LES OUAIS DE PARIS
plongeant l'œil et la main dans les boîtes ouvertes, causant fiimilièrement avec les marchands, et surveillant SOUS cape les amateurs rivaux, en quôte comme lui des belles occasions. 11 a su se créer une passion innocente, comme il en faut une h Vii^c mùv. Quoi de plus désirable que celle des vieux livres, non des rares et des coûteux : celle-là, c'est le privilège des riches et des enrichis; encore n'est-elle souvent qu'une passion factice et toute de vanité, une manière de donner aux millions un air intellectuel. Les faux bibliophiles, race nombreuse dans les temps de rapides fortunes! sur l'armoire sculptée où ils enferment leurs livres, j'inscrirais volontiers la devise proposée par M. d'Argenson pour la bibliothèque d'un fermier général : Multi vocatif pauci lecti; beaucoup d'appelés et peu de lus. Mais l'amour des vieux livres, humbles, mal reliés, qu'on achète pour peu de chose, et qu'on revendrait pour rien, si on les revendait, voilà la vraie passion, sincère, sans artifice, où n'entrent ni le calcul ni l'affectation, où le cœur seul a part, et qui prête un charme honnête aux dernières années de la vie. Elle ne compromet pas la fortune des familles; elle n'allume pas le feu des discordes domestiques. Que dis-je? une femme prudente, qui voudrait protéger son mari contre le danger des loisirs, lui devrait inspirer ce goût simple et moral qui préserVe du découragement, de l'ennui, des dépenses, des écarts au dehors, des querelles au dedans, et qui se rattache à tous les bons sentiments de l'âme. C'est un bon sentiment que ce culte de l'esprit et ce respect touchant pour les monuments les plus délabrés de la pensée humaine. C'est un bon sentiment que cette vénération pour de muets témoins des âges écoulés, pour ces livres d'autrefois qui ont connu nos pères,
qui ont été peut-être leurs amis, leurs confidents, qui peut-être les ont fait sourire et pleurer! Voilà les sentiments qu'éveille dans le cœur l'amour des vieux volumes. Admirable passion , qui est plus qu'un plaisir, qui est presque une vertu! Aussi comme il est doux de s'y abandonner! qu'il est doux de partir le matin du logis, comme pour une conquête ! et qu'il l'est plus encore d'y rentrer, tout chargé de dépouilles opimes! On raconte son bonheur qu'on appelle son adresse ; on compte ses prisonniers avec un air vainqueur ; on les range un par un sur de modestes rayons :
Us ne dormiront pas sous de riches lambris ;
mais ils seront aimés, choyés et dorlotés, malgré leur indigence, comme s'ils étaient vêtus d'or et de soie ; et seul, au milieu d'eux, la porte une fois bien close, on se dit comme Heinsius : «Ici, je suis heureux. J'ai chassé loin de moi la paresse, l'ambition, l'ignorance et la tristesse, et, devenu l'ami des grands hommes dont voici les reliques, je prends en pitié les puissants de la terre qui ne connaissent pas ces pures félicités. » Il est sept heures : je pars. C'est l'heure où les marchands exposent sur les quais les livres achetés la veille dans les ventes; ce qu'ils nomment la nouveauté ; c'est l'heure où les habiles parmi les amateurs viennent'passer leur revue et enlever la fleur de l'étalage. Je mets la dernière main à mon costume de voyage : c'est un point important, fort recommandé par M. de Fontaine. Les bouquinistes des quais sont les plus fins matois des négociants de Paris. D'un coup d'œil ils jugent sur l'habit de la bourse d'un homme, et le prix de leurs livres dépend de la mise du client. Si c'est un beau monsieur, ils les surfont d'un tiers. J'ai pris une toilette de demi-fortune, et me voilà en route.
LES QUAIS Dli PARIS. ^22[
J'irai du Petit-Pont au pont de la Concorde. Il est bien entendu que je ne m'occuperai pas des boutiques des quais ; ce sont des rez-de-chaussée comme on en voit partout; les livres qui les habitent ressemblent à des bourgeois qui mènent une vie rangée, monotone et banale. Mais ce qui m'intéresse, ce qui a un aspect vraiment original, ce sont ces boîtes de bois, ces magasins mobiles, qui sont comme les tentes d'une tribu nomade, et dont les habitants vivent au jour le jour sous la voûte des cieux, à la pluie, au soleil, comme des bohémiens. Sur le quai Saint-Michel, aux dernières limites de la littérature et de la civilisation, ils ont un air de misère qui fait peine aux bons cœurs : les boîtes vermoulues s'eUbndrent sous leur poids; partout des couvertures sordides, des papiers d'une couleur indéfinissable; pas un ouvrage complet; des tomes isolés, comme des orphelins tombés dans la détresse ; pas un volume intact; des pages maculées, lacérées, arrachées. Tous les abandonnés sont là, tous les infirmes, tous les pauvres honteux : on dirait la cour des Miracles et la Grande-Truanderie des livres parisiens. Quelquefois, en fouillant dans ces profondes ruines, on se rencontre en face de quelque grand débris, qui dans sa solitude paraît plus grand encore. Je trouve, sous un amas de brochures dépecées, un ancien exemplaire d'une pièce de Molière : le Festin de Pierre. En quel état, grand Dieu! Des actes entiers détruits, et le reste en lambeaux! Deux scènes survivent seules dans leur intégrité : l'une, c'est la scène du pauvre; je viens de la relire. On la trouve trop hardie : elle est hardie, hélas ! comme la vérité. C'est une scène éternelle, et qui se joue en ce monde sur bien d'autres théâtres qu'au Théâtre-Français. Transportez-la, par exemple, de la religion dans la politique ; que de don
Juans d'État ont offert à de pauvres diables des places, des honneurs, pour qu'ils renient leur foi et déchirent leurs drapeaux ! Il y en a eu toujours, toujours il y en aura pour offrir le marché. Ce qu'on trouve moins souvent, c'est le pauvre honnête homme qui ne soit pas à vendre, et réponde à don Juan, comme dans Molière : « J'aimerais mieux mourir de faim ! » De môme pour l'autre scène, celle de don Juan se faisant dévot, c'est vrai dans tous les siècles :
« Combien crois-tu que j'en connaisse qui, par ce stratagème, ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se font un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la permission d'être les plus méchants hommes du monde... C'est là le vrai moyen de faire impunément tout ce que je voudrai. Je m'érigerai en censeur des actions d'autrui, jugerai mal de tout le monde et n'aurai bonne opinion que de moi. Dès qu'une fois on m'aura choqué tant soit peu, je ne pardonnerai jamais et garderai tout doucement une haine irréconciliable. Je me ferai le vengeur des intérêts du ciel, et sous ce prétexte commode je pousserai mes ennemis, je les accuserai d'impiété et saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets qui, sans connaissance de cause, crieront en public contre eux, qui les accableront d'injures et les damneront hautement de leur autorité privée. C'est ainsi qu'il faut profiter des faiblesses des hommes et qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son siècle. »
Le temps, qui a de l'esprit et qui sait ce qu'il fait, avait laissé debout cette page vengeresse; et seule, ainsi vivante sur les ruines d'un chef-d'œuvre, elle semblait rayonner d'une souveraine beauté.
En poursuivant ma route, j'ai traversé une région de basse littérature, toute peuplée d'almanachs, d'histoires de bandits et de livres magiques. Les ombres de Cartouche, de Mandrin, de Lacenaire, voltigeaient