SUR LE DUEL
un duel malheureux. C'est précisément ce mélange de sentiments honnêtes et de mal moral contenu dans le duel qui trouble le jugement des plus fermes esprits. D'ailleurs le duel a soin, comme toutes les passions et tous les préjugés, de se parer lui-même aux yeux de l'opinion. Il ne se présente pas sous la figure sanglante d'un fils de Némésis. Il prend toutes les formes, tous les déguisements. Aux siècles féodaux, il se place sous l'égide de la chevalerie; dans les guerres civiles, dans les luttes politiques, c'est l'auxiliaire brillant des passions des partis; sous la vieille royauté, c'est un des privilèges de l'aristocralie , un brevet de noblesse; après 89, il devient une conquête des classes émancipées, un signe d'égalité civile. II s'intitule le redresseur des torts impunissables, le suppléant de la loi , l'allié de la religion et de la morale, le garant de la politesse. « Certes, a dit Bossuet, les choses humaines ne sont pas encore si désespérées que les vices qui ne sont que vices, qui montrent toute leur laideur sans aucune teinture d'honnêteté, soient honorés dans le monde. Les vices que le monde couronne sont des vices spécieux qui ont quelque mélange de vertu ^ » Le duel se soutient dans l'opinion des hommes par l'adresse qu'il a de se déguiser, et passe tête levée sous la caution de l'honneur.
Et pourtant est-il vrai que sur les confins du domaine de la loi et du domaine de la conscience il existe une région dont la suzeraineté n'appartienne pleinement ni à la conscience ni à la loi, une province distincte dont l'honneur soit le maître et le duel le gardien? Montesquieu pensait qu'il n'est pas de dommage moral, pas d'atfront, si déguisé qu'il soit, que la justice hu-
' Sermon sur Vhonneur,
maine ne puisse revendiquer comme de son domaine, définir et frapper. Si des faits de ce genre échappent à la loi, c'est en l'absence d'une loi détaillée et précise ; s'il existe une province gouvernée par le seul honneur, c'est faute d'une justice assez sûre d'elle-même pour l'arracher au pouvoir de ce souverain arbitraire et la faire rentrer sous l'empire des principes et dans le droit commun. Une telle région ressemble aux territoires qu'on voit en Amérique habités par des sauvages au milieu d'États policés : c'est un îlot barbare de toutes parts enclavé dans la civilisation.
En effet, le signe de la barbarie, c'est la prépondérance de la force sur le droit et de l'individu sur la société ; aussi le duel, usurpation flagrante de la liberté individuelle sur la puissance publique, nous vient-il , non des peuples civilisés de l'antiquité, chez qui l'individu s'effaçait devant l'État, mais des races sauvages de la Germanie, où la volonté de chacun s'exaltait aux dépens de la puissance de tous. Encore le duel moderne n'a-t-il pas les excuses du combat judiciaire : dans celui-ci se montre une idée religieuse, l'idée que Dieu se sert des armes des combattants pour déclarer le droit et châtier la forfaiture. Dans le duel, il n'y a ni croyance religieuse ni épreuve de justice : le duel n'est qu'une guerre. C'est la dernière trace de ces guerres privées qui remplissent notre histoire pendant le moyen âge , phénomènes sanglants d'un état social barbare et anarchique. La royauté moderne a détruit les guerres privées des seigneurs féodaux. Le duel reste debout, toujours jeune malgré son antique origine, toujours puissant malgré le progrès des mœurs, et plus absurde que jamais, si l'on en juge uniquement au point de vue du bon sens; car du moment qu'il n'implique ni pieuse croyance, ni épreuve judiciaire,
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il n'est plus qu'une satisfaction cliiméric[uc , une vengeance, et quelle venfroance lolle ([u'une Julie aléatoire oii l'oflenseur peut vaincre et l'odensc pcrir; oii l'égalilé d'adresse, de sang-froid est impossible; où la seule manière de rendre le combat absolument égal des deux côtés, c'est de le rendre aveugle, et de prendre pour suprême arbitre le hasard, en ne chargeant qu'une arme, et en laissant celui que le sort favorise tirer sur l'adversaire, seul, et à bout portant!
On ne concevrait pas l'étonnante persistance de cet anachronisme dans la société, si le duel n'avait pas ses racines dans les qualités comme dans les défauts du caractère français. Nous avons le courage militaire; il ne nous en coûte guère d'exposer notre vie : nous sommes nés soldats ; ceux d'entre nous qui le sont le moins le sont toujours un peu. Enfants, nos petites mains brandissent déjà des sabres. L'autre jour, aux Tuileries, j'ai vu deux bretteurs de dix ans, aux cheveux blonds et aux joues roses, croiser le fer au pied d'un marronnier; heureusement leurs bonnes se sont vite jetées, comme jadis les Sabines, entre les combattants. Hommes, nous médisons de la garde nationale quand nous sommes au coin du feu ; mais dans les rangs, sous la tunique, nos visages, à notre insu, prennent un air martial, et dans nos mouvements une secrète fierté se combine avec une visible gaucherie. Il suffit d'une épaulette, d'un tambour, d'un clairon, pour réveiller en sursaut les instincts militaires de notre nature, endormie par la loi civile, le mariage et la paternité. En revanche , nous manquons la plupart du courage moral , qui affronte l'opinion. A la guerre, on se bat seul contre plusieurs, au risque de se faire tuer. Dans le monde, on répugne à défendre une idée contre une majorité , l'idée fût-elle
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juste. Le lieu commun en France est le roi de la société : c'est presque une rébellion que d'oser être soi et de parler comme l'on pense, si l'on pense autrement que le premier venu. Avec un tel respect de la raison privée pour la raison publique , nous sommes nalurellement les serviteurs très-humbles de tous les préjugés; et quand le préjugé prescrit à deux braves gens de se couper la gorge , comme ils ont à la fois la timidité de l'esprit et le courage du bras, ils trouvent plus aisé de faire, en se battant, une folie approuvée qu'un acte de sagesse , libre et impopulaire , en ne se battant pas.
A cela quel remède ? Si j'étais un légiste, je vous résumerais l'excellent travail de M. Valette, où il prouve si bien qu'une loi répressive du duel est conforme à la justice, opportune, possible; et je discuterais le projet dont il était rapporteur à l'Assemblée nationale en 1851. Il n'a pas eu le temps de lire son rapport à la tribune, la session législative ayant été prématurément close. Il vient de l'imprimer. Je ne suis qu'un lettré; il ne m'appartient que de le signaler aux hommes compétents et de former le vœu que le corps pohlique qui occupe aujourd'hui l'enceinte où siégeait l'Assemblée soit appelé à reprendre le travail interrompu de ses devanciers , dont il a partiellement recueilli l'héritage.
Si nous étions un peu plus Anglais, au lieu de faire une loi, je dirais à mes concitoyens : Fondonr> une Société. Il y en a une à Londres qui s'appelle Association for discouragement of duelling ^ Société pour le décou^ ragement du duel (j'aime celte expression). Un grand nombre de personnes honorables, militaires et civils, grands seigneurs et bourgeois, y sont afiiliées. Il y a dix ans, elle comptait déjà plus de quatre cents membres.