XL VI NOTICE
s'était toujours accoutumé à donner à ses pensées toute la clarté, toute la précision, toute la netteté dont on se dispense ordinairement quand on ne songe pas à les communiquer aux autres. On peut donc dire qu'il travaillait à toute heure. Jamais, il est vrai, dans sa conversation si vive et si naturelle, la préoccupation du penseur ne se laissait deviner. Et cependant, combien de fois, au sortir d'un entretien, il aimait à recueillir et à noter l'idée qui l'avait frappé, la réflexion qui lui était venue ! A cette activité sans repos de toutes les forces de son intelligence se joignait la variété, l'immensité de ses lectures. Et non-seulement il lisait beaucoup, mais il lisait bien, c'est-à-dire avec une extrême attention, s'appropriant tout, retenant tout, gravant tout dans sa mémoire. Comment cette fièvre de travail n'aurait-elle pas surexcité une nature si nerveuse? Comment l'esprit n'aurait-il pas usé le corps ? Qu'on n'oublie pas d'ailleurs ce qu'il a produit en trois années, depuis sa préparation au doctorat et son cours au Collège de France jusqu'à ses travaux de journaliste, dont la fatigue peut être appréciée par ceux qui se sont voués comme lui à cette production périodique et sans relâche.
Depuis longtemps il était facile d'observer sur son visage les traces de cette vie de travail et de ces habitudes de méditation. En regardant le beau et très-ressemblant portrait, qu'un artiste d'un remarquable talent, M. Levasseur, a dessiné et gravé, pour être placé à la tête de ce volume, on sera frappé non-seulement de cette physionomie ouverte et franche, où la fermeté, la malice railleuse et en même temps la bonté sont si bien marquées, mais aussi du caractère méditatif dont elle est empreinte, et de ce front sillonné de plis qu'avaient creusés l'étude et la pensée*.
Il me semble, en finissant celte notice, que j'ai dit tout ce que je savais de l'écrivain. Si je n'ai dit qu'une partie de ce que je sais de l'homme, c'est qu'il faut réserver quelque chose pour le cœur de ses amis. Que de traits il nous a fallu taire de son amitié dévouée, de sa bonté, de son
' C'est d'après une photographie de M. Nadar que M. Levasseur a fait ce dessin, où noas reconnaissons si bien notire ami.
Sun IIIPPOLYTK llKiAtlT. \I.VII
âme généreuse et bienlaisanle , toujours prêle à deviner toutes les souffrances et à les soulager! Si je lui appliquais ces touchantes paroles, qu'il écrivait quelques mois avant sa mort', sans songer à lui-même, qu'elles peignent si bien : « Il est de ces esprits délicats et sensés qui remplissent le court espace de la vie de nobles pensées et d'exc«'llents ouvrages, » j'y voudrais ajouter « et de bonnes actions. » Ce serait lui tout entier.
11 m'a été bien doux, il a élé consolant pour ma douleur d'avoir à meltre en ordre des souvenirs (pji nie sont toujours présents, de me retrouver ainsi près de celui (jne je regrette et comme au milieu de l'air pur de sa vie, de relire ses écrits où il me semble qu'il respire encore, et de l'aire accepter ma faible mais zélée coopération à ceux de ses amis (jui recueillent les œuvres qu'il nous a laissées. Au milieu de ces dernieis soins que j'aimais tant à lui consacrer, je me répétais souvent ce que disait Montaigne, lorsqu'à de semblables regrets il cherchait le même soulagement : « Je crois qu'il le sent aucunement, et que ces miens ofdces le touchent et réjouissent. »
P. Mesnaud.
Février I 3o9.
' I).ins le Jinirnnl <hs Dvhuts tlii 0 mars ]H7\H.
Celle notice clail imprimée lorsque j'ai su que, malgré mon désir d'élre toujours exact, je ne l'ai pas élé en un point. Je liens à me corriger dans une note, puisque, à mon grand regret, je ne puis le faire dans le texte même.
Je dis, à la page xxxiu, que « M. Havel, à la fin de l'année scolaire 1857, avait exprimé l'intention de remonter dans sa chaire. > Il nexprima nullement celle intention. Il avait sans doute le droit de reprendre son cours à l'expiration de son congé; il n'en avait pas rigoureusement le devoir, ses forces étant à peine rétablies. Heureux et fier des succès de son suppléant, il désirait le maintenir dans sa chaire aussi longtemps qu'on le lui permettrait, et jusqu'à ce qu'un
XLVlll NOTICE SUR IIIPPOLYTE RIGAULT.
autre cours public pût être confié à Rigault. Il avait plusieurs fois pressé son jeune ami d'accepter cette généreuse proposition. Lorsque la chaire de la Sorbonne fut refusée à Rigault, il était donc assuré de retrouver celle du Collège de France, si toutefois il était au pouvoir de M. Havet de la lui rendre. Mais M. Havet n'était plus libre de demander une seconde fois le même suppléant. Un décret venait d'enlever aux professeurs du Collège de France le droit de proposer leurs suppléants au choix du Collège et du ministre. Dans ces circonstances, M. Havet, sans avoir encore une grande confiance dans le rétablissement de sa santé, se décida à reprendre son cours.
M. Havet est bien au-dessus des éloges auxquels une si noble conduite aurait droit. Les faits parlent assez d'eux mêmes. Je ne les avais pas entièrement connus : j'ai eu à cœur de les rétablir.