XVÏI SUR LE DUEL
II y a dans une des cinq parties du monde un pays où se renouvelle de temps en temps l'aventure que voici. Un homme en insulte un autre, et l'insulté lui dit : « Vous me rendrez raison! » Ces quatre mots, entendus dans leur sens et traduits comme il faut, signifient : « Vous êtes un insolent, qui donnez au public une si mauvaise idée de vous, que cela compromet ma bonne réputation, et qui vous donnez à vous-même un si grand tort contre moi , que cela blesse mon honneur, ce point particulier de ma conscience morale, qui souffre non du mal que je fais, mais de celui que je reçois. Il s'agit d'obtenir une réparation. Si/je la demande à la loi, la loi me répondra qu'elle n'a pas prévu le cas. Elle prévoit les sévices et les injures graves, mais il y a mille façons de porter à autrui un dommage moral dont elle ne s'inquiète pas. La loi m'abandonnant, que me reste-t-il? Moi seul, et c'est assez. Ici la religion m'arrête par un bras, la morale par un aulre , et me disent qu'il n'est ni d'un chrétien de me venger, ni d'un homme raisonnable d'être mon propre vengeur. Mais l'opinion me crie que je serai un lâche si je ne me venge pas, et me souffle à propos une phrase toute faite : « Il y a des injures qu'il faut <( laver dans le sang. » Le sang tache et ne lave rien, comme il est très-bien dit dans les Lionnes pauvres. Il n'importe ; je laverai mon injure dans le sang, par dé-i
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f^rence pour la phrase. Je provoque l'insiilteur. Je ne sais pas me battre; il me perce d'une balle ou d'un coup d'épée. Voilà qui est parfait : j'ai lavé dans mon sang l'injure qu'il m'a faite, et je me suis vengé en le faisant tomber en même temps que moi sous le coup de la loi : tentative d'homicide, un crime ou un délit, voyez le Code pénal, article 4G3. La loi le punit donc; mais les tribunaux appliqueront-ils la loi? Peul-Ctre oui, peut-être non. Cela dépendra beaucoup, non du crime à juger, mais de l'époque où l'on jugera et des juges qui jugeront. Il y a vingt et un ans, le tribunal suprême décidait toujours que l'homicide en duel n'est ni crime ni délit. Depuis vingt et un ans il décide toujours que c'est l'un ou l'autre '. Mais les Cours mférieures dilfèrent d'avis là-dessus, et les jurisconsultes, et les criminalistes, sans compter les juges d'instruction humains et débonnaires, qui s'abstiennent de poursuivre, et les jurys sensibles, qui refusent de condamner. Où se trouve le pays où ces choses se passent? La Bruyère vous le dit, chapitre de la Cou?' : « Il est à 48 degrés d'élévation du pôle et à plus de « 1,100 lieues de mer des Iroquois et des Hurons. »
Voilà où nous en sommes, nous, société chrétienne, après dix-huit cents ans de christianisme. La question du duel est toujours à résoudre. Tour à tour permis comme l'usage d'un droit ou puni de mort comme un crime capital par l'ancienne monarchie, le duel, de nos jours, n'est atteint par le Gode que de biais, pour ainsi dire, et sous un autre nom que le sien, sous le nom d'homicide , malgré la distinction que la conscience publique a toujours établie entre le duel et le meurtre. Chose prodigieuse, qu'au dix-neuvième siècle
I M. Valette, Rapport sur le duelf p. 4, 5 et 6.
un si grave problème, qui intéresse la vie et l'honneur des hommes, n'ait encore obtenu que cette solution provisoire ! Quand un galant homme tombe victime du duel, l'opinion s'émeut; les moins sages déplorent l'cfTet du préjugé; les plus sages déplorent le préjugé lui-môme. Presque tous sont d'accord qu'il faut faire une loi; mais quelle loi? Chacun propose la sienne; les projets se croisent et se contredisent, les objections s'accumulent, les ténèbres s'épaississent autour de la question '. Cependant l'émotion publique s'apaise ; on se lasse de disputer sans finir par s'entendre, on compte sur le progrès futur des esprits et des mœurs pour corriger ce que la loi humaine désespère de vaincre; on retombe dans l'inertie et même dans le doute : on se demande si le duel est un efTet nécessaire de la civilisation que nous devons subir, ou un vestige funeste de la barbarie, qu'à tout prix il faut effacer.
Telle est l'alternative. Le duel n'est pas un de ces Jaits simples et francs sur lesquels la conscience ne puisse pas hésiter, et qui soient ou le bien ou le mal sans mélange. En soi , il est le mal. Personne , en le jugeant avec la froide raison au point de vue absolu, ne le déclarera jamais une chose innocente et perniise. Personne, même parmi ceux qui le réprouvent le plus énergiquement, ne voudra, comme la loi, le confondre avec le meurtre. Nul ne méconnaîtra qu'il est souvent inspiré par un sentiment noble, quoique déraisonnable, du droit et du devoir, et, par suite, excusé dans son intention. La preuve, c'est que personne ne refuse son estime ni son amitié à l'homme qui a un duel, môme
' En 1840, dans PAssemblée nationale, une année et une Assemblée où le duel n'était pas rare, il y a eu trois projets présentés coup tur coup. (Voir M. ValcUc, Rapport aîo- te duel, p. t.)