‹ Conservations littéraires et moralesChapitre 32 sur 72 · LITTÉRATURE DRAMATIQUE · texte numérisé non relu

LITTÉRATURE DRAMATIQUE

j'avoue que sos mensonges sont moins des fictions que des contrefaçons de la réalité, et que par le mélange calculé du faux et du vrai, il nous en impose et nous dupe, en môme temps qu'il nous charme. Le roman ne quitte pas le monde comme l'épopée, qui habite entre terre et ciel : il vit avec les hommes; mais il les dénature, sans les défigurer; il leur laisse leur visage, leur attitude, leur costume ; au dedans, il en fait des anges ou des démons. Au premier coup d'œil, on les prend pour de simples mortels; regardez-les de près, vous reconnaîtrez d'où ils viennent à leurs ailes ou à leurs pieds. Enfin, c'est le mot de M. Saint-Marc Girardin, l'épopée est fabuleuse et le roman est faux.

J'aime mieux cette façon de parler simple et nette que celle d'un ancien secrétaire perpétuel de l'Académie française, M. Auger, qui écrivait, il y a quelque trente ans : « Le roman est un monstre, né des amours adultères du mensonge et de la vérité. » Mais, au fond, c'est à peu près la même pensée, et je la trouve un peu sévère. Quand le roman s'empare, en pessimiste, de La vie humaine, pour la peindre en laid, je le méprise et je le repousse ; mais quand il est optimiste et la représente en beau, quand, au lieu de chercher le monstrueux, il vise à l'idéal, alors je l'estime et je l'aime. Je ne l'accuse pas d'être faux et de mentir; car le roman qui peint l'idéal est en contradiction , non pas avec la vérité, mais avec la réalité, ce qui n'est pas un mensonge. La vérité qu'on demande au roman, ou, pour parler en général, à la littérature, ce n'est pas la représentation du réel, mais celle du possible. Horace, Polyeucte, Chimène, le Cid, et celle incomparable Pauline n'ont jamais existé; ils ont vécu, dirai-je en empruntant à M. Saint-Marc Girardin lui-' même sa distinction spirituelle et vraie entre l'ox'S-

lence et la vie; ils ont vécu, ils vivent encore, ils vivent de la vie idéale et immortelle, dans un monde supérieur que notre imagination rêve, pour oublier celui que notre corps habite, le monde de la poésie et du roman qui nous consolent de l'histoire.

Je ne m'étonne donc pas qu'après avoir un peu malmené le roman, M. Saint-Marc Girardin finisse par faire sa paix avec lui, quand le roman est bon, bien entendu, c'est-à-dire quand il peint l'homme en beau, tel que l'homme serait sans doute s'il n'était pas gôné par les obstacles de la vie. Où est le mal, après tout, quand, au lieu de nous montrer l'homme réel avec ses plaies et ses difformités, on le redresse, on efface ses cicatrices, on lui rend un peu de cette jeunesse, de cette beauté, de cette vertu qu'il avait aux premiers jours du monde, quand il s'éveilla sous le regard de Dieu? Quel danger y a-t-il à nous représenter les héros plus braves, les amants plus généreux, les femmes plus fidèles qu'ils ne sont ici-bas? Crainton que le roman ne fasse du genre humain un don Quichotte ou un Céladon? Le genre humain a plus de penchant, hélas l à rester Sancho ou à devenir don Juan. Ce qu'il ne faut pas mettre sous les yeux de l'humanité, c'est l'image de la laideur, de peur que l'humanité n'en reçoive, comme on dit, un regard. Il y a quelquefois péril à montrer h une belle femme le portrait d'un bossu; il n'y en a jamais à montrera une bossue la statue d'Apollon.

Les romans qui peignent l'idéal sont des livres bienfaisants que certains évoques du dix-septième siècle regardaient comme le supplément mondain et innocent des livres de dévotion. Ils ont encore un autre mérite : ils retracent les idées et les sentiments d'une époque, et M. Saint-Marc Girardin a cherché avec rai-

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