L'ÉGALITÉ ET DE L'INÉGALITÉ
La Bruyère commence son chapitre intitulé : De quelques, usages , par cette réflexion : u II y a des gens qui n'ont pas le moyen d'être nobles. » Il est clair qu'à ses yeux , en. plein dix-septième siècle , la noblesse n'était déjà plus qu'un usage, non une institution. Depuis, elle a souvent tenté de redevenir une institution, et n'est guère parvenue qu'à rester un usage. Sous l'Empire et sous la Restauration, elle est rentrée dans la loi par la porte du Code pénal '. La révolution de Juillet l'en a fait sortir. Aujourd'hui encore la noblesse existe de fait sans exister de droit. Il paraît qu'elle aspire à recouvrer une sanction légale. En 1855 , une pétition a demandé au Sénat le rétablissement intégral de l'article 259 du Gode pénal. Le 28 février de la môme année, M. le premier président Delanglea, dans un rapport au Sénat, présenté des conclusions conformes à celles de la pétition précitée. Enfin le précédent ministre de la justice a demandé, dans un Jiappoi^t
' Art. 269. « Toute personne qui aura iiubliquemonl porlé un costume, un uniforme ou une décoration qui ne, lui a|)p;irleiiail p;is, on qui se sera atlribné des titi-es impéri.-iux qui ne lui auniient pas été légalement conférés, sera punie d'un emprisonnement de six mois à deux ans. » — La Restauration mainlint cet article, en substituant royaux à impériaux. En décembre, I83t, la pénulilé prononcée contre les u?nrpaleurs de noblesse fut abolie par la suppression dans l'article 269 de ce qui concernait les titres. Le 29 février 1848, le gouvern nient |)rovisuire les abolit par décret. Le 24 janvier 1852, un décret ïiipérial abrogea le décret du gouvernement provisoire.
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n l'Empereur y qu'un « prît en considéialion l'iMal de la noblesse ancienne » et qu'on n développât dans un système complet les faits qui constitueront un délit, le moyen d'en constater l'existence et les pénalités qui devront les atteindre. » Le Conseil d'État s'occupe de ce travail, dit-on, en ce moment.
Depuis qu'il est question de rendre à la noblesse une existence légale, les circulaires et les brochures pleuvent de toutes parts. Les circulaires invitent tout candidat possible au rang de gentilhomme à se faire inscrire dans le nobiliaire sous le plus bref délai , la loi étant imminente et ne devant avoir, selon toute vraisemblance, aucun effet rétroactif. J'ai vu l'un de ces papiers, émané de V agence générale des (jémkdofjistts réunis. Ces messieurs se tieiment à la disposition «des personnes » pour « rechercher toutes pièces historiques ou héraldiques, nationales ou municipales (arrêts de Cours souveraines, définitions d'état, diplùmes, actes de pf)Ssession et de notoriété, etc.), en France ou à l'étranger, et dresser authentiquement les généalogies. Quant aux brochures, il y en a de tout sexe et de toute qualité. Les femmes ont tenu à donner leur avis, et elles sont, j'en suis tout fier pour elles et tout confus pour nous, les plus chauds partisans de l'égalité. J'ai sous les yeux un petit écrit signé d'une vicomtesse, et je pense d'une vraie, qui veut absolument recommencer la nuit du 4 août. Les hommes, pour la plupart, sont plus aristocrates. Ils appellent cette grande nuit une nuit « regrettable; » aucuns disent « folle. » Ils veulent qu'on refasse ce qu'elle a défait, et tout en s'inclinant à l'envi devant les principes de 89, ils concluent, comme la pétition adressée au Sénat, au rétablissement légal de la noblesse, ornement naturel d'une vraie monarchie. Ce sont des auteurs gentilshommes.
La minorité demande le statu quo; ce sont des écrivains bourgeois. J'ai lu tous ces documents'. Ils diffèrent par le dessein et par les arguments. Ils s'accordent tous en un point : c'est que jamais siècle n'a été plus vain que le dix-neuvième siècle ; c'est que jamais la manie de la gentilhommerie n'a été plus violente ni plus universelle. Ils prétendent qu'en France une immense aristocratie pullule, née tout entière du dictionnaire géographique; que des millions de vilains ont usurpé les noms, qui de sa commune, qui de sa paroisse, qui de sa forêt, qui de son champ ou de sa ferme, qui de sa rivière, qui de son étang, qui de sa montagne, qui de sa vallée. Il n'y a pas, disent-ils, une plaine en France, une butte de terre, une grotte, un ruisseau, une mare, qui ne soit le berceau d'une race de gentilshommes fabuleux, comme aux temps fortunés de la mythologie, où les faunes, les nymphes et les naïades naissaient des feuilles des bois et du cristal des eaux. Cela peut être plaisant, mais cela est-il vrai ?
Je me défie de cette formule générale : Jamais siècle n'a été plus vain que le nôtre. Chaque siècle est enclin, quand il parle de lui-même, à se dire le premier dans le ridicule comme dans le reste, parce qu'il est le
' Voici les principaux, publiés par Denlu : La noblesse ei les titres nobiliaires dans les sociétés chrétiennes, par Auguste de Hongiie, prince de Crouy-Chanei. — De la noblesse comme institution impériale, par le marquis de la Grange, sénateur. — De la noblesse au dix-ncuvième siècle, par M. Edm. de Barthélémy, auditeur au Conseil d'Étal. — De la noblesse dans ses rapports avec nos mœurs et nos institutions, par M. Ch. de Tourloulon. — Cliiz Garniei" fières : Du rétablissement léfjal de la noblesse, par M. Félix Germain. — Chez Aubry : L.s nobles et les vilains du temps passé, ])ar M. Chassant, paléographe, — Voir aussi la Grammaire héraldique, de M. Gourdon de Gcnouillac (Oculu), et lintéressant travail dcM. Oscar de Waleville : Résumé des principes généraux de la science héraldique (Firmin Didol).
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dernier venu dans l'ordre des tejnps. En lisant les vieux auteurs on recueille de nombreux lénioignages des divers siècles sur eux-mômcs : il n'y a pas un seul vice, pas un seul travers dont chacun d'eux n'ait revendiqué pour lui la perfection. Et puisque l'occasion se présente, à propos de la gentilhommerie , de montrer le néant des formules générales, en prouvant que toutes les époques pensent exactement la même chose d'elles-mêmes, qu'on me permette d'en profiter. Jetez, s'il vous plaît, les yeux sur cette série de citations classées siècle par siècle, en remontant vers le passé :
Dix-huitième siècle : « Les litres de comtes et de marquis sont tombés dans la poussière par la quantité de gens de rien et même sans terres qui les usurpent, et par là tombôs dans le néant Qui pourrait dire maintenant qui a comme lué l'usurpation des couronnes? Il n'est si petit compagnon qui n'en porto une. » (Saint-Simon.)
Dix-seplième siècle : « Aujourd'hui tout le monde porte des armes : les roturiers en sont les plus curieux. » (Mézerai.) — Et parmi les roturiers, les plus petits compagnons, comme dit Saint-Simon, voire même les fils et les neveux des marchands de chandelles : « Bordier, aujourd'hui intendant des finances, est fils d'un chandelier. Il fut quelque temps avocat, puis s'étant jeté dans les affaires, il y fit fortune et fut secrétaire du conseil...Eu 1659, il maria sa nièce Liébaud à Lamezan, lieutenant des gendarmes. M""' Pilou, voyant qu'on mettait des armes et des couronnes au carrosse, dit chez M"" iMargonne, amie de Bordier : Ma foi! cela sera plaisant de voir ses armoiries : Qu'y mettront-ils? Trois chandelles. » (Tallemant des Réaux. Article Bordier et ses fils^.]
Seizième siècle : a II y a deux façons dont les noms ont accoutumé de changer, lesquelles découvrent de quelle ambition sont poussés leurs auteurs à ce changement. L'une est qu'ils
* Voir aussi : Boileau, satire V, sur la Noblesse; La Bruyère, du Mérite personnel ] le P. Méneslrier, Recherches du blason, 2^ piivWc.
prendront le surnom de la terre qu'aura acquis le bon père... L'autre moyen, un peu plus tolérable, se fait par la ridicule adjonction à leur vrai nom d'un article gentilhommesque, comme de, du, le, la, des, de la... Pour exemple de ce dernier moyen, j'alléguerai un riche marchand nommé Cornet : son fils, après sa mort, se voyant riche, s'appela du Cornet. Son fière puîné, à son exemple, s'appela le Cornet, et le troisième s'appela de Cornet. Les enfants de l'aîné, encore plus enflés des richesses usurières que leur père, s'appellent la Cornette^ et môme commencent à dire qu'il faut un G au lieu d'un C, de peur d'apparenter un fou naguère connu qui s'appelle Cornette. (Bigarrures et Touches du sieur Tabourot des Accords ) '.
Quinzième siècle ;
A Paris y en a beaucoup Qui n'ont ne argent, vergier ne terre Que vous jugeriez chascun coup Alliez, ou grands chiefs de guerre.
lis se disent yssus d'Angleterre, D'un costéd'un baron d'Anjou, Parens aux seneschaux d'Auxerre, Ou aux ehastellains de Poitou, Combien qu'ils soient sailly d un trou De la cliquette d'un musnier, 'Voir, ou de la ligne d'un chou, Enfant à quelque jardinier.
(Guillauoje Coquillart, )
Treizième siècle : Ouvrez li Romans de Garin le Loherain^ publié par MM. Paulin Paris et Duméril. Vous y verrez un vilain, nommé Rigaut le Damoisel, qui se fait anoblir. Le duc Bègues de Belin consent à l'armer chevalier, à condition qu'il prendra un bain (image allégorique de la roture décrassée), et lui donne, en guise d'accolade, un vigoureux soufflet
' Voir aussi Montaigne, Essais, chap. LXVi : « Il y a tant de liberté en ces matières {l'usurpation des litres), que de mon temps je n'ai vu personne élevé par la fortune à quelque grandeur extraordinaire à qui l'on n'ait attaché incontinent des titres généalogiques nouveaux et ignorés à ses pères, et qu'on n'ait enté en quelque illustre tige. «
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(image allégorique de la force brutale qui ouvre au roturier les rangs de la noblesse '). Je pourrais rétrograder ainsi à travers les âges jusqu'à l'antiquité, jusqu'à Horace, qui se moque du préteur de Fondi, un ci-devant commis qui tranche du sénateur et du patricien; jusqu'à Cicéron, qui reproche à L. Pison d'avoir enfumé les images de sa famille pour obtenir par surprise une dignité qui n'appartient qu'aux nobles. Les témoignages qu'on vient d'entendre suffisent à réfuter la prétention du dix-neuvième siècle d'être de tous les siècles le plus bourgeois gentilhomme. Ils prouvent que sur ce point nous ne sommes ni plus sots ni plus sensés que nos bons aïeux, que ce bas monde est un théâtre où tous les siècles ont joué, jouent et joueront la pièce que Molière a copiée sur le sien, et que le soleil, le lustre de la comédie humaine, éclaire éternellement les mômes scènes et la même folie.
Rien ne semblerait plus contraire à la doctrine du progrès que cette perpétuité du môme ridicule depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, si Ton ne savait, à n'en pouvoir douter, que l'homme se défait plus difficilement de ses ridicules que de ses vices, et qu'il peut être meilleur que jadis, en étant aussi vain. D'ailleurs ce travers particulier de la gentilhommerie tient par les plus fortes racines au fond môme de la nature humaine. La fausse noblesse n'est si ridicule que parce que la noblesse naturelle est si respectable. Plus la chose contrefaite est belle, plus est laide la contrefaçon. Les ultra-démocrates de la Révolution, non contents de l'abolition des privilèges et des titres,
' Voir l'aiialYse de ceUe s^ène dans les Nobles ei les Vilains du temps passé, par M. Chassani, p. 140. On trouvera dans ce volume curieux d'autres citations non moins sianificalives.
208 CONVEBSATIONS LITTÉRAIRES.
et réclamant en outre « l'égalité des noras, » c'est-àdire la suppression de l'histoire, m'ont toujours paru de pauvres philosophes. « Patriciens , mes amis , s'écriait Camille Desmoulins, croyez-vous donc descendre de la côte d'Adam? » Si ce n'est la noblesse, pouvait-on lui répondre , c'est l'inégalité qui date du paradis terrestre. Dès la naissance des temps , nous affirme Bossuet, l'homme est au-dessous des anges, et la femme au-dessous de l'homme. « Dieu a bâti en femme la côte d'Adam, grave expression de l'Écriture, pour faire voir en elle un admirable édifice. » Admirable, sans doute, mais dépendant d'un autre, antérieur et plus grand. L'homme est un palais dont la femme est un pavillon, voilà le dernier mot de l'Écriture interprétée par Bossuet, qui dit énergiquement : ({ La femme est une espèce de diîninutifK » La grammaire, dans ses affirmations, est donc pleine à la fois d'orthodoxie et de profondeur : le masculin est plus noble que le féminin. Le second être humain n'a été créé l'égal du premier ni selon l'esprit ni selon le corps, et l'inégalité, qui date de l'Éden, persiste dans la suite indéfinie des êtres. La seule égalité devant Dieu, c'est l'égalité morale des âmes, toutes créées par lui sans distinction, pour le connaître, l'aimer et le servir, comme dit le catéchisme. Pour tout le reste, l'inégalité est de droit divin.
L'ordre marqué par Dieu doit finir par régner. Dieu a voulu l'égalité morale, et depuis les premiers jours du monde l'égalité morale s'est acheminée à la victoire. L'histoire de la civilisation, c*est justement l'histoire de ce lent et pénible triomphe de l'égalité morale dans la conscience humaine et dans la loi.
' Sixième Élévation sur les mystères, deuxième semaine.
DE L'kuALITÉ £T DE L'iNÉGALITÉ. 200
Dieu a voulu l'inégalilc en tout le reste, et quoi qu'aient fait les hommes , en dépit de leurs rôves, de leurs utopies, de leurs passions envieuses, de leurs folles tentatives pour niveler la société, l'inégalité est toujours la maîtresse du monde contingent, comme l'égalité morale a établi son trùne dans le monde nécessaire de la justice et du droit. Auquel de ces deux mondes appartient la noblesse?
Il y a deux sortes de noblesse : l'une purement honorifique, celle du nom; l'autre effective, entraînant après elle des immunités et des prérogatives. Celle-ci est un fait passager comme tous les faits ; l'autre est une idée juste, durable comme la vérit6. L'une repose sur le privilège , et le privilège est un abus que la justice abolit ; l'autre repose sur le respect des noms, et le respect des noms est une des vertus d'un peuple. Les noms, éclatants ou obscurs, on ne les respecl(i pas assez parmi nous. Ce qui me scandalise le plus quand je vois un bourgeois s'aifubler de noblesse, ce n'est pas qu'il prend un nom d'aristocrate, c'est qu'il quitte le nom de son père et le sien. Le nom d'une famille, c'est un héritage, c'est une propriété, la plus petite en apparence si le nom est obscur, mais la plus solide, la plus inaltérable. Depuis de longues années, les terres de la famille ont été partagées et vendues; les pieux souvenirs du champ natal ne l'ont pas sauvé de l'encan. Les maisons sont tombées en poussière ; l'argent a coulé de main en main. Seule, celte petite propriété syllabique^, le nom, a duré pendant des siècles; seule, elle a défié les efforts du temps et les vicissitudes de la fortune; seule, elle est le passé, seule elle est l'avenir; seule, vous la transmettrez à
* C'est le mol du pi'é?iilenl de lii-osscs,
VOS fils comme vous l'avez reçue de vos pères. Si l'imagination, embrassant du regard cette vaste destinée de quelques lettres rassemblées, évoquait le souvenir de la famille passée et l'espérance de la famille future, tous ces aïeux inconnus, qui ont répondu comme nous à ce nom gravé sur leurs tombes, tous ces petits-fils inconnus qui le bégayeront dans leurs berceaux; si l'esprit de propriété et l'esprit de famille, ces deux fortes attaches du cœur de l'homme, ces dieux lares du foyer, se réveillaient en nous et se fortifiaient l'un par l'autre, peut-être notre nom, tout plébéien qu'il est, redevenant le signe de ces choses sacrées, reprendrait-il à nos yeux son véritable prix; peut-être, en recouvrant le prestige oublié de son antiquité et de son avenir, semblerait-il briller dans son obscurité, d'un rayon de poésie; peut-être, au lieu d'abjurer notre famille en rejetant son nom pour le nom seigneurial d'une terre ou d'un château, penserions-nous plus souvent comme Horace, qui, né de parents pauvres, ne les aurait pas changés contre des aïeux patriciens; peut-êlre agirions-nous plus souvent comme Fabert, qui refusa le cordon bleu de la main du grand roi pour ne pas renier son père, le marchand d'almanachs.
Cette poésie du nom paternel, qui décore les noms les plus modestes, entoure les plus nobles d'un plus illustre éclat; et si la noblesse ainsi comprise n'est plus qu'une idée, elle est une grande idée, et c'est n'être ni sage ni vraiment libéral que de tourner en raillerie l'attachement des familles patriciennes pour leurs noms héréditaires. Mais quoi de plus rare que le véritable esprit de liberté? S'il existait chez nous, si la noblesse trouvait sa garantie dans le respect public, aurait-on besoin de la mettre à couvert sous le glaive
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de la loi, au risque de blesser l'ëgalité civile? J'admets l)icn, en elfet, que la noblesse à qui l'on veut rendre une existence légale, c'est la noblesse honorifique, celle du nom, et non pas la noblesse effective, celle des privilèges. Nfais un honneur devient une prérogative quand la loi se mêle de le protéger. Rétablir une pénalité contre la fausse noblesse, c'est reconstituer politiquement la vraie; c'est, dans un temps donné, se condamner presque infailliblement 'i rétablir les majorais, à pratiquer les substitutions, à ressusciter le droit d'aînesse : majorais, substitutions, droit d'aînesse, ces conséquences sont-elles bonnes pour notre société?
« Que\ est l'intérêt essentiel d'une monarchie à placer sa base dans de grands domaines possédés par un grand nombre de propriétaires plutôt que dans de petits domaines possédés par un grand nombre de propriétaires? Est ce que celle-ci n'est pas plus forte que celle-là? Est-ce qu'il ne jaillit pns de son sein plus de mouvement, de travail, de produits et de richesses? Est-ce qu'une organisation de la propriété, conçue de manière à la mettre d'accord avec le fidèle accomplissement des engagements civils et commerciaux, ne tourne pas au profit des mœurs publiques et de l'honneur national? »
Donc ces conséquences ne sont pas bonnes, c'est un jurisconsulte éminent qui l'affirme \ Sont-elles inévitables? De bons esprits le pensent. Que seraient de grands titres sans de grandes fortunes? Quelle décoration pour la monarchie qu'une aristocratie plus gueuse que les bourgeois ! Dans notre société, société de travail, d'industrie, de commerce, la richesse est au milieu, si la noblesse est en haut. Avant 4789, les plus nobles étaient les plus riches; après 1789, il n'est resté à ces
,* Troplong, des Donations et des Testaments, t. I, p. 234-235.
seigneurs appauvris que la supériorité du lignage, moins puissante chez nous que la supériorité de l'argent. Si l'Etat leur veut rendre l'investiture de la noblesse lé gale, tôt ou tard l'État les devra doter. Si les titres deviennent légalement immuables et transmissibles,tôt ou tard leur fortune deviendra légalement immuable et Iransmissible, comme les titres, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture '. Napoléon P"^ refit une noblesse : il dut refaire des privilèges. Le 30 mars 1806, il crée des ducs et des princes; le 14 août 1806, il reconstitue les majorais. Il porte lui-même atteinte à son Code civil, où régnait le principe d'égalité dans les successions. Il rétablit implicitement la fameuse division de biens nobles et de biens roturiers, abolie par la révolution. 11 inaugure, en un mot, la seconde phase de son système et de son gouvernement. Le premier consul avait organisé la révolution : l'empereur la combat. II refoule l'esprit démocratique, qu'il avait contenu; il vogue contre le courant dont il s'était servi, et qui avait si heureusement porté César, son génie et son destin. Certes Napoléon savait bien qu'il violait l'égalité civile; mais il fallait une noblesse à l'ancienne monarchie restaurée, et une fortune à la noblesse renaissante ! C'est la logique irrésistible des idées et des faits. Il est un témoignage qu'on ne récusera pas : je n'hésite pas à l'invoquer avec une liberté égale à mon respect, car je le tire d'un livre imprimé récemment et livré à la publicité par la volonté de son auteur :
« 11 y a quelques centaines d'années, les titres nobiliaires indiquaient une véritable puissance et de véritables grades. Être
' Toultîs ces idôos ont ét('; très-bien intliqnées tlans l'opiisonhi do M. Germain, du licuiùlisscmau léijaL de lu noblesse, le plus s^age de tous les cerils composéà sur co -^^'ijcl.
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duc (]e Bourgogne, de Bretagne ou de Normandie ; être comte, baron ou chevalier banneret, c'était être roi au petit pied, celait commander à des vassaux, c'était comj .trr parmi les oppresseurs au lieu de compter parmi les opprimés. \J\iC telle position devait donc être enviée et honorée. D'ailleurs les nobles n'avaient pas seulement des privilèges : ils avaient aussi des charges. C'étaient eux qui soutenaient tout le fardeau des guerres; leur sang et leur or coulaient sans cesse sur tous les champs de bataille. Il n'y avait pas seulement de la puissance, il y avait aussi de la gloire derrière leurs créneaux.
« Mais peu à peu le pouvoir royal centralisa dans ses mains toutes les souverainetés éparses sur le sol français. La nublcsie se corrompit; au lieu de conserver son ancienne devise : Noblesse oblige, elle eut l'air do dire : Noblesse exempte, et dès lors commença sa décadence. La forme monarchique survécut, mais l'armée nobiliaire fut licenciée, détruite, et cependant le souverain s'est encore conservé le droit inofTensif do donner des grades dans cette armée imaginaire.
« Or nous trouvons aussi illogique de créer des ducs sans duchés que de nommer des colonels sans régiments. Car si la noblesse avec privilège est opposée à nos idées, sans privilège elle devient ridicule...
« En fait de politique, nous ne comprenons que les systèmes clairs et nets. Si le gouvernement veut reconstruire l'édifice que les rois et les peuples ont mis cincj cents ans à abattre, qu'il adopte les mesures les plus propres à amener ce résultat; qu'il donne à tous les nobles en premier lieu le baptême de la gloire, car sans prestige, point de noblesse; qu'il leur donne de vastes propriétés territoriales, car sans richesses, point do noblesse; qu'il rétablisse le droit d'aînesse, et que l'aîné seul, comme en Angleterre, hérite du titre, car sans celte disposition qui isole le chef de la famille et confond ses frères avec le reste du peuple, l'influence se divise et la noblesse s'éloigne trop des plébéiens; qu'il exécute tout cela, nous le combattrons, mais nous avouerons néanmoins qu'il est logique, et nous reconnaîtrons que l'éditice qu'il veut bâtir aura un corps et une tète. Mais faire à la sourdine quelques petits ducs, quel-
ques petits comtes qui seront sans autorité et sans prestige, c'est froisser sans but et sans résultat les sentiments démocratiques de la majorité des Français, c'est condamner des vieillards à jouer à la poupée*. »
Contre un tel témoignage, je veux admettre encore, par excès d'optimisme, que l'avenir ne nous réserve pas les conséquences prévues; que nous échapperons aux majorais, aux substitutions, au droit d'aînesse; que l'égalité civile ne sera pas atteinte. Mais la liberté civile, qui la préservera ? Je suppose qu'on se borne à rétablir une pénalité contre les faux titres. Cela vous paraît innocent : on en sera quitte, n'est-ce pas, pour ne pas s'anoblir ni s'intituler comte, marquis ou baron dans les actes publics et par-devant notaire? Mais, quoi ! Est-ce une loi sérieuse que celle qui ne commence pas par discerner les vrais titres des faux? Est-ce une loi sérieuse que celle à qui la vie publique est seule soumise, et à qui se dérobe la vie privée? Non, non, M. Dorante, il ne vous suffira pas de dire : Je suis marquis; il vous faudra montrer vos parchemins et prouver, pièces en mains, que vous êtes vraiment le fils de vos pères. Tant pis pour vous si vos papiers de famille ont été perdus dans la Révolution; adressez-vous à l'agence générale des généalogistes réunis, et qu'ils retrouvent vos aïeux. Non, non, monsieur Jourdain, vous n'en serez pas quitte pour abdiquer devant les officiers ministériels votre dignité de mamamouchi; la loi entrera chez vous par l'escalier dérobé comme par la grande porte; la loi inspectera vos cartes de visite, vos voitures, vos livrées, votre vaisselle et votre linge, et si la loi y trouve gravé, peint ou brodé à l'aiguille, en guise
' Écrit en 1844, réimp. en 1864 dans la grande édit. des Œuvres complètes de Napoléon III, (t. 11, p. 51). Paris, Am^ot, rue de la Paix.
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d'armoiries, voire furban do faux î^'cnliUiomme turc, la loi vous fera payer l'amen de. La lui vous poursuivra jusque dans votre cabinet, et si elle prend Nicole, votre servante, à vous dire : Monseigneur, voici vos pantoufles, la loi appréhendera ledit M. Jourdain pour se faire anoblir indûment par sa fille de chambre, et le conduira en pantoufles devant le commissaire. Si la loi ne fait pas tout cela, ce n'est pas la peine d'ôtre une loi. Si elle le fait, je vous plains, messieurs les gentilshommes et messieurs les bourgeois, ou plutôt je ne vous plains pas, car vous l'aurez voulu. Ce sont vos petites passions coalisées qui appellent la loi. Vous, gentilshommes, vous l'invoquez à votre aide, par orgueil, pour préserver vos rangs de l'intrusion des bourgeois que vous méprisez; vous, bourgeois, par jalousie, pour ne plus voir vos égaux se faufiler parmi des nobles que vous enviez : orgueil et jalousie sont peu dignes de pitié. La loi viendra, puisqu'on l'appelle, et vous en pâtirez tous. Vous ressemblerez au cheval quand il a voulu se venger du cerf : vous porterez comme lui une selle sur le dos, vous rongerez le frein, et vous n'aurez môme pas la vengeance du cheval, vous manquerez le cerf. Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on a fait la chasse à la fausse noblesse. Depuis Charles VIII jusqu'au dix-neuvième siècle, presque tous les rois de France ont voulu lui courir sus; ils ont mis en campagne les lois, les ordonnances, et les gens de justice et les gens de guerre; comptez bien , vous trouverez plus de vingt déclarations royales, menaçantes et terribles, contre les faux gentilshommes', lutte gigantesque et impuissante de
' Voir le Traité de la noblesse, par l'abbé de la Roque, chapitre Civ et CLiv ; V Abrégé chronolog'qne de Clicrin, p. 40, el l'Armoriai de France, reg. i«\ 2* parlie, p. (iOO, de.
216 CONVEllSAÏlONS LITTERAIIlhS.
l'autorité et de la force contre cette petite chose immatérielle et invincible, la vanité du cœur humain. L'histoire, depuis des siècles, offre le spectacle du défi que les mœurs adressent à la loi. Il n'est pas nécessaire de le renouveler. Ne mettons pas la loi aux prises avec les mœurs; laissons la loi régler les droits et les devoirs. La noblesse est un usage, elle ne relève que de l'opinion. Que vous importe, ô gentilshommes, de voir des vilains se parer de faux noms, et grimper sur les hautes branches d'un arbre généalogique, planté et arrosé de leurs bourgeoises mains. En êtesvous moins nobles, parce qu'ils sont plus ridicules? Contrefaire la noblesse, n'est-ce pas lui rendre hommage. Un jour, M. de Vivonne avise un roturier qui se faisait appeler M. de Rochechouart. « Merci, mon ami, lui dit-il, de la bonne opinion que vous avez de ma maison; vous n'en pouvez .donner une plus sûre marque que de la préférer à tant d'autres et de porter mon nom. » Et vous, honnêtes vilains, pourquoi cette grande colère contre vos égaux, qui ne veulent plus être vos égaux? Pourquoi prendre au tragique un si plaisant travers, au lieu d'en profiter, pour rire comme au bon temps de la vieille gaieté française? Le siècle est-il si joyeux, que vous perdiez une occasion si belle? Si les faux nobles n'existaient pas, il faudrait les inventer : ils sont les seuls comiques du dixneuvième siècle!
Mais il est inutile de les inventer. Ils existent, ils prospèrent, ils croissent et multiplient. Quelque temps avant 1789, Chérin, le plus convaincu des généalogistes, chargé de vérifier les titres, s'écriait tristement, en étudiant les faux parchemins qu'on mettait sous ses yeux : « Hélas ! toute la bourgeoisie y passera!» Depuis, nous avons fait maintes révolutions,
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des grandes et des petites, et la bourp:eoisie continue d'y passer. Y passera-t-elie tout entière, comme l'a prédit Chérin? Ce ne sont pas les lois qui l'en empocheront. Le vrai remède au mal, ce n'est pas de diminuer par des lois et décrets le nombre des faux nobles et d'augmenter celui des vrais : c'est de restreindre plutôt l'influence eirective que garde encore la noblesse', en agrandissant de plus en plus la part du mérite personnel dans la société. Le remède, il est clairement indiqué dans ce livre dont j'ai cité plus haut un si grave passage :
a Quant à nous, nous voudrions qu'au lieu de faire quelques nobles, le gouvernement prît la grande résolution d'en faire (les milliers et des millions. Nous voudrions qu'il prît à lâche d'anoblir les trente-cinq millions de Français, en leur donnant l'instruction, la morale, l'aisance, biens qui jusqu'ici n'ont été que l'apanage d'un polit nombre et qui devraient être l'apanage de tous '. D
Que peut-ou ajouter à un si noble vœu? Un seul mot : Qu'il s'accomplisse !
' Sur tGO membres du Sénat, il y a 106 nobles : 9 ducs, 9 princes, 37 comtes, 17 barons, 17 marquis, 2 vicomtes et 15 parliciiles nobiliaires. Sur 256 membres du Corps législatif, 124 nobles : 1 prince, 3 ducs, 32 coDiles, 2'J barons, 13 marquis, 28 vicomles el 3S parlicules nobiliaires. (Voir du Rétablissement légal de la Noblesse, par Félix Germain, p. 47.)
' Œuvres de Napoléon IIJ, 1. 11, p. 51.
4 mars 185S,