livre v, chapitre ii
1er «Je corps glorieux, mais il a été jusqu'à affirmer, sous forme dogmatique, que chacun de nous serait remis en possession de son propre corps, en chair et en os! Et tel mystique orgueilleux, qui rit du pauvre nègre se taillant son Dieu avec un couteau, ne diffère pourtant de ce païen que par l’instrument auquel il recourt lui-même: l’un se sert du couteau ; l’autre taille avec l’imagination, mais tous deux ramènent I’Ètre infini à une forme! La différence n’est vraiment pas assez grande pour donner au mystique un droit de mépris et surtout un droit de condamnation, à l’égard de son inférieur !
J’ai signalé ailleurs déjà l’origine de cette tendance que nous avons de donner une forme à toute existence; tendance qui devient peu à peu invincible, si nous n’exerçons une active surveillance sur nous-mêmes. J’ai montré aussi que pourtant nous sommes bien loin d’être condamnés à n’avoir que la notion du fini. Je reviens encore sur ce sujet, mais à un point de vue différent.
Nous ne nous sommes occupés que du côté fautif et vicieux de cette tendance, dans son origine même. Peut-être en ce sens avons-nous été par trop sévères : en philosophie il faut rester juste, même quand il s’agit d’une erreur. Nous disons que I’élément animiql'e organise son instrument à l’aide des éléments du monde externe, d’après un plan tracé à l’avance. Ce plan , auquel il se conforme sans en avoir conscience, est donc bien évidemment renfermé en virtualité dans son être. Nous disons : sans en avoir conscience. La tendance que nous avons d’attribuer à notre être animique la forme qu’il est appelé à donner à l’organisme, ne pourrait-elle pas dériver néanmoins de l’existence de ce plan et d’une intuition vague que nous en aurions ? Le penchant que nous avons, à tout vouloir nous figurer, quoique faux dans ses conséquences, aurait du moins ainsi une origine élevée.
Quoi qu’il en soit, il est bien évident que si effectivement
UNIVEBS ANIMÉ.
I’élément animique était de nature finie et définie, s'il avait une forme, il ne pourrait exercer son activité que sur d’autres objets de nature finie aussi : la conception ou même la simple notion de ce qui est doué d’une nature transcendante lui échapperait complètement. Chose certainement frappante, le spiritualiste qui essaierait, ne fùt-ceque de loin, de donner une idée représentative de l’essence même de l’âme, aboutirait donc fatalement aux assertions proclamées comme uniquement vraies par le matérialisme, à savoir que nous ne pouvons avoir d’idée nette que de ce qui est fini. Mais réciproquement, si par l’examen rigoureux des faits nous arrivons à reconnaître que la notion de ce qui n’est pas fini dans le temps et dans l’espace nous est aussi naturelle, aussi usuelle que celle de ce qui est fini, nous en conclurons forcément que 1’ élément animique est d’une nature transcendante, c’est-à-dire qu’il n’est pas soumis aux conditions finies du temps et de l’espace.
Or il existe une science tout entière, et c’est la plus exacte, la plus certaine de toutes, dans laquelle la considération de l’infini joue un rôle aussi essentiel, aussi indispensable, que celle du fini. Cette science pourtant, nous la créons en nousmêmes; elle est indépendante de toute observation : c’est l’ensemble des mathématiques. Mais il y a bien plus. Les mathématiques renferment une branche spéciale, dans laquelle la considération de l’infini est d’un emploi continu, je dirais, presque usuel : c’est le calcul différentiel et intégral. Cette méthode puissante, qui nous a permis de sonder les lois de la nature dans leurs plus profonds replis, repose en effet et nécessairement, quoi qu'on en puisse dire, sur l’emploi d’éléments spéciaux, qui, dénués de toute grandeur réelle, ne sont soumis qu’aux lois de la grandeur. Donnez à ces éléments une valeur finie, si petite que vous voudrez, et vous renversez d’un trait l’affirmation la plus positive, par laquelle débute ce calcul : « Deux quantités qui ne diffèrent entre elles que d’un