‹ Conservations littéraires et moralesChapitre 29 sur 72 · LES JOUETS D'ENFANTS · texte numérisé non relu

LES JOUETS D'ENFANTS

Je suis un peu de l'avis de Démocrite : il n'y a de sérieux que ce qui ne le paraît pas. J'ai rencontré au Palais de l'Industrie des gens scandalisés de voir la foule déserter les vitrines sérieuses, et faire queue devant les jouets d'enfants. Pour moi, je m'étonne seulement que la queue ne soit pas plus longue. Les jouets d'enfants sont, avec l'imprimerie, une des parties les plus graves de l'Exposition. On les croit frivoles, parce qu'on les prend pour des plaisirs. Ce sont des plaisirs en effet, mais ce sont aussi, comme les livres, des moyens d'éducation; ils aident à former l'homme, et, après tout, quoiqu'on fasse aujourd'hui de bien belles machines, l'homme est encore ce qu'on a inventé de plus intéressant. Il a paru, il y a quelque temps, un ouvrage dont l'auteur proposait de commencer l'éducation de l'homme avant sa naissance. Cela a semblé généralement prématuré, et d'une exécution difficile. Mais quand l'enfant est né, quand son âme est éclose, quand son esprit jette les premières lueurs, quand ses lèvres essayent les premières paroles et ses pieds tremblants les premiers pas, l'éducation morale et physique doit commencer : tout le monde est d'ac-

cord là-dessus, même les peuples sauvages, qui écra- sent le nez des poupons de six mois pour les rendre plus beaux, et leur serrent la tête entre deux planches pour leur allonger le crâne et les rendre plus spirituels. Chez les j)éuples civilisés où l'éducation prend les formes non de la torture, mais du plaisir, les jouets peuvent avoir un rôle important et aimable, et en général on n'y songe pas assez. Les faiseurs de traités d'éducation s'estiment trop grands seigneurs pour s'occuper de ces bagatelles; les grands esprits eux-mêmes qui savent qu'il n'y a pas de bagatelles quand il s'agit de l'enfance, ont oublié le chapitre des joujoux; il a échappé au Tasse, dans son Père de Famille; à Rabelais, dont le Gargantua, un jeune colosse, ne sait jouer qu'à la paume; à Rousseau, dont V Emile, un petit philosophe, ne joue presque jamais. C'est une lacune de la pédagogie. Les enfants méritent cependant qu'on s'occupe un peu plus de leurs plaisirs. On croit avoir tout fait quand on a inventé des jouets qui les amusent sans blesser leurs mains délicates. Ce n'est pas assez. Les babys eux-mêmes sont des personnages plus avancés qu'on ne croit. Ils ont de l'esprit avant de parler; leurs yeux perçoivent déjà les formes diverses des objets, môme quand ils errent sans paraître capables de se fixer; leurs oreilles sont déjà sensibles à la différence des sons, même quand ils ont l'air de ne pas reconnaître la voix maternelle. Quel est le premier jouet qu'on met entre leurs mains? Un hochet. J'en ai vu de charmants en ivoire, en argent, en vermeil, ciselés avec un art exquis; mais, l'avouerai-je? le plus beau hochet me révolte. Je ne me plains pas, comme Addison, qu'en donnant à l'enfant l'habitude du mouvement et de l'agitation, le hochet développe en lui les facultés actives au préjudice des facultés contemplatives.

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