ZI
coté positif. •— Paix occidentale K
Le côté positif du socialisme offre un horizon immense et un développement infini. Tandis que les mesures dont la réaction dispose et que j'ai fidèlement énumérées dans la série précédente , ou côté négatif, sont limitées à une Influence très-étroite , n'ayant de perspective ouverte que sur un passé impossible à restaurer, le socialisme est illimité ; son influence se propage et se multiplie dans un avenir impossible à détourner. Tout ce que la réaction fait se défait de soi-même ; tout ce que le socialisme crée est entretenu par les soins protecteurs d'un milieu favorable. Le socialisme est l'ordre nouveau qui s'avance et élimine peu à peu les débris de l'ordre ancien bouleversé par les révolutions. Heureux si je trouvais ici quelques paroles assez claires pour en illuminer, ne fût-ce qu'un moment, l'ensemble majestueux , et assez émues pour en faire sentir la bienfaisance suprême !
Il y a trente-cinq ans accomplis que sont éteints les derniers feux du grand embrasement occidental. Rien de plus digne d'attention et de plus fertile en enseignements que la marche de ce phénomène formidable. D'abord la France
1 National, 13 novembre iS'O.
iU.
2Zi(; DES PROGRÈS DU SOCIALISMK.
républicaine , brisant hardiment avec la royauté et la théologie , étonne les peuples et soulève les rois. Mais , dans la profonde conscience de son droit et de son devoir, dans le saint enthousiasme pour la nouvelle cause, elle puise une force incalculable , et la coalition monarchique est vaincue. Malheureusement alors la révolution était surtout mue par des idées négatives et métaphysiques ; et les masses populaires, chez lesquelles le socialisme n'était pas encore né , flottaient , une fois Tordre ancien ruiné , dans une incertitude qui laissait bien plus d'action à l'influence individuelle des chefs. Malheureusement aussi , la direction échut à un chef qui résumait tous les instincts rétrogrades dans la haine de la révolution et dans la fureur des conquêtes; espèce de Louis XIV vieux, aussi ennemi de la révolution que Louis du protestantisme, aussi dangereux pour la sécurité de l'Europe , aussi spoliateur pour les voisins. A peine cette ère funeste (et le reproche de l'avoir laissée durer pèsera toujours sur le peuple français) a-t-elle commencé que les rôles s'intervertissent. An nom de la France on opprime les nationalités, on étouffe les libertés, on amortit les constitutions, qui étaient alors le rêve de l'Europe libérale. Aussitôt, contre la France , par un jeu inévitable , le parti contraire soulève les nationalités , promet les libertés et les constitutions. Dès lors une langueur croissante s'empare de la France ; la force passe de l'autre côté ; et la coalition , moitié rois , moitié peuples , qui apporte des chartes et la paix, est victorieuse.
Cette paix occidentale n'a plus été troublée. En vain la grave commotion de 1830 , montrant que la France , au fond , avait été plutôt victime que complice de l'odieux système de l'impérialisme , mit les rois en demeure de reprendre les armes et de recommencer contre la révolution la campagne de 92 et de 93. Les rois , cette fois , se tinrent tranquilles. En vain un conflit entre le gouvernement anglais et le gouvernement français vint, en ISZiO, fournir à un ministre brouillon l'occasion de compromettre la paix; la situation désormais était plus forte que les ca-
priées individuels. Vainement enfin ragitatiou occidentale de 1848 sembla provoquer les armées de toutes parts , vainement le socialisme , qui s'élaborait depuis plus de vingt ans, apparaissant tout à coup , donna sa vraie signification à la seconde moitié de la révolution populaire ; tout se borna à des conflits locaux et partiels ; et de tant d'éléments incendiaires , si bien préparés en apparence , rien ne put faire sortir la conflagration désirée par quelques-uns , prévue comme inévitable par la plupart.
J'insiste à dessein sur ces faits capitaux. Il est deux manières de faire pénétrer une doctrine dans les esprits : ou bien l'initiation directe , ou bien la prévision des phénomènes qui inspire la confiance dans la théorie. Ainsi, pour le mouvement de la terre autour du soleil , la plupart ne se sont pas assurés par eux-mêmes de la réalité du phénomène , manquant de la préparation qui permet d'acquérir sur ce point une conviction scientifique. Mais l'astronomie , qui lit dans le ciel loin à l'avance , est crue sur parole pour tout ce qui a besoin d'une démonstration plus difficile; démonstration d'ailleurs toujours prête pour ceux qui se rendront capables de la comprendre. Il en est de même de la sociologie: elle pénétrera dans les intelligences , tantôt par le travail et l'étude qui convaincront , tantôt par les prévisions qui persuaderont. Eh bien ! la paix est prévue par la sociologie depuis plus de vingt-cinq ans ; prévue avant juillet , prévue avant les extravagances de ISZiO , prévue avant février ; et toujours , malgré les apparences les plus graves, l'événement lui a donné raison. Aujourd'hui encore elle ïa prévoit pour tout l'avenir de notre transition , au bout de laquelle, une confédération républicaine ayant uni l'Occident , il n'y aura plus lieu à aucun conflit les armes à la main.
Une telle prévision paraîtra certainement téméraire à beaucoup d'esprits qui , ou bien redoutent la guerre , ne se rendant pas compte des conditions occidentales , ou bien souhaitent la guerre comme un moyen de propager la révolution. Et pourtant elle est bien moins téméraire que celle qui , se plaçant vers le milieu de la restauration ,
annonça que la paix ne serait pas troublée. Il était alors bon nombre de gens parmi l'opposition qui , à l'aspect de la sainte alliance constituée , jugeaient qu'il n'y avait de salut pour la démocratie que dans la rupture de cette confédération monarchique et dans la lutte des rois entre eux. Qu'est-il arrivé cependant? Il est arrivé , et cela sans un nouvel embrasement de l'Europe , que la sainte alliance s'est disjointe , que la démocratie a cheminé , que la République a surgi , que le socialisme est apparu dans sa réalité et dans sa force. Ainsi , la guerre n'était pas indispensable pour faire reprendre aux idées rénovatrices leur ascendant momentanément interrompu par la tyrannie rétrograde et belliqueuse de l'empereur ; ainsi la paix n'était pas véritablement en péril dans cette évolution encore inconnue qui allait se manifester par l'expulsion de la branche aînée et de la branche cadette , par l'établissement du régime constitutionnel en Espagne , par l'ébranlement de l'Allemagne et de l'Italie.
Il est établi par le fait que , pour prévoir l'avenir avec quelque certitude, il importe bien moins de consulter les lumières des politiques de profession , qui ne vivent plus que sur des traditions usées, que les lumières de la science sociale, qui a pris de notre temps assez de consistance pour déterminer dans son ensemble la loi de développement de l'humanité. La politique vulgaire n'avait prévu pour l'Eu rope que le retour des conflits habituels entre rois et puissances , la dispute pour des provinces ou des mariages , et ce jeu stérile des ambitions individuelles ou collectives , et elle ne s'était préparée que pour cela ; aussi quel désarroi au fur et à mesure que le véritable enchaînement des choses s'est successivement déroulé ! Mais la politique réelle , c'est-à-dire scientifique , appréciant la période de transition que nous traversons , avait aperçu, dans le plus prochain avenir , l'intervention sérieuse des peuples , et , partant, un tout autre ordre de faits : en place de la guerre, la paix ; en place de l'ambition conquérante , le travail rénovateur.
L'analyse des circonstances ne laisse pas de doute; mais,
pour les comprendre , il faut une théorie , sans quoi tout reste ou isolé ou soumis aux interprétations arbitraires. Si la révolution était un hasard , elle pourrait disparaître demain comme elle est venue hier , orage passager qui ne laisse pas de trace après lui, et c'est, en effet , la persuasion de récole théologique , n'expliquant ce fait social que par la permission de la Providence, qui le supprimera quand il lui plaira. Si la révolution n'avait pas de but , elle pourrait aussi bien marcher en arrière qu'en avant , et il n'y aurait aucune raison pour qu'elle ne repassât par les phases parcourues. Mais la révolution n'est point un hasard, étant née de la discordance entre les notions positives , et les notions théologiques, qui soutenaient l'ordre social. Mais la révolution n'est pas sans but ; car le socialisme , qui en caractérise la phase actuelle , lui en assigne désormais un très-déterminé , à savoir organiser la société à la juste satisfaction des multitudes , qui ont pris conscience d'ellesmêmes , et cela n'est possible que par l'élimination de la théologie et de la royauté. Tel est le fait fondamental de notre situation : la révolution n'est pas un hasard , la révolution a un but.
Or , cette situation n'est pas seulement française , elle est aussi occidentale. Une longue préparation , poursuivie en commun, a fait des populations européennes autant de sœurs. li'Italie , l'Espagne, la Gaule , la Bretagne , ont subi l'assimilation romaine qui , elle-même , nous transmettait toute la civilisation grecque : assimilation que Charlemagne étendit jusque sur la Germanie. Le catholicisme continua cette œuvre sociale durant tout le moyen âge , et la développa en raison directe de sa supériorité sur le polythéisme. Ainsi, les populations européennes ont reçu même héritage , ont été soumises à même discipline intellectuelle et morale. C'est d'après cette donnée irrécusable que la philosophie positive a compris leur solidarité profonde et la propagation inévitable de la révolution à l'ensemble de l'Occident. Mais , cette solidarité une fois conçue , cette propagation une fois admise , qui ne voit que la paix en découle avec sûreté ? La paix , déjà, certaine en 1830 ( le fait
l'a prouvé) , Tétait encore plus en 18Z|8, car, à cette époque , Ja solidarité était encore mieux établie , et la propagation avait fait de plus grands progrès. Dans dix ans , dans quinze ans , ces conditions se seront encore consolidées. Allemands , Anglais , Italiens , Français et Espagnols , seront plus près de s'entendre , plus éloignés de se guerroyer, plus rétifs aux mains rétrogrades , plus ardents aux réformes sociales qu'ils ne le sont aujourd'hui , qu'ils ne le furent en 18Zj8 et en 1830. Tout cela croît d'année en année, de minute en minute.
Que l'on me comprenne bien : aujourd'hui, en Europe, il y a des défaites politiques , il n'y a plus de défaites militaires. Quand un parti est vaincu politiquement , toutes les forces , d'un bout de l'Europe à l'autre , deviennent disponibles contre lui, et alors ce sont non pas des guerres, mais des exécutions. Cela même est l'indice le plus manifeste de l'intime solidarité des nations européennes. Après 18^8 , le parti démocratique ayant montré des tendances trop négatives , la victoire politique qu'il avait eue pour détruire lui échappa pour constituer ; et en conséquence de ce revirement , sans guerre générale , partout les rois ont exécuté les peuples. Mais dès que les tendances positives qui commencent à poindre animeront le parti démocratique , la victoire politique passera de son côté , et partout , sans guerre générale , les peuples exécuteront les monarchies; exécution à laquelle la France donnera son appui moral et, s'il est demandé, son appui matériel, faisant en sens inverse ce que la Russie a fait pour le gouvernement autrichien.
Là est la garantie de la paix. Et considérez en même temps l'apparente contradiction des choses. C'est en ce temps de paix générale que les armées ont pris un développement immense. Jamais la tranquillité occidentale n'a été plus assurée , et jamais les troupes n'ont été plys nombreuses , jamais plus de bataillons , d'escadrons et de batteries n'ont couvert les champs de l'Europe. Certes , l'Autriche , alors qu'elle guerroyait contre Napoléon et entrait dans les coalitions , n'avait pas six cent mille hommes sous
les armes. Mais ces prolétaires en uniforme , arrachés aux travaux de l'agriculture et de l'industrie , campent partout et occupent les villes et les campagnes pour contenir les prolétaires sans uniforme. Rien de ces forces immenses n'est disponible pour les tentatives de la guerre d'invasion ; tout est employé à l'intérieur pour la compression des populations qui s'agitent, pour le soutien des gouvernements qui s'ébranlent. Otez , par exemple , les Français de Rome et les Autrichiens des Marches , de la Toscane , du Milanais , et dites-moi ce que deviendront le pape , le grandduc de Florence et le petit tyran de Modène. Faites la même supposition pour l'Allemagne , pour la Hongrie , pour la Pologne. Le croissant socialisme des populations européennes est un ressort dont on peut estimer la puissance en voyant de quel poids on est obligé de le charger pour en empêcher le redressement Mais ce ressort , loin de se fatiguer, prend de jour en jour une plus vigoureuse élasticité ; et ce poids , vivant lui-même et accessible à toutes les passions populaires, menace toujours de se déplacer, d'autant plus qu'il occasionne d'énormes dépenses , obère les gouvernements , et prépare , de ce côté aussi , d'insolubles difficultés aux entreprises réactionnaires. Le premier signe d'un gouvernement d'accord avec les conditions actuelles de la société , ce sera de pouvoir congédier ces immenses amas d'hommes ; dès à présent , la France républicaine le pourrait , si elle n'était pas momentanément entre des mains rétrogrades , et elle en aurait pu donner l'exemple dès 18Zi8, si les hommes à qui échut alors le pouvoir, mieux instruits de la vraie situation , eussent réduit l'armée au lieu de l'accroître. Dans la transition où nous sommes , rien , ni bonne volonté ni intelligence , rien ne peut suppléer les indications fournies par la théorie historique et sociale.
Quel bienfait inappréciable que cette paix de trentecinq ans qui dure et durera ! Sans doute vous avez, comme moi , entendu plus d'une lamentation sur ce temps mauvais où nous vivons , sur cette ruine imminente de la société qui va tous nous engloutir, sur cette fin du monde qui ap-
proche. C'est vraiment une singulière illusion de l'esprit , qui , frappé d'une vague terreur à la vue du changement rapide de nos sociétés , se méprend assez pour accuser une époque plus active , plus féconde , plus belle qu'il n'en fut jamais. Oui , quand l'émeute gronde et que la guerre civile ensanglante nos rues , le cœur est déchiré ; mais qu'est-ce que ces orages si passagers et si bornés au prix des immenses ravages de la guerre générale ? Et , à côté de cet avantage matériel, mettez les avantages intellectuels et moraux qui découlent de notre situation pacifique : l'industrie se perfectionnant , les communications s'achevant, les peuples fraternisant, les préoccupations sociales remplaçant les préoccupations égoïstes de la conquête et de la domination , chacun prenant conscience de son œuvre dans l'œuvre collective , et s'y dévouant avec ardeur. Ah ! celui qui ne se sent pas aujourd'hui vivre d'une vie plus énergique et plus satisfaite , qu'il se lamente sans fin sur un passé qui lui échappe , incapable à la fois et indigne de jouir du présent et de s'incorporer à l'avenir I
Quand le socialisme qui fut notre précurseur, le christianisme , commença de s'infiltrer dans les esprits et de substituer une solution positive à la révolution négative qui avait ruiné l'ordre polythéistique , il y eut aussi une tranquillité universelle due à la domination du peuple-roi. Un homme qui, sans en apercevoir la profondeur, fut pourtant frappé de ce grand phénomène , le caractérisa dignement en le nommant l'immense majesté de la paix romaine. Nous aussi jouissons de l'immense majesté de la paix occidentale, nous qui , plus éclairés que Pline , savons désormais d'où nous venons , où nous allons.
En effet , cette paix si féconde en bienfaits de tout genre , est particulièrement profitable au socialisme. C'est lui qui la détermine surtout en dirigeant l'attention des peuples sur leur état intérieur , sur la nécessité d'une rénovation, sur la fraternité internationale et sur l'incompatibilité des pouvoirs tant spirituels que temporels d'à présent avec le régime futur de l'humanité ; mais c'est aussi lui qui en recueille les fruits essentiels. Dites-moi , que deviendrait ce
souci de Tétat intérieur , si ron tremblait chaque jour sur le sort de la patrie ? Cette nécessité d'une rénovation , si le canon tonnait sur les champs de bataille ? Cette fraternité internationale , si les sentiments de violence et de haine étaient continuellement entretenus par des offenses réciproques ? Cette incompatibilité avec les chefs d'aujourd'hui , s'il fallait rentrer dans l'ordre ancien par la guerre, qui est la plus certaine négation de l'ordre nouveau? L'exemple de l'Empire est là qui nous instruit de ce que put la guerre pour la rétrogradation, et l'exemple de nos trentecinq années paisibles est là qui nous instruit de ce que peut la paix pour le socialisme.
zn.
Côté positif. — Fnslon des Républicains dans les Socialistes i.
Je touche ici à un point important de notre transition révolutionnaire, à un point dans lequel se montre le pouvoir de prévision inhérent à la philosophie positive. Dans l'Occident , la théologie , depuis trois siècles et plus , a constamment trébuché devant la science , et , simultanément , l'ordre social qui reposait sur cette doctrine s'est décomposé et détruit D'abord le protestantisme , ou demi-théologie, amena les demi-révolutions de Hollande et d'Angleterre ; puis une ferme négation de toute théologie consomma pour la France l'œuvre commencée. Jamais peut-être ne s'est vu pareil coup de baguette. En 1789, la veille de l'ouverture des états-généraux, la France était encore toute cléricale, toute féodale, toute monarchique, et, quelques années après, rien ne restait de ces vieilles choses, ou ce qui en restait était méconnaissable. Combien le système
> Xational , H décembre inM.
25Zl DES PROGRÈS DU SOCIALISMK.
général des idées sociales s'était modifié dans les esprits et les cœurs ! Quelle différence entre le temps où la France , mise en demeure, garda le catholicisme et la monarchie, et le temps où, mise une seconde fois en demeure, elle se débarrassa sans retour et de l'esprit catholique et de l'esprit monarchique ! Notez les étapes séculaires de ce grand phéiKMuène, qui suit sa loi sans que rien le détourne, et qui élimine un ordre social décrépit , pour faire place à un ordre social rajeuni : protestantisme et révolution anglaise ; négation théologique et révolution française; puis, finalement, par la condition de solidarité entre les populations occidentales, extension successive de l'ébranlement théologique et politique.
Bossuet a dit , en parlant de l'hérésie protestante et de la mutation matérielle qui l'accompagna: « Si mon jugement ne me trompe pas ; si , rappelant la mémoire des siècles passés, j'en, fais un juste rapport à l'état présent, j'ose croire, et je vois les sages concourir à ce sentiment, que les jours d'aveuglement sont écoulés et qu'il est temps désormais que la lumière revienne. » Il y a aujourd'hui cent quatre-vingts ans que Bossuet , cette grande et solitaire lumière du catholicisme eu décadence, prononça ces paroles; et , depuis , non-seulement l'Angleterre n'est pas revenue au giron , mais encore le pays qui avait résisté à l'hérésie est passé bien au delà dans la négation théologique. Jamais une prévision, à laquelle cependant tout le temps a été donné pour se réaliser, n'a été plus démentie par l'événe^ ment. C'est qu'en effet la doctrine théologique est incapable d'expliquer le phénomène dont les hommes des générations modernes sont témoins. Si l'on eût demandé au paganisme d'expliquer pourquoi il se mourait, il aurait répondu, comme Bossuet, que les jours d'aveuglement allaient passer, et la folie de la croix, ainsi qu'on disait alors, ne tarderait pas à disparaître devant ces dieux fondateurs et conservateurs de l'ordre social. De même le christianisme est sans réponse quand on lui demande pourquoi, lui régnant et vivant, la foi tombe, les féodalités s'en vont, les royautés s'abîment ; et , s'il se hasarde à prévoir et à pré-
dîre , tourné à rebours , il ne prévoit que ce qui ne peut arriver, il ne prédit que ce qui est contredit par la suite des faits. Il suffirait de connaître ses prévisions pour comprendre que sa doctrine est fausse : car, là où il n'y a pas de prévision , il n'y a pas de science.
Mais la philosophie positive , rappelant la mémoire des siècles passés et en faisant, elle, U7i juste rapport à l'état présent , non-seulement ne voit dans la révolution occidentale ni une folie des esprits , ni une perversion des cœurs , ni une permission d'une providence en qui elle ne croit pas; mais encore elle la juge pleinement d'accord avec tout le passé historique et avec les nécessités sociales ; mais encore elle en prédit le triomphe final ; mais encore , déterminant davantage, elle constate que cette grande opération, ayant accompli essentiellement sa phase négative, entre dorénavant dans sa phase positive. Nous y sommes en effet ; et c'est le sentiment instinctif de cette nouvelle situation qui a provoqué de toute part la fusion des républicains dans les socialistes.
Peu de temps a sufR pour cette métamorphose capitale. On se rappelle, la République ayant été proclamée en 18Zi8 par les communs efforts des uns et des autres , quelle scission profonde éclata aussitôt après dans les rangs de ceux qui semblaient avoir voulu une seule et même chose. Républicains et socialistes se divisèrent en deux , les uns satisfaits d'avoir la République , les autres demandant que cette République eût une tendance spéciale. Dans cette divergence est la cause profonde des agitations populaires qui troublèrent si gravement les premiers temps de la révolution de février.
Quand j'oppose ici les républicains aux socialistes , je ne veux pas dire que les socialistes ne soient pas républicains; mais je veux dire que, à mesure que la situation se capactérise davantage, les appellations deviennent plus précises, et les dernières impliquent toujours les premières. Sous la Restauration, qui entreprit, comme l'Empire, un système de rétrogradation , mais qui ne put pas se donner, pour le porter aussi loin, le puissant Auxiliaire d'une
guerre continuelle , le grand parti qui travailla et réussit à déjouer des projets mal conçus , fut dénommé le parti libéral. Plus tard, la lutte ayant abouti , et la branche aînée ayant été éliminée, ce même parti se scinda; les gens qui croyaient , comme en 89 , que la rénovation sociale avait pour terme l'organisation d'un système constitutionnel semblable à celui de l'Angleterre, se déclarèrent satisfaits et poursuivirent, sans autre préoccupation, leur œuvre éphémère ; le reste se sépara aussitôt sous le nom de républicains, demandant, non plus seulement qu'on fût garanti contre les entreprises rétrogrades (ce qui est au fond la seule propriété du régime parlementaire) , mais qu'on fît hardiment un pas au delà, et que le pouvoir politique , devenant mobile, passât d'un monarque entre les mains de la démocratie. De nouveau, la lutte aboutit, et, à son tour, la branche cadette fut éliminée ; le lendemain , le parti qui avait procuré l'élimination de la monarchie se fractionna ; les républicains crurent que le terme était atteint , et qu'il suffisait, pour la révolution qui s'accomplissait, d'avoir réglé le pouvoir politique ; mais les socialistes protestèrent contre cette supposition , déclarant qu'il fallait non-seulement régler le pouvoir, mais encore régler la richesse. Et déjà, au sein du socialisme, les positivistes soutiennent que, quand même il serait possible de régler isolément, soit le pouvoir politique comme le veulent les républicains, soit la richesse comme le veulent les socialistes, on n'aurait encore rien fait , et que la révolution ne sera close et la rénovation sociale accomplie que quand les forces intellectuelles et morales auront été réglées. De la sorte , le positiviste renferme le socialiste , le socialiste renferme le républicain , et le républicain renferme le libéral. Ce sont des termes successivement plus élevés d'un même développement.
Et ici voyez la force intrinsèque de la situation , qui , restant identique essentiellement, produit aussi des effets identiques. En 89, des illusions naturelles inspirèrent une cîonfiance générale , et l'on s'imagina qu'une réforme incomplète qui , dans son pays natal , ne peut être considénk-
DES PROGRÈS DD SOCIALISMi:. 257
que comme une halte, était susceptible de s'adaptera une nation plus vieille d'un siècle dans la révolution occidentale. Comme si le vaste ébranlement qui avait commencé près de trois cents années auparavant , et qui avait toujours crû en gravité , ne devait pas avoir une crise proportionnée à sa durée ! Mais bientôt le sol manqua sous la construction , et la République surgit spontanément, et pour ainsi dire à l'insu de ceux qui avaient entamé la révolution. Un chef rétrograde que la guerre fit puissant employa tout ce qu'il eut d'énergie , de pouvoir et d'influence pour restaurer le passé monarchique, féodal et clérical : énergie, pouvoir, influence, tout fut en vain pour le fond des choses ; mais il étouffa traîtreusement la République , rendant , de la sorte, inévitable la nouvelle chute de la monarchie. Ce fut donc , quand la tyrannie rétrograde eut disparu , une seconde ère de 89 , plus prolongée et plus traînante , parce que les démolitions essentielles avaient été effectuées; mais dans laquelle, comme dans l'autre, germa l'esprit républicain. La génération impériale avait été tenue dans un oubli profond de la République; et, en 1822, quand un condamné politique, debout sur l'échafaud.et prêt à mettre sa tête sous le couteau fatal , en rappela le souvenir, ce sembla un cri isolé et sans écho. Malgré cette interruption , le républicanisme renaquit peu à peu de toute part ; et , bien que proscrit par tous les pouvoirs , menacé de toutes les rigueurs , exclu de tous les encouragements, n'ayant ni armée, ni budget , ni places , il se trouva assez fort pour écarter, on peut dire sans combat, une monarchie qui, de fait, n'a plus eu, depuis la Convention , de transmission véritable.
Cette intransmissibilité de la couronne royale , constatée une première fois par la chute de Napoléon , constatée une seconde fois par la chute de Charles X , vient de l'être une troisième par celle de Louis-Philippe. Un tel enseignement, bien que purement empirique, commence à fructifier, surtout se trouvant corroboré par l'agitation toujours plus étendue et toujours plus grave de la plupart des nations occidentales. Beaucoup d'esprits commencent à entrevoir, contraints qu'ils sont par l'urgence des faits et indépen-
damment de la théorie , qui les aurait éclairés mieux et plus tôt , que tout ce qui a été tenté pour la stabilité et l'ordre, non-seulement n'a pas réussi, mais encore a été la cause de commotions violentes et de profondes perturbations. Les trois rétablissements de la royauté , avec tout le cortège d'institutions qui s'en est suivi , nous ont valu trois révolutions. Jusqu'à présent, tout ceci s'est opéré par le pur instinct des sociétés, instinct qui leur fait obscurément chercher la meilleure condition. Chaque fois , le parti conservateur, ne concevant pour l'ordre que le système ancien, a essayé de le réimposer; et, chaque fois , le monde moderne, qui ne comportait plus rien de pareil , a laissé tomber ou a secoué une restauration mal compatible avec ses croyances et ses besoins. Mais aujourd'hui la science sociale rend raison de ces phénomènes , montrant que la mutation par laquelle nous passons est comparable à celle qui substitua le christianisme au paganisme , et qu'on ne trouvera une stabilité relative qu'en favorisant et non en contrariant la transition ; et, par un concours naturel, les faits viennent au secours de la théorie , l'expliquent , la fortifient , et réalisent aux yeux de la foule attentive ses sûres aperceptions.
Ce n'est pas seulement par le côté intellectuel , et en faisant ainsi une vivante leçon aux peuples , que l'élimination de la royauté réagit heureusement sur la situation ; c'est aussi par le côté moral et en développant de hautes qualités qui sommeillaient faute de place et d'exercice. Jamais la solidarité commune qui nous lie tous au bien de la société n'a commencé à se révéler aussi clairement qu'en ce temps-ci. La royauté masquait aux yeux de la foule l'obligation étroite où chacun de nous est de concourir à l'œuvre sociale ; et , en masquant ainsi l'obligation , elle en atténuait le désir, amoindrissait le dévouement général , et laissait prévaloir les préoccupations égoïstes et l'intérêt soit de personnes, soit de classes. Mais à peine ce gage illusoire de stabilité a-t-il été écarté, que le commun des hommes a été aussitôt porté à un niveau supérieur de moralité. Il n'a plus été contestable pour personne , ou , si l'on veut , devant l'opinion publique, que le règne des privilèges était fini, et
que toutes les forces sociales devaient être consacrées h Tamélioration de la société. Grande et profonde illumination des cœurs qui déjà jette un jour plus pur sur notre situation , et qui dirigera de plus eiî plus la conscience populaire !
Voilà le fruit glorieux des trois années de République qui vont être accomplies dans un anniversaire prochain! En même temps que la clairvoyance sur les choses politiques est devenue plus grande, la volonté de participer utilement aux choses sociales est devenue plus active ; et, si Ton permet d'utiliser une affinité étymologique bien plus profonde, qu'on ne se l'imagine peut-être , je dirai que la généralité des vues et la générosité des sentiments se sont simultanément élevées. Ceci croîtra d'année en année sous la bienfaisante influence de la République ; plus nous irons, plus la rénovation sociale apparaîtra dans sa clarté et dans sa grandeur, et plus l'urgence morale se fera sentir.
C'est sous cette double impulsion de l'intelligence et du cœur que, durant ces trois années, s'est opérée, dans tout ce qu'elle a d'essentiel, la fusion des républicains €t des socialistes. Arrivés au but qu'ils avaient poursuivi, les républicains ont compris que régler seulement la transmission du pouvoir politique ne pouvait clore la révolution , tellement qu'aujourd'hui énoncer une pareille proposition c'est la réfuter ; et bientôt ils ont senti que les socialistes avaient raison , sinon dans les moyens qu'ils mettaient en avant , du moins dans les tendances qui les animaient, c'est-à-dire, que nécessairement la révolution devait aboutir à une amélioration intellectuelle , morale et matérielle des classes populaires. Et, pour cela, il n'a pas fallu un temps bien long ; la discussion régulière qui dure depuis tantôt trois ans a , peu à peu, écarté les dissidences, dissipé les mal-entendus, et fait converger les intentions. Comme, présentement , les préjugés métaphysiques qui résultent de l'éducation que nous recevons et du milieu où nous vivons , ne conservent qu'un faible empire sur les esprits , les idées vraies et les bons sentiments ne tardent pas à faire leur chemin. Les républicains , tout en ayant eu l'opinion préalable que ré-
gler le pouvoir politique satisfaisait à la situation , n'avaient, non plus, dans leur programme rien qui écartât péremptoirement des conceptions plus rénovatrices.
Telle est la transformation capitale qui s'est opérée par la discussion , transformation qui , au fond , n'est pas autre chose que l'acceptation, par la conscience publique, de ce principe : il n'est rien dans les forces sociales qui ne doive avoir pour destination réelle l'avantage commun. La philosophie positive n'a pas été étrangère à un tel résultat. C'est elle qui a caractérisé la période révolutionnaire comme une transition et qui a dessiné les linéaments de l'ordre futur. Or, ceci est d'une haute importance. Que craignent en effet les bons esprits au milieu de nos changements? Le protestantisme n'a-t-il pas mené au déisme et à l'athéisme? L'incrédulité en théologie n'a-t-elle pas eu pour conséquence l'instabilité politique ? Les hommes de 89 ou les libéraux de 1830 n'ont-ils pas frayé la voie aux républicains? et les républicains, à leur tour, ne l'ouvrent-ils pas aux socialistes ? Où est le terme à cette série ? Est-ce une pente sans fin sur laquelle on fait de vains efforts pour s'arrêter ? Non , ce n'est point une pente sans fin. La bonne nouvelle a été dite; pourquoi ne me servirais- je pas de cette antique et heureuse expression qui a servi aussi à l'annonciation d'un nouvel ordre social? La bonne nouvelle a été dite ; et , quelque vague qu'en soit encore le bruit, ce n'est pas en vain qu'elle a retenti aux oreilles d'un public qui la pressent.
Î>ES PROOT.fcs DU SOCTAUSMK. 261
CAté poiiltir.— Socialisme indéterminé *.
Dans l'avant-dernier article , au mois de novembre , j'écrivais : « La paix est prévue par la philosophie positive » depuis plus de vingt-cinq ans ; prévue avant juillet , pré- » vue avant les extravagances de I8/1O , prévue avant fé- » vrier ; et toujours , malgré les apparences les plus graves, » l'événement lui a donné raison. Aujourd'hui encore elle » la prévoit pour tout l'avenir de notre transition , au bout » de laquelle une confédération républicaine ayant uni l'Oc- » cident , 11 n'y aura plus lieu à aucun conflit les armes ù » la main. » Et plus loin : « La paix, déjà certaine en 1830 » ( le fait l'a prouvé) , l'était encore plus en ISiS ; car, à » cette époque , la solidarité des nations européennes était » mieux établie , et la propagation de l'ébranlement révo- » lutionnaire avait fait de plus grands progrès. Dans dix ans, » dans quinze ans , ces conditions se seront encore conso- » lidées. Allemands, Anglais, Italiens, Français et Espa- » gnols seront plus près de s'entendre , plus éloignés de se » guerroyer , plus rétifs aux mains rétrogrades , plus ar- » dents aux réformes sociales qu'ils ne le sont aujourd'hui , » qu'ils ne le furent en I8Z18 et en 1830. Tout cela croît » d'année en année , de minute en minute. »
Je ne rappellerais pas ces paroles si elles n'avaient été écrites au moment où les armées autrichiennes s'ébranlaient du fond de l'empire pour marcher contre la Prusse, où la Prusse appelait précipitamment la landvvehr aux armes, où la Russie massait des soldats en Pologne, où le gouvernement français ajoutait quarante mille hommes à
1 JVo/ionaZ, 7 janvier i85i.
i6'2 DES PROGRÈS DU SOCIALISME.
son état militaire , déjà si formidable. Alors aussi ceux qu'on appelle hommes politiques déclaraient croire à l'imminence de la guerre. Eh bien ! deux mois se sont écoulés, et toute cette fantasmagorie s'est dissipée , sans doute pour renaître à l'occasion , pour exciter les mêmes craintes et pour disparaître semblablement. Quand Prussiens et Autrichiens se sont vus en face , l'impossibilité de tirer le canon en Europe leur est devenue aussitôt manifeste , et le revirement ne s'est pas fait attendre. Prévoir la paix en 1850 , la prévoir en 18/i8, la prévoir en 1840, la prévoir en 1830, tel a été l'invariable langage de la philosophie positive; nul démenti ne lui a encore été donné par l'événement, et l'événement , elle l'affirme de nouveau , ne lui en donnera aucun dans l'avenir. Travaillons donc avec sécurité à la grande tâche de notre temps , qui est de réorganiser la société occidentale sans théologie et sans royauté.
Sans théologie et sans royauté : tel est , en effet , le problème que l'histoire, inévitablement conséquente, pose aujourd'hui aux générations héritières de la révolution. La théologie n'est pas moins ébranlée que la royauté ; ou , pour mieux dire, si celle-ci est sans solidité, c'est que celle-là est sans racines. La royauté féodale et la théologie catholique sont les deux côtés, l'un temporel, l'autre spirituel , d'un même ordre social. La royauté constitutionnelle et la théologie protestante sont la principale phase dans la décomposition de cet ordre social , phase déjà passée pour la France, et, on peut presque le dire , pour le continent entier. Mais plus cette décadence est avancée (et la révolution de i SliS a montré à quel point tout l'ancien système était vermoulu) , plus impérieuse est l'urgence de substituer aux bases anciennes qui s'écroulent les bases nouvelles dont l'évolution spontanée de l'humanité a posé les assises. Ne pas s'occuper de ce soin , qui maintenant doit primer tous les autres, ce serait prolonger gratuitement une désorganisation qui fut nécessaire bien que dangereuse, et qui reste dangereuse quoiqu'elle ne soit plus nécessaire. Depuis l'abolition , désormais irrévocable , de la monarchie et l'établissement définitif de la République , la situation véritable
DES PROGRÈS DU SOCIALISME. 'IG'à
commence à se montrer peu h peu à tous les yeux ; on comprend que rien n'était stable puisque tout est tombé, et que la monarchie n'était qu'un trompe-l'œil donnant une fausse sécurité. Si la sécurité a diminué ( et ce n'est pas un mal ) , la connaissance réelle a augmenté (et c'est un grand bien). Car c'est cette connaissance réelle qui , se précisant davantage sous la pression des circonstances et à la lumière d'une inévitable discussion , fera sentir qu'au fond il s'agît de remplacer un ordre spirituel par un autre , c'est-à-dire de renouveler les opinions et les mœurs pour renouveler les institutions.
J'appelle socialisme indéterminé tout système socialiste qui s'occupe particulièrement de régler l'ordre temporel , et laisse de côté l'ordre spirituel. On peut le caractériser nettement en disant que sa visée essentielle est d'obtenir une répartition, suivant lui plus équitable , de la richesse , et qu'il entend l'assujettir à des conditions qui reviennent toutes, d'une façon ou d'une autre , à la niveler. Quant au reste, religion, science, éducation, beaux-arts, il n'en aborde pas la pensée ; et, soit qu'il laisse subsister les conceptions anciennes, soit qu'il s'abandonne à l'évolution spontanée de la société , il déclare ainsi son incompétence sur la meilleure et la plus noble part de l'humain domaine. De même que les républicains , ainsi que je l'ai fait observer dans l'article précédent , s'étaient , avant février, exclusivement préoccupés de déterminer quel serait le pouvoir politique et comment il se transmettrait , et ne se sont aperçus que le lendemain de la révolution de l'insuffisance d'une pareille opinion ; de même le socialisme , celui qui a particulièrement jeté des racines dans les masses populaires, n'a songé qu'à soumettre la richesse à des prescriptions temporelles , pensant que ce qui l'intéressait dans le problème social était là tout entier. Il suffit , comme pour la proposition fondamentale des républicains avant février, d'énoncer la proposition fondamentale du socialisme indéterminé pour la réfuter. Il n'est personne qui ne comprenne à l'instant qu'une tentative aussi incomplète laisse subsister dans tout leur antagonisme actuel la révolution et la con-
26ii UKS PROGUKS Dt SOCIALISME.
servation; la révolution , qui veut le progrès, mais qui compromet l'ordre ; la conservation , qui veut l'ordre, mais qui compromet le progrès. Ne se souciant pas de l'organisation spirituelle , ou plutôt étant incapable , vu son dédain révolutionnaire pour la filiation historique des choses, d'entreprendre une telle construction, le socialisme indéterminé n'apporte aucun remède à l'anarchie mentale. Or, l'anarchie mentale est celle qui réclame les premiers et les plus puissants secours ; car l'anarchie matérielle n'en est qu'une conséquence nécessaire. Qu'est-ce que régulariser la production et la distribution de la richesse sans régler au préalable l'esprit et le cœur de ceux qui auront à produire et à employer cette richesse ? Une immense lacune se montre incontinent à l'œil de celui qui embrasse la société dans son ensemble ; immense lacune, véritable Charybde qui engloutirait sans relâche tous les socialismes imparfaits à mesure qu'ils passeraient devant elle.
En cette situation , le socialisme indéterminé donne un triomphe inévitable à l'école théologique ou rétrograde. Quel ne doit pas être, en effet, le sentiment de supériorité que cette école conçoit , malgré ses désastres périodiques dans les luttes des partis, quand, se rappelant comment elle a, dans le passé, régi glorieusement les hommes, elle voit, en outre, son antagoniste le plus avancé se déclarer incompétent pour tout ce qu'il y a de plus relevé dans la société , à savoir le gouvernement des esprits et des cœurs I Aussi , toutes les fois que , dans nos oscillations politiques , les faits ont arraché à cet antagoniste l'aveu de son impuissance, l'école théologique reparaît de nouveau, se donnant pour seule capable de tenir encore la grande place qu'elle tint jadis , et qu'aujourd'hui personne n'ose venir occuper. Et, à défaut de mieux, beaucoup l'acceptent, quoique ceuxlà mêmes qui l'acceptent sentent dans leur for intérieur toutes les incompatibilités irrémédiables entre la vieille conception théologique , émanée d'une connaissance rudimentaire du monde, et la conscience moderne pénétrée sans relâche par les notions positives. Ce sont ces incompatibi-
lités mêmes, je ne saurais trop le redire, qui constituent l'état révolutionnaire depuis la fin du moyen âge. Le monde ne nous apparaît plus tel qu'il apparut à nos aïeux ; tout s'est éloigné , agrandi , rectifié , déplacé ; et l'on voudrait qu'après une rénovation aussi profonde , l'ordre social qui s'était institué sous les anciennes idées, durât et se maintînt sous les nouvelles ! Cela est impossible , en fait , depuis que les trois cents dernières années ont vu tout s'ébranler et s'abîmer ; en théorie , depuis que la science sociale a constaté la liaison immanente entre l'ordre spirituel et l'ordre temporel.
Une durée illimitée et une supériorité de fonction seraient donc acquises à la doctrine théologique ou rétrograde , si le socialisme devait toujours rester indéterminé, c'est-à-dire tenter de régler la richesse en omettant , par raison d'incompétence, de régler l'ordre spirituel de la société. Mais tout change, la durée se limite, la supériorité s'évanouit dès que le socialisme , parvenant à se déterminer, offre un programme aussi complet que sa rivale , dès qu'il lui fait concurrence sur le terrain même dont elle s'est crue exclusivement maîtresse, et quand il s'engage à mieux remplir qu'elle un office qui doit être rempli , mais qu'elle remplit mal. Que cet office doive être rempli, nous en avons la preuve dans la persistance de la doctrine théologique, malgré les coups violents qui lui ont été portés, malgré la désertion sourde des intelligences, plus dangereuse que les coups les plus violents ; mais des instincts irrésistibles avertissent la société de ne pas jouer le rôle de Samson dans le temple des Philistins ; et, quoique le temple ne présente plus qu'une ombre de ce qui en fit jadis la grandeur et l'utilité, elle prétend ne pas renverser la colonne et jeter le toit sur sa tête. Que cet office soit mal rempli par la doctrine théologique , nous en avons la preuve dans l'état révolutionnaire inauguré depuis la fin du moyen âge et devenant de moment en moment plus grave, plus profond, plus étendu, plus négatif. Où s'arrêterait cette négation indéfinie, si l'esprit de révolution ne devait jamais rencontrer d'autre adversaire que ce théologisme, qu'il est toujours assez fort pour ébran-
1er sans l'être jamais assez pour en finir ? Et , en sens inverse, où s'arrêterait cette conservation indéfinie d'une fonction mal faite, d'un office mal rempli, d'une contradiction flagrante entre la doctrine générale qui affirme, et les doctrines particulières qui nient, si le théologisme ne devait jamais avoir d'autres adversaires que des écoles incapables de concevoir dans le système de la raison moderne le vaste ensemble que le christianisme sut si bien concevoir dans le système de la raison ancienne? Tout est là en effet; malgré les apparences , la fonction du pouvoir spirituel est vacante. La doctrine qui la prendra, aura la direction de la révolution ; s'assurant des esprits par sa parfaite concordance avec les besoins rationalistes qui les dominent, gagnant les cœurs par la satisfaction des besoins moraux qui les dominent encore plus impérieusement et qui sont en rapport avec la raison nouvelle , elle clora, de la seule manière qui puisse la clore , la transition à la fois orageuse et bienfaisante, terrible etmerveilleuse, destructive et féconde que traversent les nations occidentales.
De telles conditions étant imposées au véritable socialisme, on comprend, pour ainsi dire, sans que je l'explique, comment le socialisme indéterminé, s'il pouvait jamais venir à la pratique, serait illusoire, et décevrait toute les espérances de ceux qui auraient compté sur lui. Il ne peut lui être donné de mettre la main sur les véritables moyens de régler la richesse, car, n'ayant aucune théorie générale de la société, il prend ses inspirations dans des conceptions partielles, incomplètes ; et, dès lors, ses solutions se trouvent entachées d'erreurs nécessaires. De fait, ce que nous en avons vu le témoigne assez. Pour une pareille tâche, il faut de plus hautes aspirations et une philosophie plus compréhensive. C'est une bien trop faible ambition que celle de vouloir arranger de telle ou telle façon les intérêts temporels. Les esprits timides et incomplètement préparés qui n'ent ont pas d'autre ne suffiront pas à la besogne. La solution ne peut pas être partielle : elle doit être totale.
Les déceptions enfantent les déceptions. Non-seulement une doctrine incomplète est illusoire et ne peut tenir ses
promesses, mais encore elle mène directement, bien qu'à leur insu , ses sectateurs à être véritablement rétrogrades , et à mettre les plus sérieux obstacles au développement de cela même qu'ils désirent le plus ardemment voir prospérer. Touchez du doigt la contradiction inévitable où ils tombent. Les voilà rénovateurs décidés dans le domaine temporel ; ils n'hésitent pas ; ils démolissent, ils réforment, ils retranchent , ils déplacent. Mais dans le domaine spirituel , c'est autre chose ; là ils deviennent irrésolus, et, ne sachant que faire , ils se détournent , les uns avec respect , les autres avec colère, de l'antique pouvoir, qui prétend toujours à diriger l'éducation des générations modernes, comme il dirigea celle des générations du moyen âge. Qu'arrive-t-il? Par là, soit qu'ils le veuillent ou qu'ils ne le veuillent pas, ils conservent effectivement tout l'ancien système d'opinions et de mœurs , système qui est le plus direct empêchement à la rénovation poursuivie par le socialisme. Les rétrogrades font-ils autre chose ? Ne pas saisir la rénovation sociale dans son ensemble, c'est garder peu ou beaucoup de l'ancien régime; beaucoup, si justement la part que l'on ne saisit pas est tout le domaine spirituel. On peut le dire hardiment : il n'y.a de réellement exempt de toute tache de rétrogradation que ia doctrine positive, qui, sachant bien par l'étude des ordres sociaux dans le passé ce qu'est un ordre social, règle l'éducation, la science, les beaux-arts, en un mot tout le domaine spirituel , et, cela fait, détermine avec sûreté le domaine temporel.
Le socialisme indéterminé , qui , malgré lui , est rétrograde, est, malgré lui aussi, anarchique. C'est la nature des choses qui le veut. Tant qu'il reste à l'état de sentiment, il est irréprochable; et rien n'est plus digne de respect et d'admiration que cette aspiration généreuse vers une justice sociale mieux entendue , vers une moralité plus haute, vers un avenir plus pur. Mais, quand il sort de cette inattaquable position et songe à mettre en pratique la rénovation vers laquelle il est attiré, alors, n'étant guidé par aucune vraie connaissance de l'organisme social, il signale la richesse comme le point de mire de ses réformes. Incon-
tinentles int«h*ôts s'ébranlent, et ils s'ébranlent avec justice ; car, qui peut dire à quelles funestes perturbations mèneraient des réformes essentiellement fondées sur des données métaphysiques, et qui ne prennent en considération ni le passé de l'humanité , ni les conditions nécessaires à l'existence du corps social? Ainsi le socialisme indéterminé est anarchique , comme l'est en sens inverse le parti de l'ordre ; par ignorance. Certainement le sentiment par lequel des masses considérables sont attachées à l'ordre est profondément respectable ; car, sans ordre, que deviendrions-nous? Mais, quand on sort de cette position , et qu'on veut mettre en pratique le maintien de l'ordre , en effet si précieux , alors, n'étant guidé par aucune vraie connaissance de l'organisme social, on va chercher les moyens de gouvernement dans les doctrines et institutions du passé, et la rétrogradation commence. Incontinent la conscience mo derne s'alarme et s'irrite ; toutes les dissidences, toutes les incompatibilités, toutes les incrédulités un moment groupées se disjoignent peu à peu ; à ce point, vienne le moindre hasard, et tout croule, comme on l'a vu en février 18Zi8, et en juillet 1830.
Je serai certainement lu par des socialistes qui, bien que choqués de m'entendre ainsi heurter leurs opinions, réfléchiront cependant , et se demanderont si en effet la réorganisation sociale peut se passer d'une révolution intellectuelle et morale, s'il est possible de reconstituer la condition temporelle sans reconstituer la condition spirituelle , et si le socialisme entend n'avoir ni science , ni éducation , ni morale, ni beaux-arts qui soient à lui. Mais je ne serai pas lu (et pourtant je voudrais l'être) par des conservateurs qui, réfléchissant sur les causes du danger incessamment couru par l'ordre, se demanderaient si la doctrine théologique , à laquelle même beaucoup d'entre eux n'ont aucune foi individuelle, est maintenant une réelle garantie pour la société; si, en fait, elle n'a pas laissé arriver toutes les perturbations dont on se plaint; si, en théorie, elle n'est pas dans une contradiction irrémédiable avec les plus certaines acquisitions de la raison moderne , et s'il ne serait
pas grand temps de s'inquiéter d'un autre ralliement désormais cherché dans l'état présent de la conscience humaine, telle que l'ont faite les siècles écoulés.
Côté postttf. — Du Socialisme déterminé on pliilosopliie positive >.
Ayant montré l'insuffisance radicale de toute idée politique ou socialiste qui n'aspire pas à la rénovation complète , spirituelle et temporelle, de la société , ma tâche est maintenant de montrer quelles sont les bases réelles de l'ordre nouveau.
La question ainsi posée (et ceci frappera certainement tout lecteur attentif) écarte et met hors de cause le dogme de la souveraineté populaire , dogme qui a pris une si grande importance dans le parti révolutionnaire et qui a même entamé , chez une fraction du parti rétrograde , le principe du droit divin. Si le développement des sociétés est un phénomène soumis à des lois naturelles et placées en dehors de la volonté humaine (et il l'est en effet) , la souveraineté populaire n'a pas prise lù-dessus , et elle ne peut pas plus nous remettre au paganisme , comme y tendaient quelques philosophes du xviii* siècle dans leur haine contre le moyen âge, ou à l'état de nature , comme le souhaitait Rousseau , que nous retenir aujourd'hui dans le christianisme. Si le développement des sociétés , qui a toujours mis en jeu les plus hautes facultés de l'esprit , exige de plus en plus dans ceux qui en sont chargés une forte préparation (et il l'exige en effet) , la souveraineté populaire devient manifestement in-
1 NationiU, 27 janvier i85i.
compétente. Quand les apôtres commencèrent ù prêcher dans le monde païen la doctrine de Jésus , cette doctrine , mise aux voix devant la souveraineté populaire, aurait été condamnée; et cependant là était le salut provisoire, et la conservation du paganisme n'était plus que désordre matériel et abaissement intellectuel et moral. Après février, quand on discutait sur ce que ferait la population de la France devant la proclamation de la République par les prolétaires parisiens , des hommes ardents déclarèrent hautement qu'ils ne reconnaissaient pas sur ce point la compétence de la souveraineté populaire , et , chose remarquable , cette opinion , qui parut alors exorbitante , vient de se faire entendre devant l'assemblée par la bouche d'hommes modérés V; à la vérité, la nation entière accepta le verdict rendu contre la royauté ; mais ces esprits ardents avaient raison , la République étant très-certainement ce qu'il y a de mieux aujourd'hui pour la France , comme le prouvent la situation particulière de notre pays et la situation générale de l'Europe. Il importe plus que jamais de dégager la souveraineté populaire des nuages métaphysiques que l'ignorance des lois du développement social a répandus sur cette notion. Cette souveraineté a deux caractères , l'un transitoire , l'autre définitif. Le caractère transitoire ou révolutionnaire est celui que nous voyons aujourd'hui : il est purement négatif, a pour but et pour effet d'anéantir les anciennes supériorités , résulte naturellement de l'incompétence commune (les conservateurs ne sachant pas couserver et les progressistes ne sachant pas avancer) , et se montre aux époques de révolution sociale ; c'est ainsi que la plèbe antique , à l'approche du christianisme , nivela son aristocratie ; c'est ainsi que présentement notre peuple , si supérieur à la plèbe antique, nivelle, à l'approche d'une nouvelle réorganisation sociale , rois , noblesse «t clergé. Le caractère définitif, vers lequel nous marchons à grands pas , est pleinement positif, a pour but et pour effet d'as-
1 Voyez le discours du général Cavaignac dans la séanop du J8 janvier.
siirer l'entière efficacité des principes une fois trouvés, résulte naturellemeut de l'alliance entre les masses pupulaires et le pouvoir spirituel , et se montre aux époques organiques ; témoin le catholicisme et le polythéisme , où la concordance entre les sentiments populaires et les principes sociaux mettait en exercice la véritable et permanente souveraineté du peuple d'alors. En un mot (et, amenée à ce point, la question se résout d'elle-même) , la souveraineté du peuple ne peut trouver les voies et moyens du développement social ; mais elle les sanctionne et les investit , par son assentiment continu , de la puissance réelle.
Je viens encore une fois de heurter des préjugés révolutionnaires fortement enracinés et de fermer la porte à des croyances illusoires qui se complaisent dans le vague sans limite d'une conception métaphysique. Mais c'est pour ouvrir une large issue ù des croyances positives qui, ne se méprenant plus sur la condition véritable des choses, demandent à la réalité tout ce qu'elle peut produire. Le cours de l'histoire et le sentiment populaire indiquent présentement , avec une clarté visible à tous , le but soci^ , c'est-àdire l'égalité par l'éducation , la seule qui soit possible , et la consécration des inégalités au service commun, seul moyen qu'il y ait de régler les inégalités essentielles à l'ordre temporel Jamais un tel but n'a été assigné dans sa plénitude, comme il l'est aujourd'hui, à la conscience humaine. Dans l'antiquité, l'esclavage d'une partie nombreuse de la population et l'hostilité acharnée entre les nations ne permettaient pas la généralité de vues qu'il suppose; et dans le moyen âge, bien qu'un pas considérable eût été fait par l'institution du servage , bien que l'hostilité de religion substituée à l'hostilité de nation laissât entrevoir la possibilité d'une communion générale de l'humanité , toutefois la morale sociale n'était pas encore née , et l'on aurait eu bien de la peine à faire compi^endre aux rois «t aux nobles de ce temps qu'ils étaient faits pour leurs serfs et non leurs serfs pour eux. Aussi , les masses populaires ne supportent plus l'ordre ancien , qui , suffisant pour les générations passées , est oppressif pour elles. Racl>etées par le labeur séculaire
de leurs aïeux , elles demandent avec une urgence croissante à être admises à un nouvel ordre qui consacre leur ascension intellectuelle, morale et matérielle; dans leur juste impatience , elles ont renversé tous les obstacles qu'opposaient les vieilles croyances , les vieilles institutions. Mais, à ce point , et quand il s'agit enfin , non plus de détruire les obstacles , mais d'effectuer cette grave et sérieuse transformation , l'efficacité populaire fait défaut ; car, pour pouvoir, il faut savoir.
Du moment que l'on considère l'histoire , autrement dit la forme des sociétés, non comme soumise aux volontés arbitraires soit des individus, soit des peuples, ou à la direction d'une providence non moins arbitraire (et c'est là un des dogmes les .plus importants de la philosophie positive) , il devient évident que, pour l'évolution de l'histoire, autrement dit pour la conservation et le développement des sociétés, il est des conditions essentielles sans lesquelles l'existence et le progrès sont compromis. L'organisme social est, en ceci, pleinement comparable avec l'organisme animal; ï¥)ur modifier l'un ou l'autre, il faut connaître et respecter les causes fondamentales qui entretiennent leur vie respective; sans cette connaissance et ce respect, on sera aussi mauvais politique que mauvais médecin. Or, entre ces causes fondamentales d'existence et de développement, se présentent en premier lieu le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel ; c'est, à vrai dire , le résumé de tout l'être social. Ces pouvoirs existent au milieu de nous malgré la décadence définitive du principe qui les vivifia jadis ; ils ont gouverné avec un grand éclat tout le moyen âge ; sous une forme moins pure , mais pourtant très-reconnaissable, ils ont présidé à la période du polythéisme , si longue que l'origine s'en perd dans les obscurités du passé ; enfin , ils sont à l'état embryonnaire dans les peuplades fétichiques, où les connaissances sont très-bornées et les affaires trèspeu complexes. La conclusion inévitable est que l'on ne pourrait supprimer le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel sans amener la dissolution même de la société ; ce serait, pour continuer ma comparaison avec l'organisme
vivant, prétendre faire vivre un animal sans estomac ou sans cerveau.
Arrivés ainsi des profondeurs de l'iiistoire , ces deux pouvoirs , tels que nous les voyons maintenant , se caractérisent nettement par ces noms : théologie et royauté. Ils représentent, dans révolution progressive de l'humanité, la période fictive et guerrière. Des pouvoirs de ce genre sont indispensables , nous venons de le constater, et cependant ceux-ci s'écroulent de jour en jour davantage. Comment concilier cette contradiction apparente? Comment faire que ce qui est indispensable à la société soit supporté par elle ? C'est justement parce que ceux-ci sont et se nomment théologie et royauté qu'on ne les supporte plus ; la destination de la société n'est plus guerrière ; ses notions ne sont plus fictives. Quoi détonnant qu'elle n'accepte plus ce qui ne lui va plus ni intellectuellement ni moralement? et, réciproquement, quoi de plus certain que son adhésion dévouée aux deux pouvoirs fondamentaux quand ils seront en rapport avec les nouvelles notions , avec la destination nouvelle?
Il faut se dégager (et une préparation négative qui a ébranlé tout théologisme y dispose naturellement les esprits) , il faut se dégager des préjugés traditionnels et voir en la théologie non une révélation surnaturelle, mais une production spontanée de l'intelligence humaine et du travail social. Sous la protection de cette philosophie initiale , qui était la seule possible au début des choses et qui fut une hardie et merveilleuse hypothèse suggérée naturellement par le conflit entre le monde réel , si décevant au premier coup d'œil, et l'intelligence, si dénuée à ces commencements; sous la protection, dis-je, de cette philosophie se poursuivit le développement de l'expérience, qui devait peu à peu constituer les sciences positives et former la trame de la philosophie destinée à supplanter l'ancienne. C'est en eflet une philosophie qui en supplante une autre ; c'est une œuvre de même nature, accomplie, comme l'autre, parles forces inhérentes à la société. A des êtres hypothétiques chargés fictivement d'administrer le monde, et d'être l'ex-
27Zl DES PROGRÈS DU SOCIALISME.
plication des phénomènes qui s'y présentent , se sont substituées graduellement les lois immuables qui régissent ce monde et qui sont l'explication des phénomènes. A l'origine , on ne connaissait pas les lois , et on imagina les causes ; aujourd'hui on connaît les lois et on renonce aux causes , qui échappent à toute expérience , et qu'il serait maintenant puéril et impardonnable d'imaginer comme firent nos aïeux.
C'est ainsi que du ciel la société a été graduellement ramenée sur la terre , au pi'opre et au figuré. Au propre , puisque le ciel n'est plus pour l'homme moderne qu'un espace illimité où se meuvent notre soleil avec ses planètes , et,. plus loin, dans une perspective infinie, un nombre infini d'astres radieux, décoration de la nuit; qu'un espace illimité où règne un froid glacial , au moins égal à celui de nos pôles ; qu'un espace illimité, sillonné àjamais par les rayons lumineux , seule révélation, pour nos faibles yeux, de tant de globes qui accomplissent éternellement leur révolution silencieuse ; qu'un espace illimité parcouru par des masses flottantes de petits corps solides qui , sous le nom d'étoiles filantes , viennent tomber incessamment en pluie sur notre planète. Au figuré, puisque le but personnel que le théologisme assignait aux individus dans un séjour fictif disparaît, pour faire place à un but social , et qu'évidemment la société, impossible à t^ransporter dans une autre existence, ne peut être conçue que sur la terre et en vue de la terre. Avec cette idée , jetez un coup d'œil rétrospectif sur l'histoire et voyez combien ces conditions intérieures et profondes se manifestent à la surface et à l'extérieur. Qui n'a été, en se reportant au paganisme, frappé de l'exubérance de joie et de fètê qui concordait merveilleusement avec tous ces dieux mêlés à l'humanité , et avec cette humanité enfant? Qui au contraire n'a pas été saisi du contraste sévère qu'offre le moyen âge et du mélange d'ascétisme et d'activité auquel cette jeunesse de l'humanité fut portée conmie l'est si souvent la jeunesse de l'individu qui, suivant l'impulsion, est entraînée aux dures pénitences aussi bien qu'aeux jouissances effi-énées? Maintenant l'âge mûr corn-
mence ; et, sans pouvoir retrouver ni les joies insouciantes du polythéisme, ni la sombre ardeur du monothéisme, l'humanité se sent arrivée au point de jouir de la vie librement, mais sérieusement, c'est-à-dire sous une doctrine intellectuelle plus rationnelle, sous une discipline morale meilleure et plus complète , sous un régime temporel mieux adopté au service commun.
Au fond, Tordre spirituel a pour objet de satisfaire à deux besoins capitaux , le besoin intellectuel et le besoin moral : il doit nous donner une conception générale du monde, voilà pour l'esprit, et un idéal qui nous dirige , voilà pour le cœur. Et en effet il les donna dans l'âge païen et dans l'*âge catholique : mais l'âge païen et l'âge catholique ont successivement passé , emportant avec eux et leur conception du monde et leur idéal. Les mêmes coups qui déracinèrent le polythéisme sont venus retomber sur le monothéisme , à savoir les incompatibilités croissantes entre une doctrine qui demeurait immuable et une science qui s'agrandissait de siècle en siècle, ^fais , par cet enchaînement naturel des facultés humaines qui explique toute l'histoire, au fur et à mesure que quelque chose se défaisait , il se refaisait quelque chose. Si rien n'avait bougé dans les conceptions, rien n'aurait bougé dans les institutions ; et justement ces conceptions qui altéraient l'ordre ancien étaient les bases , préparées d'avance , de Tordre nouveau.
La foi scientifique est , par droit de filiation , Théritière de la foi théologique, ce beau mot , consacré depuis si longtemps à un service social , n'en doit pas être détourné ; car il implique simultanément l'adhésion ferme de Tesprit et le saint enthousiasme du cceur; et, demeuré longtemps et avec justice étranger à la science , il lui arrive de droit au moment où elle devient philosophie , religion , donnant à son tour une conception du monde et un idéal , mais une conception qui est positive et un idéal qui est réel.
Les chrétiens ne manquèrent pas ( et ils eurent raison ) de signaler leur supériorité sur ce monde païen qu'ils venaient renouveler, injustes toutefois et profondément ignorants de la filiation historique quand ils couvraient d'opprobre et
damnaient ce polythéisme sans lequel il n'y aurait pas eu de monothéisme. La foi scientifique , qui ne commet pas cette grave erreur et qui paye un sincère tribut de reconnaissance aux sages et aux héros de tous les temps , de toutes les religions, de tous les pays, ne manque pas de signaler sa supériorité sur ce monde chrétien qu'elle vient renouveler. Pleinement satisfaisante pouV la raison moderne puisqu'elle s'incorpore toutes les sciences , elle l'est pleinement aussi pour le cœur moderne , puisque sa destination est sociale. Elle accepte avec une respectueuse gratitude et comme un précieux héritage la morale personnelle fondée par le polythéisme , la morale domestique fondée par le catholicisme ; et elle y ajoute la morale sociale , qui n'avait été qu'ébauchée par ces deux régimes de l'humanité. Et en effet que pouvait la théologie à cet endroit? C'est à l'individu , non à la société qu'elle promet une existence indéfinie ; c'est du salut de l'individu qu'elle s'occupe , non du salut de la société ; une telle direction ne lui laisse sur la destinée sociale qu'une influence très-indirecte et, partant, très-incomplète. Ainsi l'emporte le régime nouveau sur l'ancien.
Ce n'est pas, on le voit, un vain jeu que le jeu des idées; elles changent le monde. Non-seulement, devenant positives, elles ont successivement restreint et finalement dissipé les opinions théologiques ; mais aussi, par une conséquence certaine quoique moins accessible, pour le moment, à la généralité des esprits, elles tendent à donner une direction tout à fait différente à l'activité humaine. Dans le passé , l'activité humaine a été essentiellement guerrière. L'affaire capitale c'était ou se défendre ou attaquer. De là la prépondérance , dans le temporel , des castes militaires , des chefs et des rois. Soit qu'il s'agît entre tribus de luttes où le cannibalisme achevait ce qui avait échappé au combat , soit que des populations déjà policées eussent à se préserver contre l'invasion des hordes dévastatrices , soit qu'elles se fissent la guerre entre elles , la défaite entraînait de telles conséquences, que les vertus guerrières étaient au premier rang. Cet fige de guerre fut l'âge des théologies ; et l'on comprendra cette liaison intrinsèque quand on se re-
présentera que les théologies ne sont compatibles qu'avec un degré limité de science et , par conséquent , un degré limité d'industrie. Reste alors pour champ des grands travaux et des nobles exploits la guerre , où l'on combat pour les foyers domestiques , où l'on étend la domination et la grandeur de cette patrie si chère et si jalouse. L'homme ne sait pas encore s'attaquer systématiquement à la nature ; et d'ailleurs les passions sont trop indomptées et trop hostiles pour que la paix puisse prendre racine dans ce monde agité. C'est de ce caractère qu'est empreinte la royauté ; et c'est ce caractère qui la rend inhabile à gouverner les sociétés modernes. Un nouveau pouvoir temporel , aussi bien qu'un nouveau pouvoir spirituel , est donné par l'histoire , s'élevant , comme lui , par le déclin des vieilles institutions , et fondé , comme lui , sur des éléments qui ont grandi. La paix se fait de proche en proche sur la terre. Les grandes nations occidentales, déjà mises hors d'état, par la situation des esprits , de guerroyer entre elles , transformeront cette paix négative en une paix positive, et étendront peu à peu leur ascendant modérateur sur le globe , aidées qu'elles seront par les puissants rejetons qu'elles ont en Amérique et ailleurs. Entretenir aujourd'hui , outre mesure, la royauté, c'est entretenir le pouvoir militaire , avec toutes les tendances qui lui sont propres , et laisser dans un vague indéfini et par conséquent dans une anarchie périlleuse l'activité moderne, qui ne peut plus être qu'industrielle. Détachezvous un moment des habitudes où vous êtes plongés, et demandez-vous ce qu'il adviendrait de la société , si la monarchie pouvait être maintenue en Occident d'une façon illimitée; voyez-la avec sa noblesse pour l'entourer, son clergé pour lui imprimer le caractère divin, son armée pour la servir; n'est-ce pas une organisation parasite si elle n'agit pas , dangereuse si elle agit ? Maintenant qu'une plus pure lumière s'est répandue parmi les hommes, et qu'une meilleure morale les domine , la guerre tombe en désuétude, et , avec elle, les pouvoirs qui avaient été Jadis chargés de ce soin prédominant. En place s'élève l'industrie, qui se définit ainsi : lutte avec la natureet appropriation de
plus en plus savante et parfaite des forces naturelles aux besoins de l'humanité. Là est la cause de la déchéance de l'antique et glorieuse royauté ; là est l'origine de l'organisation future , qui , beaucoup plus complexe et beaucoup moins concentrée, prendra une tout autre forme; le gouvernement ayant pour but , non comme par le passé , de régir d'en haut la société , de lui être en quelque sorte superposé , et de diriger la guerre , mais de pénétrer plus profondément le corps social , de conduire tout le travail de production et d'échange, et, en retour de cette immense force remise en ses mains , d'assurer aux prolétaires éducation , subsistance et famille , en un mot , de diriger la paix. Donc , les deux bases de l'ordre nouveau que la révolution occidentale a pour mission d'inaugurer, sont : le pouvoir spirituel régénéré par la science et le pouvoir temporel régénéré par l'industrie.
coté positif. — Distinction de la Religion d'avec la Théologie <.
J'arrive au point culminant , celui où îl importerait le plus que ma parole ne restât pas au-dessous de ma tâche, et que mon insuffisance ne me trahît pas. Je l'ai dit dans Un des précédents articles, je ne serai pas lu, quoique je ne craignisse pas de l'être ; je ne serai pas lu par les conservateurs ou demeurés de bonne foi , ou rentrés depuis peu , et jusqu'à ce que l'aiguillon les pique, dans le giron théologique ; mais je serai lu par les socialistes , qui vont encore une fois se trouver en présence d'idées peu compatibles avec leurs notions actuelles. C'est, en effet, l'office essentiel, mais en même temps la difficulté perpétuelle de la philosophie
» ffdUonal, 17 février J85i.
positive, d'avoir non pas à suivre le courant facile d'opinions trop souvent inconsistantes et contradictoires, mais à établir un régime intellectuel et moral qui , tout en faisant justice des opinions, qui ne sont pas tenables, donne satisfaction aux sentiments, qui sont excellents. Les socialistes, particulièrement en France, se divisent pour la plupart en ceux qui appartiennent à un vague déisme , et ceux qui appartiennent à un athéisme non moins vague. Les premiers, tenant par un point essentiel au système théologique, sont mal disposés pour une idée religieuse qui ne s'y rattache pas ; et les autres , mus par les sentiments purement négatifs qui animèrent le dix-huitième siècle, sont hostiles à toute idée qui a un caractère religieux. La philosophie positive est en égal dissentiment avec les uns et les autres ; trop antithéologique pour le déisme, trop religieuse pour l'athéisme. Et ceci repose sur ce résultat décisif de toute l'exploration scientifique, durant le long cours des siècles, ù savoir que rien de ce qu'on appelle cause première n'est accessible à l'esprit humain, et qu'on ne peut expliquer l'origine du monde ni par plusieurs dieux , ni par un seul , ni par la nature, ni par le hasard, ni par les atomes. Ce résultat , devenu un principe , s'empare progressivement des intelligences modernes, et porte toute l'organisation sociale de l'avenir ; car, montrant que les lois seules des phénomènes du monde tombent sous notre connaissance , il nous enseigne quelles sont ces lois pour l'organisme social , et écarte le théologisme comme nécessairement rétrograde et l'irréligion comme nécessairement anarchique.
Je dis donc que la théologie et la religion , longtemps tenues pour une seule et même chose , longtemps confondues en une notion commune, sont pourtant fondamentalement distinctes. L'une est transitoire, l'autre est permanente. Tant que les notions des hommes ont été théologiques, la religion a été théologique nécessairement; mais, aujourd'hui que les notions des hommes deviennent positives, la religion devient positive aussi.
Ici on m'arrêtera tout d'abord, et on objectera '.Pourquoi ne pas s'en tenir à la conception du monde purement intel-
lectuelle, et à la donnée purement rationaliste de la philosophie positive? Elle peut nous convenir, dira maint révolutionnaire, car elle substitue une notion précise à un déisme privé de révélation, et, partant, si chancelant. Elle peut nous convenir, diront les athées, car elle nous délivre du théologisme , qui nous est si profondément antipathique. Mais ce qui ne peut nous convenir, c'est que vous rattachiez à cette conception du monde si éminemment intellectuelle, à cette donnée si éminemment rationaliste, une morale qui en découle, une éducation qui en est la conclusion, une inspiration pour les arts, des symboles pour les fêtes publiques, des encouragements et des consolations pour le foyer domestique et pour le for intérieur. Nous acceptons la satisfaction infinie que la philosophie positive procure à l'esprit, la satisfaction de planer, pour la première fois, sur l'ensemble des phénomènes, et de voir les lois immuables des choses dans leur vérité, dans leur grandeur, dans leur beauté. Mais ce pas est tout ce que nous voulons faire ; nous ne consentons pas à rentrer dans les vieilles superstitions. Et seraitce autre chose si , après vous avoir permis de saisir notre esprit, nous vous permettions de saisir notre cœur ?
Un tel langage, un langage analogue, du moins, a souvent été tenu, j'en suis certain, lors de l'établissement du christianisme. Dans ce temps les intelligences les plus avancées penchaient vers le monothéisme, comme elles penchent aujourd'hui vers les notions rationalistes; et, quand le christianisme parlait de conversion , on répondait sans doute : Oui , nous sommes prêts à laisser cette multitude incohérente de dieux que notre raison ne peut admettre ; c'est pour nous une satisfaction infinie de vous suivre dans cette conception rationnelle qui nous simplifie si merveilleusement le monde. Mais pourquoi ne nous en tiendrions nous pas là? à quoi bon cette morale que vous y joignez , ce culte que vous instaurez , cette organisation spirituelle que vous établissez? Notre esprit est avec vous , mais notre cœur reste plus païen, et nous ne voyons pas comment notre adhésion intellectuelle entraînerait notre adhésion morale.
Le fait est qnc, par-devant l'histoire, dont le jugement est
ici décisif, radhésion intellectuelle entraîna l'adhésion morale ; ou plutôt ces deux conditions sont tellement liées que, réagissant l'une sur l'autre, elles s'accomplirent simultanément. Alors c'était la croyance au monothéisme qui , au milieu du monde païen , établissait son idéal sur la base étroite du surnaturalisme , ayant pour histoire la légende ; aujourd'hui c'est la croyance en l'Humanité, qui, au milieu du monde chrétien, établit son idéal sur la base solide de la réalité, ayant pour légende l'histoire.
C'est vraiment une chose merveilleuse que de considérer, dans cet espace lointain des siècles écoulés, comment la légende, en apparence si capricieuse et si fictive, a pu, en absence de vérités encore inconnues, fournir aux hommes les conditions d'une sociabilité complexe , savante , morale et perfectible ! Quelle spontanéité heureuse dans cet instinct qui personnifie tous les objets de la nature, les rend mystérieux et vénérables ; et crée , en créant le fétichisme , la trame primitive de l'existence sociale! Quelle splendeur d'imagination et quelle inspiration de beauté , quand tout ce fétichisme, délaissé comme grossier et inculte, vint s'épandre en ces créations, à la fois si rationnelles et si ingénieuses, qu'on appelle le polythéisme! Enfin, quelle austérité de morale, quelle savante réduction des êtres théologiques , quelle vigoureuse ébauche du pouvoir spirituel , quand il fut donné à la raison plus mûre d'enfanter le catholicisme ! Admirable eflicacité de la légende primitive, incessamment épurée ; de la légende, qui, comme un chêne vénérable dont les racines se sèchent , perd ses feuilles, et laisse désormais sans ombrage tout le sol à l'entour !
Mais c'est une chose encore plus merveilleuse et plus captivante que de contempler comment l'histoire, en apparence , si bornée et si incohérente , a peu à peu dessiné la grande et souveraine figure de l'Humanité. Venez avec moi, penchez-vous un moment sur cet abîme du passé. L'Humanité , qui présentement nous apparaît déjà si radieuse , où est-elle en ces commencements? Un voile épais la cache aux hommes d'alors, et leurs yeux sont trop faibles pour le percer. A quel prix tous ces aïeux, envers qui nous ne saurions
être assez reconnaissants, à quel prix donneront-ils à nous, leurs descendants, cette notion suprême et cet idéal réel? Pendant que la légende imagine et remplit glorieusement un office indispensable, la réalité, humble et petite, amasse patiemment ses trésors. L'Humanité ne sera connue que quand les hommes connaîtront le séjour qu'ils habitent ; et les astronomes mesurent le monde, et les voyageurs explorent la terre. Elle ne sera connue que quand les phénomènes qui nous entourent cesseront d'être des merveilles inexpliquées ; et des esprits ingénieux captivent la foudre, décomposent la lumière, assujettissent la chaleur et surprennent le secret des combinaisons moléculaires. Elle ne sera connue que quand des notions positives auront été acquises sur les conditions de la vie ; et des mains actives sondent les organes délicats des végétaux et des animaux , et rapportent une ample moisson de vérités imprévues. Elle ne sera connue, enfin, que quand l'histoire, jusque-là dispersive, deviendra réellement son histoire ; et, au temps voulu par l'évolution commune, l'histoire laisse deviner son unité fondamentale, complétant, par un dernier travail, l'immense travail de cette nouvelle révélation.
De même que c'est le couronnement de toute notre histoire , c'est aussi le couronnement de toute notre science. Jadis, et conformément au milieu où elles agissaient, la théologie et la métaphysique , sa servante , donnèrent leur démonstration de l'existence divine. Semblablement , la science positive donne aujourd'hui la démonstration de l'existence de l'Humanité. Il n'est plus possible de méconnaître la croissance de cet idéal, la solidarité qui unit son plus lointain passé à son plus lointain avenir, et cette vie puissante dont chaque homme a été, est et sera un organe. Vie d'autant plus puissante que les organes individuels auront été meilleurs! Organes d'autant meilleurs, que la vie de l'Humanité se sera développée davantage ! Et à peine la science a-t-elle saisi l'ensemble de cette grande existence , qu'elle en reçoit aussitôt toute sa destination et toute sa valeur. .A l'instant tombe le bandeau qui lui masquait l'unité; à son tour, elle confesse avec reconnaissance qu'elle
ne vaut qu'en vue de l'Humanité, et que son travail ne peut plus être fructueux s'il n'est dirigé par eette âme de tout ce que nous sommes ; et, abaissant désormais son orgueil révolutionnaire, elle s'enthousiasme non plus pour cette vérité froide et particulière où elle fut jusque-là condamnée, mais pour cette vérité vivante et générale qui ne donne pas moins de chaleur que de lumière.
C'est le couronnement de toute notre morale. Je l'ai dit bien des fois : la morale théologique a formé dans l'âge païen les héros et les sages , dans l'âge catholique les saints , les pieuses femmes et le vrai mariage. Mais elle trébuche aujourd'hui devant la tâche sociale qui échoit au pouvoir spirituel. C'est un fait , mais c'est aussi un principe ; en d'autres termes, ce fait a sa raison d'être dans les nécessités historiques. Fonder la morale sociale et conserver la doctrine théologique est impraticable; car, la doctrine soulevant l'indomptable insurrection de l'esprit moderne, le cœur n'a jamais permission de prendre son légitime ascendant. C'est justement cette distinction qui est la révolution; et, à son tour, la révolution, qui n'a aucun moyen de mettre un frein à l'esprit, lui laisse fouler, dans son dédain négatif, les besoins les plus purs et les plus touchants du cœur, compromettant ainsi le but même qu'elle voudrait atteindre. L'Humanité concilie ces dissidences, qui, sans elle, demeureraient à jamais inconciliables. Devant elle, qui est la vérité même, l'esprit s'incline sans s'humilier, accepte un joug qu'il reconnaît salutaire, et se plaît à obéir. Alors on peut donner, sans crainte de provoquer l'insurrection intellectuelle, pleine carrière à tous les sentiments d'amour et de bienveillance, de dévouement et de fraternité , de reconnaissance et de piété, sans lesquels la société ne pourrait se réorganiser. Ames tendres , qui aimez à vous plonger dans les douceurs profondes d'une tendresse désintéressée , tournez les yeux vers cet idéal ; l'Humanité vous promet , comme votre récompense suprême , le bonheur de la servir. Pauvres , qui portez péniblement le poids de votre misère, mettez votre confiance en elle ; l'Humanité a travaillé à vous affranchir en s'affranchissant, à vous racheter en se rachetant. Et vous,
28â nr.s PROORKS nu sociAMSMJi.
riches qu'au sein du bien-être, attriste plus d'une fois, quoi qu'on dise , le souci de la souffrance d'autrui , ne craignez pas d'être bannis de son royaume : l'Humanité saura rendre votre richesse la plus précieuse pour vous , en la rendant la plus fructueuse pour les autres.
C'est le couronnement de toute notre poésie et de tous nos beaux arts. Vaine eût été l'entreprise , quand le paganisme mourut, de révivifier l'esthétique qui y était attachée, et il fallut bien que tout suivît l'inévitable décadence de ridée religieuse. Non moins vaine eût été l'entreprise, quand, pour la première fois, le catholicisme s'ébranla, d'entretenir cette poésie, cette architecture, cette peinture qu'il avait inspirées. A la vérité, dans le temps d'arrêt du protestantisme et avec la Renaissance, il se fit une nouvelle création esthétique plus imprégnée en Espagne , en Angleterre , en Allemagne, des souvenirs du moyen âge, de ceux de l'antiquité classique en France et en Italie ; mais ceci , malgré d'éclatantes beautés, n'eut qu'une durée éphémère. Et partout on sent et on déplore une incertitude, un déclin, une incohérence attestant, non certes l'affaiblissement des facultés esthétiques, mais l'influence d'un milieu qui ne sait plus ni donner ni recevoir une impression. La divergence illimitée des intelligences ôte toute puissance et toute sérénité à la poésie et à ses sœurs. Quelle est la classe qui n'est pas déclassée? Quelle est la foi qui ait foi en elle-même? Quel est le pouvoir qui se sente puissant? La science positive et la théologie , la démocratie et l'ordre féodal , la république et la royauté , la paix et la guerre, tout se heurte, tout se divise. Des nuages qu'un vent rapide amoncelle sans cesse cachent les étoiles directrices ; et, comme l'Ajax d'Homère , qui, enveloppé de poussière et de ténèbres dans le combat, implore de Jupiter un peu de jour, l'art implore tantôt du génie de la conservation , tantôt de celui de la révolution un peu de jour et de lumière. Le jour et la lumière s'avancent, et les nuages se dissipent. L'Humanité apporte un nouveau type de beauté. Poètes, elle vous demandera des chants; peintres et sculpteurs, elle vous demandera des toiles et des marbres ; architectes , elle vous demandera des temples ;
musiciens, elle vous demandera des harmonies. Et de cette inspiration commune donnée à tous les génies créateurs, il naîtra pour les siècles à venir ce qui nous manque à nous , générations révolutionnaires, ce qui fut accordé dans une certaine mesure à Tùge polythéistique et à l'âge catholicoféodal , la contemplation du bon et du vrai dans la beauté idéale.
S'il est vrai que le paganisme fut rétrograde dans sa lutte contre une doctrine meilleure ; s'il est vrai que le christianisme l'est maintenant , on doit pourtant proclamer hautement comme une des plus essentielles vérités de l'histoire, que les religions, lors de leur pleine maturité, sont la concentration la plus heureuse et la plus efficace de toute la science, de toute la morale, de toute la poésie des sociétés. Justement parce qu'elles sont la forme réelle de la spiritualité humaine , il n'est , dans l'ordre spirituel , rien qui ne découle de cette source profonde. Par là s'explique la concordance irrécusable dont tous les temps et tous les lieux témoignent, entre la religion, le régime social, le caractère scientifique et les œuvres des arts. Dans chaque âge aucune conception n'est plus haute que la conception religieuse ; en elle, tout ce que chaque grande époque a su de plus vrai , senti de plus moral, imaginé de plus beau, s'est incorporé et réalisé, afin de se dispenser aux populations entières comme le pain quotidien de la vie. Aussi est-ce une nouvelle incorporation de ce que nous savons de plus vrai , sentons de plus moral, imaginons de plus vrai, qui se réalise aujourd'hui dans la révélation immense et permanente de l'Humanité ; c'est une nouvelle dispensation du pain quotidien de la vie spirituelle.
Il faut donc, dans toute l'histoire, considérer les religions successives comme l'unité suprême des époques successives. Et ici, saisi d'une profonde admiration, je m'arrête involontairement pour la faire partager , s'il est possible , au lecteur. J'ai porté un regard curieux dans toutes les sciences, et souvent je suis tombé dans ces ravissements qui saisissent l'âme contemplant les lois de la régularité éternelle ; mais jamais je n'ai rien ressenti d'aussi vif qu'en apercevant
enfin, sous la direction de la philosophie positive, ces merveilleux et délicats ressorts qui meuvent l'histoire. Grandeur, simplicité, fécondité, avec quel éclat vous apparaissez dans la création de ces foyers religieux où tout aborde et d'où tout rayonne ! Humanité ! toi qui , en ceci , te révèles sous des formes de plus en plus distinctes, et qu'il nous est présentement donné de voir dans ta pure lumière, combien désormais l'esprit a besoin de te connaître et le cœur de te servir !
Un des plus nobles attributs de l'intelligence humaine, c'est la puissance qu'elle a d'idéaliser. L'idéal est à la fois son rêve et son culte ; elle le poursuit et l'adore ; elle le modèle et se laisse à son tour modeler par lui. Perpétuel échange d'une efficacité que rien n'arrête ! Mais les idéalisations théologiques ne furent jamais que fictives ; et, quoiqu'une interprétation sagace montre qu'au fond , dans de telles conceptions , l'homme a toujours adoré peu ou beaucoup l'Humanité, toutefois, ni cette aperception n'était claire , ni cette adoration n'était pure , ni cette satisfaction n'était pleinement salutaire. Il faut y voir une indubitable idolâtrie par rapport à la vraie notion religieuse. Voici venir, en effet , les temps étant accomplis , voici venir l'idéal qui n'a plus rien de fictif et qui est tout entier réel !
Humanité , règne , voici ton âge , a dit le poëte en son inspiration prophétique. Oui, c'est un âge nouveau qui commence; et, pour parler le langage d'un autre poëte, dont l'inspiration prophétique ne fut pas moindre à l'aurore d'une révolution :
Magnus ab intégra seclorum nascitur ordo.
L'Humanité est un idéal réel qu'il faut connaître ( Iducation), aimer (religion) , embellir (beaux-arts), enrichir (industrie), et qui, de la sorte, tient toute notre existence, individuelle , domestique et sociale , sous sa direction suprême.
DES PROGRÈS DU SOGIALlSMi). 287
ZVI.
t!ûté positif. — Idée reilgriense de l'Hnmanité i.
M. Comte a pleinement raison quand il dit : Le genre humain devient de plus en plus religieux , à mesure qu'il se développe et que son histoire se prolonge. A l'origine , la religion ne peut se manifester que sous la forme théologique ; et cette forme implique des conditions mentales qui ne permettent à l'influence religieuse qu'une faible efficacité. Quand le fétichisme règne sur la terre, le lien religieux n'existe qu'entre les membres de la tribu ; mais entre les tribus elles-mêmes , les fétiches particuliers à chacune ne font qu'ajouter aux animosités et aux guerres. Alors le théologisme est le plus développé , puisque tout , pour ainsi dire , est divinité ; mais la religion est réduite à sa moindre puissance , puisqu'elle ne sert à unir que les individus dans le sein de la peuplade. Sous le polythéisme, elle prend un notable essor ; en même temps que les fétiches deviennent des dieux , les tribus deviennent des cités et des nations ; toutefois , il n'y a rien là qui puisse contre-balancer et finalement surmonter les antagonismes ; c'est toujours la guerre , mais la guerre conquérante qui fonde les empires et civilise les hommes. Un nouveau et très-grand progrès s'effectue par le monothéisme. Durant cet âge, la religion rayonne avec force à travers l'enveloppe théologique ; et il s'agit non plus de dieux multiples qui s'accommodent les uns à côté des autres , et qui président aux destinées de leurs nations respectives , mais d'un dieu unique et jaloux qui aspire hardiment à la suprématie universella Qui l'empêchera donc d'y arriver? Trois conditions inhér^tes au
National, 10 mars 18S1.
monothéisme, et qui l'ont fait trébucher. D'abord, sa base doctrinale était trop peu sûre pour qu'aucun ralliement fût complet ; aussi , s'est-il partagé en trois grandes fractions , aussi hostiles réciproquement que le furent jamais les cités antiques, Je monothéisme catholique, le Grec et le Musulman. En second lieu , il commence par commettre une profondeet irréparable mutilation en damnant tout le passé polythéistique et fétichique. Comment, dès lors, deviendrait-il universel dans l'espace, puisqu'il ne peut pas l'être dans le temps ? En troisième lieu , enfin , pendant qu'il se débat ainsi devant des obstacles insurmontables, l'heure de la décadence sonne pour lui, et une décomposition intestine l'atteint et le travaille. Alors , parallèlement à cette décadence et à cette décomposition de la dernière et plus rationnelle forme du théologisme , et malgré les orages de l'immense révolution où est engagé l'Occident, croît et grandit le sentiment de la fraternité des peuples , de la république universelle , de la paix qui doit noblement présider aux destinées futures, de la destruction des privilèges, de la suppression des castes ; en un mot, d'une société plus savante et meilleure aussi bien entre les peuples que dans le sein de chaque peuple. Donc, en fait, les hommes sont devenus plus unis , plus religieux ( car, qu'est-ce que la religion , sinon lien et union ? ) , non-seulement sous l'influence et grâce aux perfectionnements successifs du théologisme, mais encore dans le temps même où le théologisme perd son antique domination sur les intelligences et indépendamment de lui. Plus l'histoire marche et se prolonge, plus la religion fait de progrès dans le genre humain.
L'homme n'a jamais été sans religion , et il l'est aujourd'hui moins qu'en aucun temps. Le sentiment religieux , pour vivre et s'exercer, a besoin de se fixer sur quelque être qui paraisse ou qui soit réel , et dont on se sente sérieusement dépendant. Jadis , il se fixa sur les êtres fictifs dont l'imagination primitive peupla le ciel; de nos jours, il se fixe sur l'existence réelle de l'Humanité. De même qu'à l'approche du christianisme, et pendant la révolution qui accomplit la ruine du paganisme, les esprits et les cœurs pen-
chaient vers la notion , alors pleinement satisfaisante, d'un seul dieu, de même , dans notre révolution parallèle , qui accomplit la ruine de l'ordre catholico-féodal , tout se tourne spontanément vers la nouvelle révélation qui surgit à l'horizon du monde. C'est surtout dans le courant du xviii* siècle que cette influence a commencé de se faire sentir. Alors, servir l'Humanité était dans les bouches et dans les cœurs. Ce siècle , si passionnément négatif et athée , ayant la conscience de travailler pour elle , en avait le profond désir; et, quand vinrent l'orage et les rudes épreuves, personne ne broncha , chacun donnant résolument sa fortune et sa vie pour le succès de la grande cause ; preuve décisive, comme l'a remarqué M. Comte, de la force des sentiments de dévouement, indépendamment de tout motif de récompense théologique. Les mêmes hommes qui se déclaraient indifférents aux promesses et aux menaces d'une vie future , mouraient sur les champs de bataille ou sur l'échafaud , supportaient la prison , l'exil , la ruine , n'ayant pour tout salaire ( et ils le trouvaient suflisant ) que la satisfaction d'avoir fait leur devoir et servi la révolution. Ce qui ne veut pas dire que, dans l'autre camp, on ne sût aussi mourir et se dévouer ; mais là , c'étaient le ciel et les anciens mobiles qui donnaient l'impulsion. Dieu et le roi , disait-on d'un côté ; la République et l'Humanité , disait-on de l'autre.
Pour avoir la pleine et religieuse notion de l'Humanité, il ne suffit pas de vouloir la servir ; il faut encore savoir que nous vivons dans sa dépendance étroite ; que nous tenons d'elle tout ce que nous sommes, et qu'elle seule nous donne , avec le pain de la vie corporelle , le pain de la vie spirituelle. Ce sont là les deux termes nécessaires auxquels conduit toute l'histoire.
Ces deux termes , la volonté de servir et l'étroite dépendance, se confondent en un, seul sentiment, l'amour de l'Humanité. Et ceci n'est point une création arbitraire. L'amour de Humanité surgit parmi nous ; il inspire des actions, il suscite des dévouements, il dicte des pensées. C'est un sentiment réel , et qui a sa source dans une disposition de
notre àme. L'Iiomme primitif aime la tribu ; plus développé, il aime la patrie ; arrivé enfin au point culminant de son développement, il aime l'Humanité. Il y a là les degrés successifs d'un même sentiment fondamental ; il n'y a pas à constater un sentiment nouveau lequel , d'ailleurs , serait radicalement inintelligible. Rien ne se crée dans la nature humaine; et ce que nous y apercevons aujourd'hui de plus grand et de plus beau , y a toujours été en germe. Une métaphysique ignorante et qui n'a aucun moyen d'expliquer les sentiments, est toujours tentée de les nier. On l'a vue, dans le siècle dernier, rayer d'un trait de plume tout une part de notre être et faire de l'intérêt personnel la base de la morale. Mais, ni le sens commun ordinaire, ni la science, qui n'en est que le prolongement, ne permettent ces divagations; et sans TpouYOiv expliquer pourquoi on aime son père et sa mère, sa femme et ses enfants, ses amis et sa patrie, et finalement l'Humanité, on reconnaît ces sentiments comme un fait primordial de notre nature. Il ne resté plus qu'à les développer, qu'à les affermir, qu'à leur faire produire tous les fruits qu'ils peuvent donner, en combattant systématiquement et réduisant au moindre degré possible les sentiments égoïstes, qui sont aussi un fait primordial de notre nature.
Servir l'humanité a été de tout temps ; nous le comprenons, maintenant qu'il nous est loisible d'apercevoir cette immense évolution due aux labeurs accumulés des générations. Mais alors on la servait insciemment; c'est sciemment qu'il faut que nous la servions aujourd'hui. Différence capitale qui élimine les divagations individuelles, règle les égoïsmes et fait tourner au bien de tous les efforts de tous 1 Cet unique aperçu ( tant il est vrai qu'arrivés à cet ordre d'idées nous sommes réellement à la sommité et au point suprême d'où le reste découle), cet unique aperçu sufl5t pour fournir un principe de jugement et d'appréciation touchant les peuples , les classes et les individus , tant dans, le présent que dans le passé. L'Humanité consacre dans le souvenir des hommes , dans l'éternité des temps , dans la SloivQ des choses ( in iinimis homimim^ in mernitale tem-
porum, fama vcnim), tout ce qui a été fait pour elle, et plonge dans l'éternelle réprobation tout ce qui a été fait contre elle. Ainsi est définitivement jugé ce meurtre coupable de César, meurtre si longtemps défendu par la métaphysique historique; ainsi est condamné Julien, qui tenta de faire rétrograder le monde ancien vers le paganisme; ainsi tombe la mémoire de Napoléon , qui tenta de faire rétrograder le monde moderne Vers le moyen âge. Et, pour le présent, malgré des préjugés, au reste, décroissant de jour en jour, qui ne sent que le roi , avec sa fonction désormais rétrograde ; que le noble, avec son privilège désormais inutile ; que le riche ( je parle de celui qui vit oisivement ou égoïstement de sa richesse , ce qui est si fréquent aujourd'hui ) , doivent être placés moralement bien au-dessous du laboureur qui cultive , de l'industriel qni fabrique , de l'artiste qui charme , du savant qui éclaire ? L'Humanité ouvre aussi son panthéon à des rois et à des nobles, mais c'est à ceux de l'âge qui vient de s'écouler. Pour y être accueilli , il faut, par des services, avoir mérité que les autres se souviennent de nous. ( Quique siii meniores alios fecere nierendo. ) Cet admirable vers est la devise de son panthéon.
Dans le système théologique , la définition même de Dieu, d'ailleurs complètement négative , ne permet pas que les hommes songent à lui être utiles , à le servir. Car que faire à un être que l'on suppose infini , immense , immuable, éternel ? Quel service lui rendre ? et comment ajouter à ses perfections et à sa puissance? Aussi, cette impulsion manquant pour nos actions, une compensation qui se suggéra instinctivement à l'esprit et aussi une condition morale qui accordait une influence trop petite au sentiment désinterressé , et trop grande aux peines et aux récompehces , donnèrent crédit à ces jouissances infinies tant en prix qu^en durée, comme dit Lafontaine, qui étaient promises aux fidèles. De la sorte, le salut personnel devint la seule affaire véritable. Jamais un si complet système d'égoïsme n'avait été organisé dans le mOnde ; et, si de puissants instincts , et, il faut l'ajouter, la sagesse sacerdotale n'avaient contrebalancé en partie les effets désastreux d'une telle direction
habituelle , la tendance à l'ascétisme individuel et Taspiration au salut auraient brisé les liens sociaux. La métaphysique athée du dix-huitième siècle n'eut pas à faire, pour établir la base de sa morale , d'autre effort de savoir et de conception que de s'approprier le dogme théologique. Le salut des théologiens est un calcul personnel tout comme l'intérêt bien entendu des matérialistes. Ceux-ci disent : Fais bien , car c'est ton intérêt dans cette vie. La théologie dit : Fais bien, car c'est ton intérêt dans une autre vie. La parité est manifeste. Ce n'est donc, on le voit, qu'au prix de grands dommages pour le fonds sympathique et aimant de l'âme humaine qu'on obtint l'efficacité attachée provisoirement au dogme des peines et des récompenses après la mort. Plus généreuse, plus noble, plus impersonnelle, plus sociale en un mot , est l'espérance que suscite l'Humanité. Justement parce qu'on peut lui rendre service , justement parce qu'on peut augmenter ses perfections et sa puissance, le sentiment de cette action réelle, de ce service effectif, devient une pure jouissance, une satisfaction profonde, une récompense suffisante. L'égoïsme baisse d'autant. Loin d'être cultivé systématiquement, il se trouve systématiquement réprimé. Destination naturelle de la religion qui s'élève, puisqu'elle s'élève précisément au moment où tombent les castes et les privilèges , et où les instincts populaires réclament de plus fraternelles institutions !
La décadence, non plus que la création, des dogmes théologiques, n'est ni cherchée, ni préméditée, ni facultative. L'une comme l'autre naît nécessairement de la condition intellectuelle , réglée elle-même par le développement scientifique. Plus on va, plus des doutes graves naissent sur la réalité de l'idée théologique. De toutes parts , à tout propos , ce qui avait paru aux ancêtres si réel et si évident , paraît à leurs neveux douteux et fictif. A mesure que la croyance s'ébranle, l'efficacité sociale du dogme diminue, et il finit par être d'une complète stérilité soit pour diriger la science , soit pour dominer la société. Et en effet, s'il est fictif, il ne peut renfermer en soi que ce qu'une conception subjective y a mis; il n'est susceptible d'aucune pro-
duction ultérieure, complètement comparable à cette opération des alchimistes, qui ne trouvaient de l'or dans leurs creusets qu'à la condition d'y en mettre préalablement. L'idéal théologique des diCférentes époques représente uniquement l'idée que chaque époque avait respectivement du monde et de sa cause. Aussi, à proportion que l'examen des générations successives devenait plus rigoureux, ce fonds, que rien ne renouvelait, s'épuisait peu à peu, et finalement cessait d'être productif et fécond. Mais l'Humanité n'est point une conception fictive , qui ne doive son existence qu'à des inspirations subjectives; elle vit, elle se développe, elle grandit; elle ne se connaît bien qu'à la condition de connaître le monde extérieur, et le monde extérieur est un champ éternel de découvertes et de spéculations ; elle a une longue existence , une organisation complexe , une histoire qui se déroule perpétuellement, et cette histoire est une merveille profonde où l'esprit contemplatif peut se plonger sans mesure. Ainsi , pendant que la théologie , ou connaissance de Dieu , est frappée d'une stérilité croissante , la sociologie , ou connaissance de l'Humanité , est douée d'une non moins croissante fécondité ; et le lien religieux , qui menaçait de se rompre d'un côté , se refait de l'autre et enlace les hommes d'une étreinte et plus sûre et plus étroite.
La religion , relative et progressive comme tout le reste, est toujours conforme à l'état intellectuel et moral des populations. De même que le système de la gravitation des corps célestes est une notion qui dépassait toute la force des anciens esprits , de même l'Humanité est une existence trop profondément reculée pour avoir été connue des anciens hommes; et, comme il a fallu de toute nécessité croire d'abord que le soleil se levait à l'orient et se couchait à l'occident, il a fallu d'abord aussi adorer le fétiche. Les fétiches n'étaient pas ce qu'un vain peuple pensait ; si l'on brise la pierre adorée, on n'y trouve qu'une poussière inerte, et rien de ce divin que l'imagination y avait incorporé. Les dieux du polythéisme ne sont que ces fétiches transformés, et enfin le monothéisme lui-même n'est que la réduction ra-
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tionaliste de tous ces dieux à un seul. L'idohltrie n'a donc pas encore quitté le monde; et Ton ne doit pas s'étonner que la remplacer enfin par une religion plus pure de tout alliage soit une œuvre si grande et une si complète révolution.
Permis à l'homme des anciens temps d'avoir ignoré ce qu'il devait k l'Humanité et combien sa dépendance était étroite. Mais nous, le pouvons-nous? Cette terre qui nous fournit et notre nourriture et notre abri , quelle main nous l'a ainsi préparée et embellie? Supposez un moment anéanti ce fruit du labeur de tant de siècles, que deviendrions-nous, môme avec tous nos moyens d'action perfectionnés ? Les campagnes assainies et défrichées , les rivières contenues, les forêts primitives abattues, les végétaux transformés par une longue et intelligente culture, les animaux domptés et appropriés, les villes, merveilleux foyer de concentration intellectuelle, tout cela nous vient par héritage. Mettez maintenant en regard l'autre domaine , les beaux-arts , la science. Que de méditations amassées pour produire cet immense trésor de notions spéculatives qui se partage si abondamment à nos intelligences ! Maintenant qu'une claire vision de la filiation des choses nous est donnée, il n'est plus possible de recevoir ces enseignements supérieurs, que nous recevons comme un enfant le lait de sa mère, sans remonter pieusement d'âge en âge à la source d'où ils dérivent et sans confesser notre dette et notre reconnaissance. Et les jouissances pures et profondes qu'alimente la contemplation du beau , où seraient-elles si tant d'imaginations créatrices n'avaient pas empli notre passé de formes idéales et de ravissantes harmonies? De ces générations entrées dans la tombe , il nous arrive quelque chose de lumineux et de suave qui charme et élève; et l'Humanité, en nous mettant en communication les uns avec les autres , nous vivants, avec ceux qui ne sont plus, nous soutient, nous parle et nous inspire.
C'est notre providence perpétuelle. Elle est là , placée entre les forces redoutables et sévères par lesquelles l'ordre cosmique est régi , et l'individu humain , faible et dénué
dans un monde rigoureux. Elle étend sur lui sa main protectrice. Elle lui embellit son séjour. Elle lui prépare des richesses intellectuelles, si bien qu'il ne faut qu'une brève jeunesse pour apprendre ce qui a coûté des siècles à trouver. Elle a soin de son moral, et, lui rendant désormais plus faciles les sentiments de sympathie et de dévouement, elle le dispose pour éprouver tout le bonheur dont il est capable. Rien n'échappe . à sa bienveillante sollicitude ; mais c'est surtout des pauvres qu'elle se préoccupe. Forcée par les conditions fatales qui régissent son existence , elle n'a pu , alors qu'elle était cachée par des voiles épais et n'agissait que sous le pseudonyme des êtres théologiques, elle n'a pu développer son action providentielle que par des créations temporaires de castes et de privilèges. Enfin toutcela tombe; elle se montre dans sa plénitude ; son règne arrive, non sans doute qu'elle veuille effacer les inégalités inévitables et utiles de la nature humaine , mais , exigeant que tous ses membres la connaissent, l'aiment et la servent, elle les rachète ainsi définitivement de l'ignorance et de la misère.