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Côté positif. — Théorie positive de la révélation et de la félicité K
J'entraîne le socialisme en des voies qui , Ipngtemps , onf semblé devoir lui être à jamais étrangères , et pourtant il faut qu'il y entre , tout le reste étant illusoire et rétrograde. Que , sur de premières apparences , il ait pensé pouvoir, soit se développer à côté des idées théologiques, soit se passer de toute idée générale ou religieuse , c'est une erreur qui se comprend alors qu'il n'avait pas conscience de luimême. Mais maintenant il lui est obligatoire de donner la
« National, H avril 1851.
solution du problème tout entier, ou il retomberait dans le néant des vaines et dérisoires conceptions. Science, éducation , morale , pouvoir spirituel , tout cela est de son ressort et la première tâche dont il ait à s'occuper. Le socialisme n'est pas le peu que souvent il s'imagine être, songeant seulement à régler des intérêts temporels dans un monde dont il laisse à d'autres la direction spirituelle, et s'embarrassant , de la sorte , dans une impasse sans issue. C'est de cette impasse qu'il doit se tirer ; c'est cette direction spirituelle qu'il doit saisir présentement, et, dès qu'il saura réfléchir sur lui-même, il sentira qu'il arrive, au milieu de nos sociétés en pleine crise , comme une révélation et une félicité.
J'ai trop bien aperçu sur moi et sur le petit groupe de disciples comme moi l'efficacité profonde de ce socialisme régénérateur, et le contentement dont il abreuve les âmes, pour ne pas convier à y prendre part. Dans ce temps de déchirement où les uns se lamentent sans fin sur l'imminence du danger et de la ruine , où les autres se laissent aller à d'ardentes passions de destruction, où beaucoup sont saisis d'un scepticisme énervant et d'une égoïste mélancolie, combien n'est-il pas salutaire de se sentir en pleine communication avec l'immense existence qui nous protège, avec l'idéal infini qui nous absorbe, avec cette Humanité , enfin, qui est l'esprit de notre globe et la providence des générations successives ! Combien n'est-il pas salutaire de n'avoir ni à se lamenter sur le passé qui s'évanouit , ni à s'user dans les colères de la destruction négative , ni à se perdre misérablement dans la langueur du scepticisme , mais de vivre l'esprit clair, l'âme sereine et le cœur ardent !
Et ici se présente l'occasion non pas tant de prévenir une objection que d'expliquer plus à mon aise , et sous une nouvelle forme, la doctrine que je prêche. Si ces lignes venaient à tomber sous les yeux de personnes dévotes (et elles ne doivent pas y tomber, car de telles lectures leur sont interdites), ces personnes, ou du moins leurs ayants-cause, pourraient dire : Tout ce que vous vantez si fort , la clarté de l'esprit, la sérénité de l'âme, l'ardeur du cœur, se trouve en
ceux qui confessent la foi théologique, et vous ne sauriez rien leur donner qu'ils n'aient déjà. Soit , bien pourtant qu'il y ait beaucoup à dire. Il n'est pas vrai que l'âme soit sereine avec des doctrines exclusives qui condamnent ù, des supplices sans fin les hétérodoxes, et qui permettent de concevoir, sans frissonner, un état où les personnes liées le plus étroitement seraient, après la mort, les unes dans la béatitude, les autres dans la torture. Il n'est pas vrai non plus que l'esprit ait la clarté ; et il ne reste en accord avec le cœur qu'à la condition de se fermer soigneusement à toute la science moderne ; sinon, l'homme a une vie double, l'une intellectuelle et raisonnable , où il admet ce qui contredit sa doctrine; l'autre affective et irrationnelle, où il suit ce qui satisfait son cœur. Mais laissons cela , car, dans le fait , la question est îout autre : il ne s'agit pas de savoir si le système théologique est aussi satisfaisant que le système positif, puisque l'un et l'autre s'adressent à des conditions mentales complètement différentes; et, de même qu'il est vrai que le premier convient à des esprits théologiquement disposés , il est vrai aussi que l'autre est la ressource inévitable des esprits disposés antithéologiquement.
Or, le nombre des esprits antithéologiques croît d'une façon continue et par l'effet naturel de la civilisation. On se trompe quand on attribue une grande part dans cette action à la polémique bruyante qui s'institua dans le xviii" siècle en France et dans le xix^ en Allemagne , contre les théories théologiques ; la vraie polémique , celle qui porta les premiers coups , celle qui poursuit sans relâche son œuvre , est le développement incessant des sciences , qui se montrent de plus en plus contradictoires et incompatibles aux conceptions du surnaturalisme, tellement que, si, par une satisfaction purement individuelle , on retenait l'idée d'un être théologique quelconque, multiple ou unique, il n'en faudrait pas moins aussitôt le concevoir réduit à la nullité et à un office nominal et surérogatoire ; car le résultat de l'investigation scientifique est qu'il n'y a dans la marche des choses, tant du monde inorganique que du monde organique, aucune trace de miracle et de gouvernement d'en haut , et
rien qu'un enchaînement perpétuel de lois modifiables, en certaines limites, par l'action séculaire de l'Humanité. C'est, comme le disait Laplace , une hypothèse désormais inutile. Voilà pourquoi les esprits antithéologiques se multiplient sans relâche ; chaque jour, quelque transfuge , ne pouvant mettre d'accord ce qu'il sait avec ce qu'il croit , quitte le champ des doctrines surnaturelles et passe parmi ce qu'on appelait autrefois les libres penseurs. C'est de ces esprits qu'il s'agit ; ce sont eux qu'il importe d'arracher à l'état purement négatif; c'est pour eux que renaissent de toutes part, sur le sol moderne longtemps tourmenté par la révolution , les éléments de satisfactions religieuses plus élevées et meilleures.
Meilleures justement parce qu'elles sont plus élevées. Il y a une étroite et heureuse liaison entre l'amélioration de l'esprit et l'amélioration du cœur. Plus l'un gagne en clarté et en étendue , plus l'autre gagne en justice et en bonté. Je reconnais et je professe, comme le veut la philosophie positive, que le côté afifectif de la nature humaine doit toujours avoir la prépondérance sur le côté intellectuel ; ce rôle des deux parts de notre âme n'est interverti que dans les époques de transition révolutionnaire , où il faut bien que l'esprit secoue un moment le joug du cœur, retenu outre mesure dans les liens de l'ordre ancien ; et l'on sait que ces époques, toutes nécessaires qu'elles sont, s'accompagnent de déchirements douloureux et de périls imminents. Mais , cela posé et mis hors de conteste , il n'en est pas moins vrai que la condition essentielle du perfectionnement moral est le perfectionnement intellectuel. La morale se purifie à mesure que la science grandit; elle aussi, pour se sanctifier, a besoin de devenir générale , et elle ne le peut que quand la généralité s'introduit dans l'intelligence. Peu de notions dans l'esprit implique peu de règles dans le cœur. C'est la justice qui forme le lien entre le progrès de la science et le progrès de la morale , et qui est l'agent direct de l'influence de l'une sur l'autre. A mesure que les froides lumières de l'intelligence tombent sur le centre ardent de nos sentiments , elles s'y transforment en justice impartiale , et, sans
rien détruire, elles lui ouvrent de plus en plus le champ de son activité. Quand les lumières et à leur suite la justice font défaut, on ne trouve parmi les hommes qu'une morale étroite , pauvre , vacillante , capricieuse ; mais plus la vue s'étend, plus la bonté innée s'étend aussi, les barrières et les préjugés qui l'atténuaient s'écartent , et c'est de la sorte que la morale , progressive comme tout le reste , devient, de rudimentaire qu'elle est dans l'état sauvage, personnelle, domestique, sociale, suivant les âges de l'histoire humaine.
Révélation est le nom que l'on donne à ces grandes mutations qui, modifiant simultanément la science et la morale, impriment à chaque civilisation son caractère spécial. Le mot est comme celui de religion ; il n'implique amcune idée théologique , et il peut parfaitement entrer au service de la doctrine positive. Plus les sociétés sont primitives, plus les révélations y sont multipliées ; alors toutes les découvertes de l'esprit humain sont rattachées à quelque divinité secourable qui enseigne ou l'art d'écrire, ou celui de forger les métaux , ou la culture des céréales , ou la domestication d'animaux utiles. Comment en pourrait-il être autrement puisqu'alors l'homme ne conçoit partout que dieux et génies, uniquement occupés à régir une terre qui est le centre du monde , et toujours avides d'encens , de victimes et d'offrandes qui les disposent favorablement en faveur des faibles humains? Mais, le sentiment théologique s'affaiblissant parmi des sociétés qui se perfectionnaient , les révélations devinrent plus rares; et la dernière de quelque importance est celle qui établit chez les Musulmans un monothéisme mal préparé. Depuis lors il s'est fait des découvertes, mais il ne s'est pas fait de révélation, c'est-àdire qu'aucun système ne s'est proposé délibérément de remplacer, dans toutes ses fonctions essentielles , l'ancien système théologique. Quand je dis ^-e^np/acer, je veux, bien entendu, parler du temps où le système théologique était entier et accomplissait son office. Aujourd'hui il n'est plus que l'ombre de lui-même ; la science non-seulement lui a échappé , mais le bat en brèche ; il est obligé de partager
réducation avec une métaphysique ennemie ; l'art n'en reçoit plus d'inspiration , et, quand il lui obéit , il ne fait plus que se souvenir et copier bien ou mal ; les institutions féodales avec lesquelles il avait grandi et qui , garanties par lui , le garantissaient à leur tour, sont partout en décadence et en ruine. Tout cela fut jadis de son domaine , et appartient légitimement au système spirituel qui s'élève sur un monde en rénovation.
Les découvertes , à force de se multiplier, de s'étendre et de se généraliser, sont devenues une révélation. Et, de fait, les révélations antiques, malgré leur déguisement théologique, ne sont pas autre chose : des découvertes qui se généralisèrent assez pour fournir un système social. Quiconque a jeté le moindre coup d'œil sur ce que j'écris, ne peut se méprendre sur le sens de mes expressions ; la forme théologique des époques passées fut à la fois spontanée , nécessaire , admirable ; et une saine connaissance de la nature humaine et des sociétés humaines ne permet qu'une profonde reconnaissance pour ces labeurs préliminaires de nos ancêtres dans le champ de la civilisation. Mais non moins spontanée, non moins nécessaire , non moins admirable est la révélation qui surgit à notre époque ; bien que positive , elle est fille de toutes les révélations antécédentes, et elle reconnaît qu'elle n'a pu venir au jour ni sans la révélation monothéistique , ni sans la révélation polythéistique , ni sans la révélation fétichique. Pour toutes, le procédé a été le même : un travail mental, progressivement rectifié par l'expérience. Pour toutes aussi , excepté pour la dernière, il y a une méprise générale , méprise parfaitement d'accord avec la conception qu'on avait du monde, ce fut de rapporter chaque avancement à des êtres extérieurs et fictifs. Mais, par la dernière, on sait enfin qu'en tout ceci l'Humanité seule se manifeste, et que les cieux où elle a calculé la courbe des planètes, la terre qu'elle a défrichée , la vie qu'elle a étudiée , l'histoire qu'elle a conçue , ne racontent que sa gloire.
L'œuvre de révélation successive est aussi une œuvre de successive rédemption. C'est en vertu d'une connexion né-
cessaire que les nations ne perfectionnent jamais leur état mental sans perfectionner concurremment leur état social. Avant toute information , l'esprit aurait pu s'imaginer que ces deux conditions n'étaient point inséparables, et admettre une société où l'oppression et l'exploitation des classes Inférieures auraient crû en même temps que la science et les lumières. Il n'en est rien ; plus la révélation devient rationnelle , plus la situation sociale s'améliore. Un progrès immense s'est accompli ; pauvres , vagabondes et dénuées, les tribus sauvages se transforment en nations sous le polythéisme , et l'esclavage , meilleur en somme que la vie des forêts , s'organise par cette influence civilisatrice. L'esclave devient serf sous le régime du monothéisme catholique; et le servage féodal, dans la transition révolutionnaire, se transforme en prolétariat. Que reste-t-il à faire? C'est que ce prolétaire soit définitivement tiré , par une dernière rédemption , de l'ignorance et de la misère.
La rédemption païenne a un caractère matériel; la rédemption chrétienne , un caractère de salut individuel ; la rédemption positive, un caractère de morale sociale. Les dieux païens venaient aider l'homme dans ses travaux sur la terre, ils lui enseignaient les arts utiles, ils tuaient les monstres qui lui disputaient son séjour ; assez semblables à ces vigoureux colons de l'Amérique septen triennale qui s'enfoncent dans les forêts , abattent les arbres , défrichent les champs , élèvent des maisons et préparent le terrain à des générations moins préoccupées de pareils labeurs. Cette longue et préliminaire opération était accomplie quand le dieu chrétien vint en recueillir le fruit. Alors un certain dégoût se fit sentir pour cette matière et ce monde qui avait été le triomphe du polythéisme et de divinités désormais condamnées ; le solitaire gagna les déserts ; le moine et la nonne allèrent chercher les rigueurs du cloître ; et une morale énergique, dirigée tout entière par les espérances ou les craintes individuelles relatives à une vie future , s'épandit sur l'Occident. C'était encore lu, une opération préliminaire qui , une fois terminée , devait faire place à quelque chose de plus complet et de meilleur; il fallait en effet
avoir passé par cette discipline, afin que les générations prissent des habitudes concordantes, et se créassent une puissante opinion morale qui ne pût plus rétrograder. Aussi, rien ne rétrograda quand les bases mêmes de toute croyance théologique commencèrent à s'ébranler. La morale se détacha graduellement de la croyance aux récompenses et aux peines éternelles, de même que l'hygiène, individuelle oit collective , mise , dans le régime initial , sous la sauvegarde de prescriptions théologiques, avait fini depuis longtemps par se passer de cet appui , évidemment nécessaire à l'origine. Et elle s'en détacha dans le moment même où il lui fallait, devenant véritablement sociale, étendre sa fonction salutaire à l'immense prolétariat de nos temps et consacrer les forces de tous au service de tous.
Là est le nœud de la félicité pour les hommes modernes. Il a été possible, pour les hommes anciens, de trouver la leur, tout en se livrant aux passions haineuses de la guerre, à l'orgueil de la domination sur l'esclave ou sur le serf, à la soif de la richesse gagnée par l'exploitation immiséricordieuse du travail d'autrui. Ces nécessités d'un monde qui ne pouvait encore cheminer autrement étaient acceptées ; et, par un dédommagement spontanément suggéré, la théologie promettait à l'individu un séjour où ses instincts sympathiques auraient une carrière infinie. Aujourd'hui, ce monde de violence, de guerre, de domination privilégiée, de richesse égoïste, nous déplaît de plus en plus; et , h tout prix , sous l'impulsion salutaire et régénératrice des masses prolétaires, nous songeons à en sortir. En sortir, c'est justement donner une carrière infinie, non pas dans un séjour fictif, mais sur notre terre , sur cet héritage permanent des générations humaines , h nos instincts sympathiques et h notre besoin d'aimer.
Connaître est le second terme de la sntisfaction de notre âme. L'âme moderne ne peut résister à l'entraînement vers la connaissance. Plus les siècles se sont accumulés, plus le vrai a pris d'importance auprès des hommes; c'est maintenant une vaste lumière qui se projette sur le monde et qui nous réclaire. Tout a changé depuis l'époque primitive. Le ciel
n'est plus cette résidence voisine où il semblait qu'on pouvait toujours facilement monter. Les espaces se sont immensément agrandis; les temps se sont démesurément allongés. Urne doctrine , désormais réduite en un seul corps et susceptible de devenir un enseignement commun , met à la portée de tous cette suprême jouissance de savoir. Les mystères de la destinée humaine se sont autant dévoilés que le comporte la nature de notre esprit. Pure et tranquille lumière qui désormais s'épanche sans relâche sur les intelligences ! quiétude profonde qui les calme ! spectacle éternel qui les touche et les plonge dans la contemplation de l'infini!
De graves et salutaires émotions s'élèvent dans le cœur à la vue de ce vrai , que l'esprit a su mettre dans un jour splendide ; et , pour parler le langage du poëte italien , s'abîmer dans cette mer est une joie {il naufragar in questo mar è gioia).
Servir est le troisième terme de la satisfaction humaine. M. Comte l'a dit avec une profondeur admirable : ce qu'il y avait sans doute de plus douloureux , sous le régime antique de l'esclavage et du servage, pour les belles âmes, c'était de ne pouvoir se dévouer librement au service d'autrui. Nous, que le progrès de la civilisation a définitivement afi'ranchis, nous, qui ne sommes plus ni esclaves ni serfs, nous entrons dans cette pleine liberté du dévouement au service de l'Humanité. D'autant plus dévoués que nous sommes plus libres, nous trouvons un aliment assuré à notre activité la plus étendue. Tout, sous cette direction, s'ennoblit et se sanctifie.
Avoir contemplé les lois éternelles du monde et aimé ce qui est digne d'être aimé , vaut bien la peine d'avoir vécu.
Et les morts? Il n'est point de vie pleine et entière où les morts ne doivent avoir leur place. Perdre les êtres que nous chérissons est l'épreuve la plus douloureuse à laquelle nous puissions être soumis ; le froid de cette séparation est pour notre âme ce qu'est l'acier pour nos chairs palpitantes. A ceci nul remède ; il faut laisser saigner la plaie et couler les larmes. Mais, quand l'amertume s'est un peu dissipée,
quand le temps a produit sa cicatrice, alors il faut rappeler par tous les moyens le souvenir de nos morts bien-aimés, vivre fréquemment avec eux , et les contempler dans cette existence idéale* qui les présente à notre mémoire plus beaux, meilleurs, plus touchants que jamais. Le culte privé des morts est ce qu'il y a de plus doux , de plus triste et de plus consolant.
Aimer, connaître, servir, et, à mesure que nous avançons dans la vie, cultiver le souvenir de ceux que nous avons perdus, tel est le fondement de notre existence morale et de notre félicité permanente.
coté positif. — De la devise révolutionnaire : Liberté , Égalité , Fraternité i.
Cette devise fut inaugurée au moment où la révolution , préparée par l'insurrection protestante , par les penseurs du dix-septième siècle, par les vulgarisateurs du dix-huitième , et surtout par le progrès continu des sciences positives, éclata dans sa force et sa grandeur. Alors , il s'agissait de poser des principes formellement contradictoires à l'ordre ancien , devenu depuis longtemps oppressif, et l'on ne peut qu'admirer la complète concordance de la devise et de l'état mental des populations à cette époque solennelle. L'ordre catholico- féodal gênait les mouvements , la pensée, la croyance , la parole , la presse , et la nation révolutionnaire proclama la liberté. Les inégalités qui constituaient le vieil ordre social , clergé , royauté , noblesse et vilains , n'avaient conservé , de leur organisation , qui , en plein moyen ûge , fut protectrice , que des privilèges inutiles , onéreux , abusifs , blessants ; et la nation révolutionnaire proclama l'é-
1 National, 9 juin i85i.
galité. Puis, dans le sentiment de la lacune qu'allaient laisser tant et de si grandes abolitions , et aussi dans la plénitude d'espoir et de bienveillance qui débordait de toutes parts , elle compléta le nouveau symbole par le mot fraternité.
Il faut, au lieu de la théorie sociale, qui donnerait le même résultat , laisser parler les événements , qui se chargèrent de prouver, par leur inexorable logique , l'insuffisance de la devise. Je dis la devise , car, dans le fait , elle était la représentation fidèle de l'organisation qui se hâtait de venir au jour, et qui, nécessairement, avorta. D'abord, les partisans du passé ne voulurent entendre parler ni de liberté , ni d'égalité , ni de fraternité ; et une guerre terrible , tant civile qu'étrangère , fondit sur la nation vaillante qui avait osé la première lever l'étendard de la révolution définitive. Puis, et ceci fut le principal, l'anarchie vint menacer la société, en vertu même des idées qui avaient précipité la chute de Tédifice catholico-féodal ; la liberté et l'égalité n'étaient qu'une négation des entraves et des privilèges féodaux ; on pouvait faire les citoyens libres, ce qui était excellent ; on pouvait essayer de les faire égaux, ce qui était impossible; mais on ne pouvait trouver dans ces deux conditions aucun point stable qui arrêtât la divagation des esprits et la propagation de l'ébranlement dans tous les rangs de la société. Aussi le danger devint grave , et il y eut alors une oscillation en sens inverse ; mais , les principes de l'ordre ancien n'étant pas moins anarchiques , la stabilité ne fut pas trouvée davantage. Dieu et le roi , devise féodale , ne purent pas plus que la liberté et l'égalité , devise révolutionnaire , rétablir ou fonder un ordre social.
Considérée en elle-même , la formule révolutionnaire révèle aussitôt son origine métaphysique, c'est-à-dire qu'elle représente non pas une condition réelle des choses , mais une notion subjective , une idée que l'esprit s'était faite d'une société normale à la fin du dix-huitième siècle. Examinez-la , et dites ce qu'elle vous apprend sur ce grand phénomène de l'association humaine. Appliquez-la au passé ;
306 UES l'ROGRÈ.S DU SOCIALISME.
si elle a quelque valeur véritable , elle doit y être applicable; et que serait une théorie sociale qui laisserait en dehors tous les âges écoulés? Eh bien! elle nous répond qu'alors les hommes n'ayant été ni libres ni égaux , ces sociétés, desquelles la nôtre provient, ne furent que mal et misère. Fausse réponse » car ces sociétés ont eu leur grandeur, leur beauté, leur bonté; anarchique réponse, car elle rompt le fil de la tradition et tient l'histoire pour non avenue ; réponse immorale , car elle nous ôte la pieuse reconnaissance que nous devons à nos aïeux pour nous avoir préparé par leur labeur un monde de plus en plus éclairé et sanctifié. Appliquez-la au présent : elle ne fait que compromettre la liberté en mettant devant les yeux des classes opposées le spectre d'une chimérique égalité. Appliquez-la à l'avenir : elle laisse tout flotter dans le vague, sans qu'il soit possible d'entrevoir comment , de ces deux conditions combinées ensemble, pourra sortir un ordre social quelconque.
Mais on ne doit pas s'arrêter là et signaler seulement l'inaptitude complète de la devise révolutionnaire à représenter l'existence réelle d'aucune société , il faut encore faire voir qu'elle renferme une conception incompatible avec la nature des choses. Je veux parler de l'égalité ; sans doute l'esprit qui spécule et qui n'observe pas peut faire toutes sortes de combinaisons sur les phénomènes sociaux aussi bien que sur les autres , et imaginer une société dont tous les membres seraient égaux. Mais l'esprit qui ne spécule qu'après avoir observé , étudie la société dans le passé et dans le présent, la reconnaît soumise à des lois qui lui sont propres , aperçoit que ces lois sociales sont sous la dépendance de lois plus générales qui président à l'existence des êtres vivants, et que les lois des êtres vivants euxmêmes relèvent à leur tour des lois du monde inorganique , qui sont les plus générales de toutes. A ce point, il ne reste plus de place pour les combinaisons arbitraires de la métaphysique; et la société se présente comme un corps immense qui se développe par sa vertu propre, et où la sagesse des peuples et des individus ne peut avoir d'autre
eftet que de procurer l'évolution des aptitudes fondamentales.
Au premier coup d'œil , ce qui frappe c'est l'inévitable inégalité établie par les conditions mêmes de la vie individuelle. La société se compose d'hommes et de femmes, d'enfants , d'adultes et de vieillards , de malades et de bien portants, de forts et de faibles, tant au physique qu'au moral. Ceci est inflexible ; car il n'y a là rien sur quoi l'organisation sociale ait prise. De tels degrés sont créés par ces lois de la vie individuelle qui , comme je viens de le dire , priment les lois de la vie sociale. Comment , avec des éléments aussi inégaux , arriver à une égalité quelconque ?
Si , maintenant , des considérations biologiques on passe aux considérations sociologiques , on voit que le résultat est le même. Tout d'abord l'histoire arrive avec sa longue expérience, et elle nous montre que l'égalité n'a été réalisée dans aucune des sociétés qui nous ont précédés. Mais cette réponse a besoin d'être analysée ; car l'histoire a pour caractère d'être mobile et progressive ; et toujours , pour juger de l'avenir d'une condition sociale par son passé, il faut reconnaître si elle s'appuie sur une notion fictive ou une notion réelle, et si elle est allée en grandissant ou en déclinant dans le cours des âges. Or, bien loin que les inégalités aient diminué dans les sociétés, elles s'y sont continuellement multipliées. L'existence sociale est devenue de plus en plus complexe, et, pour y satisfaire, il a fallu incessamment scinder les inégalités anciennes et les augmenter. On n'a jamais fait , dans les passages d'une civilisation à une autre , que changer des inégalités oppressives pour des inégalités salutaires et conformes à l'ordre qui s'établissait. Même le temps moderne si démocratique (et la démocratie véritable s'accommode très-bien des inégalités) , le temps moderne, qui a secoué si complètement les inégalités de la noblesse, accepte par le fait aujourd'hui , et acceptera par la raison dans l'avenir les inégalités de la richesse. Celles-là sont réelles et indestructibles , attendu qu'elles reposent , en dernière analyse , sur la capacité des individus, laquelle est diverse par une loi immuable
de la nature. Et comme , en ces choses , il est toujours bon de s'appuyer sur les expériences historiques , je rappellerai que les républiques antiques de la Grèce et de l'Italie étaient fondées sur le partage égal des terres entre les citoyens , et que , malgré l'intérêt puissant qu'on avait à conserver cette égalité, malgré les prescriptions légales qui devaient la préserver, la propriété foncière , au bout de quelques générations , s'était concentrée en un petit nombre de mains. Le reste des citoyens, désormais sans avoir, était tombé au rang de ce que l'antiquité nommait des prolétaires; prolétaires tout à fait différents des nôtres, soit par l'origine, soit par le caractère. Les anciens prolétaires étaient des citoyens déchus ; les nôtres sont des citoyens qui s'élèvent; les anciens étaient des hommes oisifs et demandant du pain et les jeux du cirque; les nôtres sont des hommes laborieux et pleins des plus hautes aspirations vers un socialisme régénérateur.
Tandis que l'inégalité persiste et croît dans le trajet de l'histoire, voyez ce que deviennent la liberté et la fraternité. Le contraste est frappant et instructif. Celles-ci, qui, h l'origine , étaient rudimentaires , ne font que grandir et se fortifier. Quoi déplus infraternel que la tribu sauvage? Et quel progrès accompli de notre temps , où l'on voit la fraternité s'étendre de peuple à peuple, et préparer une organisation d'abord européenne, et finalement universelle , dont les plus hardis penseurs dans le passé avaient pu à peine concevoir quelque ébauche ! Et la liberté ! contemplez cette évolution incessante depuis la haute antiquité et l'esclavage à travers le moyen âge et le servage jusqu'au plein affranchissement de l'époque moderne. Elle touche manifestement à son dernier terme , puisqu'elle est arrivée à l'état positif; j'entends par là qu'elle est définitivement soustraite à toute tutelle du droit divin. Tous les esclavages, tous les servages, toutes les castes, tous les patriciats, toutes les noblesses se sont toujours , dans les âges antécédents, appuyés sur des traditions rattachées au ciel; et, par ce côté aussi, on découvre la solidarité entre l'état théologique des populations et leur ordre social. Aujour-
d'hui, les derniers vestiges du droit divin disparaissent; et la théologie, que toute la science témoigne n'avoir été qu'une construction provisoire suggérée spontanément à THumanité, se montre, elle aussi, décroissante dans ce changement de la condition des hommes, puisque les liens nécessaires dont elle les avait enlacés pour le bien et le développement des sociétés s'usent, se rompent, et tombent de toutes parts. Toutes les formes de servitude n'étaient que provisoires comme la théologie ; la liberté est définitive.
C'est cet avènement final de la liberté qui a causé une certaine illusion touchant l'égalité ; comme il n'a pu surgir qu'en efifaçant au fur et à mesure les inégalités provisoires , les hommes qui, nourris des doctrines du dix-huitième siècle, entamèrent la grande révolution, furent naturellement portés à prendre leur haine pour tout ce qui s'autorisait du droit divin comme quelque chose de social , et à la consigner sous le nom d'égalité dans leur devise. Ce nom est à double entente; il signifie l'égalité politique, l'admissibilité aux emplois, en un mot, l'abolition de tous les privilèges qui ont été détruits avec le droit divin (ceci est fait et bien fait) ; mais il signifie aussi le nivellement social : ceci est impraticable et par conséquent anarchique ; car, ne pouvant réussir, il n'en sort que troubles et agitations ruineuses.
Dès lors, ce qui importe, ce n'est pas de tenter une chimérique entreprise et d'aller se heurter contre les conditions permanentes et essentielles de l'existence sociale, c'est de faire servir au bien commun les inégalités naturelles. Or, de ce côté , nous avons grand pouvoir. J'en citerai un exemple caractéristique entre tous.*Les divagations égalitaires sont allées au point (et cela était inévitable; car quel frein mettre à des conceptions subjectives qui ignorent la nature des choses?), au point de rêver je ne sais quelle émancipation pour les femmes. Sans doute rien n'est faisable en ce genre. Mais figurez-vous un moment les femmes chargées de toutes les besognes qui appartiennent ù l'homme, delà vie du dehors, du poids desaff'aires, des luttes et des efforts, et entrant par toutes ces rencontres en
3iO DES PROGRÈS DU SOCIALISME.
conflit avec lui; et dites-moi ce que deviendra la meilleure part de l'influence féminine, les égards qu'on leur doit, la galanterie qu'on leur témoigne et la promptitude satisfaite avec laquelle on se met à leur service. Au lieu de ce tableau chimérique et rebutant, contemplez par quelle voie la civilisation a produit, à l'aide d'un travail instinctif , la véritable émancipation des femmes. Plus les hommes se sont éclairés et améliorés , plus ils ont laissé prendre d'empire sur eux à leurs compagnes. La polygamie primitive et brutale a été répudiée ; l'amour s'est épuré ; les mœurs chevaleresques du moyen âge ont imprimé leur cachet sur l'Occident. Que reste-t-il à faire? les développer et les étendre à tout le prolétariat. C'est d'après cet exemple fondamental qu'il faut considérer et traiter toutes les inégalités réelles et partant immuables.
Et dans cette catégorie est la richesse. Sans elle , et personne, excepté sans doute ceux qui rêvent l'état de nature, sans elle aucune des satisfactions légitimes dans notre ordre social n'est possible. Si une immense richesse n'était pas accumulée par les travaux des générations qui nous ont précédés , si de la richesse n'était pas sans cesse produite par la génération vivante, notre société s'abîmerait dans le chaos. Mais on se demande si cette richesse ne pourrait pas être également répartie, à tant par tête, entre tous les membres de la communauté. Cela est impossible , parce que les hommes sont naturellement inégaux; et, au fond, une pareille conception n'est pas moins métaphysique et n'est pas plus réelle que l'émancipation des femmes. Cela posé, pour peu qu'on examine profondément les conditions du problème, on ferra que l'égalité des richesses n'est pas même désirable, et que cette inégalité, comme celle des sexes, est le seul moyen (l'homme étant ce qu'il est) d'établir l'harmonie et la satisfaction entre les citoyens.
On se méprendrait du tout au tout , si l'on pensait qu'en parlant ainsi je me porte le défenseur des rapports actuels entre les riches et les pauvres. Non, non; je suis tout à fait du côté des prolétaires dans leurs réclamations. Elles sont justes. Le chômage, qui les jette dans la misère, la concur-
rence, qui abaisse les salaires, les enfants employés sans miséricorde dans les manufactures, les femmes retirées du ménage pour suffire aux besoins d'une industrie mal réglée, tout cela fait aux prolétaires une position qui doit nécessairement être changée. Ajoutez les maladies, contre lesquelles, d'ordinaire, ils ne peuvent pas longtemps lutter; l'introduction inévitable des machines, et qui, salutaire pour l'ensemble, ruine toujours quelque corporation; ajoutez l'impossibilité où ils sont de recevoir l'éducation qui doit être leur partage, et sans laquelle cette masse formidable ne serait jamais gouvernée, et vous comprendrez combien des hommes chez qui déclinent incessamment les croj^ances théologiques et en qui surgissent de nouveaux besoins moraux , doivent ressentir le mal qui pèse sur eux. La situation économique n'est en effet que la moitié de la situation totale. C'est la décadence des vieilles croyances qui a rendu la situation économique intolérable, en ouvrant les yeux et les cœurs; et c'est également par la propagation des nouvelles croj^ances, des croyances positives, qu'un ordre économique meilleur sera organisé. Les conditions en seront , pour les prolétaires : éducation , travail , ménage , mais non capital et richesse. Et cela suffit au bonheur. Qui sans doute voudrait prononcer entre la richesse du chef industriel avec la responsabilité qui la suivra, et l'humble situation du travailleur, avec son irresponsabilité ?
La partie négative de la révolution a eu sa devise. La partie positive a aussi la sienne ; c'est : Ordi-e et progrès. Celle-ci est applicable à tous les temps, au passé , au présent, à l'avenir. Pour le passé , c'est l'expression du travail spontané qui, à la fois, maintient les conditions fondamentales des sociétés, et les porte, de degrés en degrés, du fétichisme au polythéisme, puis au monothéisme, et enfin sur le seuil de l'existence positive. Pour le présent, c'est la clef du malaise qui travaille tout l'Occident, entre l'ordre, que l'anarchie menace, et le progrès, que les préjugés arriérés repoussent ; c'est la claire manifestation de la nécessité d'une doctrine qui concilie ces deux éléments, tenus présentement , par l'insuffisance des hommes poli-
tiques, dans une disjonction si fâcheuse. Pour Tavenir, c'est la prévision d'un ordre social qui régira le monde dans une stabilité plus sûre, dans un progrès mieux conçu que ne firent jamais l'ordre catholico-féodal et l'ordre païen.
C6té positif.— Transition i.
Nous sommes dans une transition , c'est-à-dire dans le passage d'un ordre social qui finit à un ordre social qui commence. Cette notion est de la dernière importance : elle rassure les timides, encourage les faibles , retient les téméraires, et détermine chacun à faire, dans la mesure de ses forces et suivant sa position, tout ce qui lui est possible pour hâter un développement plus beau, plus grand, plus salutaire qu'il n'en fut jamais.
A nous, hommes du second tiers du xix* siècle, il est donné d'assister, avec conscience de ce qui se passe et de ce que nous faisons, à la profonde et sublime élaboration qui transforme le monde ; plus heureux que les premiers chrétiens , qui n'avaient pas une claire aperception de leur œuvre et qui, travaillant réellement pour la terre, croyaient travailler pour le ciel (le ciel, cette fiction des âges théologiques) ; plus heureux surtout que nos devanciers immédiats, qui ont commencé instinctivement la révolution, et qui, à tant de reprises , se sont demandé où l'on allait et s'il n'était pas bientôt temps de s'arrêter.
Aujourd'hui qu'en Europe de graves et rapides événements ont appelé l'attention sur les questions sociales, je ne pense pas qu'il y ait beaucoup d'hommes pour qui l'accélération du mouvement qui entraîne tout demeure ina-
i National, 27 août isiii.
perçue. Les riches, les puissants, les habiles, les forts , les rois, les nobles, les théologiens, se coalisent pour retenir ce qui si visiblement leur échappe. Vains efforts ! les choses se jouent de l'habileté grossière et du pouvoir matériel ; un esprit libre et ferme se propage à travers les populations sans que les citadelles et les armées puissent l'arrêter ; il les gouverne plus que les rois ; il s'y fait plus écouter que les théologiens , et il est bien clair que contre cette force toute spirituelle, qui est le fond du socialisme, il faudrait avoir une force spirituelle contraire qui s'en rendît maîtresse.
Cette force, on ne sait où la prendre. Toutefois, dans le désarroi général auquel nous assistons, beaucoup parmi ceux qui ressentent de sincères alarmes pour l'ordre, se rejettent vers les doctrines théologiques, catholiques ou protestantes, espérant trouver là cette force spirituelle qui doit combattre l'esprit de rénovation et de socialisme. Faisons rentrer dans le bercail théologique , s'est-on dit d'un bout de l'Europe à l'autre , ces ouailles dispersées. Et l'on s'est mis à l'œuvre ; si bien que le pouvoir temporel , qui demande appui au pouvoir spirituel, est tout d'abord obligé de le soutenir, de le défendre , de combattre pour lui et d'user dans cette lutte le peu qui lui reste de force et de considération. Réciproquement, le pouvoir spirituel, devenu serviteur des oppresseurs , consume dans cet emploi le peu qui lui reste d'empire sur les âmes et de popularité traditionnelle.
Au temps de Luther, un homme d'un esprit étendu et sagace , considérant d'une part l'ébranlement de la croyance, et de l'autre les nouvelles découvertes de la science, Copernic et la théorie du monde, Colomb et l'Amérique, aurait pu se dire : oui , la blessure faite à l'Église catholique est irrémédiable; mais le protestantisme lui-même où va-t-il ? Plus tard, à l'ouverture de la révolution française, un homme voyant où le protestantisme avait abouti , voyant aussi que la vieille blessure du catholicisme n'avait fait que s'agrandir et empirer, aurait pu dire : oui , tout le sol catholico- féodal est miné en Europe, et ou plus tôt, ou plus tard il n'en restera rien debout; mais quelle forme sociale
31à DES PROGRÈS DU SOCIALISME.
est destinée à le remplacer? De nos jours le socialisme, mais le socialisme déterminé, le socialisme positif, fait la réponse à cette question , qui se transmet tacitement de phase en phase depuis l'avènement du protestantisme et qui présentement éclate de toute part. Rien n'est fortuit, rien n'est arbitraire dans cet enchaînement de faits sociaux qui ont enfanté notre époque. Un nouveau pouvoir spirituel , s'appuyant sur la notion du monde telle que la science l'a fondée, notion qui, écartant les êtres fictifs de la théologie , agrandit la morale et perfectionne les devoirs ; un nouveau pouvoir temporel, désormais débarrassé des intérêts militaires qui furent prédominants dans les sociétés théologiques , et voué tout entier au règlement des intérêts industriels, seule affaire temporelle des sociétés à venir; voilà, en bref, l'ordre social qui doit sortir du passé catholicoféodal.
Entre ce but, ainsi clairement défini, et le point où nous sommes est un intervalle, une transition, qui, depuis la révolution de février, prend un caractère bien déterminé et une généralité indispensable à la sûreté des nouvelles conquêtes. Jusqu'à présent, cette transition procède par ellemême , c'est-à-dire par les seules forces inhérentes à la société et à la situation. Rien n'a été tenté pour l'apprécier d'abord, pour la favoriser ensuite, rien, sauf les efforts systématiques de l'école positiviste. A la vérité, la voix de cette école est encore faible, son enseignement restreint, et son prosélytisme circonscrit. Cependant, tel est l'a -propos de sa doctrine et la puissance de vérité qui y est répandue, que, malgré toutes les insuffisances, elle commence à peser dans l'opinion et à faire écouter sa parole. Étant le véritable socialisme, elle attend que celui qui n'est encore qu'un sentiment arrive à la pleine connaissance de soi-même pour le recueillir et l'incorporer. Étant le véritable ordre , elle attend que ceux qui aiment l'ordre pour lui-même et non pour de vaines conceptions métaphysiques ou théologiques aient perdu leurs illusions, puisqu'ils en ont encore, touchant l'efficacité des vieilles recettes politiques, pour leur monti*er la stabilité où ils aspirent, et les y attirer.
Ce qui pousse, ce qui presse la transition, ce qui fait qu'elle marche toujours sans s'arrêter un moment, c'est la situation telle qu'elle résulte de tout le passé occidental. Les sciences, qui ne cherchaient ni à servir ni à desservir la théologie, l'ont par le fait ruinée, et, avec elle, la base même qui portait l'ordre social de nos aïeux. Il ne restait qu'un terrain débattu, la théorie des sociétés, que la spéculation scientifique n'avait su s'approprier. Et voilà que la philosophie positive franchit ce dernier échelon , et montre que tout est soumis à des lois naturelles , le monde inorganique comme le monde organique, comme les sociétés! Maintenant, qu'auraient à faire les partisans de l'ordre, qui croient que l'ordre peut se rétablir par les doctrines théologiques? Ruiner les sciences à l'aide de la théologie, comme on a ruiné la théologie à l'aide des sciences. Mais qui le peut? Cela posé, tout le reste s'ensuit, et la transition chemine irrésistiblement. Toutes les autorités qui régissent l'Europe étant de droit divin , toutes sont ébranlées dans leur base même : de là, l'instabilité croissante de tous les pouvoirs, qui ont leur origine dans l'ordre ancien, instabilité qui finira par leur chute totale , et qui, tout d'abord, a pour effet de maintenir la paix occidentale hors des ambitions individuelles et des combinaisons politiques. Cette paix, à son tour, donne plein loisir aux peuples de s'éclairer et de s'entendre. Elle accroît la fraternité internationale, elle entretient le sentiment de la solidarité commune, elle rend les solutions générales. Plus ce grand spectacle se prolonge devant tous les yeux, plus la justice universelle fait des progrès , et plus devient impérieux le désir d'une rénovation. Rien ne peut empêcher les hommes de se rendre compte de la situation sociale et de la juger, ni les croyances théologiques qu'ils n'ont plus , ni le respect pour des autorités qui ne sont qu'oppressives, ni l'influence de préjugés nobiliaires tombés avec ce qui les soutenait. Aussi, pour les masses populaires, qui considèrent la société d'un œil de plus en plus indépendant, elle paraît comme un édifice à réparer de fond en comble; et, quand elles s'entendent appeler barbares , que peuvent-elles penser, sinon que les vrais barbares sont
ceux qui s'attachent à des formes vieillies, dures, grossières, et voudraient conserver dans les institutions la rouille d'une ignorance relative et les inclémences d'un ordre ancien? Ah ! c'est dans cette aspiration vers une régénération universelle , c'est dans cette fraternité qui vivifie les âmes , c'est dans cette suprême justice qui prétend faire tourner au profit de tous les forces de tous , c'est dans cette moralité supérieure qui s'exprime avec une si généreuse énergie, qu'est le plus beau titre de notre âge , celui qui le recommandera au souvenir de la postérité, celui qui rend contente et heureuse toute âme digne de vivre dans ce temps et de s'associer à ses joies, à ses douleurs, à ses dévouements.
Dans cette marche vers un ordre social nouveau , dans cette transition qui s'effectue de toute part autour de nous et en nous , il est deux indications prépondérantes et véritablement connexes : à savoir, maintenir l'ordre et faciliter révolution. Prépondérantes, car toute la politique de la transition roule sur cette double donnée; connexes, car, si l'ordre est troublé, l'évolution s'arrête , et , si l'évolution est gênée , l'ordre à son tour s'ébranle jusque dans ses fondements.
Maintenir l'ordre a été jusqu'ici impossible en France depuis la fin du siècle dernier ; les succès dont on s'est le plus félicité dans le temps n'ont eu qu'une durée éphémère ; et , au moment où les puissants se croyaient le plus puissants , la ruine est arrivée profonde , irrémédiable. Depuis lors , à des degrés divers , un spectacle analogue se reproduit dans l'Europe; et, moins que jamais, les gouvernements y peuvent se promettre un long avenir et de vastes pensées. Ce n'est pas qu'ils aient complètement méconnu le péril de la situation ; et , quoiqu'ils ne se rendent compte ni de ce qui fit jadis leur pouvoir, ni de ce qui présentement le défait , néanmoins ils se sont sentis assez menacés pour prendre toutes leurs mesures de conservation ; mais ces mesures , dans le fond, se réduisent à une seule, qui est la force matérielle. Depuis une trentaine d'années les armées sont toujours allées croissant, et aujourd'hui, en pleine paix, le nombre des soldats sous les armes dépasse celui qu'exi-
gèrent jamais les guerres effroyables de la fin de l'empire , sans pourtant que rien soit davantage consolidé. Loin de là; tout est plus compromis que jamais.
D'où vient donc que l'ordre, avec des défenses aussi sûres en apparence, ne se maintienne pas? Et, cependant, l'immense majorité des hommes de chaque pays désire l'ordre, est disposée à le soutenir et ne le voit troubler qu'avec regret. Si cette immense majorité, dirigée par une sage politique , restait compacte , aucun danger ne pourrait surgir. Mais les fautes des gouvernements la rompent et la rendent ou indifférente ou hostile. Certes , il n'est personne qui soit attaché à l'ordre d'une façon plus ferme et plus désintéressée que je ne le suis ; et si lesgens qui s'en prétendent les défenseurs ne m'ont pas de leur côté, c'est bien leur faute et non la mienne. Ce que je dis ici d'un simple individu est vrai de plusieurs millions. C'est Charles X qui permit à l'orage d'éclater, c'est Louis-Philippe qui décida l'insurrection et son triomphe en forçant les hommes d'ordre à craindre , en grand nombre, plus pour la liberté que pour la tranquillité. L'habileté des ministres anglais consiste justement à savoir garder, jusqu'à présent, de leur côté la masse immense des hommes d'ordre. Aujourd'hui encore, dans notre pays, une réaction aveugle ne tarderait pas à compromettre la paix si la forme républicaine n'avait, dans le renouvellement à court terme de tous les pouvoirs, un remède assuré contre ce faneste vertige.
L'ordre ne se maintient pas par la seule force matérielle. 11 ne se maintient que par le concours spontané de ceux qui l'aiment aussi bien parmi les conservateurs que parmi les novateurs. Mais un tel concours, qui comprendrait, on peut le dire, la presque universalité des citoyens, ne sera obtenu que par un gouvernement qui satisfera les deux grands intérêts représentés par ces deux drapeaux : ferme et intrépide dans la défense de la tranquillité matérielle, et laissant pleine carrière à la liberté spirituelle.
Parler de la liberté spirituelle , c'est indiquer la seconde condition capitale que réclame la transition. Cette liberté est, en effet, la contre-partie nécessaire de tout système
ferme à conserver la paix. Tandis que, comprimée , elle détache du parti de l'ordre les intelligences actives, les cœurs ardents et la masse innombrable des adhérents de près ou de loin aux idées nouvelles, et est, de la sorte, un élément nécessaire de la tranquillité, elle sert directement à préparer les voies vers la réorganisation des opinions et des mœurs. Aussi , tout esprit clairvoyant et sincèrement désireux de voir persévérer le calme dans notre pays a-t-il dû s'alarmer de ce luxe de mesures compressives qui traquent partout la pensée, la parole, la presse, la discussion , l'éducation , et qui , dans leur honteuse partialité , ne laissent libres que d'anarchiques déclamations en faveur d'un passé impossible, royal ou impérial, théologique ou métaphysique. C'est pourquoi la prorogation, que la sagesse générale s'accorde, heureusement, de tous les côtés, à mettre à néant, aurait créé de pressants dangers , ouvrant , dès lors, par la môme raison que la royauté immobile et sénile, les chances aux violences des partis et aux convulsions. Tout cela ne devant pas durer au delà de 1852, il n'est pas difficile d'avoir patience et de faire prendre patience jusqu'à ce terme.
Examinez la situation, vous tous qui, de façon ou d'autre, par la parole , par la plume , par l'autorité , exercez de l'influence sur vos concitoyens , examinez la situation et touchez du doigt ce qui en fait le nœud véritable. Quelle que soit la juste préoccupation que vous causent au jour le jour les événements, il n'est pas que vous n'aperceviez l'immense besoin qui travaille la société tout entière. Une doctrine , une éducation, une religion, toutes idées étroitement connexes et pour ainsi dire synonymes , sont venues à manquer peu à peu et ne sont pas encore remplacées. A la vérité , le parti conservateur essaye de rappeler sous la doctrine théologique les masses déclassées ; mais on refuse de toutes parts de suivre un appel qui n'est qu'une tactique, une foi plâtrée qui n'est que d'occasion. Comment en effet l'homme moderne pourrait-il être ramené à des notions que tout désormais vient contredire ? Peut-être , des esprits qui ont reçu une culture métaphysique ( et c'est le cas de tous ceux qu'on appelle lettrés) pourraient se maintenir et durer en
cet état sceptique , entre un théologisme en désarroi et une incrédulité peu conséquente. Mais, à ce point, surgissent les prolétaires (et c'est là que l'on comprend l'influence salutaire de leur intervention, et combien elle est morale), à ce point surgissent les prolétaires qui posent le problème social dans sa grandeur sérieuse , et bien loin de ce jeu stérile dont, à toute force, s'accommoderaient les classes supérieures. A ceux-là que répondre? Rien, si on ne leur fait la réponse que dicte la philosophie positive.
Là , en effet , est une doctrine née des entrailles mêmes de l'histoire humaine, une éducation qui régénérera le monde , une religion qui rassemblera les intelligences et les cœurs sous la notion suprême de l'Humanité. Sans doute le prosélytisme qui a commencé sous un système restrictif se poursuivra malgré ce système ; mais il importe aujourd'hui à tout le monde (je l'ai fait voir un peu plus haut) que la liberté spirituelle soit pleine et entière. Or, elle ne sera telle que quand l'état cessera de subventionner la théologie et la métaphysique, le clergé et l'Université. Cette mesure profitera grandement à l'ordre ; mais elle profitera surtout à l'évolution de la phase que la société européenne parcourt en ce moment.
Dès les premiers jours qui ont suivi la révolution de Février, l'école positive a signalé le caractère de la transition, indiqué les mesures principales qui étaient exigées par la situation , et constaté que le mouvement naturel des choses tendait à porter au pouvoir des chefs prolétaires , et que la sagesse politique consistait à favoriser cette tendance. Rien n'est venu encore contredire cette prévision. Les embarras sont restés les mêmes et attendent une même solution ; et il est toujours permis de croire que nous n'aurons que de gouvernants prolétaires un gouvernement à la fois mobile et ferme , qui maintienne l'ordre et donne la liberté spirituelle.
Côté positif. — Du parti de l'ordre. Concinslou U
Le parti conservateur, dans son opposition au parti révolutionnaire , avait pu jusqu'ici , grâce à la marche des événements, accaparer le nom de parti de l'ordre, sans qu'aucun grave démenti lui fût donné, sinon ce démenti radical que les commotions sociales lui infligeaient pour ainsi dire périodiquement. Mais présentement, cette apparence mensongère disparaît, ou plutôt, car la philosophie positive m'a enseigné à ne pas méconnaître le fond honnête et respecpectable qui soutient les deux grandes fractions de la société européenne, ce qu'il y eut de réel dans sa fonction transitoire se dissipe , du moins en France et sur le continent , et il n'en reste qu'une impulsion dont le but se perd et qui dégénère en intrigue. C'est l'établissement de la République qui a donné ce nouveau tour aux événements et révélé l'épuisement définitif du principe d'ordre tel que le concevaient les conservateurs. Quand , par une commotion où la force matérielle a eu aussi peu de part que possible ( et plus on va , plus les révolutions dépendent de la force morale ) , la monarchie a été abolie , le parti conservateur une fois ses premières craintes passées, n'a plus songé qu'à renverser le véritable et sûr garant de la stabilité commune, la République. Plus les choses se sont consolidées , plus il s'est irrité dans son œuvre mauvaise ; le pouvoir officiel qu'il tenait tout entier , il en a fait un instrument d'agitation et de désordre. Les rôles se sont trouvés intervertis , et, si la société n'eût eu déjà cette ferme et morale organisation dont justement la République a été la conséquence, on
1 National , 2 octobre I85i.
aurait vu reparaître de bien mauvais jours. Démonstration complète de ceci : que le parti conservateur n'est plus à, aucun titre le parti de l'ordre.
Le parti de l'ordre est à reconstituer tout entier sur des bases nouvelles. La situation des conservateurs est devenue exactement semblable à celle de ceux qu'on appelait ultras sous la restauration. Les ultras étaient en rébellion ouverte et constante contre les conditions essentielles de l'ordre social au milieu duquel il leur fallait vivre, si bien qu'un jour, n'y tenant plus, ils ont précipité leur roi dans un abîme et le pays dans une révolution. Alors , la défense de l'ordre reposait essentiellement sur ceux qu'on appelait libéraux , essayant de maintenir la tranquillité et d'empêcher la rétrogradation. Ils échouèrent dans leur tâche par la folie des ultras , qui , ayant la main au gouvernement et conspirant contre ce gouvernement même , en profitèrent pour briser tous les liens d'une légalité protectrice. Alors ce qui attaquait l'ordre était au pouvoir; ce qui le défendait était le gros de la nation.
A peine la commotion fut-elle passée, qu'un nouveau parti de l'ordre se reconstitua pour les nouvelles circonstances. Naturellement il se trouva dirigé par les chefs des libéraux sous la Restauration. Mais ce qui aurait suffi , du moins pour un temps, sous la branche aînée, ne pouvait plus suffire sous la branche cadette. Déjà les aspirations républicaines, interrompues par la tyrannie rétrograde de Bonaparte et par ses sanglantes guerres, renaissaient spontanément en un milieu qui leur était favorable , et reprenaient leurs cours naturel ; déjà le socialisme se faisait sentir. Le nouveau parti de l'ordre n'avait ni la clairvoyance qui reconnaît l'état réel des choses, ni la fermeté qui sait prendre une résolution et faire un sacrifice , ni l'ambition grande et sage qui sert un intérêt général et non un intérêt particulier. So«s sa direction nominale , tout flottait au hasard. Il était clair que , tandis que , du temps de Charles X, le danger venait des hautes classes, le danger, du temps de Louis-Philippe, venait des classes populaires, qui, plus gravement touchées des besoins sociaux , ne pouvaient être contenues
qu'en étant servies. Aussi , fut ce de ce côté que l'on chavira; et jamais chute n'a été ni si profonde ni produite par un si petit effort, tant les choses étaient prêtes et mûres?
La première préoccupation, après la commotion, fut de restaurer l'ordre, d'autant plus que des utopies qui s'étaient propagées sourdement et sans contrôle sous la compression inintelligente du juste-milieu , et qui n'avaient pas été obligées de se justifier au grand jour et par la discussion libre et publique, firent une apparition turbulente. L'émotion aveugle du moment remit cette importante tâche aux débris des ruines successives , aux systèmes qui n'avaient su tenir debout ni l'empire ni la légitimité, ni la quasi-légitimité. Nouveaux ultras, ils rêvent le renversement de ce qui est ; ils attaquent l'établissement républicain; ils protègent ce qui lui est hostile ; ils persécutent ce qui lui est favorable , et, s'ils réussissaient, on verrait la République mise en question , la paix troublée , les partis royalistes aux prises entre eux, les républicains soulevés et les masses populaires livrées à. de formidables impulsions. S'ils réussissaient. . . . Mais leur pouvoir ne va pas jusque-là, bien qu'ils tiennent le pouvoir. Jamais il n'y eut pareille démonstration de la force d'une situation , jamais pareille démontration des nécessités historiques ou sociales. En de tels termes,<il est certain ( et la chose devient de moment en moment plus évidente à tous les yeux ) que le parti conservateur n'est pas le parti de l'ordre.
C'est à former un tel parti que doivent tendre tous les efforts. La iaériode présente ne peut être considérée que comme une halte ; non pourtant que le temps y soit véritablement perdu. Elle sert à témoigner de l'impuissance radicale de tout ce qui prétend gouverner en dehors des conditions essentielles de la société moderne. Elle place dans le plus grand jour la force intrinsèque de la République, qui , remise entre les mains de ses adversaires déclarés^ se soutient et se consolide: ce qui serait un miracle, si ce n'était un effet naturel des dispositions fondamentalement républicaines de la nation française. Elle élimine définitivement l'ordre pseudonyme qui nous régit momentanément,
pour laisser prévaloir l'ordre réel en harmonie avec les circonstances , avec les tendances , avec les besoins.
Et en effet, tandis que ce qui gouverne est poussé, comme par une sorte d'agonie, à des mouvements désordonnés, la nation se calme jusque dans ses profondeurs. Plus l'agitation s'irrite et s'aggrave en haut, plus, au-dessous , la tranquillité prend conscience d'elle même; non cette tranquillité morne et indifférente qui laisse faire et souffre tout, mais cette tranquillité intelligente qui ne permettra pas qu'on la dérange.
C'est donc spontanément, et en dépit de tout ce qu'on fait pour le troubler , que l'ordre tend à s'établir. Une telle tendance est éminemment favorable; seulement, elle est aveugle en tant que spontanée. La rendre systématique doit être le but de tout publiciste , de tout homme d'état. A la vérité, le parti républicain , en butte à une persécution incessante et générale, est, malgré lui, dans une situation hostile, et ne sert l'ordre que d'une manière négative et par l'empêchement qu'il met aux révolutions monarchiques. De son côté, le parti conservateur est tout occupé d'entreprises subversives, et n'emploie son autorité passagère qu'à soulever les plus dangereux désordres. Cette anarchie va prendre fin en 1852. Ce qu'il y aurait de plus périlleux, c'est qu'elle ne prît pas iin à cette date. Que ceux qui jugent de l'avenir par le passé apprécient quelles chances ouvrirait à l'élément révolutionnaire le maintien d'un pouvoir qui , à la fois , deviendrait et plus mal assis et plus incapable de mettre un frein à sa propre violence.
Cet élément révolutionnaire, il s'agit de le désarmer. Son rôle , depuis l'ère solennelle de 89 , où il remplit sa pleine et véritable mission , consiste à disputer le terrain à la rétrogradation , et à détruire , par des coups de main , les fragiles abris qu'elle essaye de se reconstruire. Plus on ôtera de prise à la rétrogradation , plus , du même coup , on enlèvera de chance à l'élément révolutionnaire. Qui ne le comprend aujourd'hui où le parti républicain est rejeté tout entier dans cet élément , et ne pourrait hésiter à faire cause commune avec lui , s'il devait y avoir cette crise à
32Zl DES PROGRÈS DU SOCIALISME.
laquelle le parti conservateur pousse avec un acharnement aveugle ? La mutation progressive de l'ancienne société est un fait inévitable; l'habileté politique, et par suite le maintien de l'ordre, consiste à ne pas s'opposer à cette mutation nécessaire. Aujourd'hui , toute l'Europe a subi sa révolution de séparation avec le système catholico-féodal ; sa révolution, soit protestante (la Hollande et l'Angleterre), soit philosophique ( la France et les nations qui ont suivi son exemple). La tâche des hommes d'état est non d'essayer la restauration d'un passé impossible, mais de ne pas laisser à une violence qui , sans jamais cesser d'être douloureuse , redeviendrait salutaire si elle redevenait inévitable, le soin de changer ce qui doit être changé. Tous les peuples européens s'engagent de plus en plus dans une transformation immense , qui substituera un ordre social nouveau à l'ordre catholico-féodal , maintenant assez ruiné par les révolutions antécédentes pour tout laisser surgir. Ceux-là auront eu les hommes d'état les plus habiles qui passeront par le moins de commotions et de tumultes.
La durée même de la République sera le meilleur enseignement d'ordre qui se puisse donner. Elle a déjà beaucoup appris auparti révolutionnaire en ce genre. C'est grâce à elle qu'il garde, au milieu des provocations , une attitude pacifique , attendant du calme et de la discussion le redressement de ses griefs. Sans aucun doute, cette influence s'exercera , quoique plus tardive, sur le parti conservateur. Beaucoup d'hommes de ce parti sentiront qu'il est grandement temps de chercher le salut de l'ordre ailleurs que dans des institutions temporelles et des doctrines spirituelles convaincues, les unes et les autres, d'une impuissance croissante. On dépense, de ce côté, dans des tentatives de plus en plus laborieuses pour restaurer soit les monarchies, soit les théologies , bien plus d'eff"orts et d'habileté qu'il n'en faudrait pour maintenir l'ordre, si maintenir l'ordre était l'unique préoccupation. Mais plus nous irons, plus cette préoccupation deviendra unique , se dégageant de ce qui la masque et l'altère ; elle dissoudra le parti conservateur, et, à tout ce qui est sensé , elle fera reconnaître qu'il
importe non pas de s'attacher à un passé qui ne peut plus être soutenu et encore moins soutenir, mais de se mettre en règle avec un présent dont rien ne détournera l'action générale.
Au fond , la politique de ce présent , qui s'installe ainsi avec une force irrésistible, doit être : Maintenir l'ordre matériel , laisser la liberté spirituelle. C'est sur cet axiome qu'une conciliation , suffisante pour assurer la paix , peut intervenir entre le parti conservateur et le parti révolutionnaire : une fois que la liberté spirituelle est accordée , toutes les exigences légitimes du parti révolutionnaire sont satisfaites; car, dès lors, c'est à lui de faire prévaloir, par la discussion et par des convictions volontaires, les réformes ultérieures. Une fois que l'ordre matériel est maintenu , le parti conservateur n'a, non plus, rien à demander; car son vœu essentiel est rempli, et les doctrines monarchiques et théologiques, qu'il soutient afin qu'elles le soutiennent contre les révolutions, se trouvent mises hors de cause par le maintien de l'ordre et n'ont, si elles en sont capables, qu'à se défendre elles-mêmes dans le monde moderne. Conservation rétrograde et violence révolutionnaire sont deux dispositions étroitement connexes, qui s'entretiennent l'une l'autre et qu'on frappe d'une déchéance commune en leur ôtant leur aliment propre : la crainte pour la liberté, la crainte pour la sécurité.
A mesure que la politique exigée par l'état mental de la génération présente s'affermira mieux , un sage acquiescement à la marche inévitable que prendront les choses générales prévaudra de part et d'autre. Il ne faut pas , en effet, cesser de répéter ce dogme de la philosophie positive : l'évolution des sociétés est un phénomène naturel soumis à des lois propres , et soustrait , comme tel, à la volonté humaine, mais non à l'intelligence humaine, qui peut le comprendre et, le comprenant, le modifier notablement, sans toutefois en changer la tendance et l'issue. Et, de fait, cette issue ne sera ni celle qu'ont imaginée les révolutionnaires ni celle que rêvent les conservateurs. La société ne retournera pas aux institutions et aux croyances agonisantes que
ceuxici essayent vainement de ranimer ; elle ne prendra pas les conceptions métaphysiques que ceux-là ont émises en l'absence des conceptions réelles ou positives, La rénovation sera pleinement radicale, ce qui est contre l'espérance rétrograde des uns ; et elle sera pleinement historique , ce qui est contre la notion négative des autres. Rallier en une action commune les amis de l'ordre et les amis de la liberté, est présentement toute la sagesse politique. Jusqu'à cette heure, on n'a guère fait qu'effarouclier les amis de l'ordre au nom de la liberté , les amis de la liberté au nom de l'ordre.
Le socialisme a immensément agrandi la base sur laquelle un tel ralliement peut se faire. Comme il a pénétré surtout dans le peuple , il a intéressé à la prospérité et à l'amélioration communes un nombre infini de cœvirs qui seraient restés ou indifférents ou livrés à des passions purement anarchiqjies. Dans la désuétude croissante où tombent les croyances théologiques, le socialisme intervient comn^e un anneau entre ce passé qui se dissout et la notion suprême de l'Humanité , qui sera la religion de l'avenir. Je l'ai déjà dit bien des fois, le socialisnxe, qui, parmi les chefs, est un conflit de sectes, est simplement, parmi les classes populaires , un sentiment qui , aspirant à l'amélioration commune , reste ouvert à toutes les saines notions. C'est lui qui entre , pour une part immense , dans ce poids que les partis monarchiques ne peuvent soulever et qui garantit la stabilité de la République. C'est lui qui , passant toutes les frontières , agite de son souffle vivifiant les populations européennes, et, troublant les rois jusque dans la base même de leur pouvoir , empêche la guerre. C'est lui qui inspire aux nations un esprit de fraternité les unissant de jour en jour davantage, une solidarité enchaînant leurs destinées et ne leur permettant plus de voir qu'une seule grande cause en Europe et qu'une seule grancle solution.
En soi, le socialisme est sans issue; mais, vu comme il doit l'être , c'est-à-dire comme une préparation instinctive à des idées plus générales et à des sentiments plus déterminés, il est à la fois la pierre de touche du cœur populaire et la
meilleure introduction qui se puisse concevoir à la régénération finale. Il est sans issue, car , se bornant aux questions matérielles d'impôt et de richesse, il prétend réformer la société tout en laissant subsister et les doctrines théologiques, qui, justement, ont consacré l'ordre social qu'il voudrait changer, et les doctrines métaphysiques, qui n'offrent que des négations ou des conceptions arbitraires et chimériques. Il est pourtant la vraie introduction populaire : car, que peut-il y avoir de plus noble et de plus pur que cette préoccupation qui pénètre dans les rangs les plus humbles pour l'amendement général, tandis que les riches et les puissants ne forment que des projets de violence et de compression pour arrêter et, s'il est possible, refouler l'expansion salutaire d'un peuple émancipé? La vieille société , qui se dissout , est haineuse et implacable ; la nouvelle, qui s'élance à la vie, est pleine des aspirations les plus bienveillantes, et sa première parole, en 1848, fut l'abolition de la peine de mort en matière politique.
Le développement naturel de l'histoire vient en aide au socialisme pour lui ouvrir l'issue qui lui manque. La religion révélée touche à son terme , comme y touchait la religion spontanée ou polythéisme, lors de l'avènement du christianisme. La religion démontrée vient prendre sa place. Les sciences ont défait toute théologie ; mais, ti'ansformées en une seule science, ou philosophie, elles refont une nouvelle base religieuse pour la société de l'avenir.
Cette base, c'est l'Humanité, seule providence qui travaille pour nous et qui allège le poids des fatalités naturelles, fatalités provenant de trois sources, l'ordre cosmique, l'organisme vivant et la loi des sociétés. Elle s'avance à travers les siècles, existence idéale et réelle à la fois, longtemps ignorée, puis pressentie, enfin, se dégageant splendide de ses nuages en notre temps, elle s'avance à travers les siècles , fécondant la surface de la terre , gardant soigneusement l'héritage des richesses matérielles et intellectuelles, et nous améliorant tous de race en race sous sa discipline maternelle et sa bénigne influence.
Elle s'avance , abolissant la guerre , qui fut la dure et san-
glante condition des sociétés passées. Alors on ne connaissait que la tribu ou la patrie : rilunianité n'avait point encore apparu aux hommes.
Elle s'avance, consacrant l'industrie et le travail, qui sera la pacifique et salutaire condition des sociétés à venir. Les mains se détournent du glaive, et se dirigent vers les labeurs utiles, afin qu'une civilisation de plus en plus perfectionnée trouve des aliments de plus en plus abondants.
Elle s'avance, apportant une éducation profonde et sans réserve , qui sera le partage des plus humbles conditions. C'est à ce prix seulement que les hommes, connaissant les fatalités réelles qui les bornent , à la fois accepteront les nécessités sociales et obtiendront la somme de satisfactions morales , intellectuelles et matérielles , que comporte progressivement notre nature.
Elle s'avance, donnant une véritable vie à la science, qui, toute fragmentaire dans son origine , et tout ignorante de sa destination réelle , prend un corps et un cœur sous cette révivification.
Elle s'avance, rallumant la flamme immortelle de l'art, qui s'épuise dans le désordre de la société et des inspirations négatives.
Elle s'avance, épurant la morale, qui, entravée par la préoccupation égoïste du salut individuel , sort enfin de la personnalité et s'épand dans la consécration de chacun au service de tous. Pleine et inévitable consommation de l'histoire ! c'est au moment où les masses populaires, grandissant régulièrement, prennent conscience d'elles-mêmes, que surgissent dans l'Occident une science et une morale en harmonie avec l'immensité des aspirations. Là est le dernier mot du socialisme.