‹ Conservation, révolution et positivismeChapitre 3 sur 24 · VI PRÉFACE · texte numérisé non relu

VI PRÉFACE

incertaine et si décevante. De cela , je ne me fais aucun mérite personnel , et, si j'éprouve une vive et sincère satis- . faction de n'avoir point à me démentir, et, parlant au public , à diminuer par des revirements et des fluctuations, ce qui peut s'attacher de crédit à ma parole, j'en reporte toute la reconnaissance ^ la philosophie positive , dont la cohérence intime m'a préservé des aberrations , et dont la salutaire discipline m'a défendu contre les découragements et les emportements.

Il est incontestable que, depuis un petit nombre d'années, le positivisme a fait de notables progrès en France et hors de France. S'il s'agissait d'une chose purement scientifique, telle que la découverte du système du monde par Newton , la théorie de la combustion par Lavoisier, l'institution de l'anatomie générale par Bichat, ce seraient sans doute des événements fort Importants, qui toutefois n'Intéresseraient immédiatement que les savants de profession et n'auraient d'autre résultat (celui qu'en efiTet ils ont eu) que d'avancer la dissolution des notions théologiques et métaphysiques, et d'être les leviers de la grande révolution occidentale. Autre et plus capitale est l'introduction du positivisme parmi les affaires du monde et au sein de la ruine croissante de l'ancien ordre social. Tout ce qui s'est fait deffuis l'ébranlement a eu pour objet, voulu ou non voulu, de hâter cette ruine , sans cependant rien remplacer ; ce qui se fait aujourd'hui a pour objet d'y substituer un nouvel ordre social, seul moyen d'en finir aussi bien avec la rétrogradation qu'avec la révolution, aussi bien avec l'anarchie des conservateurs qu'avec celle des révolutionnaires.

Outre la voie de propagation individuelle, qui conquiert des assentiments complets et fait des prosélytes et des apôtres, il est une voie de propagation générale qui dissémine les idées positives. Sans doute il ne germe d'abord que celles

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qui sont le plus en rapport avec le sol actuel, mais le sol actuel est heureusement préparé. D'une part, le sentiment socialiste inculque de plus en plus la généreuse croyance qu'il n'est plus de véritable morale que celle qiii consacre les forces de tous au service de tous ; d'autre part , l'impuissance des restaurations à rien rétablir et l'impuissance connexe des révolutions à rien édifier, se prouvant toujours par le fait, affaiblit incessamment les préjugés soit conservateurs, soit révolutionnaires. De plus , comme , parallèlement, les vieilles autorités s'ébranlent davantage de jour en jour en Europe, les obstacles diminuent aussi qui s'opposent aux saines notions et aux saines applications.

La commotion européenne de i8Zi8 a été très-favorablé au positivisme. En ceci, néanmoins, il ne faut rien voir dé fortuit, et immanquablement il devait survenir dans la situation générale, à cette date-ci ou à une autre, tel désarroi violent ou non violent ( cela dépendait de l'habileté des gouvernants), qui mît en évidence comment la société ne s'appuyait plus que sur des étais ruineux , et comment il était grand temps de remplacer ce qui était vermoulu. L« socialisme même , qui naissait , n'était pas autre chose que le sentiment de cette situation , plus tôt et mieux appréciée par les classes inférieures que par les classes supérieures. Mais , à son tour, le positivisme a rendu à la rénovation eu^ ropéenne tout ce qu'il en avait reçu , il lui a ôté son apparence révolutionnaire qui, effraye tant de bons esprits, et il a fait voir que c'était non pas une série de bouleversements sans raison et sans limite , mais un mouvement naturel aboutissant nécessairement à un état final de stabilité régulière. Il en a indiqué les tendances générales, signalant de la sorte des directions qui , dans le développement ultérieur de la crise , ne seront pas perdues , soit pour les peuples, s'il faut qu'une compression inintelligente pro-

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voqiie de nouvelles commotions, soit pour les hommes d'État, s'ils ont l'esprit assez clairvoyant et le cœur assez loyal pour ne sacrifier ni le progrès à l'ordre (tort des conservateurs ), ni l'ordre au progrès ( tort des révolutionnaires ).

Dans l'ordre spirituel la théologie, dans l'ordre temporel la royauté, ne suffisent plus à leur office ; la révolte passe incessamment des consciences dans les actes. Donc toute théologie , toute royauté s'en vont. La base religieuse et la base politique tombent l'une par l'autre , la première n'étant pas plus valable pour les intelligences modernes que la seconde pour les besoins modernes. Mais cette chute d'un côté , et de l'autre l'impossibilité de rien refaire de définitif et de clore la révolution occidentale, témoignent qu'il faut en effet créer, pour l'ordre social qui tend à naître, un système spirituel qui rallie les intelligences et les cœurs, un système temporel qui, au lieu de la guerre, intronise l'industrie. A l'aide d'un tel aperçu , qui n'est autre que l'histoire même , on saisit tout d'abord l'insuffisance radicale de tous les socialismes qui, laissant en dehors la partie spirituelle, éducation, morale, religion, prétendent régler les intérêts matériels indépendamment de ces intérêts supérieurs; comme s'il était possible de modifier l'effet sans modifier la cause , et comme si la constitution matérielle de la société n'était pas sous la dépendance étroite de la constitution spirituelle ! D'un tel aperçu encore il résulte qu'au delà de l'état révolutionnaire est un état définitif qui dépend de la reconstruction de nouvelles croyances et de nouvelles mœurs , et que nous sommes non pas dans un éternel va-et-vient d'oscillations, mais dans une transition qui a une issue déterminée. En effet, cette base intellectuelle et morale qui manque à la vieille société puisque sa théologie s'en va, qui manque aux socialismes

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