LES QUAIS DE PARIS
snr ma t^lo, avec celle de Xostradamus et le chanoine de Liège. Enfin, j'ai dépassé le quai des Augiistins; j'arrive au quai Conti, et, près du pont des Arts, j'entre dans une zone plus brillante, que l'on pourrait nommer la zone académique. On sent que l'on approche du palais de l'Institut : les livres sont d'un plus beau choix, d'une tenue plus décente; les boîtes où ils s'abritent ne sont plus des masures, mais de petites maisons proprettes et solides, avec des toits de zinc qui reluisent au soleil. Les marchands eux-mêmes ont un air plus lettré et paraissent comprendre toute la dignité de leur profession. J'en ai abordé un d'une figure affable, et lui ai demandé pourquoi il n'avait guère que des livres classiques. — Ce sont les seuls bons, m'a-t-il répondu gravement. — Vous croyez donc, lui dis-je, qu'on ne fait plus rien qui vaille et que les morts seuls sont gens d'esprit? — Monsieur, reprit-il, j'ai beaucoup connu feu M. Royer-Collard : il m'honorait de ses bontés, et tous les jeudis, après la séance de l'Académie française, il s'arrêtait ici pour m'acheter des livres et causer avec moi. Un jour où il vit mon étalage plein d'ouvrages nouveaux (c'était il y a une trentaine d'années, quand les auteurs classiques étaient invendables, et quand on s'arrachait les jeunes romantiques qui les démolissaient), mon brave homme, me dit-il , écoulez cela bien vite et n'y revenez pas : cela n'a pas de valeur, vous vous ruineriez. Achetez des classiques : d'ici à quelque temps ils seront hors de prix. J'ai fait ce qu'il disait, et savez-vous, monsieur, ce qui est advenu ? Les vieux livres qui étaient dans ma boîte à deux sous, je les ai vus monter dans les boîtes à dix, à quinze et à vingt-cinq; les voilà aujourd'hui dans la boîte à deux francs. Les romantiques, logés dans la boîte à deux francs, je les ai vus
descendre étage par étage ; il y en a maintenant dans la boîte à deux sous. Allez, ajouta-t-il d'un air de philosophe , c'est une chose bien curieuse d'observer dans mes boîtes ce chassez-croisez des vivants qui s'en vont et des morts qui reviennent. Je pourrais vous en dire bien long sur ce sujet. Il y a des écrivains de ce temps-ci, je dis des plus qualifiés, que je suis du coin de l'œil, et je les vois qui filent un bien mauvais coton. S'ils se voyaient eux-mêmes, ça leur ferait pitié. Je dois dire, pour être juste , qu'il y en a aussi, même parmi les vivants, qui sont en bon chemin; je m'aperçois bien vite des préférences du public : mes boîtes ne me trompent pas, c'est le vrai thermomètre des réputations. Quand je vois un auteur grimper tout doucement de cinquante centimes en cinquante centimes, je lui dis: Mon ami, te voilà sur la route de l'Académie, et quand il est entré dans la boîte à deux francs, c'est comme s'il était nommé un des quarante, il est sûr de son fait, et il ne risque pas de se présenter douze fois avant d'être reçu, comme ce pauvre monsieur dont j'ai là l'autographe. A ces mots il me montra un exemplaire bien propre d'une ancienne comédie, le Philosophe sans le savoir . A la tête du volume, quelque amateur de livres avait fait relier la lettre que voici , écrite tout entière de la main de l'auteur. Comme elle est inédite, je m'accorde le plaisir de la publier, pour l'amusement des lecteurs désintéressés et pour l'encouragement des gens de lettres qui rêvent la nuit de l'Académie française.
A M. de Marmontel^ secrétaire perpétuel.
a Monsieur,
« J'ay eu l'honneur de me présenter chez vous, mon nom seul vous en diroitle motif. Voicy la douzième fois que je vous
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prie de mVtre favorable. Les liens qui vous altachent à M. l'abbé .Vorellet no m'ont pas permis de me tromper sur co que vous deviez faire à la dernière nomination; mais puis-je à présent espérer votre sutTraj^e?
a On m'a dit que M. Guibert était celui dont la conrurrenro devoit m'inquiéter. Si elle éloit appuyée d'un plus grand nombre d'années et de travaux littéraires, je me relirerois et je fcrois pour lui ce que M. de Florian veut bien faire pour moi.
a Je vous prie, monsieur, de vouloir bien notifier mon vœu à l'Académie. Si celte douzième fois je n'ay pas le bonheur d'obtenir ses sutTrages, ne devrai -je pas aiors regarder son indilTérencc pour moi comme un ordre qu'elle medonne decesser mes imporlunités? J'obéirai, mais j'en aurai un vrai chagrin.
« Je suis avec respect, monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur,
a Sedaine.
« Le 5 octobre 1785. »
J'ai rapproché les dates : entre le 5 octobre 1785 et le 2 décembre 1765, jour de la ropréscntation du Philosophe sans le savoir, il y a bien près de vingt ans. Sedaine, depuis vingt ans, avait fait son chef-d'œuvre; depuis vingt ans aussi il sentait les atteintes de cette maladie qu'un célèbre médecin, membre de l'Institut, a nommée en latin Vncademicusmorbus, et qu'il a définie une crise mentale qui prend les gens d'esprit entre qu:^rante et cinquante ans, et fait de grands ravages chez les mieux constitués. Il en est qui en meurent. Sedaine ne mourut pas de ses onze revers , mais on voit par sa lettre qu'il en souffrait au cœur et n'était pas aussi philosophe que le héros de sa comédie. Il fut enfin admis à la douzième épreuve. Quel honneur pour la littérature française de ce temps-là, si riche en candidats d'élite , que l'Académie pût repousser onze fois un homme comme Sedaine ! Et quelle leçon de patience pour nos contemporains, qui ne sont pas
tous des Sedaines, et qui se démoralisent quand ils frappent deux ou trois fois à la porte du temple sans qu'on vienne leur ouvrir !
En rêvant de la sorte , avec mon exemplaire de Sedaine sous mon bras (car je l'ai acheté bien vite sans marchander), j'allais du pont des Arts à celui des Saints-Pères. Dans ce court intervalle, j'ai compté, sans mentir, cinquante poètes français dont j'ignorais les noms ! On a dit que les Français n'ont pas la tête épique. Voici dix épopées dans l'espace de vingt pas. Et les poètes lyriques, et les élégiaques, et ceux qui s'intitulent «ciseleurs)) de sonnets! Ils sont là par douzaines. Plus de cent millions de vers attendent un lecteur, malgré l'appât des titres fleuris et mélodieux. Que de fleurs d'églantiers ^ que de touffes de bleuets se fanent tous les jours au bord de la rivière ! Que de lyi^es dépensent d'inutiles accents qui se perdent dans l'air, emportés par le vent! Sur l'un de ces recueils, je lis cet humble titre : les Chants de la cigale. Cigale, mon amie, qui chantez pour le plaisir de l'heure présente, sans souci du lendemain, connaissez votre siècle : c'est le siècle des fourmis. On n'aime plus les chansons. Voyez , quand les cigales , après avoir chanté, durant l'heureux été, les plus beaux chants du monde, s'aperçoivent, au déclin de la saison, que la bise est venue; quand elles viennent demander à la société des fourmis, que leur voix a charmée, quelques grains pour subsister jusqu'à la saison nouvelle, elles s'aperçoivent bien vite que les fourmis du siècle ne sont pas généreuses, c'est là leur moindre défaut. Craignez d'être poêle, on ne lit plus de vers. Les vers meurent dans l'oubli; c'est là le grand, le vrai supplice. Ovide se plaignait, il disait tristement : «0 mon livre, tu iras sans moi dans la ville ! sine me, liber, ibis in ur*
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bem. » Qu'Ovide était heureux : du fond de sa retraite, sur la rive du Tanaïs , il le voyait, ce livre , tenu dans toutes les mains et lu par tous les yeux. Il entendait les lèvres de toutes les jeunes Romaines répéter après lui la plainte de l'exilé; il écoutait l'écho des applaudissements; l'àme de la patrie habitait avec lui. Ce n'est, pas Ik l'exil. Le véritable exil et le plus amer, c'est celui du poCte qui, au milieu de la foule indifférente, contemple son pauvre livre, inconnu, délaissé, attendant chaque jour qu'un regard tombe sur lui, qu'une main bienveillante ouvre ses feuilles muettes et en fasse échapper les beaux vers prisonniers qui veulent, comme les oiseaux du ciel, s'envoler et chanter. Toute réflexion faite, laissons-les dans leur cage. Fiara avis in terris : rares sont les bons vers, et les mauvais pourraient prendre la clef des champs. Je continue ma roule le long du quai Voltaire et du quai d'Orsay, et à mesure que j'avance vers le quartier des ministères et le palais du Corps législatif, il me semble que je vois commencer la zone politique : des rangées d'in-quarto, documents officiels, statistiques, rapports, comptes rendus de budgets s'alignent sur le parapet comme de gros bataillons. J'ai feuilleté quelques-uns de ces comptes de ménage, tenus par un grand peuple, et j'ai admiré les merveilles de l'arithmétique politique :
Cinq et quatre font douze; ôtez deux, reste quinze.
Plus loin, dans de grandes boîtes, s'entassent à pleins bords des liasses de vieux journaux et de vieilles revues, des brochures, des pamphlets, des manifestes, des professions de foi , fragments éparpillés d'histoire contemporaine , débris d'opinions , ruines de consciences , épaves confondues de nos révolutions et de
nos naufrages. Là gisent réunis comme dans la fosse commune les représentants de tous les partis : d'anciens conservateurs , qui ont varié parfois , pour conserver toujours; d'anciens légitimistes convertis soudainement à la république; d'anciens républicains devenus monarchiques , et d'anciens jacobins travestis en absolutistes. En touchant de la main ces dépouilles funèbres des convictions mortes, je me rappelais Hamlet dans le cimetière d'Elseneur, heurtant les ossements de ce pauvre Yorick, et je disais comme lui : Je les ai connus, ces hommes, Horatio; c'étaient de bons comédiens! Et je me suis mis à rire comme à la comédie, quoique j'eusse bien envie plutôt de m'indigner. Mais l'heure n'est pas propice aux colères d'Alceste. Prenons tout doucement les hommes comme ils sont, dit le sage Philinte. Un autre sage, Montaigne, dit aussi : « La vertu, assignée aux affaires du monde, est une vertu à plusieurs plis , encoignures et coudes , pour s'appliquer et joindre à l'humaine faiblesse. » S'il fallait se fâcher contre toutes les vertus qui font en ce temps-ci des plis et même des coudes,. nous serions dans l'état du personnage de Swift, qui, jeté par un naufrage dans l'île des Bossus , s'impatiente de ne pas rencontrer plus de personnes droites. Et puis, dans l'Écriture, Dieu lui-même pardonne aux cités mal famées, quand il s'y trouve un minimum de dix justes par ville, et cela dans des villes où il n'était pas question des vices politiques et des révolutions, qui font de l'honnêteté un art si difficile. A plus forte raison, dans nos cités modernes et dans nos tristes siècles de tempêtes civiles, Dieu serait indulgent; il en rabattrait de ses conditions, et ne demanderait guère que la moitié du chiffre, cinq justes, tout au pkis, pour épargner Paris. Or, il y a chez nous des justes par
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centaines, j'en suis persuade. Il faut donc ôtre doux et miséricordieux. Je voudrais seulement que les esprits ferrants qui, comme le soleil, entrent successivement -4ans les signes divers du zodiaque politique, fissent a*r\ir tour tomme lui, avec calme et méthode, non par Ij^^ls 6t par bonds. Pour prendre une autre image, je V ï Irais qu'on se rappelât du moins la maxime de l-îc\ *. au : le grand art, c'est l'art des transitions, et q iC l'on ménageât son passage d'une opinion k une è4^:c décemment, correctement, comme tout bon ssique, au lieu do procéder par enjambements usques, C' romantiques. Je souhaiterais
jrtout que >rsquc, illuminé d'un rayon de la grâce, jn s'élance i camp des vaincus dans celui des vainqueurs, on .se li tentât d'y jouir des profits de la conversion, sans L ;bandonnerau zèle intolérant du prosélytisme. Ou sj^îs néophytes veulent être des apôtres, qu'ils s'y prenr d en douceur et par le raisonnement; qu'ils nous pi ivent, non pas seulement qu'il faut être indulgei' aux coudes de la vertu, mais que dans la politique jmme dans les arts du dessin, la ligne courbe e^» raiment la ligne de beauté; qu'ils mettent dans P' mains un manuel de conduite où seront Justin»' . par de bonnes raisons les évolutions que nous * -;Cous fautives, par défaut de lumières ou de largeur d'esprit; qu'ils résument sous la forme de maximes brèves, substantielles et nettes, un formulaire complet de la conscience moderne. Nous sommes des gens simples , des hommes de bonne foi et de bonne volonté, et nous ne demandons pas mieux que d'être convaincus. Comme je me tenais ce langage conciliant, j'avise par hasard, sous un tas d'imprimés, une mince brochure. Les premières feuilles manquaient, et avec tUes la date et le nom de l'auteur: mais le litre, ré-
pété au haut de chaque page , affriande mes yeux î Théorie de Vambition. Dans une suite de chapitres, l'auteur établit comme autant d'axiomes adoptés aujourd'hui par tous les bons esprits que l'honneur, la bonne foi, la droiture, le respect des principes, ne sont pas en soi meilleurs que leurs contraires. Ce ne sont que des moyens nullement obligatoires; on peut choisir ses voies, les droites et les obliques, pourvu que l'on «avance et qu'on atteigne le but. Ensuite l'auteur rappelle certaines vérités fondamentales qui sont comme des lanternes allumées sur la route afin qu'on ne tombe pas dans les ornières de la morale commune, à savoir, que les hommes sont des sots qui veulent être trompés et des marionnettes dont on doit tenir les fils, etc., etc. Puis viennent en leur lieu les maximes de conduite, les procédés d'action, qui sont comme les bâtons sur lesquels on s'appuie pour affermir ses pas et cheminer plus vite. Voici quelquesuns de ces conseils pratiques; il convient de les méditer : <,