LIVRE V, CHAPITRE il
mêmes conüilions. A un moment solennel , la puissance directrice cesse d’agir; les phénomènes qui en dérivaient s’arrêtent; l’être vivant cesse d’être une unité harmonieuse pour devenir un assemblage de matériaux soumis désormais exclusivement aux lois physiques : il meurt. 11 meurt, qu’il s’appelle Newton, Shakespeare, Beethoven, ou qu’il s’appelle ver de terre !
De ce dernier phénomène , tragique et fatal , on a conclu que l’être vivant ressemble à une machine qui s’use peu à peu, à une lampe qui s’éteint quand l’huile est consumée, à une montre qui s’arrête quand le ressort s’est détendu; on en a conclu que la vie elle-même est un simple phénomène; on en a tiré cette définition étrange : « la vie est l’ensemble des phénomènes qui résistent à la mortl» Toutes ces conclusions, ces comparaisons, ces définit ions sont fausses de point en point.
Nos machines s’usent parce que rien n’y peut remplacer les parties détachées de leurs organes par les frottements. Dans l’être vivant il n’y a pas, à proprement dire, d’usure, c’est-à-dire de diminution normale de la masse des organes par leur fonctionnement répété, puisque ces organes sont constamment renouvelés dans leurs parties les plus intimes, non seulement en quantité et en qualité, mais même dans la forme qu’affecte leur réunion. Les os, les muscles, les nerfs, tout en conservant les mêmes formes f et la plupart du temps la même masse , sont pourtant sans cesse renouvelés dans leurs atomes constituants. L’être vivant n’est pas non plus une lampe qui finit par s’éteindre faute d’huile, une machine à vapeur qui s’arrête faute de houille ou d’eau , car il renouvelle continuellement lui-même les parties qui a chaque instant font défaut dans son organisme, en les aspirant dans le milieu ambiant. Si quelque chose faiblit peu à peu en lui en ce sens, c’est la puissance d’aspiration et d'assimilation elle-même : et tant que celle-ci est intacte, l’usure réelle est nulle.
UNIVERS ANIMÉ
A la suite d’une maladie, qu’il s’agisse d’une plante, d’un animal ou d’un homme, tel organe est souvent infiniment plus diminué et plus affaibli que par suite de la vieillesse ellemême : et cependant, dès que la guérison est opérée, cet organe revient la plupart du temps à son étal normal : c’est que la puissance organisatrice est encore là dans toute son intégrité. Mais l’épithète d’usure serait absurde en ce qui concerne l’affaiblissement de cette puissance.
Et maintenant, la comparaison de la vie avec un ressort qui se détend est-elle plus correcte? On pourrait l’admettre
si Mais ici se posent deux si sans réplique, l’un au
point de vue purement physiologique ou organique, l’autre au point de vue psychique.
On pourrait l’admettre , si l'affaiblissement de la puissance plastique de réparation était le fait normal et nécessaire de la fin de l’être. Mais cet abaissement, quoique fréquent, quoique général même si l’on veut, présente cependant de nombreuses exceptions, même chez les individus des races les plus élevées. Chez l’homme, par exemple, où nous pouvons juger le plus correctement toutes les modifications successives qu’éprouve l’être entier, l’affaiblissement de la puissance organisatrice, de la résistance à l’action du temps, ne se manifeste souvent que sur des organes isolés, et non sur leur ensemble. Il est tel vieillard qui conserve tous ses sens dans leur intégrité , ses cheveux, ses dents, sa vigueur même, et qui n’est en réalité vieux que par le nombre des années, et non par les infirmités de l’âge. C'est l’exception, sans doute, mais il est probable que l’exception serait des plus fréquentes, serait peut-être la règle , si nous savions mieux nous diriger, si des circonstances, souvent d’ailleurs, hélas! bien indépendantes de nous, ne venaient à chaque instant briser notre moral, et avec lui l’énergie de résistance organique. Mais il est bien clair qu’ici c’est l’exception qui fait la loi et qui nous autorise à dire que, physiologiquement