éléments qui constituent les êtres, et qui, par leurs rapports réciproques, donnent lieu aux phénomènes, il était naturel de partir des principes mêmes qui ont en quelque sorte transformé nos sciences, et les ont reliées en un même faisceau. De ces principes j'ai essayé de tirer des conséquences philosophiques et métaphysiques, j’ai été constamment des effets aux causes : je me suis servi, en un mot , à peu près exclusivement de la méthode critique et analytique. Cette méthode, quoi qu’on en ait pu dire, est la vraie puissance de nos sciences , et c’est pour l’avoir abandonnée trop tôt, que beaucoup de penseurs modernes, croyant fonder une synthèse générale , n’ont abouti qu a de petites synthèses partielles, dénuées de toute viabilité. Expliquer la vie par l’électricité ; la chaleur, l’électricité., le magnétisme, par la gravitation universelle; la gravitation universelle par le mouvement de la matière ou la volonté de Dieu , c’est ne rien expliquer du tout, ou pour mieux dire, c'est vouloir traduire, sous forme d’images sensibles et
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palpables, ce qui, dans la réalité de la nature, ne peut affecter aucune figure!
Et maintenant, m’est-il permis de dire à qui j’adresse ce livre?
Est-il permis à un auteur de dire par qui il veut être lu?
Je crois, en tous cas, remplir presque un devoir en disant ceux à qui je méconseillede me lire.
L’épigraphe de cet ouvrage eu indique toutes les tendances. II constitue, comme œuvre philosophique, la réfutation du matérialisme et du panthéisme , une justification du spiritualisme le plus absolu; il constitue, comme œuvre de science pure , une réfutation de toutes les théories partielles qui, en physique, en mécanique, mènent droit aux deux premières doctrines tout esprit sensé et conséquent avec lui-même. L’auteur qui espérerait ou désirerait un succès officiel et l’accueil de la foule lettrée, ne saurait mieux faire.
Mais comme œuvre de science pure, cet ouvrage va ii l’encontre du grand nombre : l’auteur, dieu-mcrci, est loin d'être le seul de son avis, mais il est néanmoins avec un petit nombre pour lutter contre les idées actuelles de l’immense majorité des hommes de science. Ce n'est pas là un élément de succès parmi ses pairs. Si, comme œuvre de philosophie, cet ouvrage réfute le matérialisme et le panthéisme pour couronner le spiritualisme, il raisonne attentivement avec la première doctrine, il ne s’attaque qu’avec respect à la seconde, et il signale fort souvent les déplorables excès de la troisième. L’auteur s’est gardé d’injurier les philosophes qui acceptent le matérialisme ou le panthéisme à titre de vérité scientifique : il sait que parmi eux se trouvent les esprits les plus puissants de ces deux siècles; il connaît parmi eux hon nombre d 'Honnête* r/ens;
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il sait que le matérialiste, dans la vilaine acception du mot, que l’homme intelligent qui n’a ni foi ni loi, qui, à chaque instant , viole ses devoirs les plus élémentaires envers lui-même et envers les autres, se trouve dans tous les camps, et peut-être en plus grand nombre dans le camp des prétendus puristes. Il sait que bien des chrétiens sont panthéistes à leur insu, et que tous même le sont en certains points. L’injure, en un mot, n’a pas place dans ce livre. Ceci n’est point un élément de succès non plus , parmi le grand nombre du moins.
Pour bien des personnes c’est presque un crime que de démontrer la vérité de ce quelles croient vrai, car une démonstration raisonnée constate un doute possible et la nécessité d’une vérification. Elles préfèrent accepter sans examen ce qui leur a été inculqué de vrai ou de faux par la férule de l’autorité, plutôt que de scruter et de creuser. Que celles qui sont douées de cette foi robuste, qui pensent que l’homme est libre de croire ce qu’il veut , qui ont la haine au cœur et la foudre en main pour tout contradicteur, ferment à la hâte ce livre et le remettent sur les rayons du libraire; son auteur n’a jamais eu le bonheur de posséder cette foi là ; peut-être dirait-il môme volontiers qu’il a eu le bonheur de no jamais la posséder.
Ceci est un livre de science ; il s’adresse donc tout d’abord, dans sa totalité, aux hommes de science, qui ne craignent ou ne dédaignent pas de quitter par moments le cercle limité de leurs travaux spéciaux pour jeter un regard sur la philosophie de la science. Mais, j’ose l’espérer du moins, son introduction, sinon sa totalité, trouvera les sympathies d’une classe plus nombreuse encore de lecteurs.
Bien des esprits sensés savent, par expérience , que l’on n’est pas libre de croire au faux et à l’absurde; sans s’être
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repus de ce qu’on se plaît à appeler le fruit défendu , ils ont pourtant assez appris pour savoir quelle est la valeur historique et scientifique des formules que l’autorité des castes a, de tous les temps, substituées aux aspirations de la conscience humaine. Sachant désormais à quoi s’en tenir sur les aliirmations sentencieuses des vieux codes , peu satisfaits, d’un autre côté, des aliirmations contradictoires de ceux qui parlent au nom de la science, ils regardent avec découragement en arrière, et avec crainte en avant : le doute , en un mot , les a mordus au cœur. En de certains jours funèbres d’épreuve, sous les coups de l’injustice, sur la tombe d’un être aimé, en ces jours où le terrain manque sous les pieds des plus forts , ils ne voient plus que l’absurde d’un côté et le néant de l’autre; le désespoir est leur lot, jusqu’à ce que le plus puissant des médecins, le temps, ait fermé la blessure. Ceux-là, j’ose le croire, verront avec un étonnement joyeux que la science positive et expérimentale de nos jours ouvre au penseur un horizon plus consolant et plus serein ; ils reconnaîtront que , si les révélations de la nature conduisent à la négation absolue en certains points, elles ne poussent au doute, en d’autres points essentiels, que quand nous apportons dans leur interprétation l’obstination d’un système préconçu, ou cette fausse méthode d’investigation, qui nous porte à conclure avant même que nous possédions les premiers éléments d’une conclusion. C’est à ceux-là que s’adresse l’introduction de ce livre : à chaque ligne, ils y reconnaîtront un de de leurs semblables et un ami sympathique. Qu’ils aillent cependant au-delà de l’introduction, si le doute leur reste, et s’ils ne redoutent pas le langage plus austère d’une vraie démonstration scientilique. La pensée d’avoir été utile à un seul d’entre ceux-là, me paiera de toutes mes fatigues et de tous mes efforts.
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Ce livre est l’expression analytique de l’ensemble des sciences, de la science cosmogonique, telle que j’ai su la comprendre, et non pas du tout l’énoncé systématique d’une collection d'idées personnelles. C’est pour avoir un peu trop songé à eux-mêmes, pour avoir dit un peu trop souvent ma synthèse, ma philosophie, que beaucoup d’auteurs n’ont abouti qu’à des ébauches inortes-nées. Mais en ce sens même, aurai-je toujours su, non faire parler, mais laisser parler correctement la partie de la science qu’il m’a été i>ossible d’embrasser? Hélas! ici encore, et plus d’une fois sans doute, la personnalité de l’écrivain reparaîtra , et avec elle les erreurs humaines. Si j’ai eu cette foi en moi-même, celte conviction robuste, qui sont indispensables pour mener à sa fin un grand travail , je suis redevenu moi en terminant mon œuvre; et, efirayé à la seule pensée des imperfections probables de cette œuvre, j’ai dû me consoler en me rappelant la parole du grand jKiète :
Es irrt der Menscli , so long’ er strebt!
« L’homme erre tant qu’il s’efforce vers son but. » C’està-dire, l’homme erre tant qu’il est en ce monde.
Six des esquisses suivantes ont été lues à la Société d histoire naturelle de Colmar, et ont été imprimées dans le Bulletin annuel de cette Société sous le nom de Lectures. Beaucoup de personnes ayant émis le vœu , des plus flatteurs pour moi, de les voir réimprimées à un plus grand nombre d’exemplaires, je me suis décidé à les faire servir d’introduction à un grand travail que j’avais depuis longtemps en préparation. Je les ai revues avec soin, je les ai dépouillées du caractère focal qu'elles affectaient, et je les ai complétées par une septième esquisse entièrement inédite. Telles quelles, elles sont l’expression fidèle et intégrale du livre auquel elles servent d’entrée. Elles traduisent une même pensée sous une forme plus accessible à la généralité des esprits cultivés. Leur allure, parfois presque légère . fera peut-être accepter à plus de lecteurs la marche austère du livre proprement dit. Elle prouvera tout au moins qu’un mathématicien et un physicien |ieut, quand il le veut , penser, sentir et écrire dans la langue de tout le monde.
Définitions préliminaires. — Proposition fondamentale de la théorie mécanique. — Application aux moteurs thermiques, aux phénomènes physiques en général. — Parenté que la nouvelle doctrine établit entre toutes les sciences physiques. — Équivalence de toutes les forces de la nature.
Dans le courant de ces vingt dernières années, la science s’est enrichie d’une conquête immense, qui marquera dans l’histoire des connaissances humaines le commencement d’une ère nouvelle. La fondation et l’édification de la théorie mécanique de la chaleur constituent de fait un progrès aussi capital que celle de la gravitation universelle.
Par son titre des plus modestes, la théorie mécanique de la chaleur semble n’être qu’une branche spéciale d’une partie limitée et spéciale elle-même de la physique. En réalité, elle constitue une science tout entière dont toutes les autres sciences physiques et naturelles sontdéjà devenues tributaires.
C’est ce que, entre autres choses, je ferai ressortir dans ces esquisses, sous une forme qui convaincra tout le monde.
A notre grand étonnement , nous verrons la théorie mécanique de la chaleur nous conduire de plain-pied sur le domaine de la physiologie , et répandre la plus vive lumière sur
quelques problèmes longtemps obscurs; puis nous permettre d’attaquer quelques questions de psychologie réputées pendant des siècles hors de la portée des sciences exactes. Bien plus, et ceci déjà est frappant, c’est un médecin, le docteur Mayer, de Hcilbronn , qui le premier a formulé une des propositions essentielles de la théorie mécanique, en s’appuyant sur des considérations tirées pour la plupart du règne des êtres vivants. En un mol , ce qui frappera le plus légitimement, c’est l’universalité des conséquences de quelques unes des propositions élémentaires de la doctrine; c’est la parenté et la solidarité qu’elle établit entre des sciences que l’on avait jusqu’ici crues distinctes et que l’on enseignait séparément.
Prise dans le sens littéral de son titre, la théorie mécanique a pour objet l’étude des rapports nécessaires qui existent entre les phénomènes de la chaleur et ceux de l’équilibre statique ou dynamique de la matière pondérable. Cette seule définition établit déjà un trait d’union désormais indissoluble entre deux sciences en apparence très-distinctes , entre la mécanique et la physique.
Je commence par préciser le sens de deux expressions qui appartiennent à ces sciences, et dont l’emploi nous évitera de longues et fréquentes circonlocutions. Je veux parler de ce qu’en physique on est convenu d’appeler une unité de chaleur ou une calorie; et de ce qu’en mécanique on appelle une unité de travail , un dyname.
La chaleur, on le sait, ne peut être ni pesée ni jaugée ; elle constitue de fait une force; elle ne peut donc être correctement évaluée que par ses effets. Ce que nous appelons la température d’un corps , et ce que nous mesurons avec nos thermomètres, est, à proprement dire, l’intensité de la force calorique actuellement libre dans ce corps ; mais nos thermomètres, quels qu’ils soient, bons ou mauvais en euxrnêmes, ne peuvent nous donner aucune idée directe de la
quantité de chaleur présente, ni des augmentations ou des diminutions qu’elle subit.
11 est visible que cette quantité et ses variations en plus ou en moins dépendent à la fois et de l’intensité de la chaleur dans un corps et de la quantité de ce corps lui-même, qui est soumise à l’action de la force calorique. En combinant ces deux éléments , on peut donc arriver à une mesure relative tout à fait correcte et claire. C’est ce qu’on fait en physique; on appelle unité de chaleur ou calorie, la quantité de chaleur qu'il faut ajouter à un kilogramme d’eau à 0' pour élever la température de 1" du thermomètre centigrade.
Je pense devoir m’étendre un peu plus sur la définition de l’unité dynamique, dont l’usage est beaucoup moins familier et dont le sens d’ailleurs est incontestablement très délicat à bien saisir.
II est peu de mots dont l’emploi soit plus fréquent et dont les acceptions soient plus variées en apparence que les termes de Force et de Travail ; il en est peu qui soient plus souvent déviés de leur vrai sens, non-seulement dans le langage vulgaire, mais même dans celui de beaucoup d’hommes de science , trop peu attentifs aux énormes inconvénients qu’entraîne un emploi vicieux de certains termes. Sans m’arrêter inutilement à ces acceptions ou à ces emplois vicieux , je dirai de suite qu’en mécanique on appelle Force toutes les causes du mouvement de la Matière pondérable ou des Corps. Je ne chercherai pas pour le moment, si, comme l’admettent la plupart des écoles matérialistes , le mouvement ne peut naître que du mouvement ; si quand nous voyons , par exemple, un corps tomber vers la surface de la terre avec une vitesse de plus en plus grande, il est poussé à notre insu par des molécules matérielles douées de très grandes vitesses et traversant l’espace dans tous les sens , ou si , comme j’ai cherché à le démontrer dans la plupart de mes travaux, il n’existe pas, au contraire, dans la nature, des principes spéciaux lolale-
ment distincts de la Matière, et capables de tirer celle-ci du repos ou de l’y faire rentrer. Je reviendrai , comme il convient, sur celte grande et belle question.
Toutes choses égales, la vitesse qu’acquiert un corps matériel soumis à l’empire d’une force, dépend à la fois, et de l’intensité de cette force, et de l’espace que le corps parcourt sous son empire. Il est clair, d’après cela, que le produit de cet espace parcouru et de l’intensité de la Force représente fidèlement la quantité d’action développée ou dépensée par celleci. C’est ce produit qu’on nomme le travail mécanique. La traduction numérique de cette dépense d’action est des plus simples en mécanique. De môme qu’une force peut être employée à mettre en mouvement un corps libre, de même, et c’est môme bien plus souvent le cas, elle peut être employée à surmonter une autre Force.
Ainsi , par exemple , tandis que dans nos armes à feu , la force expansive des gaz, qui n’est autre que le calorique, est employée à donner une impulsion de plus en plus grande au projectile ; au contraire , lorsqu’avec une machine à vapeur, nous soulevons un fardeau quelconque , la force expansive de la vapeur, ou le calorique, est employée à surmonter l’action de la pesanteur ou de la Force gravifique sur le corps. Le produit de la hauteur à laquelle est élevé un fardeau , et du poids de ce fardeau, devient ici l’expression très claire du travail , ou de la quantité d’action développée dans la machine par la Force calorique. C’est en un produit de cette espèce qu’on convertit aujourd’hui universellement en mécanique la dépense d’action de toutes les forces possibles. On a pris pour unité de poids le kilogramme, et pour unité de hauteur le mètre ; et l'on appelle kilogrammètre la quantité d’action qu’il faut dépenser, à l’aide de quelque force que ce soit, pour soulever à un mètre de hauteur un poids de 1 kil. en une seconde de temps.
Lorsque, par exemple, nous disons qu’une machine à va-
peur, qu’un moteur hydraulique, a une force de 10000 kilogrammétres , cela signifie qu’à l’aide de la puissance développée et employée sans perte, on pourrait élever en une seconde à un mètre de hauteur un poids de 10000 kil. ou à 10000 mètres un poids de 1 kil. Ainsi encore, quand nous disons qu’un cheval peut fournir un travail de 75 kilogrammètres, cela signifie que la puissance motrice de l’animal , employée sans perte , peut élever par seconde à 1 mètre de hauteur un poids de 75 kil. On prend souvent pour unilé la puissance du cheval ainsi exprimée , et l’on dit qu’une machine à vapeur a une force de 100 chevaux, lorsqu’elle est capable de fournir un travail de cent fois 75 kilogrammètres par seconde.
Si je me suis expliqué clairement et sans trop fatiguer l’attention du lecteur, plusieurs réflexions se seront déjà spontanément offertes à son esprit.
On aura remarqué combien ces définitions données par les sciences exactes diffèrent de celles dont se contente le public en général , lorsqu’il se sert des mêmes mots , et combien elles ramènent les termes à leur sens original. Force, en effet, signifie puissance motrice, principe d’action, qu’il s’agisse des phénomènes physiques ou des facultés de notre àme ; travail signifie dépense d’action pendant un certain temps , qu'il s’agisse aussi d’un phénomène physique ou d’une fonction de notre pensée. C’est bien là le sens que prennent en mécanique ces deux termes souvent si vagues dans le langage ordinaire.
On voit quelle idée incorrecte bien des personnes se font de ce que nous nommons la puissance d’un moteur. Lorsqu’elles entendent parler d’une machine à vapeur, d’une roue hydraulique de vingt chevaux par exemple, elle se figurent que vingt chevaux attelés ensemble et agissant à la fois seraient entraînés par le moteur. Elles confondent ainsi l’effort exercé à un instant donné , et qui ne suppose aucune durée nécessaire, avec le travail mécanique, qui suppose l’idée du temps.
Lorsqu’ Archimède disait qu’avec un levier et un point d'appui, il soulèverait la terre, il croyait sans doute avoir multiplié presque à l’infini la puissance de l'homme ; en réalité , et sans s’en douter peut-être, il nous a rendus bien petits. Soulever la terre signifie , en effet, employer le travail du moteur dont nous pouvons disposer, à élever à une certaine hauteur un poids égal à celui du globe terrestre. Or, réellement, quel temps faudrait-il â un homme très-vigoureux , travaillant jour et nuit, sans jamais se reposer, pour soulever un tel poids à un millimètre de hauteur? Il lui faudrait deux millions de millions de siècles! Archimède, en vérité, nous a bien humiliés.
L’effort que le levier nous permet de multiplier à l’infini, et le travail, dû à cet effort, lorsqu’il se traduit en mouvement, se confondent trop souvent encore aujourd’hui dans bien des têtes d’ailleurs fort intelligentes ; cette méprise y fait naître une maladie qui devient incurable, lorsqu’on ne la coupe pas dès sa naissance : c’est celle de la recherche du mouvement perpétuel ou production d’un travail sans dépense équivalente de force.
Je viens de définir deux espèces d’unités de mesure qui semblent n’avoir absolument rien de commun : l’unité de chaleur, l’unité de travail mécanique. C’est pourtant entre elles que la théorie mécanique est venue tirer un trait d’union désormais indestructible.
Un corps que l’on chauffe se dilate, ou augmente de volume; un corps que l’on refroidit se contracte ou diminue de volume. En augmentant ainsi de volume, le corps est capable de surmonter des résistances externes plus ou moins grandes, souvent colossales , qu’on essaie de lui opposer. C’est ainsi que l’eau , que nous soumettons à une chaleur croissante dans un vase fermé, finit par rompre les parois les plus épaisses, si nous ne donnons issue à la vapeur qui se produit, si nous ne permettons au volume de s’accroître. C’est ainsi que l’eau
que nous faisons bouillir en vase ouvert prend un volume près de dix sept cents fois plus grand , en surmontant de fait , sans cesse , la pression atmosphérique ; un calcul aisé nous apprend qu’un kilogr. d’eau que nous évaporons ainsi, soulève en réalité à dix-sept mètres de hauteur l’énorme poids de mille kilogrammes.
La poudre que nous enflammons dans une arme à feu n’est de fait autre chose qu’un corps qu’une très-grande chaleur vient dilater subitement : la tendance à l’accroissement, la pression qu’exerce le corps ainsi chaude sur le boulet est telle que celui-ci, sur un trajet d’à peine un mètre, reçoit souvent une vitesse de 800 à 1200 mètres par seconde.
La chaleur, en un mol, est une force, et c’est à ce titre qu’elle agit dans la nature entière , et que nous l’utilisons dans nos moteurs.
On aperçoit déjà que ces deux unités que j’ai définies plus haut, ne sont pas si étrangères l’une à l’autre qu’il nous semblait d’abord; quantité de chaleur, c’est-à-dire quantité de force en action dans un phénomène ; quantité de travail, c’est-à-dire quantité d’action produite par cette force , ce sont là des éléments qui, fort loin de ne pas se connaître, doivent avoir ensemble une connexion mathématique.
Le principe général d’après lequel fonctionnent tous nos moteurs à chaleur sans aucune exception est des plus clairs et des plus simples. Un corps quelconque, l’eau, l’éther, le chloroforme, l’air, les gaz en général, y sont soumis à des alternatives de dilatation et de contraction de volume. Pendant la période de dilatation, le corps exerce un effort et pousse en avant un piston qui se meut dans un corps de pompe, et qui, à l’aide de pièces mécaniques convenables, nous fournit en dehors la somme d’efl'orts, le travail qu’il reçoit. Pendant la période de contraction, le piston redevenu libre revient à sa position primitive.
Dans nos machines à vapeur, par exemple, l’eau, soumise
2i ESQUISSES PnÉMMINAIHES.
à l’aclion de la chaleur dans la chaudière , s’y réduil en vapeur, c’est-à-dire s’y dilate en réalité, de manière à prendre un volume plusieurs centaines de fois plus grand ; à mesure qu’elle se forme , cette vapeur va pousser en avant ou en arrière le piston-moteur. Chaque fois que le piston arrive à l’extrémité de sa course, la vapeur qui l’avait poussé est mise en communication avec un espace vide et froid où elle se précipite et se condense ; le piston ainsi devenu libre peut reculer sous l’action de la vapeur nouvelle qui agit sur sa face opposée.
Dilatation et contraction alternatives d’un corps , telle est la cause en quelque sorte palpable des mouvement d’un moteur à chaleur quelconque. Addition et soustraction alternatives de chaleur, telle est la cause réelle , mais absolument impalpable , de ces changements de volume et de ces mouvements. Un tel moteur suppose donc, non-seulement l’existence d’une source de chaleur pour dilater le corps, mais aussi celle d’une source de froid pour enlever au corps , d’abord dilaté , ce qui l’avait ainsi dilaté, et pour le ramener à son état primitif.
Une question des plus capitales se présente ici naturellement à l’esprit. Le corps sur lequel nous faisons agir la chaleur apporte-t-il à la source de froid tout le calorique qu’il reçoit de la source de chaleur? En d’autres termes plus précis, supposons que nous mesurions toute la chaleur fournie à l’eau qui bout dans une chaudière à vapeur et que nous mesurions de même toute la chaleur que nous retrouvons dans le condenseur de la machine, en tenant d’ailleurs compte des pertes passives : y aura-t-il égalité entre la quantité d’abord donnée, puis retrouvée?
Avant 1842, il y a donc vingt ans à peine, tous les physiciens sans exception eussent répondu par l’afTirmation ; tous eussent dit sans hésiter un instant : oui, il y a égalité entre les quantités de chaleur dépensées et retrouvées ; la chaleu r ne peut que se disperser plus ou moins dans les divers corps.
de manière à les tenir à des températures plus ou moins élevées; mais il est impossible qu’elle cesse d’être chaleur.
Aujourd’hui, au contraire, il n’y a plus un seul physicien qui puisse encore répondre ainsi.
Toutes les fois que l’action du calorique sur un corps produit un travail mécanique, il disparaît une quantité de chaleur rigoureusement proportionnelle au travail produit. Réciproquement, toutes les fois qu’un travail mécanique est consommé à modifier l’état d’équilibre interne d’un corps, il se développe une quantité de chaleur rigoureusement proportionnelle au travail dépensé. Entre le travail ainsi produit ou consommé et la chaleur ainsi consommée ou produite, il existe un rapport immuable, qui est ce qu’on appelle l’Equivalent mécanique de la chaleur.
Tel est le grand principe posé pour la première fois par le docteur Mayer ; telle est la proposition fondamentale sur laquelle repose tout l’édifice de la théorie mécanique de la chaleur.
Dans tout moteur à calorique, la source de chaleur cède plus de chaleur au corps sur lequelle elle agit , que la source de froid n’en prend à ce corps pour le ramener à son volume primitif, et la différence de ces deux quantités de chaleur est précisément celle qui nous fournit le travail de la machine. Chaque unité de chaleur ainsi dépensée se traduit pour nous par quatre cent ving-cinq unités de travail ou kilogrammçlres produits. Telle est la valeur numérique de l’équivalent mécanique.
Chacun sait que le frottement, que les chocs, que la compression des corps développent de la chaleur : eh bien ! la quantité de chaleur ainsi produite ne dépend aucunement de la nature particulière de chaque corps , mais exclusivement du travail consommé. Toutes les fois qu’il s’est fait une dépense de 425 kilogrammètres de travail, il se développe une unité de chaleur, une calorie.
J’ai fait remarquer que dans nos armes à feu, c’est le calorique qui, en dilatant subitement les parties constituantes de la poudre, est la cause motrice du boulet. Or, pendant que celui-ci chemine de plus en plus' vite dans la pièce, les gaz produits par l’inllammation se refroidissent : il s’y opère une consommation de chaleur qui est rigoureusement proportionnelle au travail que représente la vitesse du boulet à chaque instant. Supposons que celui-ci, avec toute sa vitesse initiale, aille frapper un bloc suffisamment résistant et immobile, un rocher par exemple; à l’instant même du choc, il s’échaudera, et la chaleur qui s’y développera par suite de la perte de son mouvement, sera rigoureusement égale à celle qui avait disparu dans les gaz de la poudre pour produire ce mouvement.
11 est facile de comprendre quelles modifications profondes le principe de Mayer a dû introduire dans toutes nos sciences physiques, et quels immenses progrès il y a opérés.
fies phénomènes nombreux, qui semblaient n’avoir rien de commun entre eux , et dont l’élude semblait devoir constituer pusieurs sciences différentes , ont été ramenés à de simples questions de statique ou de dynamique, résolues complètement par l’analyse mathématique. Un très-petit nombre d’exemples bien choisis va faire saisir immédiatement lagmndeur des progrès accomplis déjà, ou à accomplir très-prochainement encore.
La résistance des corps solides à la rupture, la cohésion , est due à l’attraction réciproque de toutes les parties matérielles qui constituent ces corps. Pour allonger, pour ployer une barre de fer, il faut surmonter cette attraction à l’aide d’un effort; il faut, en un mot. dépenser du travail. Mais lorsque la chaleur dilate un corps, il est visible qu’elle surmonte aussi ces attractions, elle opère, en un mot, aussi un travail : une partie de cette chaleur est donc consommée à ce travail. 11 résulte directement de cet énoncé si simple que
DiflitU
quand nous exposons un corps quelconque à la chaleur, une partie du calorique qu’il reçoit est employée à surmonter les forces internes : cette partie ne modifie nullement la température du corps; une autre partie, au contraire, sert exclusivement à élever celte température. Si donc nous parvenons à reconnaître ce qui dans réchauffement d’un corps appartient à la première et à la seconde de ces parties , nous pourrons calculer le travail interne accompli par la chaleur, et par conséquent aussi l’intensité de l’attraction des atomes les uns envers les autres.
Celte force attractive a une valeur très-grande dans les corps solides très-résistants , c’est ce qui se conçoit très-aisément ; mais ce qui nous étonnera peut-être, c’est d’apprendre qu’elle est loin d’être nulle dans les vapeurs, dans les gaz, dont pourtant les parties semblent se repousser à l’infini, et que dans les liquides, dans l’eau par exemple, l’intensité de cette force est colossale. Si nous supposons de l’eau à 0” renfermée dans un vase inextensible qu’elle remplit complètement, et si nous supposons que l’action des forces attractives internes soit suspendue , pour ne laisser subsister que la force répulsive du calorique, le liquide exercera sur les parois du vase et sur chaque mètre carré de surface l’énorme pression de cinq cent millions de kilogrammes. C’est donc à cette pression que le calorique fait réellement équilibre dans un liquide dont pourtant les parties nous semblent ne tenir nullement les unes aux antres. C’est cette attraction qui, pour la plus grande partie, détermine l’énorme absorption de chaleur occasionnée par l’ébullition d’un liquide quelconque.
Tout le monde sait que l’eau qui est soumise à une pression constante et qui est arrivée à son point d'ébullition , ne change plus de température, quelles que soient les quantités de chaleur qu’on lui fournisse. Toute cette chaleur ajoutée est alors consommée à séparer les molécules, à surmouler leur attraction et la pression externe. Lorsque l’eau bout à
l’air libre, c’esl-à-dire sous la pression atmosphérique ordinaire, quarante calories seulement sont employées en travail externe et quatre cent quatre-vingt-seize le sont à surmonter l’attraction interne. L’ancienne physique appelait calorique latent la chaleur ainsi absorbée par les liquides , sans changement de température. En réalité, il n’y a rien du tout de latent ici ; dans un kilogramme de vapeur d’eau à cent degrés et à une atmosphère de pression, il n’y a pas plus de chaleur que dans un kilogramme d’eau à 100°, bien qu’il faille l’énorme somme de 536 calories pour évaporer celte eau. On a su de tous temps que l’évaporation de l’eau détermine le refroidissement de ce liquide : l’explication correcte du phénomène est au contraire toute récente.
Tel est le beau résultat auquel mène aujourd’hui la théorie mécanique de la chaleur : peser l’attraction de deux atomes, comme l’astronomie pèse l’attraction de deux globes du firmament.
Mais il y a ici un pas de plus à faire , et déjà la voie est ouverte. La force qui rassemble en un tout homogène et résistant les atomes d’un corps simple , n’est évidemment pas la même que celle qui unit deux, trois , quatre atomes différents en une molécule composée. En d’autres termes, l’attraction moléculaire, cause de la cohésion, ne peut être confondue dans ses effets avec l’affinité chimique. Eh bien! en ce sens, l’étude sévère des phénomènes calorifiques nous permet déjà , pour certains corps , de distinguer ce qui appartient à l’une ou à l’autre de ces forces , et par conséquent de réduire en nombres, d’exprimer en kilogrammes l’énergie de la force qui unit deux éléments chimiques en un composé homogène. Sans aucun doute, d’ici à peu d’années, la chimie, qui semblait une science de faits et de mémoire, sera abordable à l’analyse mathématique.
Le son , qu’il s’agisse d’un simple bruit ou de la plus harmonieuse suite d’accords, le son résulte, nous le savons, d’un
état d’oscillalion des parties internes des corps élastiques ; si nous pouvions voir les mouvements internes de l’air, par exemple, qui nous apporte un son continu, nous verrions ce fluide partagé en tranches mobiles , en vagues , en ondulations sonores, telles que ces parties, par tranches régulières, se rapprochent et s’écartent alternativement les unes des autres. Mais pour comprimer un corps élastique , pour réduire son volume, il faut dépenser du travail , et par suite ce corps s’échauffe. Si, par suite de son élasticité, ce corps prend au contraire un volume plus grand, il donne du travail et par suite se refroidit. L’onde comprimée est donc d’une température plus élevée , et l’onde raréfiée est d’une température inférieure à celle du corps où se propage le son. Cette alternative d’échauffement et de refroidissement modifie l’élasticité des corps sonores, et par conséquent modifie le degré qu’occupe le son dans la gamme et la vitesse de propagation.
Et que l’on ne pense pas qu’il s’agisse d’une influence minime et négligeable ; Newton avait, par le calcul, fixé la vitesse du son dans l’air à 288 mètres ; Laplacc, en tenant compte de la chaleur et du froid produits par la compression et la raréfaction, a fixé cette vitesse à 340 mètres : c’est le nombre trouvé effectivement par l’expérience directe. De la vitesse du son dans l’air on peut donc déduire la valeur de l’équivalent mécanique de la chaleur ; et j’ajoute que la valeur ainsi calculée concorde à un quatre centième près avec celle que Joule et moi nous avons trouvée directement. Voilà donc l’acoustique elle-même liée à la théorie mécanique de la chaleur.
On voit quelle étroite parenté le grand principe du docteur Mayer est venu établir entre nos diverses sciences. Et que l’on ne pense pas que cette parenté soit simplement subjective ou relative à notre manière de classer. Elle est objective, c’està-dire qu’elle concerne les sujets mêmes de nos sciences , les phénomènes naturels et leurs causes. Le principe de Mayer,
en effet, concerne non-seulement le calorique, mais toutes les forces de la nature, l'électricité, la lumière, le magnétisme, la gravitation, etc.; si, dans un phénomène quelconque, il se produit, par exemple, de l’électricité, nous sommes parfaitement certains qu’il se dépense ou de la lumière, ou de la chaleur, ou du travail mécanique, en quantité équivalente.
Eu un mot, toutes les forces de la nature peuvent se substituer les unes aux autres ; il y a entre elles équivalence quantitative au point de vue des effets produits. Mais je ne veux pas fatiguer plus longtemps l’attention du lecteur par des citations tirées du monde physique, je passe immédiatement dans le domaine de la vie organique et j’examine avec l’attention qu’elle mérite une classe étendue de phénomènes qui intéressent le physiologiste, le médecin, le naturaliste.
Application de la théorie mécanique de la chaleur aux moteurs animés. — Sources de la chaleur vitale. — Ressemblance de l’organisme des êtres vivants avec nos moteur*. — Travail positif et négatif de l'être vivant. — La première proposition de la théorie mécanique s’applique à ces êtres comme à tous nos moteurs thermiques. — Détails physiologiques sur les fonctions des moteurs animés. — Dons quelles parties de l’organisme se consomme la chaleur que coûte le travail, etc.
Le corps de tous les êtres vivants, végétaux, animaux à sang froid ou à sang chaud, constitue une source de chaleur, un foyer continu. Si le calorique qui s’y développe sans cesse n’en élève pas indéfiniment la température, c’esl parce que les pertes externes de chaleur sont égales aux quantités
de chaleur produites intérieurement, et sont d’ailleurs réglées par l’organisme lui-même, de manière à ce que la température de chaque être reste constante à un demi-degré près, en dépit des variations de la température du milieu où vit l’être organisé.
Un a discuté pendant des siècles sur l’origine de la chaleur appelée vitale. Aristote, que les érudits citent à l’envi quand il va un homme de science moderne à déprécier, Aristote pensait que cette chaleur est créée par la puissance vitale elle-même, et que l’organe respiratoire, chez les animaux supérieurs, sert à rafraîchir constamment le corps, à l’empêcher de se consumer par l’excès de la chaleur produite.
Nous allons voir comment la théorie mécanique pénètre dans cette question, d’abord sous forme critique, cl puis sous forme affirmative.
A ’ihil ex nihilo , nihil in nihilum. flicn ne peut sortir de rien, rien de ce qui a reçu l’être ne peut rentrer dans le néant.
La vie, quelle que soit d’ailleurs sa nature , ne peut créer avec rien aucun des éléments pondérables ou impondérables qui constituent le corps de l’être vivant ; elle ne peut qu’utiliser les éléments qu’elle trouve dans le monde physique. La chaleur continuellement produite dans l’organisme des êtres vivants, et en très-grande quantité dans les animaux à sang chaud, ne peut être due qu’aux combinaisons nouvelles que contractent, dans l’organisme même, les éléments matériels qui y sont sans cesse introduits.
Je dis à dessein exclusivement. Plusieurs physiologistes eu effet, sans adopter en entier les idées d’Aristote, en avaient adopté du moins et modifié une partie. «Les frottements du sang dans les veines et les artères , les frottements des muscles etc. etc., doivent, disent-ils, produire de la chaleur, et par conséquent en ajouter à celle que développent les réactions chimiques.» El quant à la première partie de l’assertion, ils ont parfaitement raison. Mais la théorie méca-
nique vient réfuter radicalement la conclusion finale. Ces frottements, ces actions mécaniques de tous genres produisent de la chaleur, dit cette théorie; mais les mouvements qui y donnent lieu, celui du sang, celui des muscles, etc., coûtent eux-mêmes de la chaleur et en quan tités rigoureusement égales; la somme totale de chaleur produite dans l’organisme n’est donc pas modifiée de la sorte. Nous verrons bientôt que cette assertion a été vérifiée expérimentalement et de la manière la plus triomphante.
Parmi les réactions chimiques capables de développer de la chaleur dans l’être vivant, la plus considérable, celle qui prédomine toutes les autres, est celle qui résulte de l’absorption de l’oxygène de l’air et de sa combinaison avec les éléments combustibles fournis par les aliments. La respiration, en un mot , est la cause principale, sinon unique , de la production de la chaleur vitale. C’est ce qu’ont mis hors de doute, en premier lieu, les expériences de Lavoisier et de Laplace; puis celles de Dulong et de M. Régnault, sur des animaux de différentes espèces, et puis enfin mes expériences sur l’homme.
Dans les expériences des quatre physiciens et chimistes que j’ai nommés plus haut, l’animal était enfermé dans un calorimètre ou appareil propre à mesurer la quantité de chaleur totale produite en un temps donné; on lui envoyait par un tube l’air nécessaire à la respiration ; on analysait l’air qui sortait de l’appareil. D’après le poids d’acide carbonique trouvé dans l’air sortant, on calculait la quantité de carbone brûlée; le poids de l’oxygène combiné dans cet acide carbonique était retranché de celui qui manquait à l’air, ce déficit permettait de calculer la quantité d’hydrogène brûlée: en faisant la somme des quantités de chaleur que représentaient ces deux éléments brûlés, on avait la quantité de chaleur totale disponible dans l’organisme. Cette quantité, dans les essais de Dulong et de Régnault, s’est trouvée tellement rap-
procliéc (le celle qu’indiquait directement le calorimètre, que le doute n’est plus permis quant au rôle fondamental de la respiration.
Mes expériences sur l’homme mettent en relief un fait remarquable déplus: c’est que, d’un individu à un autre, le rapport des divers éléments combustibles qui se combinent avec l’oxygène est le môme. 11 résulte de là que la chaleur développée à chaque instant dans notre corps est toujours rigoureusement proportionnelle au poids d’oxygène absorbé en un temps donné. J’ai, en effet, soumis à l’expérience des sujets des deux sexes , de différents âges , de différents tempéraments; l’un, entre autres, était atteint d’un fort catarrhe aux poumons ; je me suis moi-même soumis à l’expérience pendant une forte période de fièvre. La quantité d’oxygène absorbée par heure et, par conséquent, la quaulité de chaleur développée par heure, variaient considérablement d’une personne à l’autre : mais chez toutes, chaque gramme d’oxygène consommé produisait à très peu près 5 calories, c’est-à-dire cinq fois ce qu’il faut de chaleur pour élever de 1° la température de 1 kil. d’eau à zéro. Je reviendrai plus tard sur quelques détails très curieux, comme question de physiologie.
Tout ce que je viens de dire, quant à la production de la chaleur vitale, se rapporte exclusivement à l’être vivant considéré à l’étal de repos.
Deux grandes divisions s’introduisent pour ainsi dire d’ellesmèmes dans l’étude des êtres organisés. Parmi ces êtres, les uns, en effet, sont fixés, d’une manière plus ou moins absolue, au lieu de leur naissance : ils sont obligés d’attendre que les éléments nécessaires à leur existence et à leur développement arrivent à eux : ce sont les végétaux. Les autres sont doués de mobilité , et ils peuvent aller prendre les éléments nécessaires à leur existence : ce sont les animaux. Mais mouvoir et élever le poids de leur propre corps, traîner, transporter, élever un poids , un fardeau additionnel , c’est fournir ce que
nous avons appelé un travail mécanique. Par cette seule définition, les animaux constituent donc de fait de vérilables moteurs. Si nous examinons de plus près leur structure interne, cette analogie se montre à nous sous une forme plus frappante encore. Examinons, en effet, l’un quelconque des vertébrés, par exemple : un oiseau, un quadrupède, un homme. Nous trouvons d'abord un assemblage de pièces solides , très dures , très résistantes , articulées entre elles, comme de vrais leviers : ce sont les os. C’est le squelette d’un moteur quelconque. Ces leviers sont reliés entre eux et rendus dépendants les uns des autres par des corps d’une nature toute particulière, susceptibles de changer de forme, de se raccourcir en exerçant un elTort sur les leviers: ce sont les muscles. Ceux-ci jouent le rôle de la vapeur qui pousse le piston d’une machine à vapeur, ou celui de l’eau qui , dans une roue hydraulique, pousse les palettes. Les muscles se contractent ou changent de forme sous l’action d’une force qu’on a pendant bien longtemps crue être d’une nature particulière, et qui, de fait, n’est autre que Vé'cclricilè dirigée par les conducteurs nerveux ; c’est ce qu’ont mis hors de doute les belles recherches de Dubois-Reymond. On le voit , il y a plus que analogie, il y a similitude, quant au principe de construction, entre les moteurs vivants et nos moteurs inanimés. Ici, toutefois, s’arrête la similitude. Outre la matière pondérable et les forces qui constituent tous les corps possibles , et au-dessus des forces , se trouve dans l’être vivant une puissance active , capable de spontanéité , renfermant dans sa propre nature toute la virtualité de l’être, capable de dire : «je veux, je ne veux pas,» etaux ordres de laquelle obéit la force motrice. Mais celle puissance ne peut pas plus créer du travail qu’elle ne peut créer de la chaleur, de l'électricité. Chaque fois donc que le moteur animé produit ou reçoit du travail externe , il faut, de toute nécessité, qu’il s’y opère, dans son intérieur, une dépense ou une production équiva-
lente de la force électrique, qui est en lui le principe moteur; mais, comme les phénomènes électriques sont tout-à-fait internes (c’est tout récemment qu’ils ont été constatés), comme les seules manifestations externes de Force sont des phénomènes calorifiques, il faudra de toute nécessité qu’à chaque travail mécanique exécuté ou consommé par l’être vivant, il se manifeste au dehors de lui un déficit ou un bénéfice de chaleur. Telle est l’affirmation capitale que formule la théorie mécanique de la chaleur, quant à l'un des plus compliqués des phénomènes physiologiques. Et nous allons voir que celte affirmation se trouve admirablement vérifiée par l’expérience directe.
J’ai parlé de travail produit et de travail consommé , de chaleur disparue et de chaleur produite : ces expressions peuvent sembler singulières , contradictoires même. Qu’il me soit permis de mieux préciser que je ne l’ai fait jusqu’ici , la nature du travail dont est capable un être vivant. Je m’élève de suite au sommet de l’échelle des êtres, et j’examine nos propres mouvements ; afin de réduire la question à la plus extrême simplicité, je ne m’arrête qu’à ce qu’à l’aide de nos efforts nous pouvons faire, mécaniquement parlant, du poids de notre propre corps.
Lorsque nous montons un escalier, lorsque nous gravissons une montagne, les muscles actifs, en se contractant, redressent les jambes alternativement ployées à chaque pas , et élèvent ainsi successivement le centre de gravité du corps, en surmontant la résistance qu’oppose le poids de celui-ci. Il y a ici une dépense évidente d’action, dont le résultat définitif est d’élever à une certaine hauteur le poids de notre corps, c’est-à-dire de produire un travail externe positif. Lorsqu’au contraire, nous descendons un escalier ou une montagne, les muscles actifs , d’abord contractés , s’allongent à chaque pas sous l’effort de notre poids corporel et laissent alternativement fléchir les jambes. Le résultat définitif ici , c’est
qu’un certain poids descend d’une certaine hauteur, en surmontant ia résistance musculaire ; il y a, en un mot, dépense, consommation de travail externe , et il doit y avoir , par conséquent , bénéfice de force motrice dans notre corps.
Lorsque nous marchons sur un plan horizontal, le centre de gravité du corps s’élève et s’abaisse alternativement de hauteurs égales, il y a donc production et consommation alternatives de travail externe, et il doit y avoir une dépense et une production alternatives de force motrice qui se balancent et donnent zéro pour résultat final.
Pour le public, les trois modes de locomotion dont je viens de parler constituent un travail. On voit combien le physicien juge différemment : pour lui, la marche ascensionnelle est seule un travail externe réel; la marche descendante est au contraire un bénéfice de travail pour notre corps ; la marche horizontale ne constitue nul travail définitif. A ses yeux, la marche ascensionnelle doit coûter du calorique à l’organisme; la marche descendante doit y en produire; la marche horizontale ne doit modifier en rien 1a quantité de calorique que représente la respiration.
Un homme du poids moyen de 75 kil., qui gravit le Mont- Blanc ou qui s’élève d’environ quatre mille mètres, produit de fait l’énorme travail de trois cent mille kilogrammètres ; si nous évaluions chez lui la chaleur représentée par la respiration, et la chaleur réellement produite, nous trouverions que celle-ci est plus petite que la première, et d’autant d’unités, que le nombre 425, ou celui de l’équivalent mécanique, est contenu de fois en trois cent mille; il manquerait environ 700 calories à l’appel. Lorsqu’au contraire , cet homme descend du Mont-Blanc, nous trouverions dans son organisme 700 calories de plus que n’en représente la respiration. C’est ce que dit la théorie mécanique et ce qu’affirme l’expérience.
En principe, l’expérience est des plus simples et le calcul des plus aisés.
Supposons, en effet, qu’un homme du poids de 75 kil. s’élève de quatre cents mètres par heure. Supposons que pendant cette marche ascensionnelle il consomme par la respiration cent grammes d’oxygène par heure. S’il était en repos, ces cent grammes produiraient 5 fois 100 unités de chaleur , soit cinq cents calories ; mais la mesure directe de la chaleur ne nous donne que quatre cent trente calories; il nous en manque donc 70; c’est ce qu’a coûté le travail de trente mille kilogrammètres produit. Supposons que cet homme descende , au contraire , de quatre cents mètres par heure, et absorbe toujours 100 grammes d’oxygène: au lieu de cinq cents calories , nous en trouverons cette fois cinq cent soixante et dix : c’est ce qu’a produit le travail de trente mille kilogrammètres non dépensé, mais réellement recueilli par son organisme.
Tel est, en effet, le résultat général que donne l’expérience. Dès que la personne soumise à l’essai fournit un travail externe positif, on trouve moins que cinq calories par gramme d’oxygène absorbé; dès qu’elle donne un travail négatif, dès qu’elle descend au lieu de monter , on trouve plus que cinq calories par gramme d’oxygène consommé ; et le plus ou le moins de chaleur totale est toujours en proportionnalité avec la valeur totale aussi du travail fourni ou consommé. Le moteur humain est donc soumis, comme tout autre, aux lois générales de la théorie mécanique de la chaleur.
Il serait trop long et d’ailleurs inutile de fatiguer l’attention du lecteur en décrivant la méthode d’observation à laquelle j’ai dû recourir pour ce genre de recherches.
Je ne parlerai pas non plus des difficultés que présentent celles-ci : difficultés qui sont peut-être les plus grandes que le physicien puisse rencontrer. Mais je me fais un devoir de dire qu’ilfautaussi.dela part de la personne soumise à l’expérience, une forte dose de bonne volonté et de dévouement. L’ascension dans mon calorimètre ne présentait pas, dieu-merci, les
dangers de celle du Mont-Blanc ou de la Jungfrau; mais elle en procurait toute la fatigue , sans en offrir les magnifiques distractions. Figurons-nous, en effet, renfermés dans une guérite obscure et hermétique , obligés de respirer et d’exhaler l’air des poumons à travers un tube de caoutchouc, et obligés, pendant une heure et demie , sans répit, de monter sur une roue qui tourne et dont les échelons fuient sans cesse sous nos pieds. Nous aurons à la fois une idée approximative de la méthode d’observation et du peu d’agrément qu’elle devait offrir à celui ou à celle qui se soumettait à l’expérience. Le mot de dévouement, on l’avouera, n’est pas exagéré; en m’en servant, je n’obéis qu’à un sentiment naturel de gratitude envers ceux qui, de la sorte, ont aidé pour ainsi dire aveuglément à l’avancement de la science. Ce dévouement, 1 homme de science le trouve, toutes les fois qu’il est nécessaire, chez les hommes même les plus simples, les plus incultes, les moins à même de comprendre le but auquel ils concourent. Ce que ces hommes comprennent d’instinct, c’est qu’il s’agit de quelque chose d’élevé et de désintéressé; et pour peu que nous payions aussi de notre personne, ils nous suivent sans faire de réflexions. J’ajoute, pour être juste, qu’en ce sens ces hommes comprennent mieux et montrent plus d’abnégation que bien des personnes chez qui une éducation incomplète ou fausse a développé plus d’égoïsme que de cœur, plus de préjugés que de vraie science. Ainsi les marins audacieux qui ont voulu à plusieurs reprises se frayer une route par les régions boréales , ont toujours trouvé de pauvres matelots prêts à s’exposer avec eux aux plus grandes souffrances, sans avoir comme eux l’aiguillon de la gloire, sans espérer même une récompense. Ainsi les guides suisses, qui savent si chèrement faire payer aux touristes leurs fantaisies de vanité, et qui refusent formellement de les conduire sur certains pics des Alpes, oublient le danger, et s’offrent spontanément au savant qui veut interroger la nature, à l’artiste
qui veut lui demander ses inspirations. Sur dix pauvres ouvriers pris au hasard qui assistent de loin à mes travaux scientifiques, il s'en trouve toujours au moins trois ou quatre qui viennent d’eux-mêmes m’offrir de partager ma peine; et quelque baroque que doive fort souvent leur sembler l’expérience, quelque désagréable ou périlleuse qu’elle soit parfois, je n’ai jamais aperçu un sourire de moquerie , ni un mouvement de dégoût ou de crainte. Cet hommage instinctif que l’homme le plus inculte rend à la recherche de la vérité, me semble un des plus beaux indices de la destinée morale de l’humanité; et en tout cas , il est pour le chercheur sincère et honnête la source de l’une de ses plus légitimes et de ses plus nobles satisfactions.
J’ai dit que quels que soient l’état de santé, les tempéraments, l’âge, le sexe des individus, chaque gramme d’oxygène absorbé pendant l’acte respiratoire produit, à l’état de repos, environ cinq calories. Mais ce qui, au contraire, varie d’une personne à l’autre, c’est précisément cette quantité d’oxygène elle-même absorbée en un temps donné, et son mode d’absorption. Sur le nombre relativement très limité des personnes sur lesquelles j’ai pu faire des expériences , j’ai vu la quantité d’oxygène absorbée par heure varier entre 28 et 40 grammes, et, par conséquent, la chaleur produite varier entre 140 et 200 calories par heure. 11 serait extrêmement important d’étendre ce genre d’observations à un bien plus grand nombre de sujets : on en retirerait certainement des données utiles en médecine, et intéressantes en tout cas en physiologie. D’après le peu que j’ai pu, à cet égard, conclure avec certitude , au point de vue des tempéraments ou de l'état de santé, il est certain que notre vigueur, notre résistance au froid et aux intempéries dépendent beaucoup plus de l’énergie avec laquelle l’organisme relient la chaleur une fois produite et de la manière dont il l’utilise, que de la quantité produite en un même temps. Ainsi , par exemple, il s’est trouvé qu’une jeune
fille de vingt ans , qui s’est prêtée à cet ensemble pénible d’expériences , consommait à l’état de repos précisément le même poids d’oxygène que moi : il se développait donc aussi en elle la même quantité de chaleur que chez moi ; et cependant, tandis que moi je suis obligé de me vêtir très-chaudemcnt pour ne pas souffrir du froid , elle est robuste , comme la plupart des filles de nos campagnes, et peut s’exposer aux plus grands froids quoique très-légèrement vêtue. J’ai pu observer aussi de grandes différences d’un individu à l'autre, quant à la puissance absorbante des poumons. Je m’explique par un exemple des plus frappants. Tandis qu’à l’état de repos, je respirais près de dix-huit fois par minute, la jeune fille précédente ne respirait que douze fois à peine ; tandis que chez moi , à chaque aspiration, il entrait plus d’un litre d’air dans les poumons, chez elle, il n’en pénétrait qu’un demi : la puissance absorbante des vaisseaux aériens était donc chez elle beaucoup plus grande que chez moi , puisque, comme moi , elle consommait pourtant 30 grammes d’oxygène par heure. Aussi les 350 litres d’air qui passaient par ses poumons en une heure, étaient-ils beaucoup plus chargés d’acide carbonique que ne l’étaient proportionnellement les 700 litres qui passaient par les miens.
Une réflexion critique doit s’être déjà présentée d’ellemême à l’esprit du lecteur, c Puisqu’il se consomme du calorique dans notre organisme quand nous fournissons un travail externe, quand nous gravissons une montagne, comment se fait-il, me dira-t-on, que cette marche ascensionnelle, bien loin de nous rafraîchir comme elle semblerait devoir le faire, nous amène au contraire rapidement à un état de caloricité quelquefois intolérable?»
Celte réflexion critique est très juste, et la nature, par une sage prévoyance , y répond elle-même.
Notre organisme est pourvu d’un appareil télégraphique admirable, qui met constamment en relation, avec le centre
et entre elles-mêmes, les parties les plus éloignées les unes des autres. Au point de vue dynamique, le système nerveux joue le rôle d’un régulateur parfait, par l’intermédiaire duquel il est pourvu aux besoins de toutes les pièces du moteur. A l’instant même où nous commençons à gravir, il se fait un appel énergique de secours de la part des muscles en activité à l’organe chargé de la calorification ; la respiration et la circulation s’accélèrent; le volume d’air inspiré s’accroît, la puissance absorbante des poumons s’élève ellemême, souvent considérablement. Il résulte de là que la quantité d’oxygène absorbée, et par suite, la quantité de chaleur produite augmentent considérablement aussi. J’ai vu, dans mes recherches, la quantité d’oxygène consommée par heure, tripler et quadrupler par suite du mouvement. Ainsi , lorsque, soumis moi-même à l'expérience , je marchais dans mon calorimètre de manière à m’élever de quatre cent cinquante mètres par heure, les battements du cœur s’élevaient de 80 à 140; le nombre d’aspirations par minutes passait de 18 à 30; le volume d'air aspiré et expiré par heure s’élevait de 700 litres à 2300 litres ; et de cet accroissement général d’activité dans la respiration et la circulation il résultait que je consommais, non plus 30 grammes, comme à l’état de repos, mais bien 132 grammes d’oxygène par heure, c’est-àdire quatre fois et demie plus. Malgré la consommation d’une partie du calorique parle travail, il n’en subsiste donc pas moins un excès souvent très considérable; et l’individu, au lieu de se refroidir, s'échauffe , gagne beaucoup plus de chaleur que quand il est en repos.
C’est par la grandeur de l’excès de chaleur inutile ainsi développée que les divers individus différent le plus entre eux. Tandis que chez l’homme robuste, bien portant, et habitué à gravir les montagnes , cet excès de chaleur est relativement petit, chez les personnes faibles ou peu habituées à marcher, la respiration et la circulation s’accélèrent outre
42 ESQUISSES PnÉl.IMINAinES.
mesure par l’ascension , et l’excès de chaleur est très-considérable.
Pendant la descente d’une montagne , autrement dit, lorsque , au lieu de produire un travail externe, nous en absorbons, il se produit de la chaleur au lieu qu’il en disparait. 11 est donc inutile ici que l’organisme se règle de manière à développer plus de chaleur par l’acte respiratoire, et c'est effectivement ce qui n’a pas lieu; nous savons tous que la marche descendante n’essouflle nullement les personnes qui ont quelque peu l’habitude des montagnes, et qu’elle ne fait que fatiguer les muscles en action, qui, à chaque pas, s’allongent sous la charge du corps.
On voit que les moteurs vivants , considérés au point de vue purement mécanique, se trouvent dans le même cas que tous les moteurs possibles : il en est qui rendent mieux que d’autres, c’est-à-dire qui utilisent beaucoup mieux la force motrice disponible. L’individu qui s’essouflle et qui sue en gravissant une montagne, imite exactement ces chauffeurs maladroits qui chargent outre mesure leur foyer, et sont ensuite obligés de lâcher la vapeur en pure perle, tandis que le chauffeur expérimenté ne développe à chaque instant que la chaleur strictement nécessaire à l’effet dynamique qu’elle doit fournir.
Chez l’homme qui n’a pas de vice organique à l’appareil de la respiration et de la circulation, et chez qui, d’ailleurs aussi, l’assimilation se fait bien, le rendement du moteur peut être amélioré beaucoup par un exercice gradué et fait avec intelligence. La raison de ce perfectionnement, que le public appelle simplement V habitude de lu marche, ce qui n’explique rien du tout, cette raison, dis-je, est très simple. L’homme qui exécute avec intelligence un travail mécanique quelconque, ne met en activité que les muscles seuls qui servent à produire ce travail; celui, au contraire, qui débute et qui est maladroit , met en activité et contracte outre me-
sure, à son insu, d’autres muscles. L’appel de secours, qui se fait à l’appareil respiratoire et circulatoire par l’intermédiaire du système nerveux, part, chez le premier, des pièces seules du moteur qui doivent produire le travail ; chez le second, au contraire, cet appel part de tous les points, et émane de pièces du moteur qui ne doivent nullement coopérer au travail à fournir : l’excitation est donc exagérée en pure perte, et il se développe une quantité très grande de chaleur inutile à l’action dynamique. C’est ce défaut si grave et si funeste que fait disparaître l’habitude de la marche, qui n’est autre chose qu’une étude instinctive, et que fait disparaître beaucoup plus vite une étude raisonnée et dirigée, par exemple dans les pays de montagnes, par un guide expérimenté.
De tous les moteurs animés, le plus parfait, l’être privilégié, c’est l’oiseau. C’est le seul qui exécute presque constamment un travail positif, un travail parfois colossal relativement aux dimensions de l’être. Tandis que nous, par exemple, nous élevons péniblement le poids de notre corps, en douze heures et plus de travail, au haut du Mont-Blanc ou du Cotopaxi , c’est-à-dire à quatre ou cinq mille mètres à peine, le condor monte fièrement, en quelques minutes, à plus de sept mille mètres. Lorsque nous marchons sur un plan horizontal, il se fait un travail alternativement positif et négatif : la chaleur, d’abord consommée, est reproduite dans la période négative. Lorsque nous nous sommes élevés sur un pic pour admirer la grandeur de la nature, hélas! il faut redescendre, et plus d’une raison nous y pousse. La chaleur consommée pendant la période d’ascension est reproduite pendant la descente. L’oiseau seul monte toujours, du moins virtuellement, alors même qu’il descend vers la terre. En effet, pendant qu’il s’élève, non seulement il porte son poids à une plus grande hauteur, mais il pousse l’air de haut en bas, ce qui est un double travail externe po-
44 ESQUISSES PnÉUMINAIBES.
sitif. L’aigle qui plane ou qui nous semble immobile, l’hirondelle qui, pendant quinze heures de suite, décrit mille et mille courbes gracieuses, fournissent tous deux un travail externe considérable, car pour se soutenir à une même hauteur, il faut que par des battements d’ailes des plus énergiques, quoique souvent imperceptibles, ils poussent continuellement la colonne d’air de haut en bas : ils s’élèvent virtuellement, comme la personne qui, dans mon calorimètre, grimpait sans changer de place , sur une échelle mobile. L’épervier qui fond verticalement sur sa proie, non seulement se laisse tomber, mais pousse encore l’air de bas en haut, pour accélérer son agression. En un mot, l’oiseau produit à peu près exclusivement un travail positif externe : il y a donc en lui constamment consommation et jamais reproduction de chaleur, par suite de ses mouvements. Aussi l’organe respiratoire et circulatoire est-il chez lui d’une puissance incomparable ; tout l’organisme est en quelque sorte imbibé d’air, afin que la calorification ne fasse jamais défaut. Les organes de la phonation même sont relativement plus puissants que dans tous les autres êtres. Dans le silence des belles nuits d’été, la voix vibrante du rossignol s’entend à plusieurs kilomètres; le piaulement sinistre de l’oiseau de proie qui plane est entendu par les hôtes innocents de nos bosquets et les remplit de terreur, bien avant qu’aucun d’eux puisse apercevoir le brigand qui les menace. Chez ces êtres aériens, il n’y a jamais trop de chaleur développée; tout est utilisé , et la nature, en mère prévoyante , pour éviter tout gaspillage de calorique, leur a donné , même sous les tropiques, une couverture qui, tantôt modeste, tantôt splendide de couleurs, est toujours le plus chaud des vêtemens.
Certains insectes aussi sont doués d’un système moteur des plus puissants. Les taons , par exemple , et d’autres mouches, sont capables de suivre, pendant des heures, un cheval qui marche au grand trot : eu égard à la petitesse de
ccs animaux, ils produisent un travail relatif prodigieux. A une seule exception près, dont je parlerai bientôt, on n’a jusqu’ici aucunement étudié la calorification de ces êtres pendant le travail.
Dans ces derniers temps , et bien avant qu’il fût question de théorie mécanique, plusieurs chimistes et physiciens ont voulu faire un parallèle entre nos moteurs à calorique et les moteurs vivants : ils calculaient le travail produit par un homme qui monte, par exemple, au Mont-Blanc, elle poids de carbone qui se brûle chez lui pendant l’ascension ; ils trouvaient que cette quantité était bien moindre que celle que consommerait la meilleure pompe à vapeur pour le môme travail. Je me hâte de le dire : ils commettaient l’erreur très grande de croire que l’homme qui gravit ne consomme pas ■Jilus d’oxygène que celui qui se livre à l’oisiveté, et par conséquent, ils évaluaient beaucoup trop bas le carbone brûlé. Ici, une fois par hasard, l’impartialité me force de prendre la défense de l’œuvre humaine. Dans mes expériences, l’homme qui adonné les meilleurs résultats dynamiques, produisait par heure un travail de 33000 kilogrammèlres ; il consommait dans le môme temps 132 grammes d’oxygène, ce qui représente 660 calories : ces 660 calories , à leur tour, représentent 280000 kilogrammètres de travail dans une machine parfaite. Le rapport de ce travail disponible au travail produit est comme cent est à douze. Comme mécanicien, je conclus donc que le moteur humain rendait seulement douze pour cent. Nos machines à vapeur aujourd’hui rendent tout autant : l’œuvre de l’homme, vous le voyez, supporte le parallèle avec le moteur vivant. Mais ce qui place ce dernier incomparablement au-dessus de toutes nos machines , c’est que la puissance dynamique y est développée par un appareil dont le volume et le poids sont incroyablement réduits , si nous les comparons à ceux de nos moteurs les plus parfaits. Une machine à vapeur qui fournit le travail
d’un cheval de moyenne force, pèse au moins dix fois plus que le moteur animé. Mais qu’est-ce encore que le quadrupède le plus puissant, si, à ce point de vue, nous le comparons à certains oiseaux? La machine à vapeur délicate, qui devrait produire le travail d’une hirondelle, par exemple, pèserait près de cent fois plus! Ceci nous explique clairement pourquoi nous sommes tristement retenus à terre par ce que Michelet, dans son admirable livre L’OISEAU, appelle à la fois si poétiquement et si trivialement, la fatalité du ventre; ceci nous explique pourquoi, dans cette vie, nous ne pouvons voler qu’en rêve.
Trois questions maintenant se présentent naturellement à l’esprit. Où se font la production ou la consommation de la chaleur, lorsque l’être vivant consomme ou produit du travail externe? Où se fait, dans l’organisme, la calorification due à l’absorption d’oxygène? Pourquoi la température des animaux à sang chaud varie-t-elle si peu, quelle que soit la température externe?
Nous sommes à même aujoud’hui de répondre à ces trois questions sous la forme la plus précise.
\° Les expériences de M. Béchard prouvent que quand nous soulevons un poids, par la flexion des diverses articulations d’un de nos bras par exemple, la température s'abaisse dans tous les muscles qui, dans leur contraction, opèrent cette flexion, et fournissent ce travail externe; que les mêmes muscles, au contraire, s'échauffent, lorsque nous laissons lentement le poids ramener le bras à sa position première; que ces muscles ne changent pas de température lorsque le bras se meut horizontalement et sans soutenir de poids, c’est-à-dire lorsqu’il n’y a de travail externe ni produit ni dépensé. Il y a ici une analogie complète , au point de vue calorifique, avec ce qui se passe lorsqu’on allonge une lanière de caoutchouc à l’aide d’un effort externe, ou lorsqu’on la laisse se raccourcir lentement, en surmontant cet effort externe. Dans le premier
cas, il y a dépense de travail externe ; dans le second cas, il y a production de travail externe ; si on lâche subitement la lanière de caoutchouc sans lui faire surmonter de résistance externe, il n’v a ni dépense ni production de travail externe. La théorie mécanique nous dit que la lanière doit s’échauffer dans le premier cas, se refroidir dans le second, et rester à la même température dans le troisième ; et c’est en effet ce qui a lieu. L’image, on le voit, est fidèle au point de vue des phénomènes calorifiques; mais elle ne l’est qu’à ce point de vue. Entre la lanière qui se raccourcit et les muscles qui se contractent, il y a en effet deux différences énormes. La lanière renferme en elle-même le principe d’action , la force motrice qui la ramène toujours à sa première forme, dès qu’elle est libre; ce principe d’action, la force, est, au contraire, amenée aux muscles par les circuits nerveux et sous l’empire de notre volonté. Et dans le muscle qui se contracte ou qui se relâche, il se fait deux actes chimiques contraires, qui constituent, l’un une véritable nutrition, et l’autre une vérilable-dénutrition.
2* Lorsque Lavoisier eut démontré que la respiration est, chez les animaux à sang chaud, la principale , l’unique source de chaleur interne , on se hâta de comparer l’appareil pulmonaire à un foyer proprement dit, dont La chaleur ne ferait que se disperser dans l’organisme. Une telle comparaison est sinon fausse, du moins très exagérée. Il se produit certes de la chaleur dans les poumons mêmes, mais pas plus et pas à un autre titre que dans tout le reste de l’organisme ; et la nature a pris les plus sages précautions pour qqe cet organe si important et si délicat ne souffre pas de la chaleur localement développée. La calorification se fait dans l’organisme entier, partout où le sang artériel se change en sang veineux , partout où il s’opère une sécrétion quelconque. En un mot, le sang ne transporte pas simplement le calorique à travers les rameaux de la circulation , comme , parexemple , l’eau chaude
d'un hydro-calorifère le transporte dans les divers tuyaux qui se ramifient loin du foyer; le sang, modifié par la respiration, est le véhicule des éléments qui produisent le calorique dans les divers organes par les combinaisons qui s’opèrent, sous la direction générale et continue de l'appareil * nerveux.
3° Si la température du corps ne s’élève pas indéfiniment par suite de la production interne de chaleur, c’est, avonsnous dit, parce que les pertes de calorique deviennent égales à la production. Ces pertes sont de deux genres ; les unes sont dues à la différence de température qui existe entre l’air et la surface interne et externe qui se trouve en contact avec cet air; les autres sont dues à la transpiration cutanée, à l’évaporation de l'eau du sang et des autres liquides organisés, à travers les pores et dans les poumons mêmes.
L’organisme dispose donc de deux moyens pour se débarrasser de l’excès de calorique produit par les éléments qu’introduit la respiration , et il emploie l’un et l’autre, mais dans des proportions très variables, selon les conditions où sc trouve l’étre vivant.
En été, ou dans les pays méridionaux , le refroidissement par le contact de l’air diminue considérablement; sous les tropiques, où la température de l’air s’élève souvent à 40°, ce refroidissement devient absolument nul : c’est donc alors par l’évaporation de l’eau que l’organisme fait disparaître le calorique qui à chaque instant sc développe par suite de la respiration. Il se peut très bien d’ailleurs, et il est même très probable , que la quantité d’oxygène absorbée diminue elle-même, et qu’ainsi il y ait en réalité moins de calorique à éliminer, à mesure que la température de l’air s’élève. C’est un fait très important que je me propose de vérifier cet été ; cela me sera relativement facile, pareeque toutes mes expériences antérieures ont été faites en hiver et par des froids souvent très grands.
Dans nos climats septentrionaux et en hiver , c’est au contraire le refroidissement par contact qui l’emporte de beaucoup sur celui que produit la transpiration cutanée. Ce refroidissement peut même devenir tel que la calorification interne ne suffit plus pour maintenir l’équilibre : l’être vivant alors souffre et son existence est compromise.
Nous reconnaissons clairement maintenant de quelle façon satisfaisante, sous tous les rapports, la théorie mécanique de la chaleur vient expliquer et sanctionner un précepte d’hygiène qui est vieux comme le monde : l’utilité d’un exercice corporel modéré, pour l’entretien de la santé, et le rôle nuisible d'un exercice trop violent.
Si nous examinons de prés un exercice gymnastique quelconque, nous voyons qu’il se résume toujours à élever et à abaisser d’une certaine quantité un certain poiçjs- Je prends comme exemple le plus simple , le plus naturel et le plus utile de tous les exercices, la promenade en plaine ou sur un plan horizontal. Chaque pas est alors divisé en deux périodes ; dans l’une nous élevons le poids de notre corps ; dans l’autre nous le laissons s’abaisser exactement d’autant, en surmontant la résistance des muscles. Dans la première période, il se fait une dépense de calorique; dans la seconde, un développement de chaleur égal. A ce point de vue , comme je l’ai déjà dit, l’exercice ne nous chaufferait pas du tout. Mais la période ascendante de chaque pas détermine, dans l’appareil respiratoire , un surcroît d’activité qui augmente la proportion d’oxygène absorbé en un temps donné, et par conséquent la quantité de chaleur développée dans le même temps. De plus, par suite de l’accélération de la circulation, et par suite des contractions et des allongements alternatifs des muscles en action, la calorification se fait dans toutes les parties de l’organisme à la fois ; toutes les sécrétions sont ainsi favorisées : le refroidissement, au lieu de s’opérer seulement par le contact de l’air, s’opère aussi par la transpiration insensible; la
peau reprend l’une de ses fonctions les plus importantes; il s’établit, en un mot, un juste équilibre dans le jeu de tous les organes. On conçoit comment par la même raison un exercice immodéré produit précisément des effets opposés.
On voit aussi très-clairement d’après ce qui précède, d’où dérive, au point de vue hygiénique, la supériorité des climats tempérés sur les climats trop froids ou trop chauds. Dans ceux-ci, l’élimination du calorique ne se faisant que par suite de l’évaporation de l’eau des liquides organiques, la peau fonctionne outre mesure, et aux dépens des reins et du foie entre autres ; le moindre exercice corporel vient encore augmenter le mal , et agit comme le fait un exercice trop violent dans les pays tempérés. Dans les climats trop froids, ce n’est que par une gymnastique presque continue que nous pouvons combattre l’ÿivasion du plus terrible des ennemis de la vie organique ; l’organe respiratoire et l’organe circulatoire sont obligés de fonctionner outre mesure ; l’être faible succombe nécessairement à la longue. Mais de cette lutte continue et presque normale , naît aussi l’énergie physique , morale et intellectuelle des races du Nord. Le froid et l’intempérie font ici ce que faisait une loi cruelle à Sparte : ils éliminent le faible et ne laissent subsister que le fort ; mais tandis que la loi barbare étouffait l’intelligence pour ne laisser vivre qu’un corps robuste , la nature , tout en décimant , apprend à l’homme à lutter à l’aide de son intelligence, et finit par le rendre aussi fort d'esprit que de corps. C’est des races septentrionales qu'on peut dire : mens valida in corporc sano.
Ce que je viens de dire du mode de calorification et des relations qui existent entre le calorique développé dans l’être vivant et les mouvements que celui-ci exécute , s’applique à tous les animaux sans aucune exception; et même, dans des limites très restreintes il est vrai, à la plante. Mais ce qui vient d’être dit de la constance de la température du corps de l’être vivant ne s’applique qu’aux animaux à sang chaud. Chez
les animaux dont la température diffère peu de celle du milieu ambiant, le travail doit amener, au contraire, des différences de température très-notables dans l’organisme. Nous en connaissons aujourd’hui déjà une preuve des plus frappantes. M. L. Dufour a récemment montré que le corps des phalènes et des sphinx , celui du sphinx atropos en particulier, est, pendant le repos de l’animal, à une température qui diffère d’à peine un ou deux degrés de celle de l’air ambiant. A l’heure du crépuscule, lorsque cet insecte prend son vol pour aller chercher sa nourriture dans le calice des fleurs , la température de son corps s’élève rapidement, jusqu’à différer quelquefois de près de dix degrés de celle de l’air. Le naturaliste habile qui a découvert ce fait a attribué l’élévation de la température aux mouvements mêmes de l’animal, aux frottements des muscles, aux battements des ailes. Ainsi que je le lui ai répondu de suite , il faisait ici une très-fausse application de la théorie mécanique de la chaleur. Je l’ai dit dès le début, les frottements des muscles, ceux du sang, etc., produisent de la chaleur dans l’organisme, mais ils y en coûtent tout autant et ne peuvent à aucun titre devenir la cause immédiate d’une élévation générale de température. Le sphinx, pendant qu’il vole de fleur en fleur, produit, comme l’oiseau qui plane, un travail externe très grand; il se fait donc dans son organisme une dépense de calorique proportionnellement très grande aussi , et son corps , fort loin de s’échauffer, se refroidirait , si rien ne venait reproduire la chaleur à chaque instant consommée par le travail. Mais chez cet insecte, comme chez nous, le système nerveux joue le rôle de régulateur de toutes les fonctions. Au moment même où le vol commence et réclame du calorique pour durer, il se fait un appel d’oxygène pour activer la combustion, pour produire un surcroît de chaleur, et comme l’insecte a primitivement la température de l’air, comme l’évaporation des liquides est très-faible chez lui, la chaleur non consommée en travail
élève rapidement la température du corps jusqu’à ce qu’ici
aussi les pertes externes deviennent égales à l’excès produit.
Chez l’homme comme chez l’insecte, chez l’insecte comme chez la plante elle-même, tout un ensemble de phénomènes, naguère encore des plus obscurs pour nous, s’explique donc aujourd'hui de la manière la plus satisfaisante, à l’aide des mêmes principes de physique.
Tel est le tableau bien limité, bien imparfait, des magnifiques résultats auxquels nous a conduit la théorie mécanique de la chaleur, dans ses applications aux moteurs inanimés ou animés, dans ses applications à la mesure du travail interne ou externe, aux corps en général. Elle nous a permis non-seulement la plus haute précision, mais même l’emploi des symboles mathématiques, dans des questions qui, il y a peu d’années encçre, semblaient à jamais hors de la portée d’une appréciation scientifique rigoureuse. En disant, dès la première page de cette esquisse, que la fondation de cette doctrine est un progrès aussi immense que celle de la gravitation universelle , je n’ai rien exagéré. Ce que l’astronomie est parvenue à découvrir sans le secours du télescope dans l’immensité des cieux, dans l'infiniment grand, la théorie mécanique le déchiffre dans l’infiniment petit, là où nul microscope n’atteindra jamais. Je suis fort loin cependant d’être arrivé au terme de mon exposition : il nous reste à nous élever bien plus haut que nous ne l’avons fait jusqu’ici.
Conséquences philosophiques de la théorie mécanique. — Élude sur la nature des forces en général. — Où l'on aboutit en assimilant la force k un simple mouvement de la matière pondérable. — Le matérialisme le plus radical sort forcément de celte assimilation. — Réfutation de cette assimilation. — La force , considérée en général , est un principe distinct de la matière : elle est, au même titre que celle-ci. l'un des éléments constitutifs de l'univers. — Classification des forces. — Manifestations diverses des forces. — Matérialisme, Panthéisme et Spiritualisme : leur définition. — Réfutation des deux premières doctrines. — Fautes où sont tombés fréquemment les partisans de la troisième,
Rien que tous les phénomènes de mouvement qui ontjieii dans l’univers puissent se ramener à de simples problèmes de statique et de dynamique, ce serait se placer à un point de vue étrangement restreint et faux que de ne les envisager que sous cette face. Ce n'est, en effet, pas à de simples rapports d’attraction et de répulsion que se bornent les rapports réciproques des corps inanimés eux-mêmes, et si du règne inorganique nous passons au règne organique, il est visible que nous commettrions une erreur par trop criante en ne considérant l’être vivant que comme un moteur plus ou moins parfait : la qualité de moteur qu’il possède est en effet pour lui un moyen d’existence et non pas du tout un but. Mais toutes ces relations des êtres entre eux , qu’il s’agisse de celles des globes du firmament ou de celles des êtres vivants , considérées à la surface de la terre , toutes ces relations existent par le moyen des mêmes principes qui , dans l’un quelconque de nos moteurs , donnent ce que l’on appelle le travail ; et la proposition fondamentale de la théorie mécanique s’ap-
plique à ces relations comme au travail considéré en lui-
même.
C’est le mode d’intervention de la théorie mécanique dans l’étude de ces relations générales , ce sont les progrès que celte intervention a déterminés rapidement dans l’étude des fonctions générales des forces, que je veux en temps et lieu essayer de peindre à grands traits dans cette seconde division naturelle de mon esquisse.
Mais je dois d’abord faire une digression importante et aborder en face l’un des problèmes les plus élevés, mais aussi l’un des plus difficiles, qui puisse se présenter à l’esprit humain.
Nous venons de reconnaître que les lois les plus rigoureuses président aux phénomènes de chaleur, d’électricité, dans les moteurs inanimés ; il est tout naturel de nous demander cc que c’est que la chaleur, l’électricité, la lumière, la pesanteur, la force en général, considérées comme causes de mouvement.
Nous venons devoir qu’à titre de moteurs, les êtres vivants sont soumis exactement aux mêmes lois que nos machines. Il est tout naturel de nous demander en quoi ces êtres diffèrent d’une machine, de nous demander ce que c’est que la vie.
Tel est le beau sujet que je vais , non sans quelque crainte, non sans avoir hésité, essayer d’approfondir sous la forme la plus élémentaire, la plus accessible.
Si je réussis à rester clair , si mes forces ne me trompent point, nous verrons de quelle vive lumière l’intervention des principes modernes de la physique éclaire un ordre de questions qu'on avait crues pendant des siècles en dehors de la portée de tout raisonnement rigoureux.
Ni les principes seuls sur lesquels repose la théorie mécanique, ni, bien moins encore, les équations algébriques qui en dérivent, ne peuvent nous apprendre immédiatement ce
que c’est que la force en général. Mais ils nous apprennent au moins de la manière la plus positive ce que la force n’est pas.
On admettait autrefois que la chaleur est un fluide extrêmement subtil, tendant à se mettre partout en équilibre, capable de pénétrer dans les interstices des corps et de séparer les atomes. Le calorique était sensé agir à peu près comme l’eau qui, en pénétrant dans les pores d’un morceau de bois sec, fait croître le volume de celui-ci, et lui fait briser les rocs les plus résistants où il se trouve enfoncé. La même interprétation s’appliquait sous d’autres formes à l’électricité.
Voyons-en les conséquences.
Pour la masse des hommes, et je ne parle pas seulement des hommes incultes, mais de tous ceux qui ne s’occupent point habituellement des sciences naturelles, quel que soit leur degré de culture intellectuelle, l’indestruclibilité, l’inaltérabilité quantitative des éléments pondérables ou impondérables qui constituent les corps n’est nullement un fait évident par lui-même. Lorsque , par exemple, de l’eau qui est abandonnée à elle-même dans un vase ouvert, diminue peu à peu et finit par disparaître, lorsque le cadavre d’un être organisé se décompose et finit par ne laisser qu’un peu de poussière, bien des personnes, peut-être la grande majorité, penchent à croire qu’il y a eu ici quelque chose qui a réellement disparu, qui s’est anéanti. Combien n’y a-t-il pas de personnes qui se demandent avec crainte si l’eau qui est à la surface de la terre ne se dissipera pas à la longue ! L’homme qui observe la nature, qui étudie scs phénomènes, ne tarde pas à se convaincre que ce jugement est un des plus erronés qui se puisse concevoir. Rien de ce qui est ne peut rentrer dans le néant; rien n’en peut sortir spontanément. L’affirmation: nihil ex niliilo, nihil in nihilum, est en un mot un des axiomes les plus certains. Aucun des éléments pondérables ou impondérables du corps de l’être vivant qui se décompose ne peut
s'anéantir : il y a dispersion, déplacement, et non anéantissement. L’eau que produit un kilogramme de glace qui se fond ne pèse ni plus ni moins qu’un kilogramme; la vapeur que produit ce kilogramme d’eau pèse elle-même un kilogramme, ni plus ni moins.
Si la chaleur, si l’électricité sont quelque chose de réel, de pondérable ou d’impondérable d’ailleurs , qui s’ajoute en plus ou en moins aux corps , elles ne peuvent que se disperser plus ou moins, mais elles ne pourront jamais disparaître.
Mais nous avons vu que toutes les fois qu’une action moléculaire donne lieu à un travail externe positif, il disparaît de la chaleur ou de l’électricité; que toutes les fois que cette action moléculaire coûte du travail, il se produit ou de la chaleur ou de l’électricité. « Ni la chaleur ni l'électricité ne sont donc quelque chose qui s’ajoute comme substance au corps. »
Ainsi que je l’ai dit, la théorie mécanique nous a conduits à savoir positivement ce que ces principes ne sont pas. C’est certes un progrès immense d’accompli ; il constitue uneépoque nouvelle dans la science. Mais que devons-nous substituer à cette ancienne interprétation qui vient de s’écrouler par sa base?
Voici ce que répondra sans hésiter une école nombreuse :
« Le calorique, la lumière, l’électricité, ou beaucoup plus « généralement encore la force, ne sont autre chose que des « mouvements variés de la matière pondérable.
< De même que le son est dû à un mouvement oscillatoire « d’un ensemble de parties des corps sonores , de môme les « phénomènes calorifiques, par exemple, sont dus à un étal « d’oicrtlalion des atomes les uns vis-à-vis des autres. Lorst qu’un corps s'échauffe, c’est simplement la vitesse de ces « oscillations qui s’accroît.
« Le mouvement, en général , ne peut naître que du mou- « vement. Il est impossible qu’un corps ou que les parties < constituantes d’un corps entrent en mouvement sans être
« poussées par d’aulres parti'es matérielles, visibles ou invi- « siblcs, déjà en mouvement. La Force considérée comme « quelque chose de différent de la matière, capable d’agir sur « celle-ci à l’état de repos, la Force proprement dite n’est « qu’une chimère, un rêve mystique de certains esprits ma- « Indes. »
Cette interprétation, que je vais réfuter à son tour, rend admirablement compte ou plutôt peint admirablement l’apparence des phénomènes. La chaleur étant considérée comme un simple mouvement des parties constituantes d’un corps , d’une vapeur par exemple , il est bien évident que lorsque cette vapeur pousse en avant le piston d’un de nos moteurs, ses molécules doivent perdre en mouvement toute la quantité de travail qu’elles communiquent à ce piston; elles doivent perdre de leur vitesse; il doit pour nous , par conséquent, y avoir abaissement de température, puisque la température n’est autre chose que cette vitesse même ; il doit, en un mot, y avoir disparition de chaleur, proportionnelle au travail externe produit.
Et ce qui vient d’être dit de la chaleur peut se dire de la lumière, de l’électricité, que dis-je? de la pesanteur, en concevant seulement que ces termes expriment divers genres de mouvements dont est capable la Matière.
Celte doctrine est incontestablement spécieuse et séduisante au plus haut degré. Elle s’est de nos jours rapidement conquis des partisans de toutes espèces. Partout où l’on veut rendre compte des phénomènes en général de l’univers, on y recourt sans hésiter. Nous la trouvons développée implicitement ou explicitement, et avec plus ou moins de talent, dans la^dupart de nos publications périodiques, dans les annuaires scierP-^lifiques, même jusque dans l’annuaire du bon M. Mathieu de la Drôme ! Si le suffrage universel avait en science le même poids qu’en politique , certainement cette doctrine triompherait définitivement. J’ajoute cependant de suite que si la plu-
58 ESQUISSES PnÉI.IMINAinES.
pari des personnes, au lieu dè se contenter de l’apparence, allaient au fond des choses, une bonne moitié au moins de ses partisans s’empresseraient de l’abandonner. Telle qu’elle se présente à nous dans son ensemble , il nous est en effet facile de reconnaître qu’elle nous conduit de force à l'une des plus effrayantes négations que l’homme puisse prononcer. L’épithète que j’emploie ici étonnera, et fera peut-être meme sourire plus d’un lecteur, t Que peut avoir de bien inquiétant, dira- « t-on, telle ou* telle manière d’interpréter les phénomènes * de la chaleur, de l’électricité, des forces en général? »
Que le lecteur suive cependant le raisonnement rigoureux que je vais faire, et le sourire disparaîtra de ses lèvres.
Acceptons notre doctrine dans toute son intégrité, supposons que le mouvement dans l’univers ne puisse naître que du mouvement; que pour qu’un corps en repos se mette en mouvement, il faille, de toute nécessité, qu’il soit poussé par d’autres parties matérielles déjà en mouvement, qui ne font que lui communiquer une partie de ce qu’elles avaient.
J’ai dit que quand nous gravissons une montagne ; que quand , par les contractions alternatives des muscles de nos jambes, nous élevons le poids de notre corps à une certaine hauteur, il disparaît en nous une quantité de chaleur proportionnelle au travail produit. Notre doctrine explique ou peint très-clairement ce qui se passe ici : une partie des vibrations atomiques qui constituent pour nous la chaleur, s’est éteinte en se communiquant à la masse entière de notre cerps, qui ainsi s’élève à une certaine hauteur. Mais le moteur vivant n’est point un moteur à calorique ; c’est l’électricité amenée par j£*-*férfs qui détermine la contraction musculaire , et par conséquent le travail : celte électricité elle-même n’est, par hypothèse , qu’un certain mouvement de la matière nerveuse, et, par conséquent, ce mouvement est lui-même rigoureusement équivalent à celui qu’exécutent nos muscles. Il disparaît donc pendant un certain temps une quantité d’électricité équi-
TROISIÈME ESQUISSE, valenle au travail externe produit ; puis le mouvement calorique se substitue au mouvement électrique et disparait à son tour, pour laisser se reproduire intégralement la quantité d’électricité d’abord annulée. Dans le centre cérébral d’où part l’afllux électrique sous l’empire de la volonté , il y a donc d’abord une dépense d’action égale au travail externe produit, puis une restitution d’action égale à cette dépense. Mais notre âme, quelle que soit sa nature, ne peut rien créer avec rien ; la pensée , traduite en un acte de volonté sous l’empire duquel le tlüx électrique a été déterminer la contraction musculaire, notre pensée ne peut donc être elle- même qu’un mouvement spécial de la matière cérébrale !
On le voit, si la force, en thèse générale, n’est qu’un mouvement de la matière pondérable, notre âme elle-même n’est qu’un vain son qui s’éteindra un jour. Telle est la conséquence fatale à laquelle conduit inévitablement la doctrine que j'ai essayé de définir.
Pendant tout le cours de cette lecture, le lecteur s’est sans doute demandé plusieurs fois ce que c’est que la force, et il n’a pas été surpris de m’entendre aborder cette question. Mais il a pu paraître au moins étrange qu’immédiatement après avoir posé ce problème, j’en aie posé un autre : tQu’estce que la Vie ou l’Ame? » Il doit être évident désormais pour chacun que ces deux problèmes ne peuvent au contraire plus être séparés l’un de l’autre, sans un contre-sens par trop flagrant. Les principes de la théorie mécanique de la chaleur ont irrévocablement soudé la physique à la psychologie.
Dans le langage ordinaire et pour le public en général , la force est bien plutôt une sorte d’être moral , de conception de la pensée, que quelque chose qui soit doué d’une existence réelle. On recourt au mot Force lorsqu'on ne trouve plus aucune raison immédiate qui représente la cause d’un phénomène.
Pour l’homme de science qui se donne un tant soit |>eu la peine de réfléchir, la Force existe ou n’existe pas ; mais si elle existe, c’est quelque chose de réel qui se trouve dans l’espace aussi bien que les corps eux-mêmes. Je m’explique par un exemple des plus clairs. La terre et les planètes tendent vers le soleil et les unes vers les autres; un corps quelconque que nous détachons de la surface de la terre tend vers elle, et tombe dès qu’il e$l libre. La question est de savoir si celte tendance est duc à des parties matérielles invisibles en mouvement qui viennent heurter et pousser à notre insu les corps les uns vers les autres. Si cela est, le mouvement, ou la tendance au mouvement, la pesanteur ne sont qu’une conséquence d’un autre mouvement antérieur : le mot Force est à rayer de notre dictionnaire. Si cela n’est pas , la tendance des corps ne peut plus être due qu’à un principe spécial totalement distinct en nature des corps en mouvement, qui à notre insu remplit tout l'espace infini. Ce que nous disons de la cause qui fait que deux points matériels tendent l’un vers l'autre à des millions de lieues de distance , de la cause de la pesanteur, nous pouvons le dire de la chaleur, de la lumière, de l’électricité. Ou ce sont des mouvements de la matière même, et alors il ne faut plus les appeler des Forces ; ou ce sont des forces proprement dites, et alors ce sont des principes constitutifs de l’univers , distincts en nature de la matière et capables d’agir sur elle.
La doctrine que j’ai examinée précédemment rejette l’existence de la force en disant que la matière seule peut agir sur la matière narr contact direct. Dans la suite de ce travail, j’étudiej£h*6ne question avec tous les développements qu’elle comcomporle. Je ne voudrais pas fatiguer l’attention du lecteur de ces Esquisses en lui présentant, même sous la forme la plus élémentaire, les considérations et les démonstrations auxquelles j’ai dû recourir. Quelques-unes d’entre elles sont réellement très difficiles en elles-mêmes et ne comportent
TROISIÈME ESQUISSE. Cl
aucune abréviation. L’une d’elles cependant me semble tellement péremptoire et tellement frappante, que je ne veux point la passer sous silence.
Lorsque nous laissons tomber sur une table de marbre suffisamment épaisse une bille d’ivoire, cette bille rebondit; sans la résistance de l’air et sans d’autres causes de pertes qu’il est inutile de mentionner, elle remonterait exactement à la hauteur même d’où elle est tombée. Puisque celte bille revient sur elle-même, il y a donc un instant où son centre de gravité est en repos parfait. Ce phénomène ne nous étonne point parce que nous le voyons se reproduire journellement, et que rien de ce que nous voyons souvent ne nous étonne, si inconcevable que cela puisse être en soi-mème. Nous disons que la bille rebondit, parce qu’elle est élastique. Mais qu’estce que l’élasticité? C’est ce qui fait que les parties d’un corps reviennent à leur place quand nous les avons dérangées ; c’est la FoncE qui réside en elles. Remarquons maintenant que dans la doctrine dont je parle , l'atome matériel se trouve précisément dans le cas de notre bille. Si la chaleur, par exemple, n’est qu’un mouvement oscillatoire des atomes matériels, et si, en dehors de l’atome, il n’existe aucun autre principe qui puisse lui rendre le mouvement lorsqu’il l’a perdu, il faut nécessairement que cet atome lui-même soit élastique, c’està-dire qu’il renferme une force qui , après chaque choc contre un autre atome, lui rende intégralement la vitesse qu’il avait perdue par le choc.
La question ramenée ainsi à sa plus simple expression se réduit à savoir si la force n’existe que dans l’atome, oujj elle est en dehors de lui. Telle est la conclusion finale a laquelle conduisent toutes les autres démonstrations que je donnerai.
La force est-elle dans l’atome matériel ou dans l’espace qui sépare deux atomes?
Voilà le dilemne des plus simples auquel nous avons à répondre.
Ceci n’est plus qu’une question dé fait, qui est résolue par l’ctude des faits pour quiconque ne met pas les subtilités du langage au-dessus de l’évidence elle-même.
Parmi les faits très-nombreux que je pourrais citer ici , je 11e choisis que les plus clairs , les plus péremptoires.
A l’aide des données de la théorie mécanique de la chaleur et du secours de l’analyse mathématique, j’ai démontré, dans l’un de mes derniers travaux , que la matière ne saurait être regardée comme divisible à l’infini ; que l’atome des chimistes n’est pas un être de pure convention et seulement un moyen explicatif, mais qu’il existe réellement, que son volume est absolument inaltérable, et que par conséquent, il n’est point élastique. La force n’est donc point dans l’atome; elle est dans I espace qui sépare les atomes les uns des autres.
Voilà une preuve tirée de l’extrèmement petit. J’en prends maintenant une dans I’exlrêmement grand.
Tous les corps du firmament tendent les 11ns vers les autres ; tous sont en relations continues et réciproques de lumière, de chaleur, d’électricité : les distances plus ou moins grandes, les millions, les milliards de lieues qui les séparent font varier l’intensité de ces relations , mais ne peuvent les annuler, si grandes que soient les distances. Ce n’est point le vide absolu qui peut établir ces rapports : ceux-ci ne peuvent être dus qu’à quelque chose qui remplit l’espace infini.
Si, comme le veut la doctrine que nous discutons ici, il n’existe dans tout l’univers que de la matière en mouvement ou en repos relatif, ce quelque chose doit être évidemment form- d’atomes matériels. Si par exemple , les phénomènes de lumière sont dus à un mouvement oscillatoire des atomes matériels, il faudra que tout l’espace infini soit rempli d’un gaz analogue à notre atmosphère. Mais l’air ou tous les autres gaz, nous le savons, résistent au mouvement des corps qui s’y déplacent; une balle, lancée par une arme à feu, perd rapidement sa vitesse par suite des chocs qu’elle donne aux atomes
matériels de l’atmosphère. Mais les planètes, les satellites des planètes ne sont autre chose que des projectiles doués d’une vitesse souvent cent et mille fois plus grande que celle de nos armes à feu. Les atomes matériels, qui, par hypothèse, remplissent l’espace, résisteraient donc à leur mouvement, comme l’air résiste au mouvement d’une balle. Quand le gaz qui remplit l’espace serait un million de fois plus rare que ne l’est l’air dans le récipient d’une de nos meilleures machines pneumatiques, il ralentirait peu à peu le mouvement des planètes, qui à la longue finiraient par tomber sur le soleil.
La question a été examinée à ce point de vue par nos analystes. Rien dans les perturbations des mouvements planétaires n’autorise à admettre une résistance quelconque dans l’espace. On répond, il est vrai, qu’en raison des masses relativement énormes des planètes et du peu de densité de l’atmosphère interstellaire, l’eiïet de la résistance ne peut se remarquer encore, depuis le peu de temps que l’homme sait observer exactement. L’objection est spécieuse : lorsqu’on dispose de milliards de siècles , il n’est pas plus difficile d’arrêter le mouvement de la terre, que de transformer, par hypothèse, un oiseau en un mammifère ! Mais il existe une classe d’astres errants et vagabonds , devant lesquels l’objection perd toute sa valeur. Les comètes , qui ont pendant si longtemps terrifié le genre humain par leurs apparitions imprévues , les comètes semblent sortir des profondeurs de l’espace pour nous donner une grande leçon de métaphysique. Ces corps ontune masse, ils sont, en un mot, formés de matière, mais leur poids est tellement faible qu’il ne peut être comparé à celui d’aucune des plus petites planètes de notre système solaire. M. Babinet, dans un langage un peu hyperbolique, les appelle des riens visibles; mais si nous dégageons même cette expression do son exagération poétique , il est certain que la masse cométaire est extrêmement petite. D’un autre côté , ces astres ont un volume souvent immense : la masse
gazeuse qui les constitue est donc elle-même d’une rareté excessive et peut désormais se comparer à celle de la prétendue almosphère qui remplit l’espace. Le volume et la surface de l’astre étant très grands, et la masse très petite, ces corps devraient être rapidement retardés dans leur course autour du soleil. Parmi les comètes périodiques aujourd’hui très-bien étudiées , il en est une dont, en effet, la vitesse diminue sans cesse, et qui sans cesse aussi se rapproche du soleil , sur lequel elle tombera sans doute un jour. Les astronomes ont longtemps discuté les perturbations éprouvées par cette comète les uns penchent à les attribuer à une résistance à son mouvement, les autres soutiennent que celle résistance ne rendrait nullement compte du mouvement de l’astre. C’est de ce côté qu’inclinait la grande majorité , lorsqu’un de nos astronomes les plus éminents et de nos penseurs les plus profonds est parvenu à démontrer que les perturbations de la comète sont dues, non pas du tout à une résistance du milieu matériel, mais à une répulsion très-faible exercée sur elle par le soleil à titre de source de chaleur. M. Fayc a d’un coup enrichi l’astronomie d’un fait des plus importants, et la physique d’une découverte inattendue; par une belle expérience de cabinet il a démontré qu’en effet un corps chaud repousse les autres corps dans le vide le plus parfait que nous puissions faire avec nos machines pneumatiques.
L’espace infini où sont éparpillés les soleils et leurs planètes, où sont éparpillés les inondes, l’espace est donc partout occupé par quelque chose qui n’a aucune des qualités de la Matière proprement dite. C'est ce quelque chose qui détermine les phénomènes d’attraction et de répulsion , de lumière, de chaleur, d’électricité. Ce quelque chose, en un mot, c’est la force considérée sous son aspect le plus général. La force n’est point un être de convention servant à expliquer les phénomènes, lorsque toute autre raison palpable échoue. La force existe comme principe constituant de l’Univers, au
même titre que la matière; et, nous allons le voir bientôt au même titre que le principe animique de chaque être vivant.
La doctrine qui prétend expliquer tous les phénomènes h l’aide d’un seul élément, la matière, et qui nous a condamnés à regarder l’âme vivante comme un vain son, celte doctrine est une grande erreur parfaitement réfutée maintenant.
Me voici arrivé au terme de la partie la plus ardue, la plus difficile de notre analyse critique. A partir de ce moment , je puis cesser de fatiguer le lecteur par des démonstrations sévères et sans coupures possibles ; je peux reprendre la forme descriptive; sans cesser de faire de la critique, je puis faire de la synthèse.
Nous venons de distinguer très nettement, dans les phénomènes du monde physique, la matière de la force.
La Force n’est ni un être de raison ni une qualité de la Matière, comme on le dit si souvent ; elle existe au même titre que la Matière, et est un principe constituant spécial de l’univers.
Un corps chimiquement simple n’est nullement un tout continu, comme il semble , et comme on l’a admis dans bien des écoles philosophiques ; il constitue un agrégat d’atomes matériels tenus à de certaines distances et dans de certaines positions par les Forces. Le volume apparent qu’occupe pour nous un corps quelconque se compose du volume total des atomes et du volume total de leurs interstices. Le second est 'variable; le premier est, au contraire, immuable. Dans l’un de mes derniers travaux, j’ai déterminé, à l’aide des'équations mêmes de la théorie mécanique de la chaleur, le volume de la somme des atomes matériels dans certains corps. Dans l’eau à son maximum de densité, par exemple, le volume total des atomes matériels s’élève aux neuf dixièmes environ du volume apparent.
La Matière qui compose un corps est finie ; elle a une forme et occupe un espace limité et invariable.
La force, au conlraire, existe non seulement dans les interstices qui séparent les atomes , mais s’étend à l’infini au dehors du corps. Ainsi , pour spécifier par un exemple , deux corps s’attirent en raison inverse du carré des distances. Cette grande loi découverte par Newton se vérifie non seulement pour tous les corps de notre système planétaire , mais pour d’autres mondes planétaires tout à fait distincts du nôtre. Elle signifie que ce n’est qu’à une distance infinie que l'attraction devient zéro; en d’autres termes, la force qui établit entre les divers corps le rapport que nous appelons attraction est partout dans l’espace; mais l’intensité de la tendance qu’elle établit entre les corps à se rapprocher les uns des autres , est une fonction de la distance, et ne devient nulle que quand cette distance est elle-même infinie.
Laplace a démontré que si l’action de la pesanteur n’est pas instantanée partout à la fois , sa vitesse de propagation est en tous cas plusieurs cent millions de fois plus rapide que celle de la lumière, qui s’élève, comme nous le savons, à 75000 lieues par seconde.
Ce que je dis de l’attraction newtonnienne peut se dire presque dans les mêmes termes des autres forces. La Force considérée en général est, comme nous disons en mathématiques, d’une nature transcendante, c’est-à-dire qu'elle n’est pas soumise aux conditions finies du temps et de l’espace.
Je ne saurais trop appuyer sur ce caractère : il nous montre clairement pourquoi tous les efforts qu’on fera pour peindre, pour figurer l’action d’une force, échoueront toujours : ce qui, par sa nature même, n’a pas de forme définie est annihilé dès que nous essayons de lui eh prêter une. On a fait, depuis Newton, des tentatives incroyables pour expliquer la pesanteur, pour identifier toutes les forces possibles; les uns expliquent toutes les forces par l’électricité; d’autres ramènent tous les phénomènes de calorique, de lumière, d’électricité.
TROISIÈME ESQUISSE, à des effets de pesanteur. Le résultat final de tous ces systèmes, ingénieux ou absurdes, c’est de priver la force de la réalité de son existence pour en faire une pure conception de notre esprit , et pour l’anéantir ensuite.
Jusqu’ici je rne suis toujours servi du mot Foi'ce au singulier. Si nous parlons de la diversité bien déterminée et bien classée des phénomènes, nous arrivons à conclure que ce mot doit être employé au pluriel. Il est impossible, par exemple, de confondre la Force qui détermine les phénomènes d’attraction newlonnienne , avec celle qui unit deux atomes chimiquement différents, avec celle que, dès le début de ce travail, j’ai appelée la Force calorique. On est amené, en un mot, par l’étude sévère des faits, à admettre l’existence de plusieurs Forces , comme on est amené à admettre celle de plusieurs espèces d’atomes constituant autant d’unités chimiques. Sans rien préjuger de ce que les progrès futurs des sciences naturelles peuvent nous apprendre à cet égard, nous pouvons aujourd’hui réduire à quatre le nombre des Forces dont l’existence se manifeste à nous continuellement : la Force gravifique , la Force électrique , la Force calorique et la Force luminique.
Une classification importante s'établit, pourainsi dire d’ellemême, parmi ces quatre Forces.
L’intensité de la première est immuable ; en d’autres termes, il n’y a aucune variation dans l’énergie avec laquelle les corps célestes tendent les uns vers les autres.
La seconde et la troisième sont , au contraire , variables en énergie d’un instant à l’autre, et leur intensité peutvarier de zéro à l’infini. Ces forces, ainsi que la lumière, sont de plus susceptibles d’un mode particulier tout à fait caractéristique. Nous savons que le calorique tend, comme on dit, à se mettre partout en équilibre. Lorsqu’un corps chaud se trouve placé vis-à-vis d’un corps froid, c’est-à-dire lorsque l’intensité de la Force dans l’un est plus grande que dans l’autre, et qu’ils
sont séparés par un espace vide de matière pondérable ou rempli d'un corps diathermane , il s’établit de l’un à l’autre un mouvement, en vertu duquel l'intensité s'abaisse dans l’un, tandis qu’elle s’élève dans l’autre. Ce mouvement n’est aucunement assimilable à un transport de la matière. On l’assimile généralement aux ondulations d’un corps sonore. Mais ceci, il faut bien le dire , est une manière très commode de peindre les phénomènes et de les soumettre au calcul, bien plutôt que l’expressiou d'une vérité. Cette hypothèse, d’ailleurs, n’est même soutenable que pour le calorique rayonnant et la lumière, qui mettent un certain temps à se propager; elle ne s’applique plus du tout à l'électricité, dont les mouvements, pas plus que les attractions et les répulsions, ne sont soumises aux conditions finies du temps et de l’espace. Nous entendons souvent parler de la vitesse de l’électricité : celle expression est entièrement fausse. Au moment même où l’on électrise l’extrémité d’un conducteur isolé, si long qu’il puisse être, son autre extrémité s’électrise aussi : la seule chose qui varie avec le temps, et qui s’accroisse à cette extrémité, c’est l’mtensité de la tension électrique; celle intensité finit par atteindre une valeur commune sur toute l’étendue du conducteur.
Le mouvement d’un principe de nature transcendante ne peut être lui-même que d’une nature totalement différente du mouvement de transport de la matière pondérable.
Le mode-mouvement dont sont capables le calorique, la lumière et l’électricité donne à ces principes transcendants un rôle tout particulier dans l’univers. lisse manifestent non seulement comme causes de mouvement, comme Forces, mais aussi comme moyens de connaissance et de révélation entre les divers corps. Nous verrons bientôt que c’est par eux exclusivement que la partie animique de l’être vivant se trouve en rapport avec le monde externe. Ce sont les fonctions générales de ces principes transcendants que je me propose de
peindre dans la partie descriptive par laquelle je terminerai cette exposition.
Nous venons de déterminer et de classer les principes constitutifs du monde physique; nous pouvons passer à l’élude des éléments constitutifs des êtres vivants , sans crainte de nous égarer désormais. Il est utile toutefois de reposer un instant notre esprit en faisant une revue rétrospective, et en mesurant le chemin que nous avons parcouru.
Dans tout le cours de mon exposé synthétique, j’ai soigneusement évité l’emploi d’expressions tirées des nomenclatures scientifiques et philosophiques; ou, pour mieux dire, j’ai traduit ces expressions en d’autres plus usuelles. Ce n’est assurément pas une des moindres difficultés pour le narrateur d’expliquer clairement, en langage ordinaire, un ensemble de phénomènes que tous les hommes ont continuellement sous les yeux , dont ils font partie en quelque sorte euxmêmes, mais auxquels très peu se donnent la peine de penser. Je craindrais cependant de pousser le rigorisme trop loin et de tomber dans l'affectation , en éludant jusqu’aux termes de métaphysique qui sont employés dans la conversation la plus habituelle.
Il en est trois sur lesquels je veux arrêter l’attention du lecteur et qui sont connus de tout le monde. Les personnes qui ont la moindre prétention à passer pour lettrées s’en servent à tous moments (un peu à tort et à travers, il est vrai). Si je ne les mentionnais pas, je laisserais une lacune dans cette esquisse.
En examinant de près les diverses interprétations qui ont été imaginées pour rendre compte de l’existence de l’univers et des phénomènes naturels , en éliminant toutes celles qui ne sont que des systèmes ou des combinaisons de mots, nous arrivons à trois grandes doctrines, douées d’un caractère très net, très tranché.
Ce sont le Matérialisme, le Panthéisme et le Spiritualisme Fixons bien les caractères de chacune d’elles.
D’après le matérialisme, l’univers lout entier ne renferme qu’un seul élément, la matière en repos ou en mouvement; et tous les phénomènes , depuis le plus simple du monde physique jusqu’au plus compliqué de l’intelligence humaine, ne sont que des mouvements variés de l’atome matériel. La force, considérée autrement que comme un mouvement de celui ci, est un mythe.
Pour le panthéisme , il n’existe aussi qu’un élément unique ; mais celui-ci est susceptible de divers modes de manifestations; il est transmulable et affecte successivement ou tout à la fois le caractère de la matière , du la force et de la vie. Chaque être vivant fait partie intégrante du ijraïul Tout vivant, dont il est temporairement détaché, et dans lequel il rentre pour en ressortir sous d’autres formes.
Le spiritualisme a pour caractère général d’admettre plusieurs principes distincts , et de placer au-dessus de tous les éléments constitutifs du corps humain, par exemple, le principe intellectuel qui constitue en nous l’être moral.
Ces deux dernières doctrines ont servi cl servent encore de hases à toutes les doctrines religieuses les plus variées des sociétés humaines ; elles sont en quelque sorte la traduction du sentiment religieux lui-même , quelque forme qu'il affecte. La première est non-seulement la négation de toute cause première intelligente, de toute idée de destinée et de finalité, mais de la raison d’être du sentiment religieux lui-même.
Au point de vue purement scientifique où nous avons à les considérer, ces doctrines ne sont autre chose que les diverses expressions analytiques possibles de la constitution élémentaire de l’univers. Comme telles , elles se trouvent sur le domaine des sciences naturelles, et personne assurément n’aura l idée de me demander ce que leur discussion a de commun avec les progrès de ces sciences, ou avec une exposition élémentaire de la théorie mécanique de la chaleur. Une telle question reviendrait à demander ce que la chimie a de coin-
THOISJÈME ESQUISSE. 71
mun avec l'analyse de lel ou lel corps ou avec l’étude des qualités des éléments chimiques.
Le matérialisme , à peine ai-je besoin de le faire remarquer, est tout simplement la doctrine que j'ai commencé par réfuter en démontrant l’existence de la force comme principe spécial rlistincl dans l’univers.
Si j’y reviens par la suite , sous d’autres formes encore , ce sera pour être plus complet, (tour que l’une de mes réfutations serve en quelque sorte de contre-épreuve à l'autre.
Par sa seule définition , le panthéisme proprement dit est incompatible avec l’idée de l’existence d’un atome matériel indivisible, car celui-ci serait un individu à jamais distinct du grand Tout, et échapperait à jamais à toute transmutation de nature, de forme. Et alors il n'y aurait plus de raison pour se refuser à admettre qu’il puisse exister encore d'autres individualités à jamais distinctes les unes des autres , et de l’atome lui-méme. En démontrant l’existence de l'atome matériel invariable en grandeur et en forme, j’ai donc, de fait, réfuté le panthéisme dans son expression la plus élevée , et, je ne crains point de le dire, la plus poétique, tel qu’il est compris, par exemple, par quelques-uns des philosophes de l’Inde.
Il me semble qu’il est impossible de mieux faire ressortir la puissance de pénétration de nos sciences modernes, que je ne l’ai fait par les deux réfutations que j'ai développées en termes des plus concis.
Dans les considérations que j'ai présentées sur la chaleur vitale et ses relations avec le travail mécanique exécuté par l’être vivant à titre de moteur, j’ai dit que dans l’élre organisé, il existe, outre la matière pondérable et les forces, un principe actif spécial , capable de spontanéité. C’était à l’avance dire que le spiritualisme serait la doctrine qui se présenterait comme l’expression de la vérité au bout de notre synthèse. Et c’est effectivement ce qui ressortira de la suite de cet exposé.
ESQUISSES l'HELIHINAIKES.
Je pense donc avoir, sous tous les rapports, le droit de me montrer d’autant plus sévère à l’égard des écarts,' des erreurs et de l’incroyable exclusivisme où sont tombés trop souvent les défenseurs de cette doctrine.
Remarquons tout d’abord combien est fausse cette expression de momie matériel qui sert à la plupart des personnes â désigner l’ensemble des phénomènes physiques; combien est fausse cette subdivision exclusive de matière et esprit , à l’aide de laquelle on prétend expliquer tous les phénomènes relatifs à l’être humain. Si dans le monde physique il n'existait que de la matière, si notre corps, par exemple, n’était que matière, s’il ne s’y trouvait une classe de principes aussi différents de la matière que notre âme l’est de la force elle-même , l’existence de l'âme dans ce corps serait tout simplement une impossibilité. Les personnes qui se croient les plus sincèrement spiritualistes, sont de fait et radicalement matérialistes, elles sont condamnées à nier l’âme, si elles ne voient dans notre corps que de la matière pondérable. Un physicien, un astronome, qui n’étudie que les phénomènes physiques, peut, dans l'interprétation philosophique de ces phénomènes, être matérialiste ou ne pas l’être. Il est nécessairement matérialiste s’il rejette l’idée de la force considérée comme élément distinct dans l’univers. C’est dans l’examen direct des phénomènes physiques que j’ai trouvé, dès le début de cette analyse, la réfutation la plus solide du matérialisme proprement dit.
Remarquons encore combien est érronée cette affirmation que nous entendons journellement prononcer : « La création « est limitée dans l’espace; le monde physique est nécessai- « rement quelque chose de fini. »
Nous venons de constater que 1a matière est limitée et formée d’atomes indivisibles ; mais nous avons reconnu en même temps que la force est d’une nature transcendante, c’est-à-dire qu’elle n’est nullement limitée dans l’espace. Il est donc entièrement incorrect de dire que le monde phy-
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sique est limité, car il se compose tout aussi bien de force que de matière.
Par une coïncidence assez singulière, et qui n’est pas sans exemples dans l'hisloirc des sciences, plusieurs penseurs se son! occupés à la fois dans ces derniers temps de la question de savoir s’il existe une infinité d’étoiles ou systèmes solaires; si, en traversant l’espace infini dans un sens quelconque, on rencontrerait toujours et toujours des mondes nouveaux. Celte question n’a rien de commun avec la précédente, et sa soluliou ne peul être obtenue par la même voie, .le ne la cite qu’à cause de la singularité des objections faites tout récemment par plusieurs personnes à l’idée de l’infini dans la création , et parce que l’une de ces objections concerne aussi la nature transcendante de la force elle-même.
On a dit qu’il est impossible qu’il existe une infinité d’étoiles, puisque tout nombre est nécessairement fini et que les étoiles ne sont que les unités d’un nombre. Il est facile , en effet, de démontrer que ce que nous appelons un nombre est nécessairement une chose finie; pour un mathématicien, l’épithète d’infini, ajoutée au mot nombre, produit un effet aussi singulier, aussi barroque, que si l’on nous parlait par exemple d’un noir clair ou d'un blanc foncé! Mais en partant de cette évidence mathématique pour l’appliquer aux mondes éparpillés dans l’espace , on a oublié une seule chose , c’est que s’il existe réellement une infinité d’étoiles, leur ensemble ne constitue plus un nombre, et que, par conséquent, le raisonnement porte à faux.
On a dit aussi que si la création n’était pas finie cl bornée dans l’espace , ou que si l’un quelconque des principes constituants de l’univers était infini dans sa nature, le Créateur se trouverait mêlé à la création, qu'il n'en serait plus distinct nulle part et qu’ainsi on aboutirait au panthéisme. Une semblable argumentation repose de fait sur un matérialisme par trop grossier pour que j’aie à m’y arrêter un seul instant. Le
Créateur est infini en puissance et n'a rien de commun avec le fini ou l’infini considérés dans l’espace. Soutenir que la création est nécessairement finie , c’est dire qu’il est lui-même limité en puissance et en volonté. Je ne pense pas que le rationaliste le plus radical d'entre nous, pour peu qu’il ait du bon sens, ose jamais poser une pareille affirmation.
J’aurai plusieurs fois encore à signaler ce que j’appellerais volontiers les excès du spiritualisme : ils ont maintes fois rendu sceptiques, ou même matérialistes par système, des hommes qui, par eux-mêmes et par la seule voix de leur bon sens, eussent été conduits à la vérité.
Étude sur les principes constitutifs des êtres vivants. — Distinction entre le corps d'un être vivant et les corps ordinaires, ou même la machine la plus parfaite. — Il n’exislc pas de forces vitales particulières. — Chimie dite organique. — Points de ressemblance de tous les êtres vivants. — Points de communauté. — Chaque être vivant est doué d’une âme spéciale , qui le caractérise, et qui le distingue de tous les autres. — Unité de ce principe chez chacun d’eux. — Nature transcendante de l'élément animique.
J’ai dit, presque dès le début de ces esquisses, en parlant de la chaleur des êtres organisés, que le corps d’un être vivant quelconque renferme la matière el les forces du monde physique, plus un principe supérieur dont le caractère essentiel est la spontanéité d’action. J’ai montré ensuite que le matérialisme proprement dit est une erreur scientifique absolument insoutenable aujourd’hui. J’ai montré que le panthéisme , par le seul fait de l’existence de l’atome matériel indivisible , perd toute raison d’être.
Si ces deux dernières doctrines affectaient toujours le carac-
1ère net et tranché que nous leur avons assigné , et dont d’ailleurs elles ne peuvent point se dépouiller sans cesser d’être rationnelles et conséquentes avec elles-mêmes , je pourrais dès à présent cesser tout examen crilique et étudier librement les fonctions de ce principe supérieur de l’être vivant, lorsqu’il se trouve associé aux éléments du monde physique, de manière à déterminer cet immense ensemble de phénomènes qui constituent pour nous le régne organique. Mais il n’est pas plus possible d’établir toujours des catégories tranchées dans les systèmes inventés par les hommes, qu’il ne l’est de classer d’une manière arrêtée et tranchée les phénomènes de la nature. Il n’existe sous ce rapport de différence essentielle que quant aux points de départ. Le passage gradué d’un ordre de phénomènes à un autre, la fusion des teintes, dérivent dans la nature d’un principe d’harmonie et d’ordre universel. Au contraire , les fusions qui s’opèrent bien souvent dans nos systèmes les plus contradictoires dérivent, il faut bien le dire, d'une impuissance de notre esprit à saisir à la fois un ensemble un peu étendu de parties, et par conséquent à reconnaître, dans celles-ci, celles qui s’excluent réciproquement.
A une époque très moderne, et en France surtout, il s’est formé une doctrine mixte qui n’est ni le matérialisme ni le panthéisme dans leur pureté, mais qui tient des deux. On admet, du moins nominalement, l’existence de la force, cl, sans attribuer les phénomènes de la vie à la matière seule, on les explique , sinon par la seule intervention des forces électriques, caloriques, luminiques, du moins par l’action d’une force vitale spéciale. Cette doctrine mixte se concilie même avec le spiritualisme. En effet , lorsqu'il s’agit de l’homme, mais de l’homme seul, on grefTc sur cette force vitale un esprit pur; le matérialiste s’occupe alors de la matière du corps , le spiritualiste soigne l’esprit pur, le panthéiste sensé rit un peu des deux, et de la sorte tout le monde est
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satisfait. Si celle triple alliance monstrueuse ne répond pas aux exigences du rationalisme le moins sévère , du moins répond-elle aux besoins de l’hypocrisie, et c’est beaucoup. Mais il s’en faut bien qu'elle facilite la lèche du naturaliste honnête qui cherche à établir un peu d’ordre dans le chaos : car il est sur de heurter au moins autant ceux qu’il essaie de défendre que ceux qu’il réfute.
Quoi qu’il en soit, acceptons les choses comme elles sont. Par l’étude directe des phénomènes du monde physique, nous avons nettement distingué la matière de la force, nous avons reconnu qu’il existe plusieurs forces distinctes ; trois au moins d’entre elles sont capables d’un mode de manifestation spéciale qui donne à ces principes un caractère plus général encore que celui de force. Un nom plus général est donc sinon indispensable, du moins fort utile pour nous éviter des longueurs, .le désignerai sous le nom très simple et très expressif de principes intermédiaires ces principes transcendants qui se manifestent à nous comme puissance dynamique, comme force, et comme moyen de révélations entre les corps, dans les phénomènes d’attraction , de répulsion, de lumière, de chaleur, d’électricité.
On reconnaîtra que ce nom commun est des plus exacts. Cherchons si les diverses espèces d’atomes matériels et si les principes intermédiaires suflisent pour rendre compte des phénomènes du monde organique.
Le corps d’un être vivant quelconque ne saurait être assimilé à un corps ordinaire détaché de la surface de la terre. Celui-ci est, ou du moins peut être, homogène dans toutes ses parties ; il peut être divisé en fragments, qui, dans de certaines limites du moins, ne diffèrent de l’ensemble qu’en dimension ; il est un ; il reste , ou du moins il peut rester indéfiniment dans le même état tant qu’une cause étrangère ne vient pas du dehors rompre l’équilibre de ses parties. Celuilà, au contraire, n’est aucunement homogène, et l’homogé-
néité semble entièrement opposée à sa loi d’existence; il est formé d’organes distincts qui ont tous une fonction propre à remplir et dont on ne pourrait le priver sans le faire cesser d’être ce qu’il est. Le repos interne des parties constituantes est encore en opposition formelle avec la loi d’existence de l’être vivant, qui naît d’un germe, grandit et se développe aux dépens des éléments du milieu ambiant, et chez qui le repos des parties intégrantes, constituantes, ne saurait exister un instant infiniment petit sans entraîner la mort, terme final et fatal de tout être vivant, terme où le corps vivant devient un corps ordinaire, entièrement semblable à ceux du monde physique.
Sous plus d’un rapport donc l’être vivant ne peut, tout au moins, être assimilé qu’à une machine mouvante organisée de manière à accomplir un certain nombre de fonctions comme être collectif, et à se continuer , à se réparer sans cesse d’elleinème pendant une certaine période de temps. Nous disons tout au moins : le nom de machine est en effet le titre le plus bas que l’on puisse donner au plus infime des êtres vivants.
Sont-ce les forces et les éléments matériels qui , par leurs unions diverses, par leurs relations multiples, par leurs manifestations les plus variées , peuvent expliquer à elles seules la formation et les fondions d’un être vivant?
•Remarquons d'abord qu’un être vivant, dès le moment où il naît, tire du milieu ambiant tout ce qui est nécessaire à son existence; il ne crée rien , il choisit simplement dans ce qui l’entoure les parties qui conviennent à son organisme; si des parties qui ne lui conviennent pas lui sont imposées, son organisme fait un effort suprême pour les éliminer, et si l’effort est inférieur à la puissance d’agression, la vie cesse. Si donc un principe spécial est nécessaire à la constitution de l’ensemble d’un être vivant, ce principe est, une fois pour toutes, en lui qualitativement et quantitativement , depuis le moment de sa naissance jusqu’à celui de sa mort. Ce principe ne peut à
aucun lilre être assimilé à une force. Le caractère essentiel desprincipes capables de se manifester comme forces, comme agents de relation, comme intermédiaires, en un mot, c’est d’être universellement répandus et indéfinis dans leurs formes. Une force, par suite de ses rapports avec la matière, peut bien , là où par son activité elle a concentré et localisé celleci, affecter des attributs quantitatifs et qualitatifs plus intenses, si l’on peut s’exprimer ainsi, qu’elle ne le fait là où elle est pure de toute matière; mais l’espace universel ne peut être spolié de ce principe transcendant, car les relations spéciales d’êtres à êtres distincts deviendraient impossibles. Une force qui ne serait que dans un être vivant et non an-dehors de lui, ne serait plus une force; et si elle est partout autour de lui, elle doit se manifester partout et pas seulement dans l’être vivant. Le mol de forces organiques , de forces vitales , est un non-sens. Si les forces ordinaires du monde physique et la matière ne suffisent pas pour rendre compte des phénomènes de la vie, un principe de nature spéciale, et totalement distinct, peut seul être invoqué par une interprétation logique et raisonnable.
Les principes constituants de l’univers qu’un être vivant appelle à lui , y arrivent avec toutes leurs propriétés, et c’est même uniquement pour cela qu’ils arrivent et qu’ils sont appelés.
Les éléments chimiques se combinent ou se séparent dans un corps vivant par suite des mômes lois qui les gouvernent dans le monde physique. L’hydrogène, le carbone, l’azote, le phosphore, qui s’associent ou se désassocient dans mon cerveau , au moment où j’écris ces lignes , sont les mêmes que ceux que nous trouvons partout autour de nous; et c’est même uniquement parce qu’ils sont tels, que mes organes les ont choisis. La lumière, le calorique, l’électricité, qui se manifestent pendant ces réactions , sont les mêmes que ceux qui se manifestent sur le soleil, dans la flamme d’une bougie etc.,
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et c’est encore par cette raison que notre organisme cherche sans cesse à les tirer du repos.
Il n’existe, à proprement parler, qu’une seule chimie qu’une seule physique; le nom de chimie organique ne peut être regardé que comme indiquant une application d’une science générale , et non comme une nouvelle science. On a cru pendant longtemps la chimie incapable de produire de toutes pièces des matières organiques. Les travaux deM. Berthelot sont venus porter un démenti formel à cette affirmation , que les partisans des forces vitales avaient posée si haut. Non seulement cet habile expérimentateur a reproduit directement plusieurs des principes immédiats, du règne végétal par exemple, mais il a prouvé, et cela est tout aussi important, que, pour que le carbone, l’hydrogène, l’oxygène etc., en se combinant, produisent tel ou tel principe immédiat, du sucre, de l'albumine etc., il faut qu’ils aient passé par plusieurs degrés de combinaisons antérieures de plus en plus compliquées, et que ces degrés sont les mêmes dans l’appareil chimique que dans l’être vivant.
Mais quand la chimie aura reproduit tous les principes immédiats des êtres vivants , elle n’en sera pas moins absolument incapable à elle seule d’expliquer V organisation proprement dite de ces principes, c’est-à-dire la forme spéciale qu’ils prennent , et le lieu qu’ils occupent dans l’être vivant.
L’affinité chimique règne évidemment dans les corps vivants comme ailleurs, mais il est tout aussi visible qu’elle y est en quelque sorte gouvernée, réglée : ce qui ici reste parfaitement dissous et combiné dans la sève, dans le sang, va là se séparer et servira la nutrition, à l’entretien d’un organe, ou se filtrer, se modifier au contact de cet organe, pour aller en nourrir d’autres, ou pour être rejeté comme détritus devenu inutile. Ce qui ici s’organise d’une certaine façon , s’organise là d’une autre, ou se désorganise ailleurs. L’affinité chimique, partout sans cesse enjeu, est évidemment au
service d’une puissance directrice qui en agrandit ou en diminue l’énergie, et qui, ainsi, localise les produits qu’elle seule peut engendrer.
Nous voyons journellement que les réactifs que nous introduisons dans l’organisme d’un être vivant, ne s’y comportent que très rarement comme ils le font sur les mêmes matières mortes. Tel acide qui coagulerait le sang tiré de la veine, telle dissolution métallique qui le précipiterait, .traverse le courant de la circulation sans occasionner aucun phénomène semblable, et détermine, même dans le corps vivant, des modifications tout opposées à celles qu’en attendait le chimiste. En cas d’empoisonnement , par exemple , et lorsqu’une fois le principe toxique est absorbé, on ne saurait commettre d’erreur plus funeste qu’en voulant, dans l’organisme, poursuivre le poison avec les réactifs qui le précipiteraient dans nos laboratoires : on ne fait ainsi qu’ajouter un mal à un autre.
La chimie qu’on a nommée, bien improprement d’ailleurs, chimie vivante, ressemble à peu près à celle que nous fonderions, si tous les éléments que nous mettons en rapport se trouvaient sans cesse, à notre insu, soumis à l’action directrice de courants galvaniques d’intensité et d’amplitude variées. Dans de telles conditions, nous verrions, par exemple, un globule de mercure placé dans une capsule de sel ammoniac, se gonfler, centupler de volume en se combinant avec l’hydrogène et l’ammoniac; et puis, changé de place, retiré de la capsule, se décomposer avec une rapidité explosive. Nous verrions les acides les plus énergiques traverser la teinture de tournesol sans la rougir, etc. L’affinité n’existeraitelle plus , par hasard , et faudrait-il inventer une chimie galvanique? Non, assurément; mais elle serait dirigée, gouvernée, par des modifications particulières dans l’activité de la force électrique, qui, par ses rapports avec les éléments matériels, est très probablement aussi la cause iire-
mière des phénomènes de combinaison et de décomposition.
La comparaison que l’on a faite, à diverses reprises déjà, et toujours avec plus de justesse, à mesure que le cercle des connaissances précises s’élargissait , la comparaison qu’on a faite entre l'organisme d’un être vivant et un appareil galvanique sui generis, peut être acceptée aujourd’hui, sinon comme l'expression absolue de la vérité, du moins comme une image très approximative , et en tous cas raisonnable et acceptable.
L’électricité suffirait-elle donc pour rendre compte des phénomènes du monde vivant?
Continuons notre étude rapide et synthétique des phénomènes , et laissons ceux-ci parler.
L’être vivant, quel qu’il soit, constitue une unité; il est formé des parties les plus diverses qui sont en rapport, en relation, et qui, par les fonctions qu'elles accomplissent, tendent vers un but commun, l’existence de l’être comme ensemble et comme unité organique. De celte unité, par l’acte spécial de la reproduction, il ne peut sortir que des unités semblables. Je reviendrai ailleurs sur celte affirmation tranchée.
A un point de vue d’ensemble général, mais seulement à ce point de vue, les espèces forment entre elles une sorte de série, une échelle ascendante, dont les degrés sont tellement rapprochés qu’il n’est plus possible d’entrevoir des différences radicales de nature d’une espèce à l’autre. Si, des caractères qui nous font distinguer les espèces, et qui ne portent en général que sur les formes, sur les apparences physiques internes ou externes, nous passons aux fonctions que remplissent les individus de chaque espèce, aux actes de tous genres qu'accomplit chaque machine vivante , nous trouvons encore, et d’une manière remarquable, un enchaînement gradué, des points de soudure insensibles, et une marche ascendante, dans ce que l’on peut nommer le titre des fonctions.
Lorsque , dans l’examen des êtres vivants , nous nous plaçons vers le milieu de l’échelle, et que nous nous élevons de plus en plus, nous voyons apparaître plus clairement les manifestations d’une puissance caractéristique. Chaque individu, en agissant, sait qu’il agit; il a la conscience de facta, et, bien que toujours visiblement sollicité à cet acte par une cause, il est, du moins dans des limites dont l'amplitude varie, libre d’accomplir l’acte à tel ou tel moment. Ces actes, les fonctions auxquelles ils se rapportent dans l’organisme , le mode selon lequel ils s’exécutent, constituent, dans l'être vivant, ce que l’on a nommé avec justesse la vie de relation, contrairement à l’ensemble des actes et des fonctions qui se font, en apparence, d’une manière passive, à l’insu de l’individu , et qui ont, en général , pour objet l’utilisation des éléments cherchés dans le milieu ambiant par un acte volontaire. Si nous ne savons nous élever à une certaine hauteur pour juger, nous pouvons être portés à croire que la vie de relation dérive d’un principe autre que la vie de nutrition, et que même quelques classes, très nombreuses en individus , sont totalement privées d’un principe capable de se manifester avec la conscience de ses actes.
Au sommet de l’échelle nous trouvons l’homme, qui sait abstraire, qui sait remonter des effets aux causes, qui est en relations physiques, intellectuelles, idéales, avec l’univers, qui vil du pain de l'esprit et de celui du corps, et qui ne saurait pas plus être privé de l’un que de l’autre sans cesser d’être lui.
Au bas de l’échelle, nous trouvons ces êtres indéfinis de formes, ces phénomènes mystérieux, que la chimie dispute à la botanique , que la botanique dispute à la zoologie , qui , placés aux confins de la vie organique , ont servi tour à tour à démontrer que tout vit, et que rien ne vit, et qui , en tous cas , servent , dans l’ordre réel comme dans l’ordre idéal , de lien de transition entre ce qui vit et ce qui ne vit pas.
L’observateur superficiel et non méthodique , qui se placerait à ces extrémités, pourrait, à bon droit, taxer d’insensé le philosophe hasardant cette opinion : qu’une même classe de causes détermine tous les phénomènes de la vie. L,t c’est cependant lé la conclusion à laquelle arrive tout observateur impartial des faits.
L’homme sait abstraire; il sait chercher la causalité en toutes choses, et c’est un de ses besoins les plus élevés; il sait s’assimiler en quelque sorte l’univers, l’indéfini, l’infini; il est tellement grand sous ce rapport, qu’il est souvent arrivé à douter systématiquement de sa propre puissance , et que quelques doctrines se sont efforcées de l’humilier, de crainte qu’il ne se crût Dieu.
11 est certainement le seul être vivant qui soit doué de cette puissance. Mais , à moins d’admettre que nous avons chacun autant d’âmes qu’il y a d’objets sur lesquels s’exercent nos facultés, ce qui reviendrait au fond à n’en avoir aucune, nous sommes obligés de reconnaître promptement que la puissance qui nous permet de remonter à l’abstraction est la même que celle qui nous fait accomplir les actes les plus ordinaires de notre vie de relation. Si c’est un principe spécial qui pense en nous , ce principe est un dans sa nature comme dans ses actes. Mais les animaux des classes supérieures éprouvent des impressions; ils sentent, ils délibèrent, et puis ils agissent après délibération, absolument comme nous. Dans tous ces cas, ils pensent comme nous.
Si je m’adressais à ce que l’homme de science appelle à bon droit, et sans aucun esprit d’ironie, le vulgaire; si je m’adressais à cette majorité d’hommes qui, par leurs occupations journalières, par les conditions mêmes de leur vie sociale, sont maintenus dans un cercle d’idées restreint, duquel ils s’habituent à ne pas sortir, et qui, par suite, quoique capables eux-mêmes d’observer et d’induire, aiment mieux accepter les observations et les opinions justes ou fausses
d’autrui, que de chercher et de penser directement, je serais tenu de donner encore aujourd’hui une démonstration d’autant plus étendue et plus précise de celte assertion, que les faits sur lesquels elle repose sont plus à la portée de l’observation journalière de chacun : car c’est sur ce qui est le plus à sa portée que l’homme ordinaire raisonne le moins, et accepte le plus volontiers des opinions faussées presque toujours à dessein. Ici, je n'ai pas à m’arrêter un instant sur celle assertion.
Le naturaliste, qui sait voir par ses propres yeux, est, eu général , plutôt porté à s’exagérer la valeur de certains phénomènes intellectuels chez les animaux, qu’à les diminuer, et l’on peut hardiment dire que ceux qui ont affirmé que l’homme seul pense, ou qui ont fait de l’amimal une machine sans en faire une en même temps de l’homme, ne sont jamais sortis de leur cabinet, ou se sont tout au moins laissés égarer par des systèmes préconçus , ou commandés par la prudence du jour. Je ne m’arrêterai donc qu’un moment sur un point essentiel , qui nous permettra ensuite d’aller bien plus rapidement au but.
Ce qui a toujours le plus embarrassé les philosophes naturalistes qui se sont occupés des fonctions intellectuelles des animaux, c’est que, si l’on admet le raisonnement chez ces êtres, on est promptement obligé, en apparence, de les croire supérieurs à l’homme : on a donc, en général, préféré dire qu’il n’y a chez eux aucun raisonnement, et que fout s’accomplit suivant les lois fatales d’un mécanisme, à l’ensemble desquelles on a donné le nom à' instinct. Mais il y a ici à la fois exagération, méprise sur le sens des choses, et fausse conclusion. On a, de nos jours, très bien débrouillé une partie de la difficulté , et quelques naturalistes ont montré très clairement ce qui, dans les actes de certains animaux, est instinct, et ce qui est raisonnement; ils ont montré que ce sont en général les œuvres de l’instinct qui pourraient, au
premier abord, être tenues pour supérieures à celles de la réflexion humaine; mais que ces œuvres sont fort loin d’être les seules qu’accomplisse l’animal, même le plus inférieur. Il me semble cependant qu’il est un côté de la question que l’on n’a tout au moins pas assez fait ressortir encore.
Les actes instinctifs proprement dits, c’est-à-dire ceux que l’animal exécute de prime abord, et sans aucun enseignement antérieur, font certainement partie en quelque sorte de son êlre, sous forme virtuelle ; qu’on admette dans ces êtres un principe animique ou non, on est, en toute hypothèse , bien obligé de reconnaître que le mode de ces actes est encore renfermé dans le secret même de l’organisme et de tout son ensemble.
Mais trois choses bien essentielles sont à observer ici : l'animal, tout en sachant à l’avance exécuter l’acte instinctif, est, du moins dans de certaines limites, libre de l’exécutera tel ou tel moment : il l’exécute quand il voit que le moment le plus convenable est venu; et là, nous le voyons se tromper quelquefois , d’autres fois deviner très juste. Dans l’exécution de l'acte instinctif même, l’animal introduit, pour la plupart du temps, des modifications plus ou moins étendues, que lui conseille la nécessité du lieu et du moment. Et de plus, collaléralement à l’acte instinctif se trouve aussi fort souvent un complément que l’éducation vient y ajouter, et qui sert de perfectionnement à l’acte primitif.
L’hirondelle, certainement, émigre, et sait où émigrer, par le fait de son instinct; mais quand l’époque de l'émigration est arrivée, elle délibère avec ses semblables sur le moment précis et opportun, et il lui arrive très souvent de se tromper sur l’opportunité. L’abeille, certainement, exécute par instinct celle alvéole qui l’a fait comparer par quelques enthousiastes à un géomètre accompli : mais tout en construisant par iuslinct, elle modifie, selon les convenances du lieu , son type primitif. Le chat, les tigres en général, savent
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chasser par instinct; mille et mille ruses leur sont enseignées par le secret même de leur être; mais il suffit d’avoir observé une seule fois une jeune famille de ces animaux, pour se convaincre qu’il y a là aussi une éducation. Le thème primitif enseigné par l’instinct est donc simplement, à proprement dire, une sorte de canevas, sur lequel l’intelligence animale brode avec une liberté plus ou moins grande, avec un raisonnement plus ou moins développé , et avec une perfectibilité renfermée dans un cadre plus ou mois large. Mais ce qui visiblement y domine, c’est la conscience, la connaissance de l’acte exécuté. Or, si nous y regardons de près, nous reconnaissons promptement que c’est la conscience que nous avons de nous et de nos actions, qui constitue le côté saillant de notre activité, et que ce n’est nullement la puissance de cette activité, très-variable d’un homme à l'autre, que l’on peut prendre comme signe caractéristique. Quand on concéderait à l’orgueil de quelques uns, qu’entre eux et l’animal il y a en effet un abîme , il n’en demeurerait pas moins certain que, si une âme est nécessaire pour expliquer la personnalité humaine, elle l’est aussi pour faire concevoir la personnalité de l’animal le plus inférieur. Ceci ne signifie pas du tout qu’un homme dérive d’un animal quelconque, ni qu’un animal quelconque doive être apte à accomplir toutes nos opérations intellectuelles.
Je ne puis m’empêcher de relever ici un de ces excès du spiritualisme, dont j’ai parlé, et qui ont si souvent et tant compromis cette doctrine. Dès qu’il est question d’intelligence chez un être vivant autre que l’homme, on confond immédiatement tous les êtres vivants autres que l’homme en un tout indivis, et, au lieu de dire : tel ou tel animal, on dit: l’animai. On oublie, ou l'on feint de ne pas s’apercevoir qu’entre telles et telles espèces d’animaux il y a pour le moins autant de différence, quant aux aptitudes intellectuelles, qu’entre l’homme le mieux organisé et tel ordre d’animaux
supérieurs. La catégorie de spiritualistes à laquelle je lais ici allusion se récrie, et avec raison d’ailleurs, lorsqu’un natuliste a le malheur de ne pas dire à tous moments que l’homme ne peut être assimilé à l’animal. Mais est-il possible à un homme sensé d’établir une comparaison entre le chien, par exemple , et un ver ou un limaçon? Il y a deux manières également correctes, mais très différentes, d’étudier et déjuger les êtres. L’une consiste à les considérer chacun en lui-même. L’autre consiste à les considérer dans leur ensemble, et dans leurs ressemblances ou dans leurs dissemblances réciproques. La première conduit à cette conclusion frappante , c’est que depuis l’origine des choses, il n’y a pas eu peut-être deux êtres vivants absolument identiques, non seulement d’une espèce à une autre, mais dans la même espèce. La seconde conduit à cette conclusion tout aussi juste et aussi frappante : c’est que ces êtres, dans leur totalité, constituent un immense tableau aux mille et mille couleurs les plus variées, où les teintes se fondent harmonieusement sans jamais être ni mêlées, ni tranchées. Vouloir, dans ce tableau, tout confondre ou tout séparer, sont deux absurdités parallèles. Un naturaliste peut logiquement admettre que chaque être vivant est doué d’un principe animique supérieur, sans être tenu de transformer l’âme d’un chat en celle d’un chien , ni surtout sans être tenu d'élever un escargot au litre de bachelier éslellres, ce dont cet humble mollusque, sans doute, se soucierait médiocrement s’il en avait le choix ! Beaucoup de personnes voient une offense à la dignité humaine dans la plus légère comparaison que se permet un naturaliste entre les autres êtres vivants et l’homme. Soit dit en passant, et sans aucune raillerie, l’observation la plus superficielle nous montre toujours que les personnes qui redoutent le plus de telles comparaisons sont individuellement celles qui les légitiment le plus : on est en général d’autant plus fier à l'égard d'autrui , qu’on en est plus rapproché en réalité. La dignité de l’homme
ne dérive point des classifications, des catégories, des castes, qu’il peut lui plaire d’établir parmi ses semblables, ou entre lui et d’autres êtres. L’homme est ce qu’il se fait lui-même. Il est libre de devenir immensément supérieur aux animaux , ou de leur devenir immensément inférieur : et c’est précisément là qu’est sa vraie grandeur et son signe caractéristique. Lorsque nous comparons le fourbe, le féroce, l’ignorant, celui qui se plonge dans la fange, — • au renard, au tigre, à l’àne, au porc, c’est de fait l’animal que nous injurions , et non ceux que nous lui comparons.
Si nous poursuivons les phénomènes de la vie de relation à travers toutes les espèces animales, et si enfin du règne animal, nous passons méthodiquement, et à l’aide d’observations générales, au règne végétal, où les phénomènes de relation, quoique beaucoup moins manifestes, quoique pour ainsi dire réduits à une forme latente ou virtuelle, ne peuvent pourtant pas être niés complètement , nous reconnaîtrons que nous n’avons nul motif scientifique pour refuser à un être vivant ce que nous serions forcés d’accorder è un autre, et nous arrivons à ce dilemne, que l’on a maintes et maintes fois essayé d’éluder, quoique toujours en vain, et qui ressort triomphant de toutes les conquêtes de la science moderne.
«Si un principe supérieur aux forces ordinaires de la na- «turc est nécessaire pour expliquer les phénomènes de relaction de l’être homme, un principe de même nature ne sau- «rait être logiquement refusé à aucun autre être vivant. Et «ce que nous refusons aux êtres les plus infimes de l’échelle « organique, nous sommes obligés de le refuser à l’homme.»
Nous avons supposé que l’on suive dans l’élude des êtres vivants une marche descendante. En suivant une marche ascendante, et en procédant d’ailleurs par gradations, comme les faits nous l’ordonnent, nous arrivons à un dilemme complètement parallèle au précédent, et au fond parfaitement identique.
«Si un principe de nature différente des forces ordinaires «est inutile pour expliquer les phénomènes de la vie et du «développement organique du dernier des végétaux, cePRiN- «cîpe est tout aussi inutile pour expliquer le même ordre « de phénomènes dans les classes supérieures, dans l’homme. « Et ici encore, ce que nous accordons à l’un , doit être « accordé à tous.»
Voyons d’abord dans quel sens se résout le premier dilemme. Nous trouverons ensuite une réponse au second; nous reconnaîtrons aisément si l’addition d’un principe vital à un principe animique n’est point une vaine et inutile superfétation.
Pour que nous puissions penser, ou du moins pour que nous puissions exercer notre faculté de penser avec suite, avec liaison dans ses produits, il faut que non seulement le cerveau , mais aussi tous les autres embranchements du système nerveux se trouvent dans un état d’intégrité normale à la constitution de l’ensemble de ces organes. Pendant que nous pensons, tout l’appareil nerveux se trouve mis en jeu, et ce n’est pas seulement le cerveau qui travaille, comme le dit, d’une manière juste et expressive d’ailleurs, le proverbe, mais tout l’être sensitif à la fois. Tantôt le foyer principal de l’activité semble se concentrer sur lui-même, et la sensibilité semble se retirer des extrémités ; tantôt il rayonne vers la périphérie. Mille et mille courriers en partent sans cesse , prompts comme l'éclair, et vont peindre sur les traits, sur la physionomie, le genre même des réflexions, puis, renvoyés vers le centre, y rapportent des impressions de douleur et de plaisir qui semblent nées réellement dans les divers organes. Au bout d’un certain temps, dont la longueur dépend à la fois de l’intensité de la réflexion et de la capacité de l’appareil en jeu, la fatigue naît, devient de plus en plus intense; le sommeil réparateur, ou le repos, ou la diversion dans le cours des idées, deviennent bientôt indispensables. Que la
!)ü ESQUISSES PRÉLIMINAIRES.
cervelle et toutes ses dépendances soient nécessaires à l’exercice de la faculté de penser, c’est ce qui ne peut présenter aucun doute à tout esprit sérieux.
Mais résulte-t-il de là par hasard que ce soit la cervelle qui pense réellement, au lieu de travailler simplement pendant que nous pensons, et par le fait de l’acte même de la pensée?
Un corps, quel qu’il soit, ne peut avoir que deux états, le repos ou le mouvement dans sa totalité; le repos ou le mouvement de ses parties internes et constituantes. Si c’est réellement le cerveau qui pense , la faculté de penser ne saurait dériver que d’un état statique d’équilibre entre la matière et le principe intermédiaire qui constituent le corps pensant, ou d’un état dynamique d’équilibre, soit dans la matière seule, soit dans la force seule, soit enfin dans la masse corporelle entière. Mais un mouvement interne à un corps ne peut être que vibratoire, s’il doit durer. Acceptons pour un moment cette hypothèse de vibrations intelligentes, qu’on a effectivement posée, et qui aurait le précieux avantage de peindre sous forme d’image , non-seulement les actes de notre esprit, mais cet esprit lui-méme dans sa nature intime.
Un mouvement vibratoire est essentiellement fini et limité de sa nature , dans quelque substance qu’il s’exerce. Si la faculté de penser, si l’être pensant, est une collection de vibrations qui ne durent qu’autant que la vie, toutes nos idées doivent être représentatives, figuratives et finies aussi, car un être évidemment ne peut produire que des choses analogues à lui en nature.
On pourrait croire , au premier abord, qu’il s’agit ici de purs jeux de mots : nous avons comme témoin du contraire tout un siècle de philosophie; il nous suffit de rappeler que tous les penseurs logiques qui ont réduit la vie en général à un pur mécanisme, ont banni la notion de l’infini du cercle des choses sur lesquelles nous pouvons exercer notre pensée.
Ici malheureusement encore, et par une inconséquence
QUATH1ÊMË ESQUISSE. 01
inexplicable, bien des spiritualistes donnent la main aux matérialistes en disant eux-mêmes que l’Iiomme , par exemple, est un être fini et limité, quant à l’étendue de sa pensée, et qu’il ne peut avoir une notion nette de l'infini. Je montrerai en temps et lieu que cette assertion est une grande erreur où ne peuvent tomber que des esprits superficiels. Je montrerai que la notion de l’infini est aussi nécessaire et aussi naturelle à l’homme qui pense , que celle du fini, et que ce n’est que par une inconcevable méprise sur la nature de ses pensées qu’il arrive à avoir des doutes sur sa propre puissance.
Je sortirais de notre sujet en développant ici déjà cet ordre de démonstration ; mais je ne puis m’empêcher de faire une réflexion plaisante , et relativement quelque peu triviale. Si quelque chose peut nous donner une haute idée de l’amplitude de cette puissance, c’est précisément l'une de ses défectuosités, l’une de ses misères, c’est l’incroyable quantité de sottises contradictoires qui tiennent souvent dans une même tête sans jamais se heurter ou se coudoyer, et qui y semblent même d’autant plus à l’aise que cette tête est plus étroite.
L’hypothèse des mouvements vibratoires étant définitivement bannie du cercle des interprétations qu’on pourrait donner des phénomènes de la vie de relation , accepteronsnous l’hypothèse d’un état statique résultant d’une disposition particulière de la cervelle qui ressemblerait à une pile galvanique pouvant rester indéfiniment chargée et polarisée, et où le travail proprement dit, le mouvement, ne commence que quand la jonction des pôles a été opérée par un conducteur? La faculté de penser serait alors la disposition elle-même de l’appareil galvanique. L’acte de la pensée et tous ses produits seraient les résultats du travail de la pile , de sa mise en activité. Cette hypothèse, disons-le, est beaucoup plus élevée que la précédente. Comme idée représentative de la constitution de l’organe cérébral, il se peut qu’elle soit juste, ou tout au moins qu’elle soit en quelque sorte la clef d’une vérité
que nous pouvons espérer connaître tôt ou tard. Comme interprétation de nos actes intellectuels et de ceux de tout le règne des êtres vivants , elle est au moins plus en harmonie avec les conquêtes de la science moderne, et elle suppose du moins dans le principe intermédiaire une activité qui , sans aucun mouvement antérieur, est capable de tirer lu matière de son repos ou de l’y faire rentrer. Dans une pile au repos, où il ne s’opère aucune réaction chimique, on ne saurait, en effet, contester une capacité préexistante et toujours prêle à agir. Nous pourrions à la vérité discuter la nature finie de tous les actes de cette pile et chercher, comme ci-dessus , si elles représentent correctement tous les actes de notre esprit et tous les sujets sur lesquels il s’exerce. Mais il est une autre objection beaucoup plus capitale que nous devons faire à cette hypothèse, et qui maintenant nous ramène droit à notre but.
En acceptant toujours la comparaison vraie ou seulement approximative de notre cervelle et de tout l’appareil nerveux avec une pile galvanique d’un genre particulier, nous concevons très bien qu’une pareille pile puisse rester chargée et prête à agir; mais ce qui demeure tout aussi clair pour nous, c’est que ce n’est point par elle-même qu’une pareille pile peut commencer à agir, ou cesser d’agir ; c’est qu’elle restera au repos tant qu'aucune impression venue du dehors ne la tirera de ce repos ; c’est qu’elle restera en activité indéfinie dès que son équilibre aura été troublé par une impression ou une autre. En supposant même qu’une pile, résultant nécessairement de la superposition d’éléments symétriques multiples, puisse avoir la conscience une et indivisible d’elle-même, il est évident, en nous tenant dans le cercle expérimental, que cette pile ne pourrait jamais commencer à travailler, à penser, qu’après une impression externe; mais qu’une fois cette impression reçue, elle ne pourrait pas ne pas travailler, ne pas pense r. Or cette faculté spéciale de tout être pensant n’a jamais pu être niée que systématiquement, et contrairement è l’oh-
QUATRIÈME ESQUISSE, servation la plus élémentaire des faits. — Nous pouvons, et nous devons donc admettre logiquement que la pile vivante est gouvernée par un principe spécial de nature totalement distincte de tous les éléments de la pile elle-même ; absolument comme nous avons été conduits à reconnaître que dans la nature il existe un ou plusieurs principes capables d’activité.
Acceptons provisoirement cette hypothèse d’un principe animique comme une nécessité, c’est-à-dire comme une affirmation qui ne subsiste que parce que nous n’en trouvons aucune autre à mettre à sa place, et assignons à ce principe les propriétés que l’observation des faits nous force à lui reconnaître, si nous ne voulons le détruire.
Au premier abord , le principe animique semble être répandu partout dans notre forme corporelle : toutes , ou du moins, presque toutes les parties de notre corps sont capables de nous faire éprouver des impressions locales.
L’analyse anatomique montre cependant que les rapports avec l’extérieur ne s’établissent qu’à l’aide d’un appareil admirable de délicatesse et de perfection , qui se ramifie jusque dans les dernières sections du corps. — Là où un faisceau nerveux manque, il n’y a plus ni sensation , ni motilité. — Lorsque la communication entre le foyer cérébral est interrompue ou seulement gênée, la sensation et le mouvement deviennent ou nuis ou faux. — A chaque impression que nous recevons du dehors ou du dedans, un courrier prompt comme l’éclair part du lieu impressionné, et se rend au foyer commun ; la sensation n’a lieu qu’à cette condition.
Avant tout acte physique, avant toute pensée, il est en nous une puissance qui peut, en temps et lieu, commander ces deux genres d’actes, les déterminer ou non, et qui sait qu’elle le peut, qu’elle en est libre, et qui de plus sait quelle est.
Je ne suis aucunement libre de ne pas éprouver les impres-
sions que me transmettent mes sens, je ne suis pas libre de sentir ou non ; mais lorsque j’ai reçu un certain nombre d’impressions, je puis à volonté les combiner, les peser et les comparer; je délibère , et après avoir délibéré, je veux ou ne veux pas mouvoir mon corps ou l’un de mes membres. Je veux ou je ne veux pas agir, et ce n’est qu’après ma décision que l’action commence. On a essayé de soutenir maintes et maintes fois que nous ne pouvons pas ne pas agir. Cela n’est vrai que pour ce qui concerne tous nos actes , physiques ou corporels , qui touchent à la vie de nutrition , et p3r suite à la conservation de notre être. Nous ne pouvons pas à volonté ne pas digérer, ne pas laisser battre notre cœur, ne pas respirer, car nous péririons bien promptement si ces actes étaient soumis à notre pouvoir direct. Mais cela est complètement faux pour tout ce qui concerne les actes qui découlent de nos relations avec les autres êtres. Non-seulement nous pouvons ne pas nous mouvoir corporellement, mais nous pouvons, du moins dans de certaines limites , ne pas penser : nous pouvons parfaitement ne pas délibérer sur les impressions qui nous arrivent malgré nous du dehors, et nous pouvons surtout ne pas délibérer, ne pas analyser les produits rudimentaires de nos premières réflexions presque instinctives.
L’intensité de l’acte de penser varie d’un homme à l’autre, et dans un même homme d’un moment à l’autre. Il est beaucoup d’hommes qui évitent, et après expérience, de donner trop d’énergie à l’exercice de cette fonction ; il en est qui préfèrent, aussi souvent qu’ils le peuvent, vivre de pures impressions, rêvasser et dormir en quelque sorte éveillés, et qui, quand ils ont vécu de la sorte un certain temps, deviennent réellement incapables d’aucune méditation sérieuse.
Résulte-t-il de là que l’être homme soit chez eux passif? Eh! non ; mais son activité ne s’exerce que du côté des fonctions de nutrition, qui ne dépendent (heureusement pour la conservation de ces hommes) aucunement d’un acte raisonné
el délibéré de la faculté dépenser. A chaque mouvement, volontaire ou non, qu’exécute une partie quelconque du corps, un courrier prompt comme l’éclair part du foyer commun, ou tout au moins des foyers partiels , avec lesquels il se trouve sans cesse en relation : le mouvement n’a lieu que sous cette condition formelle.
Quelle est la nature de ce courrier? Je l’ai déjà dit deux ou trois fois dans cette esquisse; mais il est utile de le répéter sous une nouvelle forme. On a longtemps et, je me permets de le’dire, beaucoup trop longtemps discuté cette question, en elle-même fort simple à résoudre. On a, à toute force, voulu introduire dans l’organisme des êtres vivants un fluide nerveux ou vital spécial. Et c’est même dans ce prétendu fluide que bien des philosophes ont cherché l’explication de la vie ellemême! ! On ne s’est pas aperçu qu’on est ici en face d’un dilemme des plus clairs.
Si, avec l’école matérialiste, on s’obstine encore à faire d’un être vivant une simple machine , il est évident que cette machine ne peut renfermer que les éléments du monde physique; autrement il faudrait qu’elle eût le pouvoir de créer quelque chose avec rien , et il faudrait qu’à la mort de l’individu ce quelque chose pût rentrer dans le néant.
Si, au contraire, avec l’école du bon sens, on donne une âme spéciale à chaque être vivant, celle-ci ne peut rien tirer de rien , ni rien faire rentrer dans le néant ; elle ne peut donc encore bâtir son instrument corporel qu’à l’aide des éléments du monde physique.
En vertu des axiomes « nihil ex nihilo, nihil in nihilum ,» le prétendu fluide nerveux ne peut être que l’une ou l'autre des forces du monde inanimé. Les expériences de Dubois- Reymond ne permettent plus le moindre doute sur l’espèce de force en jeu , et prouvent péremptoirement que c’est la force électrique. A chaque fois que l’un des appareils récepteurs, que nous appelons nos sens, se trouve affecté de
la manière qui lui esl propre, un courant électrique transmis par le nerf sensitif va avertir notre Ame de ce qui se passe au dehors. A chaque fois que nous commandons un mouvement à un de nos membres , un courant électrique part du centre et va forcer le muscle correspondant à se contracter.
Si nous y regardons de près, et attentivement, nous sommes ainsi amenés à reconnaître qu’il n’est pas une de nos relations avec le monde externe, pas une des relations des parties de notre corps entre elles-mêmes qui aient lieu directement. Et ce que nous disons de notre corps s’applique à celui de tous les êtres organisés supérieurs. Nous arrivons ainsi à cette proposition remarquable à la fois par sa simplicité et son caractère élevé :
Le principe animique n’a nulle prise immédiate sur la matière. Il lui commande, il esl commandé par elle, il est en relations réciproques avec elle par la présence d'un principe intermédiaire.
Cette proposition , qui au fond repose tellement sur l’observation analytique des faits qu'elle n'en est plus que la traduction, légitime parfaitement le nom générique de principes intermédiaires que j’ai donné à celte classe d’éléments transcendants de l’univers, capables de se manifester comme forces. Elle caractérise aussi très nettement la nature du principe animique lui-même. 11 est en rapport permanent avec les autres principes constituants du monde physique; le corps qui lui sert de lieu ne s’organise, ne prend de forme qu’à l’aide de ces principes. Le principe animique est par suite doué de propriétés réciproques et symétriques qui permettent ces rapports; il peut et doit être considéré et étudié, comme nous éludions tous les autres éléments constituantsdel’univers. Quoique doué, comme tel, de propriétés physiques dont en toute hypothèse on essaierait en vain de le spolier sans le faire sortir de la réalité des faits, il esl aussi supérieur aux principes intermédiaires, à la force, que celle-ci l’est à la
matière. Car non seulement il agit, mais il sait qu’il agit ; et dans de certaines limites déterminées par les nécessités de son existence organique , il est libre d’agir ou non.
Mais de cette réciprocité de relation permanente qui existe dans l’étre organique entre les principes qui le constituent, il résulte qu’il n’est pas un seul acte physique, organique, mécanique, intellectuel, que nous puissions, sans déraison, abstraire. 11 est tout aussi absurde de bâtir de toutes pièces un homme tout intelligence, qu’un homme tout corps. 11 n’est ni l’un ni l’autre isolement, mais il est tout à la fois , c’est-àdire que l’instrument et ce qui dirige l’instrument sont dans un état harmonieux de relation qu’il n’est pas possible de scinder sans sortir complètement du cercle expérimental. Ce n’est certainement pas le principe animique qui digère en nous, comme quelques-uns l’ont dit : mais la digestion , suite de réactions, de combinaisons et de décompositions chimiques analogues en tout à celles du monde physique, est dirigée par la puissance organisatrice du principe sans lequel le corps vivant n’est plus qu’un corps ordinaire.
Le système nerveux ganglionnaire est spécialement chargé des phénomènes de la vie de nutrition, qui semble en quelque sorte une puissance passive ou du moins indépendante de ce que nous nommons la volonté; mais les ganglions, ou centres directeurs des actes non volontaires, sont eux-mèmes sous la dépendance du foyer commun ; ils cessent de fonctionner dès que la communication est rompue; ce sont (si l’on veut poursuivre une comparaison qui n’a peut-être que le tort d’être prématurée, et très incomplète par suite) autant de piles secondaires qui n’acquièrent de valeur et de puissance que sous l’action rcctrice et directrice d’une pile générale.
Il n’est pas de mouvement interne ou externe, d’évolution organique, si minime qu’elle soit, qui puisse se détacher de fait de l’action régulatrice générale.
Les passions de l’âme (pour me servir ici du langage ordi-
naire) se peignent inslanlanémenl sur la physionomie , dans la contenance de l’individu, et ceci est vrai de l’animal supérieur comme de l’homme. Et lorsqu’une même passion règne longtemps, immodérée, chez l’individu, elle finit en quelque sorte par pétrir la physionomie sur son moule idéal. Sans parler des émotions passagères , qui presque toujours se lisent clairement au dehors, maintes et maintes fois nous jugeons correctement du caractère de l’homme et de l’animal d’après les formes externes qu’ils affectent.
Je me suis servi déjà du mot puissance organisatrice. 11 est caractéristique : si l’on contestait a priori cette puissance au principe animique; si l’on soutenait a priori que les formes de l’être vivant , et par contre-coup les fonctions organiques quelles qu’elles soient de cet être , ne dérivent pas d’une activité incessante de ce principe, l’existence d’un tel principe deviendrait parfaitement inutile, et il ne serait pas difficile de démontrer que le corps qui aurait su s’organiser lui-même saurait aussi penser.
La puissance organisatrice que nous sommes obligés de supposer au principe animique, sous peine, non de le détruire, car dieu merci, nos discussions n’y peuvent rien, mais sous peine de rendre ce principe parfaitement inutile dans nos interprétations ; celte puissance, dis-je, nous permet de résoudre presque directement un problème autrement des plus difficiles. N’existe-t-il qu’un seul principe animique, modifié à l’infini d’une espèce d’êtres vivants à une autre, d’un individu à un autre? Ou existe-t-il autant de principes différents qu’il y a d’espèces et d’individus?
Nous pouvons bien, par une suite d’observations exactes et de raisonnements consécutifs, reconnaître que ce qui anime l’homme est analogue en nature à ce qui anime la plante ; nous pouvons bien encore, en examinant deux individus d’une même espèce, arriver à leur reconnaître des qualités telles qu’ils nous paraissent en réalité identiques. Mais il nous est
impossible de confondre l’ensemble des fonctions humaines, non seulement avec celui des fonctions d’une plante, mais encore avec l’ensemble des fonctions de l’animal le plus voisin de nous. Mais nous ne pouvons non plus arriver à croire que deux individus, fussent-ils d'ailleurs semblables, ce qui n’a jamais eu lieu depuis l’origine des êtres, ne fassent qu’un : chaque individu est un , tant qu’il vit , et toutes les fonctions de ses organes aspirent sans cesse à maintenir celle unité. Chez l’homme, le sentiment de l’unité est tellement incrusté et énergique, qu’il devient en quelque sorte le pivot de tous ses actes. Et la botanique aura beau prouver que la plante est partout identique à elle-même , et formée d’autant de plantes semblables que nous pouvons en détacher de parties , puisque toutes ses parties repoussent et forment de nouveaux sujets : il n’en demeure pas moins avéré qu’actuellemcnt les parties d’un arbre ne peuvent à aucun titre être confondues, et qu’elles forment entre elles l’unité harmonieuse qui est l’èlrearbre. La divisibilité de la plante et de certains animaux prouve simplement que le principe animique est multiple et diffus dans toutes les parties de ces êtres, au lieu d’être centralisé et unique.
C’est, disons-nous, le principe animique donné à chaque être vivant qui organise cet être, qui lui donne ses formes internes et externes actuelles en appelant les éléments du milieu ambiant, et en les arrangeant entre eux par l’action directrice qu’il exerce à l’aide des forces. Il est, dès cet instant, évident que ce principe animique ne peut plus être considéré comme un élément universellement répandu ; mais qu’il constitue, au moins temporairement, une unité indivise dans chaque individu. On a dit souvent que chaque être vivant a reçu en partage une parcelle de principe animique. Celte expression est parfaitement incorrecte ; elle change une question de qualité en une question de quantité. Un être vivant diffère d’un autre, non parce qu’il a plus ou moins d’âme; mais
parce que son âme esl qualitativement différente de celle de l’autre être. 11 est évident qu’il faut qu’il existe autant de principes animiques actuellement differents entre eux , qu’il y a d’espèces , car ce n’est qu’une différence spécifique dans ce principe qui peut expliquer la diversité continue des manifestations. Mais il y a dans chaque individu une réciprocité d’actions entre les divers éléments constitutifs : réciprocité que l’on ne pourrait perdre de vue sans risquer de tomber dans les plus graves erreurs. La constitution organique, la construction du mécanisme esl toujours et partout tellement en harmonie avec les fonctions , avec les manifestations externes de l’individu comme unité vitale, que l’on ne sait positivement au premier abord si c’est l’Ame qui pétrit le corps ou si c’est le corps qui façonne l’âme. Ce qui est vrai , c’est que l’un et l’autre ont lieu simultanément, mais que l’un domine toujours l’autre.
Le corps est formé des éléments du milieu ambiant ; il est sans cesse en rapport avec ceux du monde externe; pour que le principe animiqne puisse organiser, il faut qu’il trouve autour de lui les éléments nécessaires à la forme générale et à la composition chimique de chaque organe. S’il ne les trouve pas, l’être vivant souffre, dégénère, et toutes ses manisfestations normales sont faussées. Le corps alors se venge en quelque sorte sur la puissance organisatrice. C’est cette réciprocité, cette symétrie parfaite d’action qui a pu faire croire à quelques penseurs systématiques que le corps est un être à part sans cesse en lutte avec l’esprit.
La vie n’est point , et ne peut à aucun titre être regardée comme un ensemble de fonctions; elle n’est pas non plus un ensemble de mouvements nécessaires : nous ne pouvons dire d’un être vivant ce qui est même faux pour une machine; une horloge n’est point un ensemble de fonctions, et elle ne résulte pas d’un tel ensemble. Elle accomplit des fonctions toutes liées les unes aux autres et en harmonie parfaite ; elles les accomplit
à l’aide des substances qui les composent, à l’aide des formes organiques qu’affectent ces substances, et a l’aide du mouvement dont ces formes sont capables. L’horloge peut marcher ou non , mais tant qu’elle s’appelle horloge, elle renferme en elle un principe moteur, dont aucun mouvement antérieur ne peut expliquer l’activité : et tant que l’horloge marche, elle est, dans toutes ses fonctions, la manifestation delà puissance de ce principe naturel. L’être vivant diffère de ce mécanisme en ce qu’il construit, de lui-même et par sa virtualité propre , l’organisme nécessaire à l’accomplissement de ses fonctions; il en diffère encore en ce que les mouvements, qui, dans l’horloge, n’affectent que les formes organiques, affectent en lui les formes et les éléments internes qui constituent ces formes : nos membres, par exemple, ne se meuvent pas seulement dans leur totalité ; à chaque contraction musculaire , il s’opère des décompositions et des recompositions chimiques internes, des mouvements partiels dans toutes les parties constituantes; aucun des éléments que l’être vivant appelle à lui n’y reste ; ils ne font que le traverser avec leur activité spéciale et sont rejetés bientôt comme un capu I mortuum.
Chaque être vivant forme un tout harmonieux, qui, moyennant sa construction comme mécanisme, comme instrument, accomplit un ensemble de fonctions multiples qui le caractérisent, qui constituent son originalité, qui en font un individu : cela est vrai depuis l’homme jusqu’aux derniers des cryptogames. La vie est donc la manifestation d’un principe animique qui , par l’ensemble de ses propriétés et de ses corrélations avec les autres principes constituant de l’univers, agit dans l’être vivant comme puissance rectrice et directrice des éléments dont il se sert pour organiser le corps de l’être.
Chaque être forme un tout harmonieux où l’ensemble des fonctions à accomplir est toujours en corrélation parfaite,
non seulement avec les moyens employés dans l’être lui-même pour les accomplir, mais encore avec le milieu ambiant où vit cet être. Le finaliste dit que l’oiseau a été doté d’ailes pour voler, et que l’air est là pour qu’il puisse voler. Le fataliste dit que l’oiseau vole, parce qu’il a des ailes et que l’air est là qui le soutient. Il semble au premier abord que le rationaliste ne puisse pas même aborder la question résolue de deux manières si opposées, sans sortir complètement du cercle de l’expérience. 11 est cependant facile de voir que, de ces deux solutions, l’une est radicalement fausse, et que l’autre, par son caractère exclusif, sort des faits. L’air et l'aile sont bien loin d’être les seules conditions du vol. Le vol suppose une organisation complète disposée ad hoc. Cette organisation suppose une puissance antérieure à elle, et capable de l’exécuter sans hésitation , sans tâtonnements : le moindre doute dans l’accomplissement de l’œuvre organique serait la mort de celte œuvre. Aussi n’y a-t-il jamais ni doute ni tâtonnement : toute la virtualité , tout l’avenir de l’oiseau se trouve déjà dans ce germe microscopique agglutiné au sein d’un réseau imbibé d’albumine qui forme l’œuf. Si, comme on a voulu le soutenir, la nature tâtonnait, s’essayait, expérimentait, nous devrions bien, de temps à autre, trouver quelques ébauches d’espèces, quelques enfants mort-nés. Or, à toutes les époques géologiques , les êtres vivants ont été ce qu'ils pouvaient être, et tout ce qu’ils pouvaient être : ils ont toujours été en harmonie parfaite avec le milieu ambiant. Entre le milieu et l’être vivant qui existe dans ce milieu , il v a une corrélation intime, et l’être vivant serait évidemment impossible sans ce milieu. Mais la puissance qui sans hésitation organise chaque être comme il doit et comme il peut l’être, suppose un principe animique ad hoc dans chaque être, comme elle suppose un but d’harmonie antérieur à toute manifestation de la vie.
La vie organique, considérée collectivement, est la somme de toutes les manifestations possibles du principe animique ,
sidéré collectivement aussi, et alors partout analogue dans sa nature. Mais ce principe est multiple , c’est-à-dire qu’il se réduit en unités spécifiquement distinctes qui constituent ('individualité de l’être organisé.
Ce principe serait-il limité et fini par sa nature? Quel est alors son siège? Et que devient son unité dans la plante et même dans certains animaux qui sont divisibles?
A ces questions pressantes, il est utile, et plus facile peutêtre qu’on ne pense, de répondre.
Nous avons reconnu que la matière, loin d’être divisible à l’infini, est formée d’atomes immuables en grandeur; que quand elle est concentrée par l’activité des Forces, elle nous apparaît aussi comme nettement limitée. Nous avons reconnu que la force, considérée en général, est douée du caractère inverse; elle est universelle et indéfinie de forme; toute idée même de forme que nous essayons d’y attacher l’annihile dans notre pensée.
Le principe animique est certainement enfermé dans l’organisme de l’être vivant : il ne peut se manifester extérieurement ni rien savoir de l’extérieur sans l’instrument qui lui est dévolu. Tout ce que l’être vivant sait du monde externe lui vient de la périphérie au centre : il semble donc que l’essence animique est de nature limitée. Mais une fois une impression reçue, cette essence l’élabore, délibère et puis agit ou n’ayil pas (car dans des limites infiniment rapprochées, la liberté ne peut pas même être contestée à la plante). Celte partie de son activité est en elle et ne peut être périphérique, et cependant, tant qu’elle s’exerce, tout l’être organique éprouve les manifestations de cette activité : il travaille. Toute idée de localisation précise dans le foyer commun de perception devient ici inadmissible. Quand il serait prouvé que dans la cervelle des vertébrés se trouve un point géométrique qui ne peut être lésé sans que la mort de l’intelligence s’ensuive, il n’en résulterait pas que l’âme fût là. La puissance
qu’a ce principe, dans les êtres supérieurs, d’élaborer une impression par son activité propre, de la digérer en quelque sorte; la puissance qu’a surtout l’être homme de s’assimiler, pour ainsi dire, la nature de l’abstrait et de l’infini, cette puissance est inconciliable avec toute idée de forme définie et finie. Toutes les fois qu’on voudra figurer le principe animique, on le détruira dans son essence, et l’on niera une collection tout entière de faits; absolument comme on détruira et comme on niera une autre collection de faits, toutes les fois qu’on voudra le dégager des qualités et des propriétés physiques qui lui sont inhérentes à titre d'élément constitutif de l’univers et qui le mettent en relation temporaire avec les autres éléments. Cette unité, en un mot, est d’une nature transcendante, c’est-à-dire qu’en elle-même elle n’est pas soumise aux conditions finies du temps et de l’espace : l’idée de divisibilité ou d’indivisibilité ne peut s’y attacher sans un contresens par trop manifeste.
Nous disons que toute idée de localisation géométrique est inadmissible relativement à l’unité auitnique. Et cependant les travaux expérimentaux de l’un de nos plus grands physiologistes démontrent positivement que chez les vertébrés : 1° l’intelligence siège dans le cerveau proprement dit ; 2" la vie dans la moelle allongée; 3° la sensibilité dans les faisceaux postérieurs de la moelle épinière et des nerfs; 4° la motricité dans les faisceaux antérieurs ; 5" la coordination des mouvements de locomotion dans le cervelet.
il semble qu’ici l’expérience démente non seulement la proposition précédente, mais encore la plupart des vues générales présentées antérieurement. Si ce démenti est réel, toutes ces vues sont fausses, n’bésitons pas à le dire. Les faits que Flourens a conquis à la physiologie ne sont point de ceux dont on négligerait impunément de tenir compte ; ils s’imposent désormais comme une épreuve définitive de la justesse de toute doctrine biologique. Mais ces faits conduisent à deux
genres de conclusions différentes, qui s’excluent réciproquement, qui se posent comme les termes d’un dilemme entre lesquels il faut opter.
On peut en conclure que l’intelligence, la vie, la sensibilité, la motricité, la coordination des mouvements sont dues à des essences naturelles distinctes, étayant chacune un siège à part. (Nous évitons à dessein l’usage du mot forces, parce que ce que nous avons dit à ce sujet demeure vrai en toute hypothèse.)
On peut dire aussi que le principe animique est seul nécessaire pour déterminer les différences qui distinguent l’être vivant des corps ordinaires, mais que ce principe, appelé à plusieurs fonctions distinctes, a besoin d’appareils spéciaux pour les accomplir.
La première conclusion est en contradiction implicite avec chaque ligne des pages précédentes. La seconde , au contraire, non seulement ne présente nulle contradiction, mais n’est- même, à vrai dire, qu’une condensation nouvelle de tout ce que nous avons vu découler de l’observation aussi. Nous pourrions , à la rigueur, ne pas nous arrêter davantage sur la conclusion contradictoire. Mais les termes de notre dilemme renferment plusieurs propositions de valeurs très inégales : deux d’entre elles dominent singulièrement les autres; elles constituent ensemble un problème que les expériences de Flourens ont défini et limité plus nettement qu’il ne l’était jusqu’ici, mais qui, antérieurement déjà, a occupé les plus grands esprits. Il serait imprudent de se borner à le résoudre implicitement, et sans l’aborder de front. Plaçons-le de suite à toute sa hauteur. Flourens a disséqué l’animal avec le fer ; étendons ses admirables découvertes à l'homme, et disséquons le par le raisonnement. Qui peut le plus, peut le moins, dit le proverbe : ce qui sera acceptable même pour l’homme, sera évident pour tous les êtres vivants.
La vie et l’àme sont-elles des principes distincts, ou la vie n’est-elle que l’une des manifestations de l’âme?
En un sens, la première de ces questions ne supporte pas même un instant d’examen, et c’est la seconde seule , et bien exclusivement, qui comporte une réponse affirmative. Pour nous tous, indistinctement, l’un des attributs les plus essentiels de l’âme, c’est de vivre. Nous sommes, nous agissotis , et nous savons que nous sommes, que nous agissons : voilà ce qui, pour nous, constitue notre vie animique. C’est en ce sens que nous disons : la vie future; c’est en ce sens que nous disons : le Dieu vivant. Et nous disons bien.
Mais , remarquons le, ce n’est point en ce sens purement psychique qu’est posée notre double question. Lorsque l'homme de science, lorsque le physiologiste prononce le mot de vie, il s’y attache implicitement pour lui une qualité tellement inhérente, qu’il ne la mentionne pas même à l’aide de l’adjectif nécessaire. Pour lui , la vie est la vie organique; c’est la puissance, ou l’ensemble des phénomènes (comme on le voudra), qui constitue les êtres vivants dans leurs formes corporelles, dans leurs mouvements.
Posons donc la question de manière à ce qu’elle ne garde aucun sens douteux, évitons jusqu'au double emploi du terme de vie. Puisque l’attribut le plus évident, le plus essentiel de l’âme, c’est d’être vivante, la conception d’une vie à côté d’une autre, dans le même être, est un non-sens ; et sa réalité, fût-elle possible, serait une inutile superfétation.
Y a-t-il en nous une puissance spéciale qui organise, qui bâtit notre corps à l'aide des éléments du monde externe , et une autre puissance qui pense?
Ou bien l'âme est-elle tout à la fois puissance organisante et pensante?
Dans le cours de ce travail, c’est la seconde question qui est affirmée, implicitement et exclusivement. Il convient maintenant de mieux accentuer les motifs dominants d’une telle affirmation.
En tant qu’elle est, et par ce seul fait qu’elle est, l’âme doit
être regardée comme l’un des principes constituants de l’univers.
Comme telle , elle diffère de la matière pondérable , en ce qu’elle échappe à tout soupçon de pondérabilité , d’inerlie , et même de mouvement proprement dit. Elle diffère de la force en général , en ce que celle-ci remplit l’espace d’une manière indéfinie, mais partout analogue. Elle constitue au contraire des êtres dont le plus haut caractère , c’est d’être un.
Ce principe est appelé à une fonction sublime, qui lui donne un caractère réellement transcendant, qui semble le faire échapper, pour ainsi dire, aux conditions du temps et de l’espace.
Par celte fonction, il se manifeste comme puissance de penser, comme être intelligent, et chez l’homme, comme être de raison , cherchant à remonter de l’effet à la cause, à la cause des causes, à Dieu.
Eh bien ! ce principe ne peut rien par lui seul : pour se mettre en rapport de connaissance avec les autres êtres, même semblables à celui qu’il constitue, il lui faut la présence et l’aide de la matière et des forces ; il lui faut un corps , et non point un corps ordinaire, formé de parties matérielles assemblées symétriquement par l’action de la force, mais un corps qui constitue un ensemble admirable d’instruments les plus divers; sans ce corps, et sans l’organisation tout à fait spéciale de ce corps, elle ne peut rien ici-bas : elle ne peut pas même penser! Elle est donc, comme les autres classes de principes, comme la matière, comme la force, douée réellement de propriétés physiques qui établissent sans cesse ses rapports nécessaires avec l’instrument à l'aide duquel elle accomplit toutes ses fonctions.
Mais, malgré cette union à un corps, à cause de cette union même, elle affecte encore un caractère transcendant, comme simple élément de l’univers. En effet, dans l’inslrumenl qui lui est indispensable, c’est une force qui, sous
l'empire de la volonté, va commander les mouvements de nos muscles ; c’est un principe intermédiaire qui nous transmet, comme autant de dépêches télégraphiques, les impressions des phénomènes externes sur notre corps. De plus, ce principe, pour servir d’agent de sensation, de mouvement, a besoin d’appareils particuliers qui, parce fait même qu’ils semblent localiser la puissancce de l’àmc , placent celle-ci en dehors des conditions de lieu , telles que les comprend le langage ordinaire.
Il répugne à beaucoup de personnes d’admettre que l’àmc organise elle-même cet instrument, dont pourtant elle ne peut se passer, qu’elle fasse croître le corps, qu’elle concoure à tous les phénomènes intérieurs, jusqu’à cet impur acte de la digestion stomachale! D’un autre côté, il leur répugne d’admettre qu’en vertu de propriétés spécifiques dont elle n’a nulle connaissance , l’âme agisse et produise quoi que ce soit sans le savoir. 11 leur semble donc nécessaire d’imaginer un principe à part, qui commande uniquement l’organisation du corps.
L’âme, disent certains puristes, ne s’occupe point de ces viles et infimes questions de pot-au-feu du corps!
Une réflexion, non scientifique, mais morale, me sera d'abord permise, quant à la forme de cette dernière sentence. Elle semble prendre les choses de bien haut : regardée de près , elle n’est qu’un blasphème hypocrite. Cette souveraine horreur qu’affectent certains philosophes pour ce que, par ignorance, iis appellent le monde materiel, n’est au fond qu’une critique permanente de l’œuvre du Créateur. Ce sourire superbe pour les choses du pot-au-feu est l’indice d’un dédain pour ce qu’il y a de plus respectable au monde, pour le travail humble et modeste, pour le devoir. Quelles que soient les fonctions de l’âme comme puissance organisatrice du corps, disons en ce que l’homme de sens dit de certaines professions : « Il n'y a pas de sol mélier, il n’y a que de
soties gens. » La sentence qui prétend condamner ce genre de fonctions est absurde au point de vue scientifique; et les philosophes qui la prononcent seraient fort en peine si leur âme les prenait au mot !
Remarquons, en effet, que puisqu’un corps est nécessaire à l’âme, non seulement pour se mettre en rapport avec le monde externe, mais même pour accomplir sa fonction la plus sublime, pour penser, rien de ce qui est nécessaire à la construction de cet instrument ne saurait être appelé vil et impur par un homme de sens. Sans la nutrition, la cervelle serait impossible : la nutrition ne peut donc être placée à un rang plus infime que l’ensemble de l’appareil admirable qu’elle forme et maintient. Il est certes absurde de dire que l’âme digère; il l’est tout autant de dire que que le cerveau pense. Il n’est ni absurde ni répugnant de dire qu’elle dirige , par la puissance virtuelle qui est en elle, tous les phénomènes nécessaires à la conservation de l’ensemble organique dont elle se sert.
Tout ce qui est relatif à la vie de nutrition échappe, il est vrai , à la connaissance directe de l’âme : et cela est fort heureux ! Cependant cette réaction tacite de l’âme sur le corps n’est pas tellement occulte que nous ne puissions fort souvent apercevoir les rapports de la cause à l’effet. A l’état de calme, notre cœur bat régulièrement, et nous pouvons presque croire qu’il bat de lui-même : le souffle d’une passion vientil cependant à traverser l’âme, aussitôt il accélère ou ralentit; nous ne savons non plus comment cela se fait ; mais le fait est lâ, et souvent fort pénible. Nos cheveux croissent sur notre tête à notre insu , et comme sous l’empire d’une force étrangère à nous : qu’un violent chagrin vienne cependant à troubler fàme, et souvent ils tombent ou deviennent gris en une seule nuit. Il y a donc entre les plus minimes parties de notre corps et de l’àme un état perpétuel de relation , et il n’est ni plus répugnant ni plus difficile d’admettre que
ces relations déterminent tout ce qui est nécessaire à la conservation de l’instrument, qu’il ne l’est d’admettre qu’elles ne peuvent que troubler l’intégrité de l’organisme.
Si , en matière de science, il y avait lieu de s’arrêter à des répugnances, au lieu d’aller aux faits, nous dirions que ce qui est réellement répugnant, c’est d’admettre qu’une force, purement physique désormais, qu'on nommerait la vie, sache construire un ensemble d’instruments tellement admirable, que l’âme intellectuelle, armée de tous les moyens d’investigation que la science met aujourd’hui à son service, 11’est pas même parvenue encore à le connaître dans toutes les perfections de ses détails : elle qui est destinée à savoir, et qui a souvent même la prétention de savoir sans apprendre! 11 n’est guère possible, je pense, de donner plus ouvertement gain de cause au matérialisme ou au panthéisme, que d’accorder un tel savoir à la matière seule , ou à la matière et à la force. Non, l’àme n’a pas honte des questions de pot-aufeu , lorsqu’il s’agit de la construction de son temple : elle sait qu’en matière d’architecture, le travail le mieux fait est celui qu’on fait soi-même. Et quand elle n’est pas entravée dans ses fonctions par la fatalité des circonstances externes , et du milieu où elle puise ses matériaux, elle ne s’acquitte pas si mal de sa besogne. Le lis des champs , la parure de l’oiseau-mouche, la face de l’honnête homme sont des œuvres dont l’artisan n’a pas à rougir.
Le caractère de l’unité partielle ressort admirablement des données expérimentales de la physiologie. L’intelligence est une, et elle a son appareil spécial ; la sensibilité est une, et elle a son appareil spécial : il en est ainsi delà motilité, de la coordination des mouvements. Mais le corps humain, pas plus que celui de tout autre vertébré, ne constitue une sorte de mosaïque aux formes arrêtées , aux contours tranchés. Il est lui-rnême une admirable ur.ité, où tout s’harmonise, où tout est en rapport évident avec le but à accomplir. Cette unité,
qu’il n’est pas possible de méconaitre sans heurter le sens commun, implique l’idée de I’unité quant au principe transcendant auquel le corps est destiné à servir d’instrument. Chez l’homme, la fonction prédominante, en vue de laquelle tout l’organisme semble construit, est d'une nature sublime : c’est la pensée sous toutes ses formes. Une unité de nature transcendante a seule pu organiser cet instrument qui porte son empreinte dans les plus minimes détails. Chez l’animal le plus élevé de l’échelle , la fonction transcendante, loin de prédominer, devient collatérale à d’autres fonctions plus inférieures ; mais elle ne saurait pour cela être absolument méconnue chez le dernier d’entre eux. Et, en résumé, il n’est pas plus possible, à un point de vue purement physiologique, de concevoir une vie organique sans principe animique, qu’il n’est possible, à un point de vue purement psychologique, de concevoir une âme sans vie et sans puissance organisatrice. Celle conclusion, non seulement n’est point en opposition avec les faits physiologiques, avec. l’expérience; mais, disonslc très haut, elle est la glorification de la science expérimentale.
Chaque être vivant est actuellement ce qu’il peut et doit être; chacun a un ensemble de fonctions spécifiques qui le caractérisent. La puissance organisatrice du principe animique semble croître en raison inverse des fonctions de relation de l’être : dans l’être qui ne sait éviter les injures externes, le principe animique semble doué aussi d’une plus grande puissance de réparer le mal. La centralisation de l’appareil nerveux en un foyer cérébral diminue, si je puis dire, de netteté et d’intensité d’une espèce à une autre. Là où le centre cérébral manque, et seulement là, l’être vivant devient parfois divisible en un certain nombre de parties, qui, dans les conditions convenables, peuvent donner lieu chacune à un nouvel être semblable. Là où il n’y a plus aucune apparence de système nerveux, la divisibilité s’accroît encore.
Mais ce n’esl jamais, quoi qu’on en ait dit, la vie qui est subdivisible : ce qui est divisible, c’est l’organisme, dont les parties constituent de fait chacune un être vivant à part, appelé, par sa juxla-position et ses corrélations harmoniques avec un autre être, à former une totalité, qui, pour nous, constitue l’individu. Ce que le principe mimique ne peut plus faire par ses qualités propres est atteint alors par le nombre des unités vivantes que représente réellement l’être.
Digression. — Doctrine des générations spontanées et de la transmutabilité des espèces. — Exagération de la seconde. — Ces deux doctrines, fussent-elles vraies, ne mènent point au matérialisme, comme on le prétend.
Nous voici arrivés au terme de notre digression synthétique. Dans l’examen étendu auquel nous venons de nous livrer, j’ai cherché à conserver une forme de narration aussi sobre et aussi sévère que possible. Il m’eût , en maints passages , été facile de recourir à un style plus entraînant et plus poétique; que dis-je, cela m’eût été plus facile que de garder un langage presque continuellement austère. Mais il m’a semblé qu’une étude de laquelle ressort, sous forme scientifique, une démonstration de l’existence de l’âme humaine, ne saurait être trop sérieuse. Assez souvent, les poètes ont chanté l’âme et son immortalité; trop souvent, celte âme artificielle et factice s’est éteinte avec les sons de la lyre, qui l’avaient créée et chantée!
J’ai laissé â dessein parler les faits d’eux-mêmes ; je n’ai
rien introduit de systématique ou de personnel dans l’ensemble des démonstrations; je n’ai fait qu’appliquer, avec plus de rigueur peut-être qu’on ne l’avait fait jusqu’ici , les méthodes rationnelles de notre époque , en classant des faits qui nous sont connus pour la plupart.
Nous avons reconnu que l’espace universel est occupé, non seulement par la matière, dont les atomes divers y sont localisés sous forme de corps; mais encore par des principes constituants totalement différents de la matière , cl se manifestant, entre autres, comme puissances dynamiques , comme forces. Nous avons reconnu qu’outre ces deux classes d'éléments qui entrent dans la constitution de tous les corps proprement dits, il existe une troisième classe d’éléments, qui donnent aux êtres vivants leur caractère spécifique, et qui constituent, non seulement d’une espèce à l’autre, mais d’un individu à un autre, autant d’unités actives qu’il existe d’êtres vivants.
A un point de vue subjectif, c’est-à-dire relatif à nous , l’existence de la force et celle du principe animique, considérés chacun collectivement , et comme éléments distincts dans l’univers , sont deux idées corrélatives et parallèles, qui s’impliquent et se nécessitent l’une l’autre. Toute philosophie, toute métaphysique qui essaiera désormais d’abolir la première de ces existences , se condamnera fatalement à abolir la seconde. Disons le, sans orgueil, mais aussi sans crainte, ce sera la gloire delà science expérimentale et du rationalisme de notre siècle, d’avoir tiré la force, et par contrecoup le principe animique, du domaine des abstractions, pour leur donner une existence réelle et distincte, et d’avoir ainsi donné un appui solide à ce que nos aspirations les plus énergiques et les plus élevées ne suffisent pas toujours pour sauver du naufrage.
Nous voici, dis-je, arrivés au terme de notre digresssion synthétique. Nous pourrons bientôt jeter un regard d’ensemble
sur les relations générales et les fonctions relatives de ces trois classes de principes, en y appliquant et en y utilisant toujours les notions nouvelles que la théorie mécanique de la chaleur est venue imposer à toutes nos sciences naturelles. Mais un temps d’arrêt et un regard rétrospectif nous sont indispensables d'abord.
J’ai donné à notre étude synthétique le titre de digression: le lecteur aura peut-être trouvé plus d’une fois lui-même que cette expression n’est pas convenable , car d’un bout à l’autre nous n’avons cessé, sous forme directe ou indirecte, d’appliquer les données métaphysiques de la théorie mécanique de la chaleur, ou tout au moins les principes euxmêmes sur lesquels repose cette théorie : celte synthèse fait donc, comme conséquence, partie intégrante de notre nouvelle doctrine. Si j’ai employé le mot digression, c’est peutêtre un peu par suite de mes habitudes de mathématicien, qui me font regarder comme digressif tout ce qui n’est pas tiré immédiatement d'une équation algébrique; mais c’est surtout par suite d’un scrupule de conscience très légitime en cette occasion : j’ai tenu à séparer très nettement ce qui est incontestable et incontesté aujourd'hui , de ce qui peut sembler contestable et ne sera jamais accepté par tous les esprits, sans exception.
Ici, avant d’aller plus loin, je vais être obligé de faire une véritable digression , et de quitter même , par moments , le terrain de la science proprement dite. Cependant, au premier énoncé du sujet de cette digression , chacun dira qu’elle était indispensable, et chacun sera peut-être étonné que je n’aie pas commencé par elle.
1° Un être vivant ne peut-il actuellement provenir que d’un autre être vivant? Ou bien, la vie organique peut-elle prendre naissance, dans de certaines conditions, par l'action seule des forces du inonde physique?
Pi
2° Un être vivant ne peut-il, par la reproduction, donner lieu qu’à des êtres semblables à lui?
Ou bien , les espèces peuvent-elles être indéfiniment transformées par l’action des circonstances externes ?
Ces questions d’origine ont été, nous le savons, discutées , controversées , et souvent disputées, dès la naissance de l’histoire naturelle. Elles le sont encore de nos jours, et viennent périodiquement soulever de vraies tempêtes bien au dehors du domaine ordinairement si paisible des sciences naturelles.
Mon intention est d’examiner d’abord sommairement quelle réponse leur donne la science moderne , étudiée en dehors de toute préoccupation et de tout entrainement systématiques, et puis, de chercher si notre synthèse générale risque d’être compromise ou ébranlée à sa base par l’une des réponses qu’elles pourraient recevoir.
Bien des personnes, même parmi les naturalistes, ont cru, de temps immémorial, que les matières organiques en décomposition putride donnent naissance à un grand nombre d’espèces devers et d’insectes, même de grandes dimensions. Virgile nous apprend, dans sa quatrième Géorgique, à fabriquer directement un essaim d’abeilles.
«Mais si l’espèce venait à manquer tout d’un coup, sans « qu’il restât de quoi la renouveler, il est temps de l’apprendre « la mémorable découverte du berger d’Arcadie, et la manière
* dont le sang corrompu des victimes immolées a souvent pro-
* duit de nouveaux essaims. »
Quis Deii» hanc, Musœ, quis nobis extudit artem ?
Nous nous rappelons tous le charmant épisode d’Aristée.
Par une erreur singulière, que Michelet a, je crois, indiquée le premier, l’immortel poète de Mantoue, habituellement si profond observateur de la nature, a confondu avec l’abeille un diptère dont la larve vit dans la chair corrompue et les eaux croupies.
Demandez à un menuisier quelconque quelle est l’origine des puces, el il vous répondra que pour en produire par milliers, il suffit d’arroser d’urine la sciure de bois et de laisser fermenter!
Buffon, ordinairement critique si sévère à l’égard des travaux d’autrui, Buffon a donné en plein dans cet ordre d’idées. « Mes recherches el mes expériences sur les molécules or- «ganiques démontrent qu’il n’y a point de germes préexis- « tants , et en même temps elles prouvent que la génération « des animaux et des végétaux n’est pas univoque; qu’il y a cpeul-ètre autant d’êtres, soit vivants, soit végétants , qui «se reproduisent par l'assemblage fortuit des molécules or- «ganiques, qu’il y a d’animaux ou de végétaux qui peuvent « se reproduire par une succession constante de générations : « elles prouvent que la corruption , la décomposition des «animaux et des végétaux produisent une infinité de corps * organisés , vivants et végétants. »
Quelques-uns des alchimistes du moyen âge ont porté leurs visées plus haut qu’à de simples insectes 11 s’agissait pour eux ni plus ni moins que de produire un homme tel quel , dans une cornue. La scène à laquelle Goethe nous fait assister dans le laboratoire du docteur Faust, n’est que l’expression poétique, mais non exagérée, des idées métaphysiques d’une époque.
Wagner.
«Salut à l’étoile du moment! un grand œuvre est sur
«le point de s’accomplir.
Méphistopiiélès ( plus bas).
«Qu’y a-t-il donc?
Wagner ( plus bas).
« Un homme va se faire.
Méphistophélês.
< Et quel couple amoureux as-tu donc enfermé dans la « cheminée?
Wagner.
«Dieu m’en garde! L’ancien mode d’engendrer! nous
«l’avons tenu pour une véritable plaisanterie !.. Il con-
« vient à l'homme d’avoir une origine plus pure et plus haute. «Désormais, vraiment, nous pouvons espérer que, si, de « cent manières , et par le mélange (car tout dépend du mé- « lange), nous parvenons à composer aisément la matière hu- «maine, à l’emprisonner dans un alambic, à la cohober, à « la distiller comme il faut, l’œuvre s’accomplira dans le si- « lence !
«Désormais, nous pouvons braver fe hasard ; de la sorte, «un penseur ne pourra manquer à l’avenir de faire un cer- ■t veau bien pensant ! >
Aujourd’hui, je le crois du moins, il n’est plus un seul naturaliste sensé, et je n’excepte pas les défenseurs les plus ardents des générations spontanées, qui oserait encore soutenir la thèse sur l'échelle scientifique même où l’avait placée Bufîon. Un rire universel accueillerait l’observateur naïf qui prétendrait avoir produit une abeille, un papillon, sans germes antérieurs. Ou se trouve limité à soutenir la production spontanée de ce qu’on nomme, et d’ailleurs bien arbitrairement, les animaux microscopiques. Pour les êtres de plus grandes dimensions, il est toujours par trop facile de montrer qu’ils dérivent d’un germe antérieur déjà organisé : l’idée de leur naissance spontanée est trop absurde pour rester soutenable. Nous nous demanderons sans doute, et avec raison, pourquoi nous jugerions qu’il serait plus facile défaire de toutes pièces un être de petites dimensions, qu’un antre de grandes dimensions. Je pense qu’on ne peut expliquer celle espèces de contra-
diction que par la faiblesse, que nous avons, de croire imparfait lout ce que nous 11e pouvons plus étudier d'assez près. Mais n’importe , la thèse est soutenue , et encore en ce moment même, par les hétérogénistes ; elle a trouvé en M. Pouchet et deux ou trois autres naturalistes d’un incontestable mérile d’intrépides champions. De l’urine, de la viande, etc. etc., disent-ils, engendrent toujours, en se corrompant au contact de l’air, des multitudes d’animaux inférieurs, très variés en espèces : quel que soit l'air au contact duquel s’opère la putréfaction.
Disons le cependant de suite , et pour ne plus perdre notre temps en recherches rétrospectives : en face des beaux travaux de M. Pasteur, toute la doctrine des générations spontanées s’écroule sur sa base, et il n’est plus possible d’y voir autre chose qu’une grande erreur. Cet habile chimiste, en effet , a démontré de la manière la plus incontestable :
1° Qu’il est possible de conserver indéfiniment certaines matières organiques, végétales ou animales, même au contact de l’air, pourvu que cet air ait été convenablement préparé.
2° Que cette préparation ne consiste point en une altération de l’air dans sa composition, mais en une simple épuration, qui le debarrasse des germes que partout transporte l'atmosphère.
3" Qu’en recueillant, avec les précautions convenables, dans des fioles, l’air atmosphérique en divers lieux de la terre, on a toujours la chance de rencontrer deux , trois, quatre fioles, sur une trentaine, dont l’air peut être mis indéfiniment en contact avec la matière organique , sans donner lieu à la naissance d’aucun être vivant. Il existe, en un mot, au sein même de l’atmosphère, des parties où il ne se trouve aucun germe.
4° Que la matière organique, lors même qu’elle se décompose au contact de l’air épuré, ne donne lieu à la naissance d’aucun être vivant.
5° Que la décomposition spontanée de ces matières donne de tout autres produits, lorsqu’elle a lieu en présence de l’air épuré.
6° Que la putréfaction des matières organiques est la conséquence et non la cause de l’existence des animaux ou végétaux microscopiques, et, qu’en un mot, il n’y a point de putréfaction proprement dite sans ces êtres.
A la suite de ces conclusions, que j’ai résumées de mon mieux, d’après les travaux de M. Pasteur , j’ajoute une réflexion personnelle, dont la justesse, je pense, frappera chacun de mes lecteurs.
L’accroissement numérique des animalcules , dans une masse qui fermente, se fait de proche en proche, et non pas partout à la fois, comme cela aurait lieu si cette masse, pourtant homogène, était douée partout des mêmes facultés créatrices. La fermentation acétique de l’alcool, par exemple, ne se fait, M. Pasteur l’a très bien prouvé, qu’à condition de la présence du mycoderme acétique. Lorsqu’à la surface d’une vaste cuve de près de trois mètres carrés, remplie d’alcool affaibli , on dépose seulement une parcelle de mycoderme, le développement de cet être s’opère rapidement, de proche en proche, à partir du premier germe déposé. Les êtres microscopiques , en un mot , se reproduisent comme tous les autres êtres vivants, et ils sont, par conséquent, pourvus des organes nécessaires pour la reproduction. Pourquoi donc la matière et les forces, si elles sont capables de donner lieu par elles-mêmes à un être vivant quelconque, s’occuperaient-elles de pourvoir cet être d’une faculté désormais bien inutile ! Pourquoi abdiqueraient-elles ainsi sans raison la plus grande des puissances, celle de créer, si effectivement elles possédaient cette puissance?
Je ne sais si je me fais illusion , mais il me semble que celte seule considération coupe court à la question, et fait rentrer la thèse des générations spontanées au rang des fables scien-
tiliques , dont l’origine n’est autre qu’un défaut de puissance dans nos moyens d’observation. Cette considération nous conduit encore à une autre conclusion, d’un ordre bien plus élevé , nous le verrons bientôt.
Nous pouvons aujourd’hui hardiment affirmer que tout être vivant dérive d’une manière ou d’une autre, mais directement, d’un autre être antérieur. Il sort d’un germe qu’un autre être a déjà organisé; et ce germe ne saurait, que par suite d’iiue impardonnable méprise, être considéré comme une simple cellule organique à laquelle viennent s’en superposerd’autres. Ce germe renferme en lui toute la virtualité de l’être qui seul peut en sortir.
Passons à la seconde question qui s’est naturellement posée devant nous.
Un être vivant ne peut-il, par la reproduction, donner lieu qu’à des êtres semblables à lui, ou bien les caractères individuels peuvent-ils être modifiés par les circonstances externes? En d’autres termes, les espèces sont elles intransmu tables ou sont-elles transmulablesl
On le sait, ce grand problème est aussi ancien que la science. La doctrine delà transmulabililé indéfinie des espèces s’est produite tantôt sous forme de système, tantôt sous forme scientifique: par système, dans les écoles matérialistes; et ici, il faut bien le dire, les excès des écoles spiritualistes ont fourni les meilleurs arguments; sous forme scientifique, chez les hommes impartiaux et calmes, qui savent qu’il n’y a jamais lieu de s’alarmer d’un fait lorsqu'il est vrai. Elle se lie intimement à l’histoire de notre terre elle-même : les êtres vivants ont, en effet, toujours et partout été en harmonie avec l’état du globe,. avec l’époque géologique à laquelle ils répondaient , et de plus , le titre des fonctions physiques et intellectuelles de ces êtres a toujours été en s’élevant. Il s’agit donc de savoir si la marche ascendante procède par échelons brisés ou par transition insensible;
si à chaque époque géologique répond l'apparition subite et tranchée de nouvelles espèces, ou si les époques géologiques n’ont été que des causes de transformation graduée des espèces.
La première théorie a été soutenue, entre autres, par Cuvier et les naturalistes de son école.
La seconde, posée avec une grande netteté par Lamarck, a été, dans ces derniers temps, développée, surtout par Darwin, avec un incontestable talent. Elle a pris un caractère tellement spécieux, tellement séduisant, qu’elle a ébranle la conviction d’un très grand nombre de naturalistes, qui, autrefois , se ralliaient à l’idée de l’intransmutabililé des espèces.
Il serait trop long d’analyser convenablement la doctrine de Darwin. Quant à ce qui est de la juger une fois pour toutes, je pense que ce serait, pour le moment, impossible. Voici, je crois cependant, l’impression qui restera à tout homme calme et non prévenu , en lisant l’ensemble des travaux de Darwin et de beaucoup d’autres naturalistes de la même école. En faisant la part des vérités réellement conquises dans cet ordre d’idées, il est désormais impossible de dire de la doctrine des transmulations qu'elle est, au complet , une grande erreur. En partant, d’un autre côté, des inconséquences , des explications parfois puériles , et des contradictions nombreuses où ont été conduits tous les partisans de cette doctrine, on peut dire qu’elle constitue de fait une grande exagération d’une idée peut-être rigoureusement juste au fond.
Mais, je le répète, il faudrait des centaines de pages pour motiver suffisamment ce jugement même si modéré. Et j’ajoute maintenant qu’en ce qui concerne le but que je me propose dans cette digression, un tel examen serait parfaitement inutile. A l’apparition de chaque travail expérimentai qui semble donner gain de cause à la doctrine des générations
spontanées, ou qui , de près ou de loin, confirme l’idée de la transmutabilité des espèces, les écoles matérialistes jettent des cris de triomphe; les écoles spiritualistes crient au scandale; les églises les plus diverses, avec un ensemble et un esprit de concorde dont elles nous donnent, hélas ! si rarement l’exemple, lancent à l’envie leurs foudres sur ces innovateurs impies, sur ces rationalistes frondeurs , qui niellent en doute ce qu’il y a de plus sacré!
Toutes ces clameurs discordantes, toutes ces imprécations contradictoires ont-elles une raison-d’êlre réelle?
Nous avons été amenés à reconnaître de la manière la plus rationnelle et la plus scientifique , que chaque être vivant est la manifestation d’une unité animique, qui lui donne actuellement son cachet particulier, son titre de fonction , son rang dans l’échelle.
Celte synthèse serait-elle compromise par une réponse confirmative donnée à la doctrine de la transmutabilité des espèces, ou à celle des générations spontanées?
Si je l’avais pensé un seul instant, si j’avais cru que la doctrine des générations spontanées et de la transmutabilité limitée ou illimitée des espèces eût un seul point de communauté avec une affirmation ou une réfutation du matérialisme, il eût été vraiment insensé de ma part de reléguer l’examen de telles questions dans une digression accessoire, et d’y procéder encore d’une manière aussi superficielle et aussi sommaire que je viens de le faire.
J’ai montré que la doctrine des générations spontanées peut être regardée décidément comme une grande erreur. Si j’étais parti de mon opinion personnelle, j'en aurais peut-être dit autant de la doctrine de la transmulabilité, même limitée, des espèces proprement dites; j’aurais dit qu’elle subira le sort de celle des générations spontanées. Mais dans cette esquisse je me suis fait, d’un bout à l’autre, un devoir de ne jamais poser une opinion personnelle sans en démontrer la jus-
lesse immédiatement, ou du moins sans renvoyer le lecteur à mes travaux antérieurs où elle se trouve légitimée. Comme, cette fois, je n’ai donné aucune preuve à l’appui de mon opinion , j’ai dû me borner à partir de l’impression générale qu’a produite la lecture des livres de Darwin, de Lyell, etc., et j’ai dit que la doctrine de la transmutabilité est une grande exagération d’un fait peut-être juste au fond.
Maintenant, je vais faire un pas rétrograde immense. Je vais admettre la doctrine des générations dites spontanées dans son entier ; je vais admettre aussi celle de la Iransmutabililé indéfinie des espèces ; que dis-je , j’admettrai que le terme d’espèces est un vain mot! Et je vais montrer que nous n’aurons pas à changer une syllabe à notre synthèse.
Si le matérialisme était l’expression de la vérité, s’il n’existait dans tout l’univers d’autre élément que la matière et ses atomes indivisibles, il est bien évident que,' depuis le dernier des cryptogames jusqu’à l’homme inclusivement, tous les êtres vivants seraient les résultats des réactions, des combinaisons et du mouvement de la matière. Mais la proposition inverse, remarquons-lebien, n’est nullement une contrevérité nécessaire. Et si jamais un cryptogame ou un homme sortaient de la cornue d’un chimiste, il n’en résulterait en aucune façon que le matérialisme est l’expression de la vérité.
Dans notre discussion synthétique, nous avons commencé par constater que si un principe anixique est nécessaire pour expliquer l’homme, un principe analogue , mais spéci/iquement distinct, l’est aussi pour expliquer le plus petit animalcule. Puis, nous avons effacé ce si, et nous avons dit qu’effectivement cette unité anixique existe dans chaque être vivant , simple ou multiple. Dans tout le cours de cette discussion , nous ne nous sommes nullement préoccupés de questions d’origine, nous avons simplement constaté ce qui est actuellement ; nous avons étudié et comparé les êtres vivants dans l'espace et dans le moment actuel, et non pas
du tout dans le temps, c’est-à-dire dans leur origine et leur succession. Une discussion d’origine et de succession n’a donc rien de commun avec notre synthèse, et ne peut en rien modifier ses conclusions. Si une ame spéciale est nécessaire pour donner lieu à tout l’ensemble des fonctions de l’homme, ou de tout autre être vivant, elle le sera, que l’homme ou tout être vivant procède directement d’un acte du Créateur, qu’il dérive d’autres êtres semblables ou dissemblables, ou qu’il ait pris naissance dans un peu de poussière humide chauffée par les rayons .solaires. El, si ces derniers phénomènes étaient actuellement possibles tous trois à la fois, il en résulterait, non pas du tout que l’être vivant n’est que matière et force, mais qu’il existe plusieurs conditions où une ame déjà créée peut être appelée à s’associer aux éléments du monde physique, de manière à donner lieu à un être organisé : nihil ex nihilo. Et l’être vivant, cryptogame ou homme, qui sortirait de la fiole d’un chimiste, aurait le droit de dire : «Ce n’est pas loi, chimiste orgueilleux, qui es mon auteur; tu n’as été, à ton insu, qu’un instrument.» Cet être aurait le droit de s’affirmer, dans le présent et dans l’avenir : «Je suis, donc je serai! Nihil innihilum! »
Cet être étant, par hypothèse, semblable en tous points à d'autres êtres de son espèce, représenterait en lui-même, comme tous ceux-ci, un plan d’ensemble , une pensée d’harmonie préexistante, qu’il ne ferait que réaliser. La réfutation la plus victorieuse du matérialisme sortirait de l’alambic du chimiste.
L’idée contraire, qui est si répandue, qui est presque exclusivement adoptée, même par les hommes de science, dérive d’un faux jugement que nous portons sur l’un des phénomènes les plus nécessaires du règne organique. C’est ce qu’il convient de faire ressortir maintenant.
Lorsque deux êtres vivants se continuent en d’autres êtres plus ou moins semblables, nous sommes à première vue
très portés à croire que ce sont eux qui ont créé ces nouveaux êtres. Une miuute de réflexion cependant suffit pour nous convaincre de la fausseté d’un tel jugement. En ce qui concerne les éléments du monde physique qui font partie du corps du nouvel être, il est bien évident qu’il n’y a rien du tout de créé, et qu’il n’y a eu qu’un appel fait au milieu ambiant. En ce qui concerne le principe anihique, actuellement et nécessairement présent dans le nouvel être, il est bien évident aussi qu’il n'est pas créé par ceux qui , légitimement d’ailleurs , s’appellent ses parents, mais qu’il a seulement été appelé par eux dans le monde organique. Ce principe ne peut procéder que du Créateur; qu’il ait existé antérieurement, ou qu’il date du moment de l’appel, cela est fort indifférent.
Si, dans un cas donné, il pouvait apparaître un être organisé sans la présence d’un germe antérieurement organisé par d’autres êtres vivants , il faudrait, ainsi que je l’ai dit, -simplement en conclure qu’il existe différentes conditions dans lesquelles un principe anihique peut venir s’associer aux éléments du monde physique, de manière à donner lieu à un être organisé, et non pas du tout qu’un tel principe est alors inutile.
En nous plaçant à ce point de vue très correct, nous sommes conduits, presque malgré nous, à nous demander pourquoi ces conditions variées n’existeraient pas réellement.
Les philosophes qui prêtent à l’âme un si souverain mépris pour les questions de pot-au-feu, et qui représentent le vil corps comme une prison, dont la pauvre âme essaie souvent, mais en vain, de briser les barreaux, ces puristes, dis-je, seraient vraiment bien embarrassés de nous dire le pourquoi! Heureusement, le simple sens commun vient nous tirer d’embarras, et nous indiquer deux raisons des plus évidentes pour lesquelles un être vivant ne sortira jamais d’ailleurs que d’un autre être vivant. L’une de ces raisons est physique; l’autre est de l’ordre moral.
Nous avons reconnu que c’est le principe animique luimême qui , par l’action directrice qu’il exerce sur les forces du monde physique, organise son instrument et son habitation temporaire. Mais un germe non fécondé n’est autre chose que l’habitatioiv et l'instrument futurs d’un autre principe animique. Ce germe, avant d’avoir reçu son nouvel hôte, ne peut pas plus s’organiser spontanément, même sous forme rudimentaire, que le corps d’un être vivant ne peut se continuer un instant infiniment petit, sans la présence du principe qui l’a construit avec les éléments du monde physique.
L’âme ne crée rien ; elle organise à l’aide du milieu ambiant; mais si elle est indispensable pour organiser son propre temple , elle l’est tout autant pour organiser celui de l’unité qui , à son tour, sera appelée à accomplir son évolution dans ce monde. Telle est la raison physique évidente pour laquelle un être vivant ne saurait procéder que d’un autre. Quant à la raison morale, nous l'apercevons tout aussi clairement.
Si chaque être vivant naissait et se développait par luimême et sans le concours d’aucun être vivant antérieur, il est visible que tous seraient parfaitement indépendants les uns des autres, et qu’il n'y aurait aucune raison pour qu’il s'établisse entre certains d’entre eux des rapports autres que ceux de l’intérêt du moment. L’égoïsme absolu serait la loi du monde animé. En faisant procéder les êtres vivants les uns des autres , le Créateur les a rendus dépendants; il a rayé la loi d’égoïsme pour y substituer une loi de solidarité, de responsabilité et d’amour.
L’être le plus élevé en titre est celui à qui cette loi s’applique le plus dans toute sa plénitude; c’est celui qui se sent le plus responsable et le plus appelé à aimer les autres créatures. Malheur à celui qui, étant capable de comprendre cette loi, la foule aux pieds et y substitue celle de l’égoïsme.
Nous le voyons donc clairement, en nous laissant guider
par la seule voix de notre bon sens : qu’un être vivant sorte d’un peu de fange organisée par la force, ou d’un autre être vivant, ou directement d’un acte du Créateur, il n’en est pas moins un être animé, il n’en est pas moins l’œuvre de Dieu. Que l’homme sorte de la poussière, où, quoi qu’on en dise, il ne rentrera pas, qu'il soitparentau cent-millième degré du gorille, il n’en est pas moins actuellement un homme; il n’y aura pas pour cela une âme humaine de plus ou de moins dans l’univers.
La doctrine des générations prétendues spontanées et celle de la transmutabilité des espèces fussent-elles des vérités absolues, nous n’aurions pas une syllabe à changer à la grande synthèse à laquelle nous conduit invinciblement notre bon sens guidé par la science rationnelle du dix-neuvième siècle.
Mais ce n’est pas seulement au point de vue métaphysique qu’il convient d’examiner des questions de cette nature. Et d'ailleurs , il ressort en apparence de la doctrine de la transmutabilité une conséquence qui, supposée juste, serait en un sens contradictoire avec l’une des affirmations de notre synthèse.
Nous avons dit que chaque être vivant doit, comme tel, toutes ses qualités à un principe supérieur qui s’y manisfeste comme unité spécifiquement distincte de celle des autres êtres vivants. Mais, dira-t-on, si les espèces peuvent se transformer sous l’empire de certaines circonstances externes ou internes, que devient celte idée d’unité? que devient l’unité animique de l’homme, si elle n’est que celle d’un singe transformé? N’est-ce point alors, en efTet, le corps qui pétrit l’âme, et non pas l’âme qui pétrit le corps? Voilà un ensemble de questions auxquelles il importe de répondre ; et cela est moins difficile qu’il ne semble ; car ces questions dérivent d’une inconcevable erreur, et d’une pensée toute matérialiste que j’ai déjà relevée plus haut.
Lorsque les êtres vivants se continuent en d’autres plus ou moins analogues, ils ne créent rien du tout : c’est quand il s’agit de nous entre autres , ce que notre vanité devrait se tenir pour dit une fois pour toutes. Ils ne font qu’organiser l’instrument et l’habitation d’un hôte nouveau elqu’y appeler celui-ci.
Que cet hôte leur soit semblable ou non, il vient d' ailleurs ; qu’il leur soit supérieur ou inférieur, il ne peut à aucun litre être considéré comme une transformation de leur principe animique. Quand même, au point de vue organique et physiologique, l’homme dériverait du gorille, l’âme humaine n’en serait pas moins ce qu’elle est : elle ne pourrait que par la plus étrange des méprises être regardée comme une transformation de l’âme- du gorille. Elle ne saurait donc dès lors se soustraire à aucune des lois morales que lui révèle sa conscience d’elle-même.
Nous disons que le principe animique organise son instrument, en tant que le milieu ambiant le lui permet, et qu’il lui donne en quelque sorte son empreinte idéale. C’est en vertu de la même puissance qu’il organise le germe qui sera un jour l’instrument d'un autre, et qu'il lui donne aussi son empreinte. Par suite d’une loi de bonté universelle et d’harmonie , que l’homme sensé ne saurait assez admirer, l’hôle nouveau , donné à cet instrument organisé à l’avance par un autre , est toujours à peu-prés en concordance avec l’instrument. Lorsque l’action soutenue du milieu ambiant contrarie ou favorise la puissance organisatrice, ou lorsqu’étant perfectible par son essence, le principe animique se laisse moralement déchoir ou s’élève, l’hôte nouveau est inférieur ou supérieur à celui qui a organisé son instrument, et les individus de l’espèce s’abaissent ou s’élèvent en titre de fonctions. Ceci est vrai en toute hypothèse ; et la question est seulement de savoir dans quelles limites peut avoir lieu i abaissement ou l’élévation du titre. Dans la doctrine de Darwin , les limites
seraient indéfiniment écartées , et il faut bien le dire, ici les partisans de l’unité de l’espèce humaine, ou pour mieux dire, de l’unité d’origine, ont fourni les premiers arguments; car si le type humain peut osciller entre l’Européen et l’Australien, il n’y a aucune raison au monde qui empêche d’admettre qu’il puisse encore osciller entre l’Australien et le gorille. Mais de tout cela , il ne résulte rien du tout de contradictoire avec notre synthèse, avec l’idée d'une unité animique toujours en harmonie avec l’instrument qui lui est dévolu en ce monde; il ne résulte rien qui implique une transrautabilité dans les unités animiques elles-mêmes.
Nous disons , en parlant de l’étude la plus élémentaire des faits , que le principe animique donne son empreinte idéale, non-seulement A son propre instrument organique , mais encore à ceux qu’il organise à l’avance pour d’autres que lui. Nous disons que par suite d’une loi d’harmonie, ceux-ci sont toujours, dans leur caractère spécifique, en rapport de conformité avec l’habitation où ils sont appelés. En ce sens donc, l’étre qui est perfectible, qui sait abstraire, qui sait reconnaître le bien et le mal , l’homme , en un mot , devient physiquement et moralement responsable, non-seulement de ceux qui lui succèdent, mais encore de toutes les créatures qui l’entourent et sur lesquelles il peut agir par suite de sa supériorité.
Vis-à-vis de sa propre postérité, sa responsabilité est proportionnelle à l’amplitude de l’oscillation que peut éprouver le type organique : elle devient effrayante, si cette amplitude est illimitée.
A ce point de vue, loin d’être immorale comme on l’a avancé, la doctrine de la Iransmulabililé aurait au contraire un caractère des plus élevés : car il n’y a de réellement immoral que ce qui tend à annihiler notre responsabilité individuelle, notre libre arbitre et la voix de notre conscience. Je dis : un caractère des plus élevés. Elle serait, en effet, en
ESQUISSES PRÉLIMINAIRES, harmonie parfaite et en concordance avec les lois que nous voyons partout régner dans l’univers. La doctrine de l’intransmulabilité des espèces, qu’on appelle aujourd’hui en géologie celles des créations indépendantes , suppose à tous moments des sauts brusques dans le développement de la terre et de ses habitants; elle suppose de plus, s’il m’est permis de m’exprimer ainsi , l’intervention saccadée et intermittente de la Puissance créatrice. Or toutes les interprétations des phénomènes naturels , qui ont abouti à ces deux genres de suppositions , ont toujours été réfutées par les progrès ultérieurs de la science. Je ne rappellerai qu’un exemple ; il est mémorable dans l’histoire des sciences. En appliquant la loi de la gravitation universelle à l'ensemble des mouvements de notre système solaire, Newton se trouva arrêté par certains phénomènes de perturbation que l’analyse mathématique ne lui permettait pas encore de débrouiller ; il vil dans ces phénomènes une cause de ruine future pour les mondes planétaires, et il conclut que l’intervention intermittente du Créateur est nécessaire pour remettre l’ordre dans le désordre. Cela revenait au fond à admettre chaque fois une nouvelle création. Les progrès de l’astronomie mathématique ont montré que ce que Newton prenait pour des causes de ruines relève au contraire d’une loi générale et continue d’harmonie.
Attendons donc, sans inquiétude aucune, ce que les progrès futurs de l’histoire naturelle décideront quant à la doctrine de la fixité ou de la variabilité indéfinie des espèces. La décision, quelle qu’elle soit, ne fera pas rentrer dans le néant une seule âme vivante; elle ne portera atteinte à aucune des lois morales que nous révèle notre conscience.
Que ceux-là seuls s’inquiètent de la décision finale de la science, qui prétendent faire de simples machines de toutes les créatures autres que l’homme; qui leur concèdent tout au plus une âme animale et périssable, et qui ainsi, dans leur vanité insolente, veulent abolir légalité devant la mort!
« 18. J’ai pensé en mon cœur, au sujet des hommes, que o Dieu les éprouvera, et qu’ils verront qu’ils ne sont que des
< animaux.
« 19. Car le sort des hommes et celui des animaux sont un « même sort; telle qu’est la mort de l’un, telle est la mort de t l’autre. Ils ont tous un môme souffle, et l’homme n’a point * d’avantage sur l’animal ; car tout est vanité.
« 20. Tout va en un même lieu ; tout a été tiré de la pous-
< sière et tout retournera dans la poussière.
« 21. Qu* est-ce qui sait si le souffle de l’homme monte en « haut et si le souffle de l'animal descend dans la terre ? » (Ecclésiaste , chap. III.)
A moins que je ne me trompe étrangement, ceci signifie dans notre langue que si l’homme a une âme, l’animal en a une aussi; que si celle de l’homme est. immortelle, celle de l’animal l’est aussi; qu’en éteignant l’une, nous éteignons fatalement l’autre. Et ce que le roi Salomon disait, il y a trois mille ans, la science rationnelle et expérimentale du dix-neuvième siècle le répète, mais en effaçant la forme dubitative et sceptique du dilemme; en disant: nihil innihilum! En séparant l’homme de tout le reste de la nature, en plaçant un abîme entre lui et les autres créatures vivantes que Dieu a bénies comme lui, l’orgueil de quelques-uns creuse une tombe où la raison tôt ou tard précipiterait notre âme ellemême et son immortalité , si les arrêts de cet orgueil pouvaient faire rentrer dans le néant le plus infime des êtres qui s’est une fois réjoui de l’existence ! Tout blasphème porte en lui sa peine, son châtiment.
Que ceux-là seuls aussi s’effraient, qui croient que le mérite moral s’hérite! Il est si commode d’être nohle par la noblesse de ses ancêtres; d’être grand par la gloire d’autrui ! Il serait si commode surtout, à la dernière heure, d’avoir été vertueux parla vertu d’autrui! Mais ce sont là des idées surannées que le progrès, espérons-le du moins, a balayées une
fois pour toutes. Chacun de nous aujourd’hui comprend que quelle que soit son origine, sa valeur morale relève de luimôme, et que, comme tel, il est responsable du plus petit acte qui aura injustement lésé ou abaissé une antre créature
Pour nous, hommes de science, cherchons avec calme, mais avec persévérance, dans l’étude de la nature, ce qui est et ce qui n’ est pas: c’est notre plus belle prière! A travers toute vérité définitivement conquise, nous verrons toujours luire une pensée éternelle et vivante d’harmonie, de justice et d’amour !
Un jour, lorsque nous serons las d’avoir, avec tant d’efforts, et si souvent en vain, cherché à travers le jour douteux d’icibas, nous pourrons , avec confiance, nous écrier : « De la lumière, plus de lumière encore! » Et, sublime récompense, une voix venue d’en haut nous répondra : « Viens à moi, fils de la terre!» Nos erreurs, bien loin de nous être imputées à crime , nous serviront elles-mêmes de degrés alors.
Fonction générale des forces dans l'univers. — Elles se manifestent , non-seulement comme puissances dynamiques, mais aussi comme principes de relation entre les êtres. — Invariabilité de la somme du travail potentiel que représente l’ensemble des forces dans l’univers. — Conséquences de ce principe. — Fonction des forces dans l'organisme humain.
Au début de cetto esquisse , j’ai résumé sous la forme la plus concise les modifications profondes que la théorie mécanique de la chaleur a introduites dans la physique et dans la mécanique : dans la physique, au point de vue des lois qui étaient acceptées comme expression mathématique des phénomènes de chaleur, de lumière, d’électricité; dans la mécanique, au
point de vue des fonctions des forces dans les moteurs inanimés ou animés. Puis, j’ai montré comment les données les plus élémentaires de la nouvelle doctrine s’imposent désormais impérieusement à des sciences qui, tout en cherchant à déterminer les lois générales et la constitution de l’univers, ont eu pendant des siècles l’incroyable prétention de se tenir en dehors de l’élude expérimentale des phénomènes. Toute philosophie qui voudra maintenant se tenir au-dessus de l’étude de la nature, toute métaphysique qui voudra raisonner en dehors de l’étude des phénomènes , sera désormais une science vaine et creuse; nous arrivons aujourd’hui à réunir forcément deux mots qui, il y a trente ans à peine, eussent hurlé de se rencontrer, nous arrivons à dire que la métaphysique expérimentale est la seule métaphysique qui ne blesse pas le sens commun.
En commençant, nous avons dû tout naturellement nous tenir en quelque sorte dans l’extrêmement petit; et c’était aussi la marche la plus logique d’une exposition de ce genre. C’est dans l’étude des moteurs inanimés et puis dans celle des moteurs animés que la théorie mécanique a pris naissance. Maintenant que nous avons classé les principes constitutifs de l’univers , et que nous avons nettement fixé les fonctions du principe AMM1QUE dans le moteur vivant , nous pouvons passer du très-petit au très-grand, sans risque de confondre ce qui doit être séparé ; nous pouvons jeter un regard général sur le rôle que joue dans l’univers entier cette classe de principes que j’ai, par abréviation, nommée intermédiaires; puis j'aurai à montrer aussi quelles modifications introduisent dans cette étude les données élémentaires de la théorie mécanique de la chaleur.
Nous avons dit que l’une des fonctions essentielles des principes intermédiaires, c’est de se manifester comme forces, c’est-à-dire comme puissances dynamiques capables de tirer la matière du repos et de l’y faire rentrer. A ce titre, ils dé-
l'M ESQUISSES PRÉLIMINAIRES.
terminent les phénomènes que nous nommons l’attraction et la répulsion des atomes matériels; ils rapprochent ou tendent à rapprocher ceux-ci, ils leur donnent des positions relatives déterminées dans l'espace; ils les constituent eu corps distincts; ils donnent lieu à tous les mouvements possibles, soit des atomes isolés , soit des atomes groupés en corps ; ils donnent lieu à celle innombrable collection de phénomènes de mouvement et d’équilibre que nos sciences et leur classifications ont démembrés , cl qui forment les sujets de la mécanique céleste, de la physique-mécanique, de la chimie.
Si immense que soit cette fonction de forces, elle n’est pas la seule dont ces principes soient susceptibles. Il en est une autre peut-être plus importante encore.
Parmi les forces connues , il en est au moins trois dont l’intensité, susceptible d’abaissement et d’élévation, est variable depuis zéro jusqu’à une valeur illimitée, et tend sans cesse à s'égaliser lorsque son équilibre a été rompu par une raison ou une autre entre deux points distincts dans l'espace : ce sont la lumière, le calorique , l’électricité. Le rétablissement de cet équilibre a lieu, ainsi que je l’ai déjà dit, par suite d'un mode de mouvement spécifique dont est susceptible le principe naturel qui constitue la force. Les conditions où il peut s'effectuer, les circonstances qui y président sont aujourd’hui parfaitement connues en physique : leur étude constitue les branches de physique que nous nommons l’optique, l’électricité statique ou dynamique, le magnétisme , la chaleur rayonnante etc.
Le mouvement spécifique dont est susceptible un principe intermédiaire , mouvement qui se manifeste entre deux corps distincts, lorsque l’équilibre s’effectue dans l’intensité de la force que constitue ce principe, ce mouvement, dis-je, établit entre les corps un rapport particulier: il fait connaître, il révèle à l’un de ces corps l’existence de l’autre. Le mouvement luminique ou calorifique qui part d’un corps et va en
rencontrer un autre, non-seulement apporte à celui-ci l’empreinte de la périphérie du premier dans ses plus minimes détails, mais encore prend des qualités qui dépendent de la nature de cette périphérie, et qui, par des phénomènes spécifiques, manifestent sur le second corps l’état du premier. De même, le mouvement luminique ou calorifique, renvoyé par le second corps vers un troisième, apporte à celui-ci tous les détails de la forme, de la structure, de la nature du second. Il en est absolument de même, mais en d’autres termes, des relations que le mouvement électrique établit entre deux corps.
A ce point de vue et à ce titre , les forces dont l’intensité est susceptible de variation se manifestent donc comme principes révélateurs entre ies parties séparées de la matière (atomes on globes du firmament!. En y regardant d’un peu près, et en affranchissant surtout notre esprit de tout système préconçu et de toutes les fausses appréciations auxquelles nous conduisent les indications de nos sens , lorsque nous ne savons pas les raisonner, nous arrivons promptement à nous convaincre que les rapports des corps entre eux, qu’ils soient en contact apparent ou qu’ils soient séparés par des millions de lieues de distance, ne peuvent s’effectuer que moyennant ces principes totalement distincts de la matière. El ce qui est fait pour étonner l'imagination la plus riche , c’est la multiplicité des rapports qui peuvent ainsi s'établir entre les corps, ce sont les détails intimes qui se transportent en quelque sorte de l’un sur l’autre. Il suffit ici, et comme exemple entre des millions, de prononcer le mot de photographie , pour montrer d’un coup toute la diversité des relations que la lumière à elle seule établit entre les corps. 11 suffit de mentionner les recherches d’Arago sur la lumière solaire, et les découvertes récentes de Bunsen dans le même sens, pour faire apercevoir les détails intimes de la constitution des corps , dans lesquels ces rapports nous permettent de pénétrer. Ces deux grands physi-
ciens sont en effet parvenus , à l’aide de ces rapports , à déterminer la nature physique et luminique de la photosphère solaire.
C’est à ce Litre surtout, on le voit, que la lumière, la chaleur, l'électricité, se manifestent réellement comme intermédiaires entre les parties disjointes de la matière. Mais les fonctions de toute celte classe d’éléments constitutifs de l’univers ont un caractère plus élevé et plus général encore.
Je dis que c’est par l’intermédiaire de ces principes que l’existence d’un corps est révélée à un autre corps, qu’un corps connaît les autres corps.
Cette manière de s’exprimer, quoique juste et correcte en réalité, peut paraître étrange et singulière lorsqu’il s’agit de corps inanimés. Elle se dépouille de cette apparence bizarre dès que nous portons notre attention sur les rapports des êtres vivants, soit entre eux, soit avec tous les corps quelconques qui pour eux forment le monde externe. 11 est aisé de se convaincre, en effet, que tout l’ensemble de la connaissance expérimentale que nous avons de ce qui existe hors de nous est acquis exclusivement à l’aide des rapports établis entre nous et les objets externes par les principes intermédiaires. L'exactitude de cette assertion est évidente en tout ce qui concerne les connaissances acquises à l’aide de la vision, à l’aide de la différence des températures entre les corps externes et nos organes ; mais elle n’en subsiste pas moins pour ce qui concerne toutes les autres révélations de nos sens. Pour le faire comprendre d’un coup, il suffit de rappeler : 1° qu'un corps ne peut, par exemple , avoir d’odeur ou de saveur qu’à la condition expresse qu’il puisse résulter de sa présence sur nos organes une combinaison chimique, et par conséquent une rupture d’équilibre dans l’intensité de la force électrique; 2" qu’il ne peut se produire d'ondes sonores, et que par conséquent nous ne pouvons entendre que parce que les corps sont rendus élastiques par la présence et l’activité con-
tinuc de la force calorique : ce n'est point le choc direct des molécules de l’air sur l’organe de l’ouïe qui détermine la sensation ; un tel choc, s’il était possible en l’absence de la force calorique , détruirait tout simplement l’oreille ; 3° enfin que lorsque le sens du tact nous annonce la présence d’un corps externe, il n’y a encore en définitive jamais contact direct de matière à matière entre notre périphérie et celle du corps. Les principes transcendants qui constituent les forces caloriques, luminiques, électriques... , servent donc bien évidemment d’intermédiaires indispensables entre notre corps et (ous les corps externes, et il est clair que ce que nous disons ici de notre corps s’applique à celui de tout être vivant.
Pour décrire l’ensemble de ces fonctions de relation , il faudrait un bien plus grand espace que celui que comporte cette esquisse ; je le ferai sous la forme la plus sévère dans le corps même de cet ouvrage. Ici je dois me borner.
Ce n’est pas seulement entre notre corps et d’autres corps animés ou inanimés que les principes intermédiaires remplissent ces fonctions de relation ; ils les manifestent encore et surtout dans l’intérieur même du corps des êtres animés ; et c’est ce que nous avons vu avec tous les détails nécessaires dans notre quatrième esquisse. Notre corps , pour prendre l’exemple le plus élevé, peut être considéré, entre autres, sous deux, points de vue très distincts :
1* Comme un instrument à l’aide duquel notre âme est mise en relation avec le monde externe, et en acquiert la connaissance plus ou moins intime ;
2° Comme un moteur auquel , dans de certaines limites , notre âme commande.
Comme instrument de connaissance et d’étude , il se compose d’un ensemble de véritables appareils de physique , de récepteurs, dans lesquels les mouvements venus du dehors sont localisés, analysés et triés, par lesquels tout ce qui pourrait rendre la connaissance confuse est soigneusement éliminé.
138 ESQUISSES l'RÈLIMl.XAIRES.
De chacun de ces récepteurs partent des conducteurs spéciaux , de vrais fils télégraphiques (nerfs sensitifs) qui se rendent au centre cérébral.
Comme moteur, il se compose d'un ensemble de leviers articulés (os: organes de la machine, récepteurs de la force motrice) sur lesquels agit le corps intermédiaire susceptible d’augmentation et de diminution en dimension ( muscles ) : corps qui est lui-même mis en rapport avec le centre cérébral par des conducteurs spéciaux , par de vrais fils télégraphiques (nerfs locomoteurs) .
A chaque fois que l’un des appareils récepteurs , que nous appelons nos sens, se trouve affecté de la manière qui lui est propre , un courant électrique, transmis par le nerf sensitif, va avertir notre dme de ce qui se passe au dehors. A chaque fois que nous commandons un mouvement à un de nos membres, un courant électrique part du centre et va forcer le muscle correspondant à se contracter.
C’est en partant de ces considérations que nous sommes arrivés à cette proposition si frappante sous tous les rapports :
t Dans le corps humain considéré soit comme instrument «d’exploration du monde externe, soit comme moteur, l’âme « n’a nulle prise directe sur la matière, et c’est exclusivement « par un principe intermédiaire, par une force proprement « dite, qu’elle est mise en rapport avec le monde externe, et «qu’elle commande les mouvements du moteur. >
Tel est donc le double caractère des fonctions des principes intermédiaires : fonctions dynamiques concernant le mouvement de la matière et la position relative ou absolue de ses atomes dans l’espace ; fonctions de révélation , de connaissance entre les atomes, entre les corps, entre les principes animés et les corps, et entre les principes animiques eux-mêmes.
11 semble à première vue que ces diverses fonctions puissent sans nul inconvénient s’étudier abstractivemenl , et les unes
indépendamment des autres. Cela était plus ou moins vrai il y a vingt ans. Aujourd’hui la Ihéorie mécanique de la chaleur est venue leur imposer une loi commune et les rendre désormais inséparables dans une étude cosmogonique. Pour le montrer, il suffît d’énoncer la proposition fondamentale que cette doctrine place désormais en tête de toutes nos études sur l’univers.
Nous avons vu dès les premières pages de cette esquisse qu’il y a équivalence quantitative entre toutes les forces de la nature.
Lorsqu’à la surface de notre terre, un corps tombe librement d’une certaine hauteur dans le vide , il prend une vitesse de plus en plus grande, qui dépend à chaque instant, et exclusivement, de la hauteur de chute. L’action de la gravité consiste ici à tirer ce corps du repos ; et la vitesse acquise représente à chaque instant l’action dépensée par la force gravi-
FIQUE.
Si, à un instant quelconque, nous détruisons la vitesse de translation du corps non élastique en le recevant sur un plan horizontal résistant, le corps s'échauffe, et la chaleur produite représente rigoureusement la force vive détruite. Il y a donc équivalence numérique entre l’action de la force gravifique et celle de la force calorique.
Lorsqu’un courant électrique traverse un corps conducteur, il Y échauffe. Si nous faisons passer le même courant par un moleur électro-magnétique, il nous donne du travail externe, il nous aide à élever un poids donné à une certaine hauteur ; mais alors il nous donne d’autant moins de chaleur que le travail est plus grand. Il y a donc équivalence entre l’électricité, le calorique et la gravité.
Lorsque nous soudons ensemble par leurs extrémités deux barres de métaux différents, et lorsque nous tenons l’une des soudures à une température constante , un courant électrique s’établit dans ce circuit dès que l’autre soudure est ex-
posée à une température supérieure ou inférieure. Sur ce principe, Melloni a construit un thermomètre tellement sensible qu’il manifeste la chaleur qui rayonne d’un homme placé à trente mètres de l’instrument.
Lorsque la lumière réfléchie par les corps qui nous environnent pénètre dans notre œil , elle s’y éteint sur la réline , et en s'éteignant elle détermine dans le nerf optique un courant électrique équivalent, qui va porter à notre àme nonseulement la sensation de lumière, mais l’empreinte de tous les corps d’où émane cette lumière. Il a donc équivalence enlre le calorique, entre la lumière et l’électricité.
On a coutume de dire aujourd’hui que toutes ces forces se transforment les unes en les autres. Il est beaucoup plus correct et plus libre de toute hypothèse de dire qu’elles se substituent les unes aux autres, et que quand l’une se manifeste, l’intensité de l’autre s’abaisse proportionnellement. Mais toutes peuvent se traduire numériquement en un certain travail mécanique, qu’elles peuvent rendre dans les circonstances convenables ; toutes représentent donc un certain travail potentiel déterminé et invariable.
Il résulte de là : que la sotnme du travail que représente dans l'univers l’impulsion de tous les corps du firmament, et que représentent la chaleur, l’électricité, la lumière, est une grandeur invariable.
Kn d’autres termes plus concis : le travail potentiel que représentent toutes les forces de l'univers est une constante.
Celte grande cl belle loi établit une solidarité et une dépendance continue enlre tous les êtres, enlre tous les phénomènes auxquels ces êtres donnent lieu. Elle efface jusqu’aux dernières traces de cette idée favorite de certains esprits sombres : c’est que dans la nature tout tend vers le repos et la mort , et que tout, un jour, y arrivera. A cette idée sinistre, elle substitue celte autre plus riante et plus vraie : c’est que la confusion primitive des mouvements a fait place peu à peu,
et fera de plus en plus place , à des mouvements réguliers, et qu’en définitive c’est au contraire vers un équilibre harmonieux , et non vers le repos , que tendent tous les phénomènes de l’univers.
C’est de l’aptitude qu’ont certaines forces à s’équilibrer en intensité à travers l’espace, à se substituer les unes aux autres , à se remplacer quantitativement , que dérive l’infinie variété des phénomènes que nous présente ce qu’on appelle quelquefois la nature morte : diversité qui , par sa richesse et sa splendeur, donne l’apparence de la vie à ce qui au fond se réduit à un mécanisme proprement dit, à ce qui peut être analysé à l’aide des seules lois de la mécanique. Les corps célestes, en effet, sont entre eux non seulement en rapport d’attraction, mais dans un étal perpétuel d’échange de chaleur, de lumière, peut-être d’électricité ; tous les phénomènes qui se passent à leur surface portent leur empreinte à la surface des autres , s’y font connaître, s’y révèlent, quelque énormes que soient les distances qui les séparent. Si nous supposons un seul moment ces relations suspendues , non-seulement nous éteignons partout la vie organique, mais notre imagination se refuse à nous peindre l’effroyable mort qui frappe le monde physique lui-même. Mais en vertu de la grande loi de la constance du travail potentiel que représente l’univers, une telle suspension est à peine possible dans notre pensée elle-même.
Par suite d’une interprétation , probablement correcte d'ailleurs, concernant la formation de notre soleil et de ses planètes, et celle de tous les soleils sans nombre éparpillés dans l’espace, on a considéré ces sphères comme des corps incandescents, en voie de refroidissement et d'abaissement continu de température. Que tel ait été leur cas pendant des millions d’années peut-être, cela est possible et très-probable. Que telle soit encore l’expression de la vérité , cela est au contraire tout aussi improbable.
Depuis nu moins six mille ans, notre soleil n’a perdu
d’une manière appréciable ni en éclat ni en chaleur. D’après les belles recherches de Pouillet, chaque mètre carré de la surface de cet astre émet la somme colossale de quatorze mille calories par seconde : traduite en combustible , cette somme représente plus de trente kilogrammes de houille brûlée par seconde ; traduite en travail , elle représente six millions de kilogrammèlres , ou le travail soutenu de quatrevingt mille chevaux. En multipliant ces nombres déjà si grands par le nombre de mètres carrés de la surface du soleil et par le nombre de secondes contenu en six mille années par exemple, on arrive à un chiffre dont nous n’avons plus aucune idée nette. En conservant pourpoint de départ le mètre carré de surface solaire, nous trouvons encore que la chaleur émise en six mille ans par cet astre répond à celle que donnerait la combustion d’une couche de houille de trente milliards de mètres d’épaisseur couvrant toute la surface! Pour expliquer comment le soleil peut, depuis des millions d’années, émettre de telles quantités de chaleur sans perdre aucunement de son éclat, nous ne pouvons à aucun litre invoquer le volume total et immense de l’astre, et dire que si la chaleur à chaque instant émise est colossale, la provision de chaleur disponible l’est aussi. Nous savons en effet que , bien que l’intérieur de notre terre soit encore incandescent et que la croûte externe solide n’ait même qu’une petite épaisseur, cette chaleur interne ne se manifeste plus d’une manière appréciable à la surface terrestre , en raison de la faible conductibilité des matières minérales qui constituent la terre. A moins de soutenir que le soleil est infiniment plus conducteur que ne l’est notre globe, sa chaleur interne ne peut donc pas plus suppléer aux pertes de la périphérie que la chaleur centrale de la terre n’échauffe la croûte externe.
On est donc amené pour ainsi dire forcément à admettre qu’il existe à la surface même du soleil une cause incessante de production de chaleur et de lumière. Cette conclusion est
légitimée par les études qui ont été faites sur la nature de la lumière du soleil. Les beaux travaux d’Arago démontrent, en effet, que cette lumière est d’une tout autre nature que celle qu’émet un corps solide ou liquide incandescent. Les travaux de Herschell prouvent que cette lumière émane d’une atmosphère lumineuse ou photosphère séparée du noyau de l’astre par une autre atmosphère très-épaisse et relativement non lumineuse, et que le noyau est, sinon sans lumière propre, du moins relativement obscur.
Dans l’immense photosphère solaire il se produit souvent des vagues et des ouvertures qui nous apparaissent comme des taches sombres ou plus lumineuses. Entre l’apparition de ces taches et de ces facules, et les oscillations de l’aiguille aimantée sur notre terre , il existe une connexion remarquable que l’astronome Wolf, de Zurich , a signalée le premier. De toutes nos lumières artificielles , celle avec laquelle la lumière solaire a le plus de ressemblance, c’est la lumière que produit un puissant courant électrique. Il est donc certain que la lumière solaire n’est pas simplement celle d’un globe qui se refroidit, mais qu’elle se produit continuellement à la périphérie même de cet astre gigantesque. Nous sommes ainsi conduits h admettre que ce que le soleil émet en calorique et en lumière, est produit par la photosphère elle-même, mais lui est rendu d’une manière ou d’une autre par suite d’un rapport qui existe entre elle et la force répandue dans l’espace infini, de sorte qu’au lieu d’être due à un travail qui s’épuiserait un jour, la lumière solaire relève d’un simple acte qui s’accomplit dans l’atmosphère externe , dans la photosphère , et qu’il n’y a ainsi aucune raison pour conclure que le soleil doive jamais s’éteindre’.
1 J'ai cru en quelque sorte de mon devoir, au point de vue historique, de laisser sous sa forme primitive la pensée qui se trouve développée dans le texte, afin que le lecteur puisse mieux juger par lui-mémc de la puissance de pénétration qu'acquièrent, chaque jour à un plus haut degré, nos sciences exactes.
A la surface de la terre et de toutes les autres planètes , la chaleur et la lumière solaire sont la cause de ces mille et mille phénomènes qui , tantôt splendides ou terribles , tantôt calmes et riants , donnent au monde physique l’apparence de la vie. Ges deux forces sont de plus la condition sine qua non du développement de la vie organique.
Tous les êtres vivants ont besoin de lumière, de chaleur; sans elles, la plante se fane et meurt; sans elles, l’homme lui- même s’étiole physiquement, comme son esprit se fane et s’étiole lorsqu’il s’isole de la grande lumière de la nature.
Le fait était connu ou du moins senti de tous temps; mais
U y a trois ans, l’interprétation que je propose, quant à la continuité üe l’éclat solaire, était non seulement légitime, mais nécessaire. Aujourd’hui elle est devenue , tout au moins temporairement , inutile.
Très-récemment, en effet, M. Faye a fondé une théorie du soleil, qui répond à toutes les exigences des faits connus. D'après réminent astronome, le soleil n’est ni un corps solide ni un corps liquide, mais en presque totalité un corps gazeux, à une température telle, qu’aucune combinaison chimique ne peut y subsister , et que tous les éléments chimiques y sont dissociés. Par suite du refroidissement qui s'opère à la surface de l’astre, les divers éléments peuvent se combiner, les gaz peuvent se condenser, se solidifier en poussière ténue : et ce sont ces précipités qui constituent la photosphère, en afTeclant la forme de nuages lumineux.
Mais ces formations ne sont que temporaires : entraînées par leur pesanteur vers les profondeurs de la masse gazeuse, les poussières, solides ou liquides, s’évaporent de nouveau. De la sorte, toute la chaleur de l’astre concourt réellement à la production et au rayonnement continu de la chaleur à la surface. N serait trop long d'énumérer ici l’ensemble des phénomènes si divers du soleil , qu'explique de la façon la plus satisfaisante la théorie de M. Faye.
Son côté saillant, c’est de montrer avec une admirable clarté comment le soleil (et toutes les étoiles), quoique constituant des corps en voie de refroidissement, peuvent, pendant des milliers d’années, émettre des quantités à peu près constantes de lumière et de chaleur.
Si nos descendants savent profiter de nos travaux expérimentaux, ils pourront comparer rigoureusement la quantité de chaleur que le soleil émet aujourd'hui , avec celle qu’il émettra pour eux. Ils sauront si les étoiles et le soleil sont destinés à périr, ou, ce qui est la même chose, à cesser de briller, ou si, comme je le suppose dans le texte, ces fleurs immortelles des cieux conservent à tout jamais leur éclat.
SIXIÈME ESQUISSE. lio
ce qui est d’une date toute récente, c’est la connaissance de la loi d’équivalence qui préside à ces rapports de la lumière et de la chaleur avec les êtres organisés.
Lorsque, par exemple, la lumière et la chaleur solaire frappent les feuilles d’un arbre ou d’une plante quelconque, l’acide carbonique de notre atmosphère , constamment absorbé par le végétal , est décomposé par l’action de ces forces ; l’oxygène se dégage; le carbone, et par conlre-coup l’hydrogène et d’autres combustibles amenés par la sève, se fixent et se combinent sous les formes les plus variées. Si nous brûlons l’arbre , la combustion nous rend toute la chaleur que représentent la lumière et la chaleur solaire absorbées. En ce sens , nous pouvons dire que les combustibles d’origine organique, que nous utilisons, sont en quelque sorte des réservoirs de la chaleur du soleil.
Jetons un dernier regard élevé sur la double fonction des forces relativement à nous-mêmes.
1° Nous disons que c’est par l’intermédiaire de certaines forces, du calorique , de la lumière , de l’électricité, que notre âme se trouve mise en rapport avec le monde externe. A chaque fois que l’un des appareils récepteurs, que nous appelons nos sens, se trouve affecté de la manière qui lui est propre, un courant électrique , transmis par le nerf sensitif, va avertir notre âme de ce qui se passe au dehors.
Un système de philosophie grossier a prétendu à plusieurs reprises réduire tout l’ensemble de nos connaissances et notre pensée elle-même aux seules révélations de nos sens. Un autre système, plus absurde encore peut-être, a prétendu abstraire notre être animique du monde externe et faire relever toutes nos connaissances de notre seule puissance propre.
Le sens commun et le bon sens font justice de ces inepties. Il est évident que la connaissance des phénomènes externes , quels qu’ils soient , ne peut dériver que d’un rapport établi entre ces phénomènes et notre être pensant, et il est tout
aussi évident que la connaissance des lois et des causes relève
de notre propre puissance.
Nos sens ne sont pas, comme on l’a dit, un mécanisme grossier et trompeur qui ne peut que nous induire en erreur. Ce sont de véritables appareils de physique ; et comme tels , ils ne sont trompeurs que lorsqu’ils sont mal employés, ou dérangés. Ce sont les récepteurs par lesquels les forces en activité en dehors de nous viennent réagir sur les forces de l’organisme, et porter à l’âme la connaissance des phénomènes. La connexion établie ainsi entre notre principe animique et le monde externe est si intime que nous ne parvenons qu’avec les plus grands efforts à nous en affranchir partiellement. C’est par ces rapports continus que nous nous sentons en quelque sorte vivre de l’activité de ce qui nous entoure, et que nous nous sentons faire partie intégrante de l’univers. Un sentiment de gratitude instinctive et de haute intuition a de tous temps fait regarder la lumière, par exemple, comme l’emblème delà vie elle-même. Les comparaisons journalières que nous établissons entre la lumière et la vie, la vertu, le développement intellectuel, entre les ténèbres et la mort, le crime, l’ignorance, sont plus que de simples ligures de langage; elles sont l’expression d’une vérité profonde que nous devinons. La lumière, en effet, n’est pas simplement le riant messager des splendeurs de l’univers; mais par son activité elle nous révèle l’activité incessante aussi de toutes les autres forces de la nature ; elle nous révèle le mode même des rapports qui existent entre notre âme et les phénomènes de l’univers. Si celte activité pouvait cesser d’être , si le travail potentiel pouvait diminuer dans l’univers, tout tendrait vers le repos et la mort, comme notre intuition nous le révèle. La sublime invocation de Millon à la lumière n’est pas seulement l’exclamation du génie malheureux : elle est l’expression symbolique d’une haute vérité que la science démontre.
2“ Nous disons que c’est par l'intermédiaire des forces
que noire âme à son tour réagit sur le monde externe. A chaque fois que nous commandons un mouvement à l’un de nos organes, un courant électrique part du centre et va forcer un muscle à se contracter. A chacune de nos pensées mêmes répond la rupture de l’équilibre électrique interne, et cette rupture se traduit toujours d’une manière ou d’une autre au dehors.
J’ai dit, au début de notre troisième lecture, que du moment qu’on admet que le calorique, l’électricité, que la force, en un mot, n’est qu’un mouvement visible ou invisible de la matière , on se condamne à dire que notre dme n’est elle-même qu’un mouvement des atomes matériels , un vain son. Ce n’est point à cette conclusion désespérante que nous aboutissons , lorsque nous savons que la force , considérée collectivement, est un principe spécifique distinct de 1a matière.
J'ai démontré dans l’un de mes travaux sur la théorie mécanique de la chaleur que le transport d’une quantité donnée de chaleur d’un point eu un autre de l’espace ne constitue qu’un acte , et ne suppose ni dépense, ni bénéfice ue travail mécanique, pourvu que par suite de ce transport l’intensité de la force calorique s’abaisse autant en un point qu’elle s’élève en un autre point. U en est rigoureusement de même, évidemment , des modifications de l’intensité de la force électrique.
Lorsque nous exécutons un travail mécanique avec nos membres, nous commençons de fait par rompre l’équilibre de la force électrique toujours présente dans l’organisme : notre volonté ici n’exécute qu’un acte. Mais cet équilibre une fois rompu, l’intensité de la force, qui s'est trouvée abaissée en un point et élevée en un autre , tend à s’égaliser : il s’établit à travers les faisceaux des nerfs locomoteurs ce qu’on appelle en langage ordinaire un courant électrique, qui en grandeur représente potentiellement le travail à produire. Ce
courant tend à élever l’intensité de la force électrique dans le muscle où il aboutit; mais par suite, ce muscle se contracte en exerçant un effort: il se produit un travail externe; dès ce moment l’action de la force électrique est consommée , et en apparence il disparait de l’électricité. Mais par suite de la structure de l’organisne, la seule force qui puisse se manifester au dehors, c’est la chaleur. Comme puissance dynamique , cette force équivaut à l’électricité : c’est donc elle qui disparait pour nos moyens d’investigation , et d’une manière proportionnelle au travail produit.
Ainsi donc, en peu de mots : lorsque notre corps se comporte comme un moteur mécanique sous l’empire de notre volonté , l’âme n’exécute qu’un acte qui n’implique aucun effort, et nullement un travail; cet acte consiste à rompre dans l’appareil nerveux l’équilibre de la force électrique, à en élever l’intensité en un point , à l’abaisser d’autant en un autre point; cet acte ne coûte rien en lui-même: aussi n’est-ce jamais notre volonté qui se lasse ! La dépense proprement dite d’action de la force électrique , et par contrecoup, d’une quantité équivalente d’action de la force calorique , ne commence que quand le travail virtuel que représente la rupture d’équilibre déterminée par I’acte se réalise par la contraction des muscles, sous l’empire du flux électrique qui tend à rétablir l'équilibre rompu. Au bout d’un certain travail externe rendu, le moteur se fatigue: en d’aures termes, il s’épuise, et il faut que l’alimentation, la respiration et le repos viennent relever l’abaissement d’intensité totale qui a eu lieu dans la force. Nihilex nihilo, nihil in nihilum.
Ainsi notre âme (comme celle de tout autre être vivant) ne travaille point : elle agit; et c’est peut-être là une des distinctions les plus radicales qui existent entre les phénomènes physiques et les phénomènes psychiques. Tandis que les premiers ne résultent de fait que de ruptures d’équilibre , de
substitutions quantitatives, de compensations perpétuelles de forces et de mouvements; les seconds ne peuvent être comparés même de loin à quelque chose de semblable.
Mais pendant toute notre existence organique, notre Ame a sans cesse besoin de son instrument pour agir. Chacun de nos actes les plus minimes, les plus cachés, entraîne une rupture d’équilibre des forces présentes dans l’organisme, et se manifeste, par conséquent, au dehors par un ensemble de phénomènes qui en sont la traduction physique. En ce sens, non seulement tous nos actes corporels, mais toutes nos pensées les plus intimes se gravent d’une manière indélébile dans le monde inanimé. Non seulement la vertu modeste qui agit dans l’ombre, mais la seule pensée du bien ; non seulement le crime qui s’est commis dans les ténèbres, mais la pensée du mal à peine éclose, laissent leur empreinte éternelle et ineffaçable dans la nature.
Pour nous, l’histoire de l’humanité, l’histoire des mondes est une collection de faits successifs. Dans l’univers, dans la réalité des phénomènes , et en vertu de la grande loi de l’inaltérabilité du travail potentiel , l’histoire du dernier individu , la chute du plus petit grain de sable sont des faits indélébiles, une fois qu’ils ont reçu l’existence. Au premier abord , celte assertion semblera peut-être un subtil paradoxe. On va être frappé pourtant de sa rigueur mathématique.
Pour me faire comprendre par une image sensible, je suppose que nous disposions d’un télescope mille et mille fois plus puissant que tous ceux que la science a produits jusqu’ici ; et remarquons le, ceci n’est pas même unemtopie. Nous t'crrions alors ce que font à chaque instant, non seulement les habitants de telle ou telle des planètes de notre système solaire, mais ce que font ceux des autres mondes disséminés dans l’espace infini , tout aussi bien que nous voyons ce que fait à chaque instant chacune des personnes qui nous entourent.
Mais voir quelqu’un ou quelque chose signifie implicite-
menl que la lumière a reçu l’empreinte de ce quelqu’un ou de ce quelque chose, et qu’elle vient l’apporter sur notre rétine. La lumière de l’étoile la plus rapprochée de nous met trois ans à nous arriver; celle d’autres étoiles met des siècles, des milliers de siècles à nous parvenir. L’histoire de ces étoiles, que nous révélerait notre télescope , ne serait donc pas l’histoire actuelle , mais celle d’il y a trois ans, d’il y a des siècles et des milliers de siècles. Cette histoire s’est donc trouvée imprimée pendant tout ce temps dans le mouvement du principe intermédiaire qui nous la révèle aujourd’hui : l’empreinte n’a fait que voyager dans l’espace avec une vitesse de 75,000 lieues par seconde, mais elle y est, et elle y restera toujours ; et il en est de même de toutes les empreintes antérieures, de toutes celles qui suivront. On le voit, dans tout cela, il n’y a plus rien de subtil ; et ce n’est que l’expression d’une vérité qui saute aux yeux. Mais ce que je dis du seul mouvement du principe luminique, se dit des mouvements des autres principes intermédiaires; ceux-là emportent les empreintes d’autres détails intimes que la lumière ne peut recevoir; et, que nous percevions ou non ces mouvements avec toute l’empreinte qu’ils ont relevée, ils n’en existent pas moins éternellement, et il n’y a de changé que le lieu où se trouve actuellement cette empreinte. Mais ce que je dis de l’histoire des autres mondes, se dit rigoureusement de celle du nôtre : de celle de tous les hommes, de tous les êtres vivants qui l’ont habité et qui l’habitent , de celle de chacun de nous à partir de sa naissance.
Nous sommes libres de graver le bien et le mal dans le monde externe ; mais nous ne sommes plus libres d’effacer la gravure une fois faite. Un être doué d’autres sens que nous la verrait, et peut-être nous-mêmes la verrons-nous un jour !
Pour nous, je le répète, l’histoire des mondes et celle de l’humanité est une collection de faits passés ; dans l’univers, dans la réalité des phénomènes, celte histoire reste sans cesse et éternellement au présent : Nihil in nihilum.
Pensée qu’exprime l’ensemble de l’univers. — Les mots destinée et destination ne s’appliquent à aucun être l’un à l’exclusion de l'autre. — Chaque être et tout l’ensemble des êtres ont procédé et procèdent suivant une loi universelle de développement. — L’existence môme de cette loi modifie profondément les idées que se font les hommes sur le but des êtres. — Insuffisance de la distinction des trois règnes. — Analogie et distinction radicale entre l’univers inanimé et l’univers animé. — Lois d'harmonie universelles, communes à tous les êtres.
Nous venons de voir comment s’établissent les relations des êtres et leur dépendance réciproque, continues ou discontinues; comment, à travers les profondeurs les plus reculées de l’espace, l’atome se trouve mis en rapport avec l’atome ou avec l’unité animique des êtres vivants. Élevonsnous bien plus haut encore. Dans le cours des esquisses précédentes, nous n’avons eu qu’accessoirement à nous occuper de questions d’origine et de but des êtres; en acceptant et en analysant rigoureusement l’état présent des choses, nous sommes arrivés, il est vrai presque à notre insu, à établir les rapports des êtres considérés dans le temps, dans le passé, dans l’avenir; mais nous n’avons pas abordé ce genre de questions de front et avec l’intention arrêtée de leur donner une solution. Je pourrais peut-être cependant sembler incomplet, et systématiquement incomplet, si je m’en tenais à des aperçus sur des problèmes qui ont tant agité l’esprit de tous les penseurs; on pourrait croire que l’ensemble des déductions synthétiques que je viens de développer recèle en ce sens quelque écueil, contre lequel j’ai habilement évité de me briser avec le lecteur. Cherchons donc maintenant le rôle relatif des êtres, inanimés ou animés, considérés comme individus, comme unités, dans cet ensemble infini d’êtres qui
constituent l’univers; cherchons quelle est la pensée générale
que représente cet univers.
L’esprit de système a jusqu’ici adjugé à certains êtres seulement, une destinée, et à d’autres, en nombre immense , une simple destination. Voyons si ces deux mots destinée et destination peuvent jamais se séparer complètement et s’appliquer l’un à l’exclusion de l’autre, soit au plus élevé , soit au plus infime des êtres. Ce n’est point sur le domaine d’une spéculation audacieuse que je vais entraîner le lecteur dans cette recherche; je ne sortirai point avec lui de celui des sciences exactes où nous nous sommes tenus si strictement jusqu’ici; et ni la méthode moderne, ni les faits à analyser avec son puissant secours , ne nous feront défaut.
Si notre globe existait de toute éternité, avec les minéraux qui le composent, avec les races d’êtres variés qui en habitent la surface, avec tous les phénomènes qui se passent en lui et autour de lui dans l’immensité de l’espace, l’idée d’une origine des êtres et d’un but final serait évidemment annulée , et nous pourrions admettre que tout existe sans raison , et par sa seule force propre d’existence. Si notre globe avait pris naissance à une époque déterminée , dans toutes les conditions où il se trouve aujourd’hui, ainsi que tout ce qui occupe l’espace, nous serions obligés d’admettre qu’il doit, ainsi que tout ce qui l’entoure, son existence à une puissance créatrice externe, et nous pourrions admettre logiquement qu’il est destiné exclusivement à servir de lieu d’habitation aux êtres vivants, qui eux-mêmes seraient destinés exclusivement à l’usage direct ou indirect, libre ou contraint, de l’être le plus élevé du règne vivant, de l’homme.
Admises autrefois comme vérités incontestables, mais toujours, et nécessairement, l’une à l’exclusion de l’autre, par le fait même de leur nature opposée, les deux affirmations précédentes ont été complètement renversées par les données les plus élémentaires de la science. L’affirmation qui s’y est
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substituée est de nature à modifier profondément, dans l’esprit de tout homme sensé, l’idée que nous devons nous faire de la pensée que représente tout l’ensemble de l’univers.
Procédons ici pas à pas, élevons-nous graduellement, en allant, non du petit au grand, mais de l’imaginaire au réel, du puéril et du mesquin au sérieux et au grandiose.
De tous temps , l’homme a été porté à croire que tout ce qui l’entoure lui a été destiné, et à en conclure, par suite, que lui seul a une destinée, tandis que tout ce qui n’est pas lui n’a qu’une destination. Voyons d’abord ce qui en est d’une semblable assertion , lorsque nous nous bornons même à ne considérer absolument que notre terre seule.
Notre terre, pas plus qu’aucun des astres du firmament, n’a existé de loute éternité; pas plus qu’aucun d’eux, elle n’a été non plus tirée brusquement du néant. Elle est née pour ainsi dire peu à peu ; elle s’est formée par la condensation de substances diffuses dans l’espace ; elle s’est développée graduellement dans ses formes ; elle n'est arrivée à sa configuration actuelle qu’après des millions de siècles; elle n’est devenue habitable aux ctres vivants qu’au bout d’un temps très long.
Par suite de cataclysmes survenus à sa surface, ou par suite de modifications très lentes des conditions physiques, des races d’êtres tout entières ont été effacées , pour faire place à d’autres; la vie organique y a été, pendant certaines pé riodes, éteinte, non sans doute partout et en totalité, mais tout au moins par places; le même phénomène s’est reproduit plusieurs fois, et, à chaque fois, après un laps de temps plus ou moins long, de nouvelles espèces ont apparu. Les propositions précédentes sont correctes, indépendamment de toute doctrine géologique et ontologique ; elles ne peuvent être niées, même par ceux qui admettent dans leur plénitude les idées de Darwin et de Lyell , et ne sont d’ailleurs , pas autant qu’on l’a souvent dit, en contradiction avec ces idées.
154 ESQUISSES l’HÉLIMl.NAIKKï'.
Ces seules prémisses sont de nature à modifier radicalement tout ce qu’on a admis pendant des siècles sur la destination de cette terre et sur la destination des êtres vivants qui ont précédé l’homme. El cependant bien des personnes sont parties dé là pour soutenir que ces innombrables espèces végétales et animales, aujourd’hui éteintes, ont eu pour fonction de se préparer le terrain les unes aux autres, et de faire ainsi finalement de la terre un séjour digne de l’homme; elles auraient eu pour rôle, par exemple, de modifier les climats, de dépouiller l’atmosphère, les eaux , le sol, de certains principes trop abondants ou nuisibles, d’y en ajouter d’autres qui sont indispensables aux espèces actuelles , et par suite à l’homme.
En examinant d’un peu près cette manière de voir, nous arrivons à une conclusion bien opposée. Quelque considérable que soit la masse des matières qui , à la surface de la terre, ont servi jadis à constituer les êtres organiques, quelque colossale que soit la masse des dépôts houillers , coquillers etc., il n’en est pas moins vrai que tout l’ensemble de ces débris des générations antérieures ne peut être considéré que comme très petit par rapport à la masse des matières minérales ou inorganiques qui forment la surface du globe, et qui sont parfaitement aptes à servir sans aucune préparation à l’entretien actuel de la vie organique. Si nous supposons que tout le carbone des dépôts de houille, d’anthracite, de tourbe etc. soit brûlé de nouveau et forme de l’acide carbonique libre avec l’oxygène de l’atmosphère , la composition de celle-ci sera modifiée à peine de quelques millièmes. L’acide carbonique certes devait prédominer autrefois dans l’enveloppe gazeuse de notre planète, et c’est sa présence qui, avec une température plus élevée, explique l’énorme exubérance de la végétation à ces époques reculées. Mais une cause mille et raille fois plus puissante que l’action des végétaux était nécessaire pour dépouiller l’atmosphère de
son excès d’acide carbonique; cette cause, c’est la présence des alcalis libres, la potasse, la soude, la chaux etc., qui ont absorbé directement l’acide carbonique en se combinant avec lui. Les plantes et les animaux n’ont fait qu’utiliser pour leur propre compte ce qui leur était favorable dans le milieu ambiant : les premiers ont prospéré , grâce à l’excès d'acide carbonique libre; les seconds ont utilisé le carbonate de chaux déjà formé. El ce qui s’est passé à l’origine se passe encore aujourd’hui sous nos yeux. Les êtres vivants qui existent à une même époque sont certes dans un état de dépendance réciproque et de corrélation continue ; non seulement les uns servent de pâture aux autres, mais la présence en quantité considérable de certains d’entre eux en un point de la terre peut modifier notablement les conditions physiques du milieu ambiant , et devenir ainsi favorable ou défavorable à d’autres races: ainsi, au point de vue climatérique, on ne saurait contester un seul instant l’action des forêts. Mais, remarquons le bien, cette action corrélative est temporaire et transitoire : elle cesse avec l’existence même des êtres vivants desquels elle dérive. Dés qu’une forêt , par exemple, est coupée ou brûlée, ou engloutie, toute son action climatérique cesse.
En un mot, et pour me résumer, que l’on admette la doctrine des créations successives et intermittentes, ou qu’on admette avec Darwin qu’une espèce vivante est une transformation d’une autre espèce, l’étude indépendante et sévère des faits nous conduit à ce grand principe , c’est que les manifestations de la vie organique sur notre terre ont toujours été en harmonie avec les conditions physiques du milieu ambiant, et que l’action des êtres vivants sur ce milieu est un infiniment petit comparativement à celle du milieu lui-mème, sur les formes organiques possibles à chaque époque. Ce principe est en opposition complète et évidente avec le système préconçu , selon lequel les êtres vivants qui nous ont précé-
dés sur cette terre, n’auraient eu qu’une destination purement relative à l’homme. L’idée d’une préparation de la terre, opérée de longue main par la vie végétale et animale, pour rendre ce globe digne de nous, celte idée, dis-je, est puérile et surannée, pour ne pas dire absurde. Ce n'est, en un mot , point à l’homme seul qu’ont été destinés ce globe et les races qui l’ont habité avant lui.
La terre a eu , disons-nous , dans sa forme , dans sa constitution générale , un développement gradué. Les êtres vivants qui l’ont habitée successivement, ont obéi dans leur ensemble à ce développement , c’est-à-dire qu’eux-mêmes se sont élevés graduellement dans leurs formes et dans les facultés dont ils ont été doués. Et ce que nous disons de la formation et du développement de la terre est vrai pour les milliards et les milliards de globes qui se meuvent dans l’espace. Autrefois, l’homme, dans son ignorante vanité, pouvait croire que l’univers, c’est la terre; la création, pour lui, pouvait se résumer en ce monde unique, glorieux d’être destiné à un tel maître. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus dire : la terre, sans ajouter : et les autres planètes habitées comme elle; nous ne pouvons plus dire : le soleil, sans ajouter : et les autres soleils avec leur cortège de planètes, de mondes, tout aussi indubitablement habités que notre monde planétaire. Les discussions sur la pluralité des mondes, encore si neuves, et réputées si hardies au siècle dernier, sont aujourd’hui presque oiseuses, et il n’est pas un élève astronome qui ne rirait si l’on venait à soutenir devant lui que la terre seule est habitée.
Ce n’est point à l’homme seul qu’est destiné ce monde externe qui nous entoure de scs splendeurs : d’autres êtres doués de raison le contemplent comme nous , sur d’autres planètes. Si jamais l’homme a fait preuve d’un fol orgueil , c’est en s’imaginant que tous ces globes radieux du firma-
ment, toutes ces fleurs immortelles des deux , n’ont été éparpillés dans l’espace infini que pour charmer ses regards !
Nous ne savons , et dans cette vie , nous ne sauroqs probablement jamais quels peuvent être les habitants des planètes de notre système solaire, ni, à bien plus forte raison, ceux des autres systèmes planétaires; et pour rester juste, il faut avouer que ce qui a été imaginé à cet égard, souvent par des astronomes sérieux, est pour le moins aussi puéril qu’était absurde la négation systématique de l’existence de ces habitants. Mais ce que nous pouvons , au contraire , affirmer hardiment, c’est que, quelque élevés en titre intellectuel que puissent être les habitants actuels de ces mondes, ils répondent aussi aux conditions du milieu ambiant, et que, là comme ici, il y a toujours eu harmonie entre les êtres vivants eux-mêmes et entre le milieu. LA comme ici, il serait absurde d’attribuer à tout ce qui a existé antérieurement un but purement relatif A ce qui existe actuellement.
L’emploi du mot destination , lorsqu’il s’agit des relations et de la dépendance qui peuvent exister sur notre terre et lès autres globes entre telle race d’êtres vivants et telle autre race plus élevée, cet emploi , dis-je, est faux. Et pour arriver à une idée sensée quant au but que représentent les espèces qui se sont succédé dans le temps, il faut savoir se placer à un point de vue plus élevé.
Presque dès le début de ces esquisses, nous avons vu l’ensemble des êtres qui composent le monde externe se diviser naturellement en deux classes radicalement distinctes. Dans l’une, deux espèces d’éléments constitutifs suffisent pour donner lieu à tous les phénomènes possibles : l’élément matière et l’élément dynamique ou intermédiaire. Dans l’autre classe, le plus minime des phénomènes cesse d'être possible sarts la présence d’une troisième espèce de principes constitutifs : l’élément animique. Cette séparation est tellement nette qu’elle nous permet d’appeler univers inanimé l’ensemble des
êtres de la première classe , et univers animé le monde des êtres vivants. Je dis univers, car ce qui est vrai sur celte terre l’est partout.
Une école philosophique, très riche en adeptes, a fait d’incroyables efforts pour nier l’existence de tout élément autre que la matière. Une autre école, par une prudence hypocrite , affecte aujourd’hui de ne nier que l’élément dynamique seul. 11 faut bien le dire, la première de ces écoles est tout au moins conséquente avec elle-même , une fois son faux point de départ admis. Mais matérialisme pur et sincère , ou pseudomatérialisme hypocrite, n’aboutissent qu’à un ensemble d’impossibilités premières, tantôt douées d’une apparence spécieuse de vérité , tantôt absurdes.
Le monde externe , en un mot , est formé de deux classes d’êtres radicalement distinctes: les êtres animés, les êtres inanimés. Nous avons assez accentué la ligne de séparation , pour pouvoir maintenant, sans crainte d’aucune méprise, chercher les analogies des deux mondes , celles de I’univers ANIMÉ et de l’UNIVERS INANIMÉ.
Le caractère le plus frappant de tout être vivant, c’est son existence transitoire : il commence en un germe très-petit, grandit et se développe à l’aide des élémeuts matière et force du milieu ambiant, puis il meurt. Il n’y a en ce sens entre tous les êtres vivants possibles que des différences dans la durée de ces périodes.
Si frappant que soit ce caractère, il n’est pourtant pas tout à fait exclusif, et si nous ne l’analysions plus à fond, il ne suffirait pas pour séparer radicalement l’être vivant des êtres inanimés qui constituent le monde sidéral.
La terre, en effet, cela est aujourd’hui hors de doute, a confmencé aussi par une sorte de germe, c’est-à-dire qu’elle n’a pas eu la forme et les dimensions qu’elle a actuellement. El ceci est vrai de tous les autres corps distincts qui se meuvent dans l’espace infini. 11 peut y avoir discussion sur la ma-
niêre précise donl se sont formés ces corps. On peut, avec Laplacc, admettre que les divers systèmes solaires résullent de la condensation graduelle de nébuleuses , c’est-à-dire du refroidissement d’une masse immense de vapeur cosmique, tenue d’abord à l’état gazeux par une chaleur excessive. On peut admettre, en partant des principes de la thermodynamique, que les éléments d’abord dispersés dans l’espace se sont précipités les uns vers les autres sous l’empire de la force grâvifique, et que c’est à la force vive perdue en chocs qu’est due la chaleur primitive des planètes, la chaleur aujourd’hui encore colossale des soleils. Mais quelle que soit l’hypothèse correcte, le fait qu’elles expliquent toutes deux est certain : l’étude chronologique de l’univers nous révèle partout une même loi de développement successif.
Nous ne savons pas encore d’une manière décisive si la formation des soleils et des mondes est un phénomène continu qui s’opère sous nos yeux dans l’immensité de l’espace, ou si l’ensemble de ces corps est aujourd’hui arrivé à un nombre invariable, et nous pouvons seulement dire pour le moment que c’est la première assertion qui est probablement vraie. Je m’explique.
Lorsqu’à l’œil nu nous examinons attentivement le ciel par une nuit bien claire, nous voyons, outre des milliers et des milliers d’étoiles, des régions qui ont l’aspect de nuages phosphorescents , de formes variées , mais toujours bien définies. Si, avec une bonne lunette, nous étudions de plus près ces nuages lumineux , nous découvrons avec une profonde émotion que beaucoup d’entre eux ne sont autre chose que des amas d’étoiles accumulées en plus grand nombre en ces parties de l’espace. La distance prodigieuse qui nous sépare de ces régions nous fait paraître très rapprochés entre eux ces millions de mondes que séparent pourtant des milliards de lieues. Cependant, pour la même lunette, d’autres régions conservent leur aspect de nuages lumineux et ne se résolvent
point en étoiles. Les astronomes ont donné 5 ces deux genres de régions lumineuses le nom de nébuleuses résolubles (en étoiles) et de nébuleuses irrésolubles ; et pendant longtemps on a admis comme certain qué les nébuleuses irréductibles sont des nuages de matière cosmique, qui se condensent peu à peu et ou des soleils, des mondes innombrables sont en voie de formation. Cette idée grandiose a pendant un moment été fortement ébranlée : à mesure , en effet , que les progrès de l’optique expérimentale nous ont dotés de télescopes plus puissants, bien des nébuleuses irréductibles se sont réduites elles-mêmes en étoiles distinctes, et l’on a pu légitimement se demander si ce ne serait pas là le cas de toutes les nébuleuses, et si ce que nous prenons encore aujourd’hui pour des amas diffus de matière cosmique ne devrait pas cet aspect à la faiblesse relative de nos moyens d’investigation. La conclusion déduite de l’analogie serait sans réponse , si une étude intime des diverses nébuleuses , faite avec la méthode si nouvelle de l’analyse spectrale , ne montrait pas des différences intrinsèques entre la nature même des nébuleuses résolubles et celles qui résistent à la réduction de nos plus puissants télescopes : la lumière due aux simples amas d’étoiles distinctes diffère en effet de la lumière des nébuleuses proprement dites, par des qualités spécifiques qui n’ont plus rien de dépendant de la force des instruments d’amplification.
Nous pouvons donc, ainsi que je l’ai dit, accepter comme très probablement vraie celte grande et imposante assertion : c’est que la formation des mondes n’est point un événément accompli une fois pour toutes , mais qu’elle est sans cesse au présent !
Chaque système solaire peut cire considéré comme un être collectif, dont toutes les parties sont sans cesse en étal de relation. Et c’est l’ensemble d’un nombre d’êtres de même espèce , plus grand en certaines parties définies de l’espace qu’en d’autres , qui forme pour nous une nébuleuse résoluble.
SEPTIÈME ESQUISSE. ibl
Entre l’admirable mécanisme que constitue un tel être et entre l’organisme d'un être vivant quelconque , il y a donc une analogie incontestable, qui peut-être s’étend même jusqu’au terme fatal où l’être vivant cesse de fonctionner comme être distinct, jusqu’au moment où les éléments pondérables dont il est formé se séparent. Un grand nombre d’étoiles, on le sait aujourd’hui, ont subi des changements notables dans leur lumière; quelques-unes se sont éteintes; notre soleil, qui aux yeux du vulgaire est toujours le même, est, aux yeux de l’astronome, un être changeant ; rien ne prouve que lui et les autres soleils ne s’éteindront pas un jour : c’est une question de temps. Nous ne connaissons pas encore assez les rapports intimes des éléments dynamiques entre eux pour juger des conséquences physiques d’une telle extinction; mais il n’est en aucune façon absurde ou même hasardeux de dire qu’elle amènerait dans chaque système des modifications d’états et de formes telles qu’i len résulterait une véritable mort pour l’être collectif.
Telle est la ressemblance réelle et incontestable des deux grandes classes d’êtres , formant I’univebs inanimé et I’univers animé ; mais , remarquons-lc cependant de suite , à travers celte ressemblance s’aperçoit aisément une dissemblance complète.
L’être collectif que constitue un système solaire s’est, dans ses parties distinctes aujourd’hui (planètes, satellites, comètes, aérolithes etc.), formé progressivement et lentement. Mais les mêmes éléments composants s’y sont trouvés dès l’origine en quantité et en qualité. Notre globe, par exemple, à part les modifications quantitatives et qualitatives insignifiantes qu’y apporte la chute des aérolithes etc. , notre globe reste formé des mêmes éléments , considérés non seulement comme espèces, mais comme individus.
Un être vivant quelconque , au contraire , lors même qu’il est arrivé à son développement complet , ne reste tel quel
qu'en apparence : les éléments dont il est formé se renouvellent continuellement; ils sont sans cesse pris et rendus alternativement au milieu ambiant, et c’est même dans celte circulation que quelques esprits par trop limités ont voulu voir la vie, qui ne serait plus ainsi qu’un phénomène et qui ne serait plus le caractère essentiel d’une unité animique distincte. Ce n’est aussi que jusqu’au terme final et fatal exclusivement , et non inclusivement, que s’étend l'analogie. L’extinction de notre soleil et de tous les autres soleils amènerait certes, comme je l’ai dit, des changements considérables dans les formes actuelles de I’univers inanimé , dans les fonctions du grand mécanisme des cieux; mais si grands que l’on suppose ces changements, ils ne pourront jamais être considérés autrement que comme la continuation du développement auquel était appelé ce mécanisme. La mort du plus infime des êtres vivants , au contraire, amène la cessation subite de cet être dans tout l’ensemble de ses fonctions comme organisme; car celte mort est due A la séparation de l’unité animique d’avec les autres éléments du milieu où elle avait exercé son activité.
Quoi qu’il en soit des différences, l’analogie que nous venons de reconnaître a une portée immense au point de vue philosophique. Une même loi de développement successif règne dans tout l’univers ; elle régit non seulement chaque être vivant en particulier, mais encore leur ensemble ; car les espèces se sont toujours trouvées en harmonie avec l’état de développement de notre terre, par exemple; elle régit non seulement l’organisme de chaque être vivant, mais encore tout le mécanisme que constituent les globes en mouvement dans l’espace.
L’existence , aujourd’hui évidente , de cette loi de développement modifie radicalement quelques-unes des affirmations posées , et aveuglément acceptées pendant des siècles , sur la destinée et la destination corrélative des êtres : c’est ce qui
va ressortir manifestement de ces pages , et c’est ce que chacun a déjà entrevu peut-être.
J’ajoute maintenant que cette notion élève et épure l’idée que nous devons nous faire de la pensée suprême, dont l’univers entier est l’une des manifestations et des affirmations les plus énergiques. L’idée de création , l’idée de l’intervention et de l’activité continue d’une intelligence supérieure et antérieure aux phénomènes , de laquelle dérivent toutes les existences distinctes, cette idée, dis-je, non seulement subsiste devant l’étude stricte des faits, mais elle s’impose d’autant plus impérieusement à nous, que nous analysons plus exactement , et que nos connaissances se complètent davantage. Dans un travail, dont l’un des résultats premiers est de mettre en évidence l’unité animique, l’individualité distincte et spécifique de tout être vivant, une démonstration quelconque en ce sens serait presque une faute , et le seul fait d’un semblable retour sur nos pas suffirait pour mettre en doute la validité de ce qui l’a précédé.
Je le sais, dans l’immuabilitc des lois naturelles que les progrès des sciences nous révèlent et constatent chaque jour davantage, deux écoles philosophiques singulièrement opposées voient, l’une , une négation radicale de l’idée même de création, l’autre, un danger, une menace perpétuelle contre les aspirations les plus élevées de la conscience humaine. Je le sais, c’est, aux yeux de ces deux écoles, le caractère qu’affecte surtout la grande loi de développement successif, qui se pose devant nous dans l’étude des mondes.
« Ce que vous appelez les divers éléments constitutifs de «l’univers, ce qui, pour nous, n’est qu’un même élément, «partout identique à lui-même, la matière a, dites-vous, « reçu l’existence à un moment défini ! N’est-ce point une inu- « tilité et un non-sens , qu’un Créateur qui se serait par con- « séquent tenu inactif pendant une éternité , qui n’aurait agi « que pendant un instant et qui aurait posé des lois immuables
« pour pouvoir rentrer dans son repos éternel ! N’est-il pas « mille et mille fois plus logique d’admettre que la matière, « avec ses propriétés , existe de toute éternité , et que l’uni- «vers, tel qu’il se présente à nous, n’est que l'une des « formes transitoires qu’elle traverse suivant des lois im- « muables?»
Tel est l’argument, pressant dit-on, que l’école matérialiste oppose à la science cosmogonique , lorsqu’elle affirme que tout ce qui est dans l’univers a eu un commencement.
«Qu’est-ce qu’un Dieu auquel vous posez des lois et que, «par ce fait même, vous éloignez de son œuvre? La négation « de la Providence, le fatalisme, qui ressortent de vos lois, « ne sont-ils pas aussi dangereux et aussi désolants que « l’athéisme que vous prétendez combattre ? »
Tel est l’argument, pressant aussi croit-on, qu’une certaine école spiritualiste oppose à la science dès qu’elle se permet de nier dans l’univers l'existence d’un arbitraire perpétuel , tantôt se pliant, tantôt résistant à nos désirs. Je dis une certaine école : c’est celle dont dans ces esquisses j’ai signalé à plusieurs reprises les excès, c’est celle qu’à plus juste titre on pourrait appeler Yécole mystique et extra-expérimentale.
En y regardant de près, on reconnaîtra facilement que ces deux genres d’arguments sortent complètement du domaine des faits , avec lesquels ils sont en pleine contradiction. Cela n’a pas lieu de nous étonner, en ce qui concerne la seconde des écoles philosophiques , puisqu’elle a la prétention de se placer en dehors des faits ; la même excuse n’existe pas quant à la première, qui a, bien au contraire, la prétention d’être l’interprète des faits exclusivement.
A un point de vue déjà , l’argument si pressant de l’école matérialiste a trouvé sa réfutation anticipée dans tout l’ensemble de ces esquisses. Pour que cet argument put subsister, pour que nous eussions à y avoir égard , il faudrait en elfet qu’il n’existât dans l’univers absolument que de la matière en mou-
veinent. Or le plus minime des phénomènes de l’univers inanimé suppose la présence de deux espèces d’éléments distincts : l’élément matière et l’élément dynamique ; les plus infimes des êtres de l’univers animé impliquent la présence d’un troisième élément , cette fois particularisé en unités spécifiquement distinctes, l’élément animique. Mais à un autre point de vue, qui est ici le principal, à celui de l’éternité des éléments de l’univers ou de leur création à un moment donné , l’argument du matérialisme s’éloigne tout autant de la réalité des faits. Notre loi de développement continu dans l’univers nous conduit, en effet, à l’option forcée entre les deux termes également inadmissibles ou absurdes d’un diiemne. Ou l’univers tel qu’il s’offre aujourd'hui à nous se trouve pour la première fois dans cet état , ou il s’y est trouvé déj.’i un nombre de fois tout à fait indéfini. Si les éléments de l’univers existent de toute éternité , ils ont de toute éternité aussi obéi aux lois qui dérivent de leurs propriétés; or quelque long qu’on suppose le temps qu’il leur a fallu pour se grouper en mondes, comme ils le sont aujourd’hui, quand on entasserait milliards sur milliards de siècles, ce temps est pourtant fini : on est donc condamné à admettre que les éléments eux-mêmes sont restés en inactivité pendant un temps indéfini et n’ont commencé à entrer en rapport qu’à un moment donné ! Ce premier terme du diiemne est, comme on voit, absurde. Le second terme, qui exprime l’idée d’un cycle fermé de phénomènes semblables , échappe, il est vrai , à l’absurde; on peut dire que les mondes qui occupent l’espace et qui résultent de la condensation des nébuleuses ou de la substance cosmique, seront un jour détruits et dispersés dans l’espace, de manière à reformer les mêmes nébuleuses cosmiques, et que les mêmes phénomènes se répéteront ainsi à l’infini. Mais, disons-le bien haut , ce second terme du diiemne ne repose sur aucun fait, sur aucune analogie, même éloignée, tirée des faits connus : il constituerait donc dans l’école matérialiste un article
de foi avec lequel la raison n’a rien de plus de commun qu’avec
aucun autre article de foi.
Dans l’école opposée , on accuse nos sciences de conduire au fatalisme, à l’athéisme môme, parce qu’elles posent de plus en plus l’immuabilité des lois de la nature , parce qu’elles bannissent de plus en plus de l’univers l’idée de l’arbitraire et du variable, l’idée d’un ordre qui n’est que temporaire et qui peut être modifié à chaque instant par l’auteur de toutes choses au gré de nos sollicitations , si contradictoires pourtant. Remarquons tout d’abord que nos sciences n 'inventent pas les lois naturelles ; elles les découvrent et en constatent l’invariabilité; il faut donc, bon gré mal gré, que tous les systèmes s’en accommodent. Si, de l’existence des lois ainsi constatées, certaines écoles matérialistes ou spiritualistes a priori tirent de fausses déductions, c’est tant pis pour elles; nos sciences et l’étude de la nature n’y peuvent rien.
L’argument du spiritualisme, comme celui du matérialisme, est au fond purement subjectif ou relatif à nous ; ils reposent tous deux sur une fausse conception du temps et de l’espace. Pour l’être dont l’essence même est l’inûni , tout ce qui est fini, en temps comme en espace, n’est pas seulement trèspetit, mais absolument nul ; ou, pour parler beaucoup plus correctement, entre la nature même de la durée de l’Être infini et de celle du fini il n’y a aucune corrélation et, par suite, aucune comparaison possible. Les éléments constitutifs de l’univers ont commencé à être ; par leurs relations, et en suivant une progression immuable, l’univers a mis des millions et des millions d’années à se former tel qu’il est aujourd'hui : mais entre ce fait d’un commencement, puis d’une durée de millions et de millions de siècles et la durée de l'Être infini , il n’y a point de rapport ; l’expression même de la durée perd ici le sens qu’elle a pour nous. Le phénomène du commencement n’implique aucun repos prétendu antérieur ; le phénomène de là durée du développement n’implique
aucune attente patiente de la part du Créateur. Ce que nous appelons lois de la nature n'est pas autre chose que la forme qu’affectent pour nous les phénomènes dans l’espace et le temps. Pour le Créateur, cette forme n’est qu’un mode, qu’une manière de faire ; l’idée de durée en est bannie nécessairement , et avec elle disparaissent pour notre raison toutes les absurdités, tous les non-sens que nos systèmes bâtissent sur une fausse conception du temps et de l’espace; avec elle s’anéantissent toutes les négations, toutes les accusations de fatalisme, faussement tirées delà science, faussement érigées contre elle.
Que ceux pour qui la foi et la religion consistent en une croyance aveugle, en un certain nombre de formules dogmatiques imposées dès l’enfance comme vérités exclusives, que ceux-là accusent les sciences naturelles d’exercer une action destructrice sur leurs idées , oh ! ils ont mille fois raison ! 11 n’est, en effet, pas d’ennemi plus terrible d’une telle religion que l’élude de l’une des pensées divines, que l’étude de la nature ! Mais que l’homme de bien et de raison , pour qui le sentiment religieux, avec toutes ses conséquences pratiques, est une aspiration joyeuse vers le Créateur, un espoir de le mieux connaître un jour dans une vie plus élevée , plus rapprochée de la vérité et de la justice suprême , que cet homme ait à craindre quoi que ce soit en sondant les secrets de l’abîme, oh ! non, dirai-je, et mille fois non ! L’immanence des éléments constitutifs de l’univers, la constance des lois qui les régissent, bien loin de conduire cet homme au fatalisme, au doute , changent bientôt en une conviction raisonnée l’espoir qu'il fonde quant à la durée et quant à la destinée de l’être pensant; car l’étude analytique des phénomènes lui apprend que ce qui pense constitue de fait un élément particulier de l’univers et constitue de plus dans chaque être pensant une unité spécifique ; il sait dès lors que cet élément durera comme tous les autres ; et qu’en durant, il ne pourra perdre
aucun de ses atlributs essentiels, en tâte desquels se trouve
précisément le caractère de l’unité, de l’individualité.
Je le répète : la notion d’une intelligence infinie, antérieure à tout phénomène, et dont l’univers n’est qu’une pensée, cette notion s’épure, s’élève, se dépouille de ce caractère tantôt enfantin, tantôt effrayant, qu’elle affecte dans la partie dogmatique de la plupart des religions; et avec elle s’épurent et s’élèvent aussi les lois morales qui en sont une conséquence immédiate, et auxquelles elle donne nécessairement son empreinte.
Nous avons été amenés à reconnaître l’existence d’une loi de développement qui concerne les êtres même inanimés. Cette loi à elle seule est un enseignement éloquent sur le rôle corrélatif et absolu des êtres : avant de l’approfondir, plaçonsnous à un autre point de vue. Nous avons considéré les êtres dans leur succession, c’est-à-dire en y attachant l’idée de temps ; considérons-les dans l’espace, c’est-à-dire en effaçant l’idée de durée.
Lorsque nous ne jetons qu’un regard superficiel sur tout l’ensemble des êtres qui nous entourent, rien ne nous semble plus facile qu’une classification méthodique et rationnelle. Les trois règnes, admis pour ainsi dire de tous temps , semblent tout d’abord n’avoir rien de commun.
«Les minéraux croissent, les plantes croissent et vivent, « les animaux croissent, vivent et sentent ,» a dit l’immortel naturaliste suédois : voilà une définition bien nette, bien arrêtée, dont l’exactitude paraît évidente. Si nous étendons notre regard superficiel sur chacun de ces règnes en particulier, la môme idée persiste. Quoi de plus différent qu’un poisson , un oiseau , un quadrupède ; quoi de plus différent qu’un arbre et une herbe; quoi de plus distinct qu’un solide, un liquide et un gaz ! Telle est, dis-je, l’impression produite par un regard superficiel. Mais à celle-là, un examen un peu plus approfondi en fait bientôt succéder une autre singulièrement
opposée. Notre attention , qui s’était d’abord arrêtée sur les individus les plus accentués , se porte maintenant sur les détails et nous fait trouver des êtres que nous n’avons pas plus de raison pour placer dans une espèce que dans une autre. Les lignes de séparafion que dans un même règne nous avions d’abord si facilement établies entre les classes, entre les espèces, perdent de leur netleté, et parfois se fondent tout à fait. La séparation , d’abord si nette et si évidente des trois règnes, devient elle-même douteuse. A l’encontre de tout ce qui a été admis très longtemps, Irop longtemps, on est bien obligé de reconnaître qu’il y a des plantes qui ont un certain degré de volonté, de sensibilité, tandis qu’il existe des animaux chez qui ces deux attributs sont à peine en germe. Et quand nous suivons toutes les gradations du règne végétal et du règne animal, nous arrivons à des confins presque effrayants, où la vie semble n’être plus que la chimie des matières organisées !
Nous arrivons ainsi peu peu , avec les naturalistes du dernier siècle, à concevoir l’ensemble des êtres comme formant une chaîne ou une échelle de gradation ascendante , dont les échelons inférieurs se confondent avec la matière elle-même. Pour le grand naturaliste Oken, certains animaux inférieurs n’étaient que des masses gélatineuses , à peine douées d’une forme définie!
Telle est l’impression produite par une étude plus attentive des rapports, des ressemblances et des dissemblances des êtres. Cette impression pourtant n’est elle-même pas absolument fondée; et en un sens l’idée mime qu’elle formule pèche en certains points aussi radicalement que l’idée abrupte à laquelle conduit une élude trop superficielle ; ni l’une ni l’autre n’est réellement à la hauteur des faits.
En tout premier lieu, cette simplicité excessive de structure, ou même cette absence complète d’organisation, admise quant aux êtres vivants dits inférieurs, est purement fictive
ou apparente, et ne dérive que de la faiblesse de nos moyens d’observation. Les progrès de l’optique ont permis de constater que les animaux dits microscopiques sont des organismes complets , sans doute plus simples que ceux des animaux supérieurs, mais non pas du tout des masses amorphes.
En second lieu, si, au lieu de ne nous occuperquedes formes des êtres et de leurs dégradations insensibles, nous nous arrêtons aussi à leurs fonctions, nous sommes frappés de ce fait de l'ordre le plus élevé : c’est que dans les classes les plus diverses comme formes, les individus sont appelés souvent à un même ordre de fonctions, corrélatives au milieu où ils vivent et aux autres êtres qui les entourent. Ainsi, pour préciser, dans les classes des quadrupèdes et des oiseaux par exemple, les singes et les perroquets, les tigres et les aigles , les hyènes et les vautours etc. sont appelés à des fonctions et à des rôles analogues. Si la plupart des naturalistes , au lieu de se borner à tuer, à empailler et à classer, avaient ainsi comparé le rôle et les fonctions, des êtres , ce genre d'analogie eût depuis longtemps été précisé et étendu à toutes les classes. On arrive ainsi, comme l’a si bien fait ressortir GeotTroy Saint-llilaire, à l’idée d’un ensemble de séries parallèles ou, si l’on veut, d’échelles parallèles, dont les degrés se correspondent, mais dont les unes s’élèvent plus haut, dont les autres descendent plus bas, et qui en somme se fusionnent par leurs pourtours, au point de vue de l’analogie des fonctions. Le monde animé répond, en un mot, à une vaste pensée d’art ; ainsi que dans une composition musicale, la même idée, le même thème y est présenté sous les formes les plus variées , à l’aide d’un ensemble harmonieux de tons qui se fondent les uns dans les autres. '
Et si maintenant nous nous soutenons à cette hauteur pour tout comparer, nous reconnaissons jusqu’à l’évidence que la sentence trilogique du grand Linné demande elle-même à être doublement modifiée. D’une part, en effet, et tout d’a-
bord la scission qu’elle établit entre te règne végétal et le règne animal est par trop radicale , et sur de seules considérations de formes il n’est plus permis de séparer ce qui vit de ce qui vit aussi; d’autre part, celle qu’elle établit entre le règne minéral et les deux autres règnes ne l’est pas assez ou est incorrecte dans sa base même. Un minéral, en effet, peut croître ou décroître, c’est-à-dire qu’à sa masse il peut s’ajouter d’autres parties identiques ou qu’il peut s’en détacher : l’un ou l’autre phénomène dépend exclusivement des conditions externes, du milieu ambiant, et ne repose aucunement sur une loi d’existence. Un individu quelconque du monde vivant, au contraire, ne peut pas ne pas croître ; il part d’un germe , se développe, non seulement en grandeur, mais en fonction , s’arrête et puis meurt : ces phénomènes dérivent d’une loi essentielle à l’être. Mais, pour rester dans le vrai, un minéral ne peut point se comparer à un être vivant ; ce que nous appelons un minéral , n’est en effet qu’un fragment de notre globe; il est en ce sens ce qu’est une feuille, un fragment d’écorce que nous arrachons à une plante. Pour maintenir la formule de Linné, c’est à notre planète, à celles de notre système solaire etc. qu’il peut être permis seulement de comparer un être organisé : ces corps aussi ont grandi en masse et en fonction ; mais alors le nom de minéral ne convient plus. Quoique ces grands êtres distincts dans l’espace soient inanimés et ne soient régis que par des lois de mécanique, leur mécanisme est trop complexe pour qu’on puisse, sans un nonsens et un mépris complet de toute idée philosophique, les appeler de simples minéraux ! Autant vaudrait dire, en vérité, qu’une horloge est un minéral , parce que, être inanimé, elle n’est formée que de matières inanimées !
En raison de la puissance d’amplification , relativement très restreinte encore , de nos télescopes , nos connaissances sur la constitution des systèmes planétaires autres que le nôtre sont fort bornées ; nous ne pouvons guère juger que les
soleils de ces systèmes, et non leurs cortèges, invisibles pour nous , de planètes. Mais déjà savons-nous que ces soleils ne sont pas du tout identiques entre eux : ils différent les uns des autres par la nature de la lumière qu’ils émettent , par la constance ou la variabilité de cette lumière... Quant à notre système solaire, la plus grande variété, on le sait, y règne parmi les individus qui le composent : différences de grandeur, de masse, de structure, de composition ; nous dirons différences de fonctions, lorsque les rapports que j'ai signalés à la fin de l’esquisse précédente auront été mieux étudiés.
En un mol, l’analyse du monde sidéral nous conduit à l’idée d’espèces et de variétés dans les espèces, comme celle du monde vivant. Et sans rien forcer le moindrement dans les comparaisons , nous reconnaissons encore une analogie sublime entre la pensée qu’exprime le tableau de la vie organique jusqu’ici limitée pour nous à la surface de notre terre, et ce splendide tableau de I’umvers inanimé , dont aucun nombre ne saurait exprimer la grandeur. Même variété infinie dans les formes, dans les apparences, même fusion dans les teintes des contours.
Deux grandes lois, deux modes dans la création, se révélent ainsi à nous dans la nature entière. Ce qu’on appelait jadis d’une manière si impropre le monde matériel, comme le monde vivant, l’univers inanimé comme l’univers animé, en portent l’empreinte jusque dans leurs plus minimes détails, et n’en sont pour ainsi dire que les symboles.
La première loi s’applique aux êtres pris collectivement ; elle procède par différences finies plus ou moins petites, mais toujours sensibles , toujours appréciables; elle nous interdit de confondre l’individualité des êtres, tout en nous montrant clairement l’analogie de leur structure, de leurs fonctions générales. C’est une loi qui marche par degrés rompus : elle a l’espace pour champ d’action, car la nature nous présente le tableau simultané de toutes les gradations partielles.
La seconde loi s’applique aux êtres considérés individuellement ; elle procède par différences infiniment petites , c’està-dire toujours insensibles , toujours inappréciables ; elle met en relief la diversité des manifestations que peut déterminer une seule et même cause. C’est une loi de continuité; elle a le temps pour champ d’action, car la nature ne nous présente ses résultats que successivement.
Si nous suivons les conséquences de ces lois dans l’étude spéciale de I’umivers animé , nous arrivons rapidement aux déductions les plus élevées.
L’harmonie existant entre les fonctions des êtres vivants et leur structure organique, l’originalité propre et si permanente de chaque être, la diversité réelle de toutes les fonctions , soit physiques , soit intellectuelles , tous ces caractères, par leur réunion, nous forcent à reconnaître à la fois la différence spécifique des êtres et la dépendance réciproque où se trouvent la cause motrice et l’instrument , le principe vital et l’organisme. Telles sont les inductions qui découlent irréfragablement de la seconde loi.
La diversité des manifestations d’un même être à ses diverses périodes de développement nous démontre que nous n’avons pas le droit de nier l’analogie de nature des causes motrices , parce que nous trouvons des différences , si grandes qu’elles soient d’ailleurs , d’un être vivant à un autre. Telle est l’induction qui découle irréfragablemcnt de la première loi.
Considérées en elles-mêmes et indépendamment d’une méthode d’observation adjacente et accessoire, ces deux lois, parleur réunion, nous poussent invinciblement à deux formidables dilemnes, qui ne laissent au doute aucun terme moyen.
I. Si l’un quelconque des êtres vivants est animé par un principe de nature supérieure , tous le sont sans exception.
Si l’un quelconque des êtres vivants peut fonctionner sans ce principe , tous le peuvent.
H. Ou c’est la cause motrice qui est l’ouvrier organisateur et qui détermine la variété des structures et des fondions des êtres vivants , d’une race à l’autre ; ou c’est la variété même des structures qui modifie les manifestations de la cause , les fonctions organiques et vitales : quelle que soit d’ailleurs cette cause , que ce soit une entité réelle ou seulement idéale.
Ces deux dilemncs se sont présentés spontanément à nous déjà, dans le cours de ces esquisses, et déjà aussi nous les avons vus se résoudre de la façon la plus radicale. Ils se sont présentés de tout temps à l’esprit des hommes, sous une forme tantôt définie, tantôt vague, et leur solution nécessairement a varié avec les progrès de l’esprit humain. Jetons un dernier regard rapide sur leur caractère moral et sur les méthodes générales de résolution.
Le premier dilemne a un aspect solennel et effrayant. De la réponse à scs deux termes dépendent bien réellement la validité de toutes nos croyances morales et religieuses, toute la logique de nos actes dans ce monde , le mobile même de nos progrès intellectuels. Celui qui saurait prouver que les actes du plus humble des animaux , que dis-je , celui qui saurait prouver que l’organisme du plus minime des végétaux ne relèvent que des seules forces du monde physique, celui-là aurait du même coup prouvé que l’homme, dans toute la plénitude de ses facultés, ne relève aussi que des mêmes forces! Vainement le matérialisme s’évertuera-t-il alors à nous dire : il importe peu que l’homme ait une âme ou non , qu’il dure ou ne dure pas; rien n’est changé pour cela à ses sentiments de devoir , de compassion , de charité , à son désir de connaître la vérité ! Sans doute, aucune école n’a le pouvoir d’annuler les moindres de nos aspirations , de nos sentiments ; car tout cela appartient à l’essence même de notre être. Mais dans un cas toutes nos aspirations deviennent légitimes; dans l’autre elles sont sans fondement , et nos sentiments, ainsi qu’un cauchemar, ne sont plus alors que des sources de dou-
leurs sans but ! Si noire êlre pensant n’est qu’un phénomène passager, notre organisme tout entier n’est pins lui-même qu’une machine, plus parfaite si l’on veut, plus compliquée qu’une autre ; or qui aura jamais l’idée burlesque d’attribuer des lois morales, des devoirs sociaux, à une réunion de montres , de machines à vapeur, fussent-elles capables de penser et de parler î de leur attribuer le désir de connaître d’autres machines, poussé au point de se sacrifier souvent elles-mêmes pour le satisfaire !
Le second dilemne a un aspect tout aussi élevé, plus encore s’il est possible, que le premier, auquel sa résolution d’ailleurs est intimement liée. Moins absolu dans sa forme, il semble en effet devoir beaucoup plus obstinément échapper à l’analyse de la science. Dans un même être vivant , il existe entre l’organisme, entre l’instrument et la cause vivifiante, quelle qu’elle soit, une liaison si complète qu’il en résulte une influence réciproque et continue des plus puissantes ; l'un ne saurait éprouver la plus légère modification sans que bientôt l’autre se modifie aussi. Comment donc décider si chaque être vivant est doté d’une unité animique spéciale qui lui donne son individualité, ou si, comme l’admettait Pythagore, l’àme est partout identique , et si c’est alors l’organisme qui la force à se manifester de manières si diverses ? Dans l’hypothèse du grand philosophe de Samos , la transmutabilité des espèces sous l’action des agents externes est non seulement possible, mais presque forcée : faudrait-il , pour réfuter celle hypothèse effrayante, démontrer absolument l’intransmulabilité des espèces? Le problème alors serait une question , non de siècles , mais de milliers d’années !
La philosophie morale peut assigner à l’âme humaine ses qualités et sa nature intellectuelles , une fois son existence admise ; mais elle ne saurait par ses seules forces remonter à la nécessité même de cette existence. En éludant nos dilemnes, en s’obstiuant toujours à isoler la nature humaine du reste
de la création , en refusant à tous les autres êtres vivants un principe actif supérieur, la philosophie et même la partie dogmatique de la religion ont maintes fois précipité notre esprit dans ce doute cruel dont elles prétendaient le guérir , et autour duquel il pivote nécessairement , du moment où il se refuse à l’ctude comparée et simultanée de toutes les œuvres du Créateur. * %
La religion, plus sage, commence par affirmer l’existence de l’âme, dont chaque homme saisit plus ou moins la réalité par les seules aspirations de la conscience ; puis elle nous pose des lois à suivre, des devoirs à remplir. Tant qu’elle ne cherche point à sortir de ces justes limites, elle n’a, quoi qu’on en puisse dire, rien à redouter des lumières de la science. Bien plus, l’influencedu christianisme sur les sciences naturelles, influence si admirablement peinte et caractérisée dans le Cosmos de Humboldl, nous montre la religion comme la source la plus pure de nos connaissances. En mettant sans cesse l’homme en relation directe et intime avec la nature, le christianisme a été bien réellement la cause première dti développement si prodigieux de toutes les sciences naturelles ou abstraites.
Une réflexion pourtant est nécessaire ici : je la ferai , dussé-je blesser quelques susceptibilités dogmatiques par trop exagérées ; elle n’est à aucun titre une digression. Il importe, quand on parle de l’influence du christianisme sur les progrès des sciences physiques et morales , de bien distinguer toujours l’influence de l’esprit chrétien de celle de la lettre ; car ce que l’une fonde ou tend à fonder, l’autre trop souvent le détruit. L’esprit proclame la perfectibilité indéfinie et la liberté intellectuelle de l’homme : de la lettre, on a tiré leur condamnation , on a tiré la nécessité de tenir l'homme sous la tutelle depuis des siècles. L’esprit annonce le pardon des fautes, de Dieu à l’homme , cl ordonne le pardon des erreurs, de l’homme à l’homme : la lettre, établissant un rapport entre
ce qui est sans rapport, enlre le fini et l'infini, décrète une condamnation éternelle pour une faute finie, et de la'lettre on n’a que trop souvent conclu aux massacre» de ceux qu’on prétendait dans l’erreur. L’esprit commande la compassion et la protection du fort envers le faible; c’est l’esprit chrétien qui de nos temps a fondé des sociétés protectrices des animaux ; la lettre, dans le code même des chrétiens, ne donne pas un mot de pitié aux êtres inférieurs, dont l’homme use et abuse , et que pourtant, selon le prophète , Dieu a bénis le cinquième jour ; pour la lettre, ces êtres, qui tout au moins sentent et souffrent comme nous , ne sont pas ! L’esprit proclame l’animation de tout ce qui vit ; de la lettre, des ergoteurs ont déduit la négation d’une âme , non seulement chez ce qui n’est pas l’homme , mais chez des races d’hommes entières, que dis-je, chez la moitié du genre humain, chez la femme ! L’esprit proclame la pureté de la création ; la lettre n’a que trop souvent fait déclarer la nature déchue , et avec elle a condamné toutes les sciences de la nature!
L’esprit vient de Dieu ; mais une main humaine a toujours écrit sous sa dictée, et plus d’une omission, plus d’une faute s’est gravée sur les tablettes! Si le christianisme a fait beaucoup plus de bien que de mal, et si, comme Humboldt le montre, il a fait avancer les sciences naturelles , s’il a même développé chez nous le sentiment poétique de la nature à un degré infiniment supérieur à ce qu’il était dans l’antiquité païenne, qui pourtant avait déifié la nature, c’est, grâce au ciel, parce que le souffle d’en haut a prévalu sur les efforts de ceux qui s’en sont toujours posés comme les seuls interprètes.
Les sciences naturelles seules évidemment étaient appelées à résoudre notre double problème dans tout son ensemble. C’est une des plus étranges erreurs qu’ait pu commettre le spiritualisme, un des non-sens les plus insignes où il ait pu tomber, que de prétendre arracher l’âme humaine au domaine de ces sciences. Qu’est-il, en effet, résulté de celle étrange
is
scission? Par suite des absurdités auxquelles elle pousse inévitablement, par suite de la contradiction trop évidente avec les faits, on a été obligé d'imaginer, outre Yespril pur, un principe vital animant tout ce qui vit, des âmes matérielles spécifiant ce qui vit ! Que dis-je , je pourrais citer tel philosophe ingénieux qui , séparant les attributs de l’être pensant de l’essence même de cet être , a imaginé en nous autant de petites âmes que nous avons de facultés et d’aptitudes ! L’esprit pur, disent les mystiques, est « un prisonnier qui tend « sans cesse à se dégager de l’espace étroit où il se trouve con- « finé, qui lutte sans cesse avec la matière et qui souvent est « entraîné par elle vers les régions inférieures ! » Étrange prisonnier, en vérité, que celui qui prend une part si vive à ce qui arrive de bien ou de mal à son cachot , et qui souffre quand une cause quelconque vient à léser n’importe quelle partie de cet édifice ! Nous ne voulons point disputer ici sur la convenance du mot. Si prisonnier il va, toujours est-il que ce sont des liens physiques qui attachent si fatalement et si intimement le contenu au contenant ; et comme personne n’a encore vu ce contenu , comme aucune des vaines déclamations qu’on a faites sur sa nature n’en a réellement démontré l’existence , la saine logique commandait d’étudier du moins le contenant, afin de constater si la présence du prisonnier est nécessaire pour donner lieu à tous les phénomènes que présente l’être humain. Comme essence naturelle, l’âme humaine, tout comme les principes actifs des autres êtres organisés, rentre évidemment dans le domaine de l’observation, aussi bien que n’importe quels autres éléments constitutifs de l’univers. En étudiant scrupuleusement les phénomènes , l’ensemble de nos sciences, histoire naturelle, physiologie, physique, chimie... pouvaient seules reconnaître si l’intervention d’un élément spécial est indispensable pour assujettir les éléments du monde inanimé à ces manifestations spéciales dont nous dénommons si bien l’ensemble sous le titre de Monde vivant.
Nous avons vu de quelle manière victorieuse notre grand problème se trouve résolu aujourd’hui. La réponse de la science satisfait à nos plus nobles aspirations. Elle sauve la dignité humaine , en nous prouvant que jamais àme humaine ne saurait descendre d’une àme de singe, quand bien même les espèces seraient transformables , quand bien même Y organisme humain serait un perfectionnement d'un organisme antérieur et inférieur. Elle nous commande le respect et une protection éclairée envers tout ce qui vit , en nous apprenant que tout être vivant est doué comme nous d’un élément de nature supérieure, bien que spécifiquement distinct de notre unité animique. Elle légitime ainsi l'affection que l’homme de cœur ne peut refuser aux êtres inférieurs : serviteurs toujours utiles, compagnons souvent fidèles et dévoués, auxquels un spiritualisme matérialiste ne veut reconnaître que des instincts !
J’ai dit que la science seule est apte à résoudre notre problème. La solution serait donc un fait moderne; car ce n’est que d’hier qu’il est permis d’affirmer que les seules forces du monde physique ne peuvent donner lieu au moindre phénomène vital , bien que de son côté l’unité vivante ne puisse rien faire sans ces forces; et il se trouve, il se trouvera bien longtemps encore , des hommes de science en grand nombre, qui nient celte affirmation. En m’énonçant ainsi, ai-je voulu donner à entendre que la conception d’une âme spéciale chez tout être vivant, et que la vérification de celte conception soient des inventions modernes ? A Dieu ne plaise ! Cela serait aussi absurde que faux. Les vérités qui intéressent toute l’humanité sont, to.ut au moins en germe, aussi anciennes que l’humanité elle-même, et une partie du moins aussi des phénomènes qu’il est indispensable de connaître absolument pour sanctionner ces vérités, sont à la portée de tout homme intelligent. Mais ce qui relativement à cet ordre de vérités était de nature à progresser et à affecter un carac-
1ère réellement neuf, c’est la netteté de l'affirmation , c’est la prépondérance que telle déduction acquiert sur telle autre, par suite de l’accumulation des faits qui viennent à son appui ; c’est la puissance de pénétration de l’analyse des phénomènes : c’est , en un seul mot , la force de la preuve. Ce sont là assurément des conquêtes modernes. El ce qui est en tout cas certain , c’est que parmi les bea’ux travaux qui depuis trèslongtemps se sont produits sur le sublime problème de la vie, les seuls qui aient une valeur réelle, comme démonstration , reposent sur les données de la science , c’est-à-dire sur l’élude directe de la nature. Tous ceux qui n’afl'ectent qu’une belle forme littéraire , si belle qu’elle puisse être d’ailleurs , sont à ce titre nuis et non avenus.
Est-ce à dire que la science elle-même doive toujours affecter ce langage aux formes raides et mathématiques, qui la spécifie en quelque sorte aux yeux du public et qui répugne à tant d’esprits? Non, sans doute. Elle peut, avec tout avantage même , prendre les formes de l’art , pourvu qu’elle reste vraie. Elle s’adresse ainsi à la partie la plus intime de notre être , à notre conscience ; elle nous aide à remonter instinctivement à notre propre nature, à celle des êtres qui nous entourent ; elle frappe pins fortement notre sens poétique.
Mais , je le repète , c’est à condition qu’elle reste elle-même, c’est-à-dire l’interprétation de la nature par la nature.
Nous avons tous , plus ou moins, le sentiment du beau, du juste, de l’ordre; nous éprouvons un vif besoin de le voir se réaliser au dehors de nous sous une forme finie : voilà pourquoi les relations de l’homme avec la nature élèvent si haut la pensée et la conduisent bien au delà des bornes où l’enferme un froid raisonnement. Mais nous éprouvons surtout, et pardessus tout, le besoin du vrai : et lorsque, sous prétexte de nous présenter une harmonie dans la nature, on nous soumet un rapport fictif et inexact, le doute le plus profond remplace aussitôt la conviction que peut-être nous avions acquise déjà.
C’est la difficulté réelle qu’il y a d’unir l’exactitude et la vérité à la forme libre de l’art qui a produit tant de vaines et vides déclamations sur l’existence de Dieu et de l’âme; notre sentiment poétique lui-méme n'est complètement satisfait que quand il repose sur une vérité bien manifeste, et ce n’est qu’à cette condition formelle qu’il peut nous pénétrer d’une conviction solide.
Une simple description , bien claire cl exacte , des phénomènes naturels, ou une contemplation directe de la création, en laissant notre esprit libre de conclure lui-même, nous éclairent beaucoup plus vivement, entraînent beaucoup plus rapidement notre conscience qu’une démonstration ad hoc. qui prétend nous imposer ses conclusions. Lorsqu’une éducation dogmatique et systématique n’a pas étouffé jusque dans ses racines le bon sens naturel à chacun de nous , notre esprit découvre, par lui-même ou par le plus léger appui qu'on lui prête , une foule de vérités au sein de la nature : jamais alors celle-ci ne nous égare, que nous plongions nos regards dans les profondeurs du firmament ou dans le calice d’une tleur, que nous raisonnions ou que nous nous bornions à sentir, partout elle déroule rapidement devant nous , avec leurs liens les plus intimes, les lois selon lesquelles elles modèle ses types les plus variés ; partout elle nous fait sentir la présence de principes vivifiants qu'en nous isolant d’elle nous étions arrivés à mettre en doute. Guide bienveillant, elle nous tend une main secourable, lorsque tout appui semble nous manquer; elle nous rappelle à l’amour de la vie, lorsque celle-ci commence à être attaquée dans sa source la plus pure par le dégoût que soulèvent en nous les vices et les injustes erreurs de nos sociétés humaines!
Un grand enseignement découle presque spontanément de la seule existence des deux grandes lois que nous révèle le tableau de l’univers : cherchons à nous en pénétrer. Ecoutons maintenant à notre tour cette voix si amie de la nature , peut-
être nous laissera-t-elle entrevoir ce terme sublime que notre orgueil seul semblait nous proposer; peut-être nous aiderat-elle à lire sans trop d’efforts la pensée qu’exprime la création.
Allons toujours du petit au grand , arrêtons d’abord nos regards sur notre terre seule et sur ce qui y attire le plus notre attention.
Sur tous les points de ce globe , dans les pays même les plus arides , dans le sein profond de l’Océan et dans le sein d’une goutte d’eau , sur les pics les plus inaccessibles aux pas de l’homme, nous trouvons des êtres qui, tout en offrant la plus étrange variété dans leurs formes , dans leurs fonctions, dans leurs manifestations, sont cependant dominés tous par une même loi suprême : ils naissent, ‘ils se développent, ils produisent des êtres semblables, puis ils meurent. Une même loi de justice aussi les domine ; loi tantôt bienfaisante , tantôt cruelle à nos yeux , et qui n’est au fond qu’une loi d’équilibre, veillant à la conservation des individus et des espèces, mais s’opposant à la prépondérance des unes aux dépens des autres : tantôt ils jouissent de la vie dans toute sa plénitude, tantôt ils souffrent par mille causes, ils sont la proie les uns des autres, c’est le plus fort qui l’emporte sur le plus faible, et cependant, admirable prévoyance, chaque espèce est pourvue de moyens de défense des plus ingénieux qui toujours l’empêchent de succomber entièrement, qui jamais ne suffisent pour la rendre dominante. Physiquement et d’une espèce à l’autre, ces êtres sont à la fois dépendants et indépendants les uns des autres : dépendants, en ce qu’ils se servent réciproquement de pâture et que , sans cette dure loi , leur existence organique ne saurait se prolonger; indépendants, en ce que sous tous les autres rapports leur influence réciproque est à peu près nulle. A fort peu près , c’est aussi lâ le rôle qu’ils jouent vis-à-vis de nous et nous vis-à-vis d’eux ; ils servent d'aliments à notre organisme; par notre intelligence supérieure nous avons su en tirer mille partis utiles , de même que parmi
eux ce sont visiblement les plus intelligents qui utilisent le mieux les produits de la création dont ils sont entourés (la différence ici entre eux et nous, n’est que du 1res petit au Irès grand); enfin, à notre tour, nous leur servons de pâture. Evidemment, et notre simple bon sens nous l’interdit, nous ne saurions déjà, au seul point de vue de l'ulilisme physique même, rapporter uniquement à nous l’existence de cette foule d’êtres dont une partie est si parfaitement indépendante de nous, dont une autre partie est non seulement inconnue à la plupart de nous, mais échappe même aux investigations delà science, et parmi lesquels il y en a au moins autant d’inutiles et de nuisibles pour nous qu’il y en a de réellement utiles. Ce serait ici prendre le droit du plus fort pour une loi naturelle : de là à croire que les faibles d’entre nous sont destinés aux plus puissants , il n’y a qu’un pas ! Au point de vue physique toujours, ces êtres, sans en excepter l’homme, font visiblement en quelque sorte un tout avec le globe qu’ils habitent; ils en ont suivi, je l’ai dit déjà, le développement sous le rapport de leur structure organique et de leurs fonctions; leur organisme s’est toujous trouvé en harmonie avec les circonstances qui les entouraient.
Mais l’observation la plus rigide des faits, tout comme les aspirations les plus nobles de notre cœur, nous disent que ce n’est pas à des rapports purement physiques que se réduisent les relations des êtres vivants, non seulement entre eux, mais encore avec les êtres et les phénomènes du monde inorganique. Ce n’est point en vérité sous une face aussi restreinte que nous apparaît la création!
Si nous nous isolons d’abord par la pensée de tout ce qui vit sur notre globe, si nous foisons abstraction complète de la vie organique, les phénomènes physiques qui nous entourent de toutes parts nous frappent encore au plus haut point. Pendant l'hiver le plus glacé, comme pendant l’été le plus brillant, à tous instants, la nature nous offre des tableaux qui tantôt
nous ravissent, tantôt nous jettent dans l'effroi, mais qui portent tous un cachet indéfinissable de majesté. Nous nous sentons, malgré nous, et souvent à noire insu, en relation intellectuelle avec ce monde que nous appelons matériel, avec celte nature que nous appelons morte. Dans les mugissements de la tempête, comme dans le calme de l’Océan , dans les éclats de la foudre, comme dans l’aspect radieux de l’arcen-ciel, un môme caractère partout nous frappe, caractère que nous ne savons ni définir ni expliquer, c’est celui du beau; au milieu des plus grands troubles, des plus violents désordres des éléments , régne encore l’harmonie dans l’ensemble. Nous sentons intimement que ce caractère est réel, qu’il existe en dehors de nous , qu’il n’est pas le produit interne d’un travail de la pensée; nous sentons que nous avons seulement le don précieux de le percevoir, de le réfléchir en nous : visiblcmcntmême, tous les autres êtres vivants le sentent comme nous , chacun selon sa mesure. Vainement essayonsnous de nous soustraire à son empire : parfois un mouvement d’orgueil nous a portés à nous croire les maitres absolus de ce monde inanimé dont il nous a été donné de sonder les lois jusque dans ses plus profonds replis, dont nous parvenons même à nous soumettre quelques parties ; au lieu de nous borner à l'admirer et à en user selon notre pouvoir, nous l'avons cru notre instrument, nous l’avons cru exclusivement fait pour nous; mais sa grandeur, l'inflexibilité de ses lois, l’imperturbable régularité île ses fonctions nous dominent tellement que bientôt un premier sentiment exagéré de nos forces tombe devant un autre plus faux et plus exagéré encore ; à force de lutter contre les éléments et tout en remportant sur eux quelques victoires, nous finissons par voir en eux des puissances ennemies (bien viles à la vérité, d’après quelques philosophes) : de là cette idée si bizarre d’un antagonisme entre l’esprit et la matière, idée qui longtemps a subjugué les intelligences les plus saines, et qui aujourd’hui
même a assez de crédit encore pour entraver souvent les progrès de la philosophie naturelle.
Que nous bornions nos regards à ce qui nous entoure sur cette terre, ou que nous les élevions vers cette voûte azurée d’où le soleil nous inonde de ses flots de lumière , où brillent des millions d’étoiles, toujours subsiste la même impression du beau eide l’harmonieux. Notre pensée, qui d’abord s’était arrêtée sur les détails, se disperse bientôt sur leur ensemble; elle reconnaît dans cet univers inanimé un tout dont les plus minimes parties sont dans un étal de relation continue, un tout dont elle n’aperçoit ni la fin ni le commencement , un tout où notre égoïsme se dissipe honteux et confus.
Quelque chose cependant nous manque dans cet ensemble merveilleux. Une vie semble y régner; mais ce n’est point notre vie , c’est une vie à l’état virtuel , ù l’état latent dans la force, dans l’élément dynamique, qui ici est la cause unique des phénomènes. Le beau et l’harmonieux , que partout elle fait naître, nous écrasent. Nous nous trouvons perdus au milieu dotant de splendeurs ; infinies dans le temps, infinies dans l’étendue, elles nous accablent d’un sentiment élevé d’indicible tristesse et de crainte : pour y exister seul, il faudrait être cette Puissance sans bornes qu’elles nous révèlent si invinciblement, dont elles sont l’une des manifestations, l’une des pensées, dont elles sont si visiblement le but suprême. Éblouis et fatigués de tant de grandeurs , nous cherchons quelque chose qui nous soit analogue, quelque chose de fini comme nous , et nos regards joyeux se reposent sur ce monde organique , maintenant si petit , qui s’épanouit à la surface de notre terre et que notre pensée même s’efforce de voir sur d’autres globes du firmament.
Ici tout nous transporte; nous trouvons des êtres qui nous ressemblent; ils souffrent, ils se réjouissent, ils travaillent. Ils comblent le vide effrayant qui existe entre nous et ces splendeurs infinies de I’umvers inanimé ; un lien de sympa-
thie nous unit à eux : nous sentons alors instinctivement qu’un souille analogue les anime comme nous, eux que nous appelions des automates, des machines organisées; nous sentons qu’ils sont quelque chose par eux-mêmes et aux jeux du Créateur, eux que nous prenions pour nos vils esclaves. Dans le monde organique, en effet, le beau et l’harmonieux se montrent partout et sous les formes les plus variées ; pas plus que dans le monde inanimé , nous ne pouvons définir ou expliquer ces caractères ; ils nous saisissent de même, et nous sentons intimement qu’ils existent bien réellement et en dehors de nous. Mais ici ce n’est plus la force qui est la cause apparente : c’est une attraction élective et sympathique! Puissance mystérieuse aux mille manifestations, dont la force elle-même, qui là-bas régnait souveraine, n’est plus ici que l’instrument docile ! Puissance qui préside aux fonctions intellectuelles les plus élevées de l’homme et aux fonctions instinctives ou seulement organiques des êtres les plus infimes , aux rapports des êtres vivants entre eux et à leurs relations avec la matière! Il est , dans la vie des êtres organisés , une période surtout où la nature semble chercher à étaler tout son luxe, toutes ses richesses, un acte auquel partout elle a su imprimer un cachet de sainteté et de noblesse indéfinissables : notre égoïsme étroit , notre manie de tout rapporter à nous, ont seuls pu nous empêcher de comprendre la grande leçon qu’ici elle nous donne. Ce que partout elle sanctifie , l’homme seul a su le souiller.
Les êtres organisés naissent, se développent, puis meurent ; mais avant d’atteindre ce terme fatal , ils se continuent en d'autres êtres semblables, ils se reproduisent. Lorsque l’hiver triste et morne s’est fondu sous la tiède haleine du printemps , lorsqu’une lumière douce et chaude a réveillé les forces assoupies de l’organisme et qu’aux durs labeurs, aux privations ont succédé l’abondance , l’amour de la vie semble renaître tout d’un coup et de toutes parts ; une guerre géné-
raie, guerre aux fanfares éclatantes et joyeuses, s’allume contre le principe destructeur qui menaçait d’envahir le monde animé , contre ce spectre terrible que redoute tout ce qui a un germe de vie ; chaque être se dispose à créer des germes nouveaux pour prévenir la mort de son espèce. Tous alors, les plus passifs, les plus dénués de sensations, se réjouissent, tous se parent de leurs plus beaux ornements. L’oiseau a son plus brillant plumage, son plus doux chant; la plante s’orne de Heurs, couches nuptiales pudiques et embaumées, où elle cache ses amours; l’insecte renéte au soleil ses couleurs éclatantes ou reluit même dans l’ombre; des myriades de vers phosphorescents illuminent la surface des mers, et l’Océan jette une écume de feu. Un concert de mélodies, de parfums, de couleurs, s’élève joyeux vers le ciel, comme la fumée de l’encens , pour célébrer celte noce universelle. Chaque être sait placer sa note dans celte hymne sublime au bonheur.
Ce spectacle, où les éléments même paraissent s’animer et se conjurer dans un même but, où tout semble vivre pour bénir, ce spectacle nous ravit, nous arrache presque à nousmêmes , tant il frappe la partie sensible de notre être : la nature semble avoir voulu s’y dévoiler complètement. .Mais que nous bornions nos regards aux confins si limités du monde organique qui pare la surface de notre terre, ou que nous contemplions l’univers tout entier; que nous nous arrêtions sur telle période de l’existence des êtres animés, ou que nous sondions les lois de tous les êtres, de tous les phénomènes, une même pensée finit par nous dominer et nous subjuguer ; vainement notre égoïsme proleste-t-il , vainement grince-t-il un son discordant ; sa voix se perd dans celle de la vérité et de l'harmonie universelles.
Une loi physique de développement préside, avons-nous vu, à la formation de toutes choses, nous l’avons trouvée dans chaque individu du monde organique, dans chaque race suc-
cessive ; nous la trouvons dans tous les corps du firmament ; la matière qui nous semble si aveugle, si inerte, lui obéit dans ses formes , comme les êtres organisés. Notre terre , pour ne nous occuper que de ce qui nous concerne de plus près , notre terre est sortie d’un germe ; elle a mis des milliers d’années à devenir habitable aux êtres vivants ; pendant des milliers d’années aussi, des races autres que les races actuelles l’ont peuplée ; la vie organique y étalait un luxe des plus pompeux, les plantes y répandaient leurs parfums , y déployaient la beauté de leur floraison , les animaux les plus divers y manifestaient la joie de leur existence, bien avant que l’homme vint à son tour admirer toutes ces splendeurs, utiliser toutes ces ressources. Le fait seul de l'existence de cette loi de développement donne è chaque être, à chaque phénomène, à chaque chose, une raison d’existence propre et une raison d’existence relative; il condamne radicalement l’idée d’un finalisme exclusif destinant tout à un seul être créé, si élevé qu’il soit : n'est-ce point folie et blasphème tout à la fois en vérité que d’admettre que la puissance infinie, qui a tout créé , n’eût pu mûrir d’un coup notre terre et la rendre habitable à l’homme, par exemple, si dans toutes ses œuvres elle n’avait que lui en vue !
Au point de vue de la raison d’existence propre , nous voyons qu’une même loi de protection règne sur tous les êtres: dans le monde inanimé, c’esluneloi d’équilibre; dans le monde animé, c’est une loi de justice! Chaque être remplit un certain ordre de fonctions qui lui donnent un caractère marqué d’originalité, qui en font un être à part; chacun évidemment a sa valeur dans la balance suprême.
Au point de vue de la raison d’existence relative, nous voyons que tous les êtres sont dans un état de relations à la fois physiques et morales ; la personnalité exclusive de chacun s’efface dans la somme de toutes les personnalités réunies. Chaque être, chaque phénomène, chaque chose rentre comme
partie intégrante dans un vaste ensemble dont les moindres détails, comme lui-même dans son tout, subissent une loi commune de progression.
Que nou^contemplions l’univers dans le temps ou dans l’espace, la raison d’être relative de ses plus minimes parties nous le font apparaître comme un vaste et harmonieux organisme. Pour nous , qui sommes des êtres finis, il n’a point de commencement, il n’a point de limites : il commence et il se perd dans l’infini , au sein de Dieu , dont il est la pensée. Mais sa loi de développement procède par périodes finies ; ce sont les pulsations du temps au sein de l’éternité ; puisse-t-il un jour nous être donné d’en saisir lerhylhmel
Ce n’est point sur des relations physiques seulement que reposent les raisons d’être, absolues et relatives, de toute chose : c’est ce que ni l’esprit de système ni les erreurs dogmatiques les plus enracinées ne peuvent nous empêcher de sentir.
Que nous contemplions l’univers dans le temps ou dans l’espace, dans l’infini ou dans le fini, nous sentons au-dessus de toutes les lois physiques planer une loi idéale suprême, qui nous apparaît à la fois comme but final et comme moyen dans la création. Cette loi enveloppe tous les êtres dans ses bienfaits : les êtres inanimés, les phénomènes physiques lui servent d’instruments passifs; les êtres animés lui servent à la fois d’instruments passifs et sentants ; à l’homme, il a été donné de l’abstraire, de se l'assimiler: c’est ce qui le place réellement au sommet de l’échelle de la création sur cette terre ; c’est ce qui le met en relation intellectuelle avec la puissance créatrice dont il interprète la pensée. En cette loi , tous les êtres puisent la joie virtuelle , passive ou sentie ; en elle , l’homme trouve le guide le plus pur de ses actes dans ce monde; en elle, l’artiste trouve le type réel et externe de ses plus nobles inspirations. Loi à la fois physique et morale, elle renferme dans ses brillants replis : la beauté, l’harmonie et la force , la beauté , l’harmonie et l’amour.
Celte splendide trinilé forme visiblement la règle idéale de toute la constitution de l’univers.
L’amour, l’attraction sympathique et élective, attribut de l’élément animique , forme le lien idéal de toutes choses ; dans le monde animé , c’est le ressort réel des phénomènes de relation des êtres.
L’attraction ou la répulsion mécanique , produits de l’élément dynamique , forme le lien réel et physique de toutes choses; dans le monde inanimé, c’est le ressort réel de tous les phénomènes naturels.
Relativement à l’homme, cette sublime triade constitue la grande chaîne qui unit notre pensée à la réalité du monde externe; elle est à la fois notre loi morale et le grand mobile de tous nos progrès intellectuels.
Car tout l’ensemble de nos devoirs se résume en ce seul dernier terme : aimer ! Le bien, le beau , l’harmonieux dans l’ordre moral en découlent ainsi que d’une source intarissable.
Car ce sont la beauté et l’harmonie réelles du monde externe qui nous sollicitent à plonger dans celui-ci le scalpel de l’analyse, pour y découvrir le jeu de la force qui les enfante : ainsi sont nées nos sciences les plus abstraites. Car ce sont elles aussi qui fécondent notre imagination et y déposent sous forme nouvelle et spontanée leurs propres germes : ainsi sont nés nos arts et leurs plus libres fantaisies.
Ainsi tout s’enchaîne dans l’organisme général de l’univers. L’espèce humaine y rentre comme partie composante, de même que tous les autres êtres ; de même qu'eux , elle y est à la fois but et moyen , dans le sens physique et dans le sens idéal. Physiquement, elle accomplit un certain ordre de fonctions en harmonie avec tous les éléments qui l’entourent et devenues possibles par eux seulement. Idéalement, elle concourt à l’accomplissement du grand but suprême que résume notre triade. Physiquement et idéalement aussi , elle rentre
dans la loi de développement universelle imposée à (ouïes choses et à la réunion de toutes choses.
Dans cet immense organisme, que partout nous voyons fonctionner avec un ordre si admirable, il n’est plus logiquement possible d’admettre que tel être ait été exclusivement destiné à tel autre, quelle que soit leur nature à tous deux : là où il y a dépendance réciproque , les parties en regard sont faites les unes pour les autres , et l’une ne serait plus rien sans toutes les autres. Le finaliste qui rapporte tout à l’homme se trompe donc autant que le sceptique qui prétend que l’homme n’est devenu possible qu’en raison de la présence des circonstances favorables à son existence. Le finaliste qui dit que l’atmosphère a été créée pour que l’oiseau puisse y voler est tout aussi ridicule que le sceptique qui pense que l'oiseau vole parce que l’air l’environne.
La loi physique et morale de développement des êtres rënd compte de leur raison d’existence relative.
La loi idéale du beau, de l’harmonie et de l’amour nous élève jusqu’à la raison d’existence absolue des êtres.
La marche de la première loi s’arrêtera-t-elle un jour ? Sur notre planète, l’espèce humaine est le terme le plus élevé de l’échelle physique , morale et idéale : en sera-t-elle aussi le dernier terme?
La marche progressive de cette terre dans son ensemble ne porlera-l-elle plus que sur le développement de celte race privilégiée? Ou une espèce, plus élevée encore en fonctions, est-elle appelée à nous succéder un jour subitement , après un effroyable cataclysme?
Une réponse affirmative à cette seconde question ne s’accorde qu’avec la doctrine des créations intermittentes. Ce n’est pas nous alors qui pouvons faire cette réponse. Le passé des espèces, leur histoire appartient seule à la science humaine; leur avenir appartient au Créateur.
Une affirmation à la première question s’accorderait avec
la doctrine de la transmutabilité des espèces. Si la doctrine darwinienne semble à certaines personnes, et bien à tort d’ailleurs, humiliante pour notre dignité, lorsque nous regardons vers le passé, elle satisfait au contraire notre orgueil, lorsque nous regardons vers l'avenir, et très légitimement cette fois, car la perfection future de l’humanité repose alors sur nos propres efforts; mais une grave responsabilité nous incombe alors aussi. Malédiction sur ceux qui tous les jours entravent la loi du progrès et veulent décréter sur lui le statu quo! Malheur même à ceux qui n’y concourent pas de toute la force de leur intelligence !
Mais quelle que soit celle de ces deux idées qui exprime la vérité , elle ne concerne en toute hypothèse que les phénomènes de ce monde. L’apparition temporaire de chaque être vivant, le trajet de chaque unité animique à travers les éléments de l’univers inanimé, n’est qu’une des phases de l’existence de cette unité. L’être qui a pu s'affirmer dans le présent et dire : t Je pense, donc je suis,» peut, à plus forte raison, s’affirmer dans l’avenir, et dire: «.le suis, donc je serai. » Niltil in nihilutn !
La science , certes , est absolument muette sur les mystères d’outre-tomhe , sur l’évolution future de l’unité animique; mais du moins elle abolit définitivement sur l’autre rive l’idée du néant et substitue une presque-certitude aux seules aspirations de la foi. Une bonne conscience , le souvenir d’une vie honnête et du devoir rempli aidant, elle abolit en nous la crainte morale, nous fait, en de sublimes moments d’extase , sourire à l’idée de l’avenir, et ne laisse plus subsister que cet effroi physique et instinctif, qui est le lot de toute créature vivante à l’approche du terme fatal. Effroi salutaire, qui a été mis en nous sans doute pour que nous ne soyons pas tentés de quitter trop tôt notre enveloppe terrestre.