‹ Conservations littéraires et moralesChapitre 31 sur 72 · COURS DE LITTÉRATURE DRAMATIQUE · texte numérisé non relu

COURS DE LITTÉRATURE DRAMATIQUE

PAR M. SAINT-MARC G1RARD1N^ (Troisième volume.)

J'éprouve quelque embarras à parler de ce livre, et voici pourquoi : il roule tout entier sur l'amour, sur l'amour ingénu. Or je lisais dernièrement dans les œuvres morales de Plutarque un dialogue intitulé Eroticos, Amatorius, dont le sujet est très-intéressant : un mari et une femme qui s'aiment beaucoup, mais dont les familles sont en délicatesse, vont faire un pèlerinage sur le montHélicon, pour y offrir un sacrifice à l'Amour et réconcilier leurs parents devant l'autel du dieu. En attendant la cérémonie, le mari tient avec plusieurs de ses amis une conversation sur l'amour, où sont traitées plusieurs questions de sentiment trèsintéressantes, notamment celle de l'amour dans le mariage, dont Plutarque cite de beaux exemples, dignes de prendre place dans la /ïevue des Beux-M ondes. Un des personnages qu'il met en scène, si j'ai bonne mémoire, exprime cette idée, que les hommes déjà mûrs savent mieux parler de l'amour que les hommes moins complètement instruits parle temps et par l'expérience de la vie. Dans le dialogue de Plutarque, c'est un père de famille qui a tous les honneurs de l'entretien : les jeunes gens l'écoiitent, l'interrogent, et son fils, uncertidnFlavianus, prend des notes, et fait ensuite

' Jiibliolliniuc Cliarpciilicr.

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a ses amis l'analyse des opinions paternelles. D'illustres exemples ont fortifié de nos jours celte sentence de Plutarque en faveur de la maturité qui sait parler d'amour, contre la jeunesse qui sait tout au plus aimer; et le mieux pour les hommes qui n'ont pas encore pleinement reçu du temps le droit de porter la parole sur un si grave sujet, c'est de se réduire prudemment au rôle de Fiavianus, c'est d'écouter les maitres , de prendre des notes au pied de leur tribune, et tout au plus de leur donner la r<'])Iique. Ainsi ferai-je en parlant du livre de M. Saint-Marc Girardin, livre encore plus piquant que le dialogue de Plutarque, et surtout encore plus moral. Ce qui doit m'enliardir pourtant dans mon analyse, c'est que M. Saint-Marc Girardin ne parle pas de l'amour uniquement pour le plaisir d'en parler, comme on faisait dans les cours d'amour du moyen âge, et dans les ruelles du dix-septième siècle, comme on fait dans les boudoirs d'aujourd'hui. Il ne pose pas de nouveau, sur les traces de la comtesse de Champagne et de la reine Éléonore, ces questions délicates : o Lequel vaut mieux de l'amour qui s'allume, ou de l'amour qui se ranime? — L'amour véritable est-il toujours timide? — L'amour doit-il toujours croître, sous peine de diminuer? » enfin tous ces problèmes de sentiment, dont les réponses sacramentelles étiiient consignées dans le fameux catéchisme d'amour trouvé par un chevalier breton dans le tombeau du roi Arlhus. M. Saint-Marc Girardin ne recommence pas les théories galantes de mademoiselle de Scudéri ; il n'est ni un troubadour, ni une précieuse : c'est un historien de l'esprit, qui étudie successivement les diverses peintures que les littératures nous offrent de la même passion; c'est un moraliste qui dans l'histoire des sentiments et des idées découvre

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celle des mœurs, dans les révélations des livres le secret des sociétés : on peut lui appliquer ce qu'il dit d'Ovide, à propos de VArt d'aimer : « Vous croyez ne trouver dans son livre qu'un précepteur d'amour; vous trouvez un philosophe spirituel, pour qui l'amour n'est qu'une occasion de mieux observer le cœur humain. )> On se tromperait d'ailleurs, si l'on pensait que M. Saint-Marc Girardin a été au-devant de ce sujet délicat par complaisance pour le public, ou par laisseraller à ce courant d'idées qui porte aujourd'hui vers les peintures d'amour de si graves esprits. Non; c'est l'amour qui est venu s'offrir naturellement à lui. On connaît le plan du Cornas de littérature dramatique, si ingénieusement conçu; c'est une revue littéraire et morale des affections de l'âme humaine. L'auteur étudie chacune d'elles séparément dans les expressions diverses qu'elle a reçues des écrivains anciens et modernes; il compare ces différentes peintures; il tire de la comparaison une leçon de goût ou de conduite ; il fait sortir ainsi du spectacle des littératures une histoire des passions humaines et de l'art, où s'unissent la critique et la philosophie. M. de Chateaubriand, dans quelques belles pages du Génie du Christianisme, avait le premier donné l'exemple de s'établir ainsi au centre de l'âme humaine pour juger, en les confrontant de plus près avec le modèle, les peintures que l'art en a tracées. M. Saint-Marc Girardin, frappé de l'excellence du point de vue, se l'est approprié à son tour : il est allé tout droit au cœur de l'homme, il s'y est installé comme dans un observatoire; c'est de là qu'il juge, avec l'original sous les yeux, les portraits que la littérature de tous les temps a faits de l'humanité, et il s'est emparé si bien de la position indiquée par M. de Chateaubriand, il s'y est si solidement et si

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agréablement établi, que c'est désormais un domaine qui lui appartient.

Dans cette revue des passions humaines, chacune d'elles s'est présentée à son tour sous les yeux de M. Saint-Marc Girardin : les affections de nature d'abord, comme l'amour de la vie, puis les affections de famille, puis enfin l'amour, que M. Saint-Marc Girardin examine à son rang, sans l'ajourner, mais sans lui donner aucun tour de faveur. Il y a plusieurs sortes d'amour. Dans son dernier volume, M. Saint-Marc Girardin avait parlé déjà de l'amour chez les Grecs et chez les Barbares, de l'amour platonique et de l'amour chevaleresque ; dans le volume prochain, il parlera « de l'amour tantôt soumis, tantôt rebelle à la loi du mariage, de l'amour à qui le mariage sert de but, de règle ou d'obstacle. » Dans le volume que j'examine aujourd'hui, M. Saint-Marc Girardin s'occupe exclusivement de l'amour ingénu.

L'amour ingénu, ce n'est pas l'amour honnête, ce n'est pas l'amour de M. de Nemours et de la princesse de Clèves; ce n'est pas non plus l'amour faussement naïf de Daphnis et de Ghloé; ce serait plutôt l'amour innocent de Paul et de Virginie, et je regretterais de ne pas trouver dans le livre de M. Saint-Marc Girardin un souvenir pour Bernardin de Saint-Pierre, si je ne pensais que M. Saint-Marc le réserve pour son prochain volume, et si d'ailleurs M. Veuillot n'avait tout récemment averti le monde que Bernardin était « le plus niais des révolutionnaires du dix-huitième siècle,» et Paul et Virginie a un chef-d'œuvre de platitude et d'immoralité. » L'amour ingénu, c'est l'amour qui a conscience de lui-même, qui s'avoue sans embarras parce qu'il est pur, et sans calcul parce qu'il est désintéressé, qui s'abandonne à tous ses mouvements, qui

jouit avec délices de lai-même, et qui a fait dire à Plutarque \ et après lui à La Rochefoucauld, traduisant Plutarque à son insu : « Le plaisir est d'aimer, et l'on est encore plus heureux par la passion qu'on a que par celle qu'on inspire. »

« Quiconque, berger ou homme du monde, aime avec pureté et avec candeur, quiconque se laisse aller ingénument aux premiers et aux plus doux mouvements de son cœur, qu'il soit des champs ou de la ville, est un héros de l'amour ingénu. »

Voilà la définition de M. Saint-Marc Girardin. Aussi M. Saint-Marc Girardin cherche-t-il l'amour ingénu non-seulement dans l'idylle, dans la pastorale, dans les poëmes chevaleresques, mais aussi dans les romans. La poésie, comme il l'a dit finement, n'exprime pas complètement l'idée qu'un siècle se fait de l'amour.

« C'est aux romans qu'il est réservé de faire le tableau de l'amour tel que la société l'imagine. Ne pouvant pas dans le monde le trouver tel qu'elle le rêve, elle le cherche et le représente dans la fiction. Les romans sont, dans chaque siècle, l'idéal de l'amour, et c'est là qu'on peut voir, mieux que dans la poésie et mieux que dans les Mémoires, ce que chaque siècle a pensé ou rêvé de l'amour. L'histoire ne dit que ce que fait l'humanité ; le roman dit ce qu'elle espère et ce qu'elle rêve. C'est toujours le plus beau côté de la vie. » (Pag. 29.)

M. Saint-Marc Girardin ne dédaigne donc pas les romans, quoiqu'il leur adresse, en passant, certains reproches qui me semblent sévères, et que je voudrais un peu plus doux. J'admets que le roman est un hâbleur, comme l'épopée; je reconnais môme qu'il n'en a pas la franchise, qu'il ne nous prévient pas honnêtement, comme elle, qu'il va mentir et nous transporter dans le monde du merveilleux et de Pimpossible;

• Plu laïque, Dialogue sur l'amour.

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