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POUR FAIRE SUITE A CEUX DES CONSEILS GÉNÉRAUX

Nous recevons d'un de nos abonnés la communication de la lettre suivante, adressée au conseil général de son département :

Messieurs,

Je soussigné Jean-Louis Giraud, propriétaire rural et votre serviteur, je viens de lire dans mon journal les vœux que vous avez fci-més dans l'intérêt de notre département. Si, l'année qui vient, ces messieurs de Paris continuent à nous vendre des engrais sophistiqués qui ne font pousser que la nielle ; si nos marchands de vin n'inscrivent pas en grosses lettres sur les douves de leurs futailles juste le nombre de litres qui doivent entrer dans nos bouteilles; si les allumettes chimiques brûlent encore nos meules, si nos roules sont mal empierrées, et si les chasseurs payent encore double taxe sur les chiens qu'ils ne déclarent pas par oubli, ce ne sera point votre faute. Pour ma part, je vous en rends grâce, car je liens à fumer ma terre, à boire tout le vin que je paye, à dormir en paix sans craindre pour ma grange, à ne pas verser dans ma carriole, et à ne pas être à l'amende si j'oublie de présenter à M. le percepteur mon petit basset Rustaud. Tous ces vœux me rendent fort aise, d'autant plus aise, messieurs, qu'ils ont pour unique objet l'intérêt matériel de notre déparlement : d'où je conclus naturellement qu'il doit

être au moral dans un état parfait. Et comme, en relevant les vœux de MM. vos collègues des autres conseils de France, j'ai trouvé que, sauf en cinq ou six endroits, c'est quasi de même partout, j'ai le contentement de penser que la santé physique de notre cher pays a seule besoin de quelques petits soins, et que sa santé morale ne laisse rien à désirer, ce qui m'a causé autant de surprise que de joie, parce que, à vous parler franc, on le disait un tant soit peu malade, et que nous sommes patriotes dans la famille Giraud.

Oui-da, on le disait malade, et cela sans méchanceté. Je connais d'honnêtes gens, nullement malintentionnés, mais enclins à se faire peur, qui trouvent que c'est pitié de voir comme l'amour de l'argent tourne la tête de tout le monde et comme le luxe fait des progrès. Ils disent que l'alarme est dans les familles et que la pomme de discorde roule dans les meilleurs ménages. Il y a des pères qui prétendent qu'au train dont vont les choses ils ne pourront doter leurs filles, vu qu'un franc dans ce temps-là ne vaudra peut-être plus que dix sous ; il y a des maris qui font grise mine, parce qu'une robe d'aujourd'hui coûte le prix d'un acre de terre. Dimanche dernier, au sermon, M. le curé a déclaré que le luxe est le démon du dix-neuvième siècle, et il a tonné trois quarts d'heure contre les dames de notre endroit qui se parent comme des châsses pour venir prier le bon Dieu, ce qui fait que madame Giraud trouve que le curé ne prêche pas bien. Hier M. le maire me contait, en nous promenant, que Jacques le vigneron avait vendu un arpent de vigne, il y a une huitaine, pour acheter des Chemins russes, qui lui donneront dix du cent, à ce qu'il dit, quand ils seront faits, et que mademoiselle Babct, la gouvernante du vicaire, s'est retirce.de la Caisse d'épargne

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et s'est mise dans le Mobilier. Quand j'entends tout cela, je ne tremble pas, comme bien d'autres, mais je me dis qu'il faut y prendre garde et ne pas ôlre trop sans souci sur le moral de notre pays. Nous surtout, les petits rentiers et les petits propriétaires, le luxe nous mangera les premiers. Mais votre tour viendra, vous autres les gros messieurs. Vous y passerez les derniers, mais vous y passerez comme nous. Gela vaut la peine qu'on y songe, et je m'étonne grandement que pendant que vous étiez tous là, autour de votre grande table, à causer de nos affaires, vous n'ayez pas dit mot de la question du luxe, si ce n'est pour voter à M. le préfet un beau salon d'or et de soie et une nouvelle salle à manger.

Ne faites pas de méprise, messieurs, je vous en conjure. Je ne trouve pas mauvais que M. le préfet soit bien logé et bien meublé. Je ne suis pas un mécontent ni un ennemi de l'ordre, ni môme un ennemi du luxe, quand on met le luxe à sa place. Autrefois j'en avais grand'peur, avant que je fusse marié. J'avais pour lors les idées de mon père, un brave campagnard, qui, le jour où ma mère acheta un paquet de bougie au lieu d'une livre de chandelle, cria qu'elle ruinait la maison. Mais ma femme, qui est une demoiselle de Paris, et qui aime que chacun se fasse honneur de ce qu'il a, m'a parfaitement prouvé qu'user n'est pas abuser, que jouir n'est pas se corrompre, et qu'un luxe proportionné, sans vanité et sans folie, est un devoir de position. Voilà comme je me suis fait des idées plus saines sur les choses, et comme quoi j'ai compris que ce n'est pas le luxe, quand il a des tempéraments, qui ruine les nations, non plus que les ménages. Et plus j'ai lu et réfléchi, plus je me suis persuadé que le luxe n'est pas si méchant qu'on le dit, si l'on sait le tenir en

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laisse, et que dans les pays dont le moral est solide, c'est une source de richesse sans être une cause de décadence. Je tiens pour assuré que si Rome s'est perdue, ce n'est pas parce que les Romains ont mangé des perdrix dans des assiettes d'argent, au lieu de manger des lentilles dans les écuelles de terre du vieux Fabricius : c'est pour avoir conquis le monde. Ce n'est pas la richesse de Rome, c'est sa grandeur qui l'a tuée. Montesquieu est de cet avis, et il en sait long cehiilà. Je n'admets pas non plus que le luxe, comme on prétend, soit une des causes de la misère. Il peut la mettre en évidence, mais il la trouve toute faite, et il ne la fait pas. J'aurais dix fois plus de rente sur le Grand-Livre et dix fois plus, de bien au soleil, que ce ne serait pas encore ma faute si Matthieu, mon voisin, n'a pas un sou vaillant dans sa poche, ni un pouce de terre autour de sa hutte. C'est que Matthieu boit le dimanche, c'est qu'il boit encore le lundi, et que le reste du temps il court la prétantaine. La paresse, l'ivrognerie, la débauche, c'est les trois péchés capitaux et les vraies causes de la paresse, et le luxe des uns n'est pour rien, quoiqu'on dise, dans la pauvreté des autres. Je vous expose, messieurs, ma manière de voir, pour que vous sachiez bien à qui vous avez afTaire, et que je ne suis ni un sourd, ni un aveugle, n'entendant et ne voyant rien, ni un boiteux, traînant la jambe dans l'ornière de la routine, ni un barbare, ennemi du luxe, des lumières et du progrès.

Mais je ne veux pas non plus que le luxe s'emporte, sans bride ni frein, comme un cheval échappé. C'est là la difficulté grande. Car il ne faut pas que l'État se charge de réformer les mœurs : c'est aux mœurs de se corriger. J'ai lu que l'empereur Auguste, à qui les sénateurs de Rome demandaient une loi somptuaire,

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lit la sourde oreille, et il eut raison. Je ne suis pas si sot d'ouvi ir à dame justice la porte de la vie privée. En France la loi ressemble à la lice de la fable : laissezlui prendre un pied chez vous, elle en aura bientôt pris quatre. Ce ne sont pas là mes visées. II s'agit, non d'aller en guerre et d'attaquer le luxe comme un ennemi public, mais de le prendre de biais et de lui mettre un contre-poids. Ici encore, messieurs, laissezmoi vous parler de ce qui se passe chez moi. Vous savez que, selon la maxime des anciens politiques, l'Etat doit se gouverner par les mêmes principes que la famille, et je ne vois pas pourquoi on n'appliquerait pas à notre pays les règles de ma maison, si elle est bien tenue.

Au mois de janvier dernier, quand j'eus établi mon budget pour la nouvelle année, avec cette division : Chapitre du nécessaire et chapitre du superflu, madame Giraud, ma femme, s'était imaginé qu'elle allait, comme on dit en style de finances, se mouvoir tout à son aise dans ce second chapitre. Elle parlait déjà de démolir, de rebâtir, de renouveler sa garde-robe, et d'arranger notre jardin à la façon du bois de Boulogne, des massifs, des gazons, des rocailles et une cascade. C'a été mon tour de lui faire la leçon : Doucement, lui ai-je dit, le luxe est légitime, vous me l'avez prouvé ; mais à trois conditions : la première, d'épargner sur le superflu d'aujourd'hui ce qui sera peut-être nécessaire demain ; c'est la part de l'économie; la seconde, de donner un peu de son trop à ceux qui n'ont rien du tout : c'est la part de la charité; la troisième, de distinguer entre le luxe matériel et un autre luxe qui vaut mieux : celui où l'esprit a son lot. Madame Giraud, qui a du sens, a compris la chose à merveille. Au bout de son premier semestre, elle a mis de côté, sur les

fonds du second chapitre, cent écus dont elle a fait don, moitié à l'église, pour les indigents, moitié à la commune, pour qu'on répare la salle d'asile. Elle a payé les frais d'école du petit dernier de notre fermier; elle a acheté des livres sérieux, et même elle les a lus, et à mesure qu'elle aime à lire, elle aime moins à s'habiller. A vrai dire, j'y comptais un peu. Quand les femmes soigneront davantage leur esprit, elles penseront moins à la toilette, ou du moins la toilette ne sera plus chez elles une distraction de l'oisiveté, ni un plaisir de vanité, ni une arme de coquetterie, mais une sorte d'art innocent, le goût de la grâce et de l'élégance. Encore un semestre comme cela, et madame Giraud aura son bois de Boulogne, ou plutôt elle ne l'aura pas, car elle aimera mieux s'en passer.

Voilà mes principes, messieurs. Je voudrais, je l'avoue sans aucune modestie, que l'État s'y prît comme moi et qu'il réglât son budget sur le patron du mien. L'État, qui a du superflu, car il est souvent question de ses excédants de recettes, prélève-t-il, premièrement, la part des économies? Pas encore, à ce qu'il paraît. Son superflu s'en va sans dire adieu à personne, et une fois parti, bonjour ! Mais l'État nous promet que bientôt il mettra quelque chose de côté. Ayons la foi et la patience et ne soyons pas trop vétilleux. L'État fait-il secondement la part de la charité? Là-dessus ce n'est pas moi qui doute de ses bonnes intentions. L'humanité est là, sans compter l'intérêt. Sous notre régime moderne de l'influence des masses et du suffrage universel, la bienfaisance de l'État n'est pas seulement une obligation de morale, c'est aussi bel et bien une nécessité de politique. Quelles que soient ses raisons, elle a de bons effets, et j'y applaudis des deux mains.

Qhc l'État double, s'il le peut, le budget de la cha-

va:ux d'ln petit propriétaire. 361

I ilé. Mais, avant tout , qu'il triple le budget de ses écoles. L'éducation du peuple, voilà le plus beau luxe de la société, le luxe intellectuel qui est le contrepoids du luxe matériel. Dans une société où l'esprit est le maître et plane bien haut, bien haut au-dessus des intérêts, le luxe matériel, balancé et misa sa place, est un bon auxiliaire au service du commerce et de l'industrie; c'est l'ornement de la civilisation et l'éclat naturel de la fortune du pays. Et j'ajoute, messieurs, que ce n'est pas trop des institutions libres et du grand mouvement qu'elles impriment aux idées, pour maintenir l'esprit dans cette prééminence, au-dessus des intérêts positifs et du luxe, qui deviennent des despotes s'ils ne sont des subordonnés. Par contre, dans les pays où l'esprit est le subalterne, la richesse et le luxe ne trouvant rien pour les mater, débordent et submergent tout, et les nations, déchues de la pensée, s'abiment dans la jouissance comme on s'enfonce dans la vase. Nos écoles, messieurs, c'est votre ancre de salut. Dans nos collèges tout va sinon très-bien, du moins un peu mieux que naguère, et tout marchera comme il faut si l'on a le courage de détruire ce qui reste du trop fameux plan d'études. Serrer le frein aux sciences, qui poussent aux idées positives, rendre l'essor aux lettres, qui élèvent vers l'idéal, défaire ce qu'on a fait et refaire ce qu'on a défait, voilà le programme en deux mots : il est simple à exécuter. Mais le point capital, ce sont les écoles du peuple, le premier luxe d'un pays. Je comprends qu'on soit ébahi devant une capitale, avec des rues immenses, alignées à perte de vue, et des maisons toutes neuves ou rebadigeonnées, et des boulevards comme des grandes routes, et des jardins comme des parcs, et des casernes comme des palais, et des mairies comme des églises. Mais quelle

belle chose, messieurs, plus belle encore, à ce qu'il me semble, qu'un peuple qui sait lire et penser! Nulle part en Europe il n'y a de cités plus brillantes que les nôtres. Mais combien de pays où les âmes sont mieux tenues! Qu'est-ce que les petits chefs-lieux des petits cantons de la Suisse, à côté de Paris, de Lyon et de Bordeaux? Mais en Suisse tout le monde a été à l'école, et les laboureurs des vallées et les bergers de la montagne lisent couramment dans l'Évangile. En France, il y a des milliers de communes qui n'ont pas d'instituteurs, et douze millions d'adultes qui ne savent pas lire. Rien que dans notre canton, et ce n'est pas un des pires endroits, la moitié des garçons et les deux tiers des filles n'apprennent ni A ni B, les gens du pays vous le diront. Quand j'y pense, mon esprit se monte. Les étranojers sont des malins : ils admirent tout haut notre t aste national ; tout bas ils se gaudissent de notre ignorance, et le voisin John Bull, qui sait lire, écrire et compter, se moque de Jacques Bonhomme, qui s'est payé des palais et qui ne peut môme pas épeler les noms de ses grands hommes siir les socles de leurs statues. Ceux mêmes chez nous qui, dans le peuple, ont appris la lecture, l'écriture et le calcul, savent-ils pour cela ce que le peuple devrait savoir ? On jette dans leur cerveau une petite provision de notions toutes faites : leur apprend-on à l'augmenter, et les instruit-on à s'instruire? Leur enseigne-t-on à bien connaître et à bien diriger leurs facultés, à développer en eux les idées de devoir et de droit, de justice et de dévouement, dont le germe est dans toutes les âmes, mais languit et avorte s'il n'est pas cultivé? Peuvent-ils être, en un mot, les artisans de leur progrès moral? Trop souvent, vous le savez bien, leur âiiie chôme, comme leurs bras. Je ne fais pas de le-

voi-:i:x d'un petjt puopriétaihr. 363

proche h leurs inbliliileurs. On a coutume de les blâmer; je me conUnle de les plaindre. Que peuve[it-ils enseigner, sinon ce qu'ils ont appris, et qu'ont-ils pu apprendre ? 11 n'y a pas, chez nous, comme en Prusse, de syslènie bien précis d'instruction primaire , non plus que de littérature populaire, comme il y en a en Amérique, non plus que de livres pour les ignorants. Et puis, les pauvres maîtres d'école, quel respect inspirent-ils, quelle iniluence ont-ils? C'est à peine s'ils uagnent leur pain ! Kl vous parlez, messieurs, d'améliorer le sort des classes laborieuses ! Élevez-les donc d'abord dans le sens chrétien de ce mot : élevez. Cela ne veut pas dire : dirninuez le travail, augmentez les salaires, tâchez que les artisans deviennent des bourgeois. Non ; n'affranchissons personne de la loi du travail, carie travail est un bienfait. 11 nous coûte l'ellort et la peine et nous rapporte la vigueur et la joie. C'est parce qu'il lasse qu'il aguerrit, c'est parce qu'il est dur qu'il est salutaire. 01a triste philanthropie de ceux qui ont rôvé pour l'homme le travail attrayant ! Ce n'est plus le travail alors, ce n'est que le plaisir; ce n'est plus un maître sévère, ce n'est qu'un joyeux compagnon. Pour moi, je dis avec un sage : « Si Dieu ofJrait aux hommes de supprimer la faim, la soif et le froid ; s'il disait au laboureur : Dételle ta charrue, le blé j)oussera tout seul ; s'il disait au forgeron : Jette là ton marteau, le fer mollira sous tes doigts, » nous répondrions au bon Dieu : « Seigneur, ne changez rien au monde tel que vous l'avez fait, avec le froid à endurer, la faim à prévenir et la nature à vaincre. Vous nous avez donné une intelligence et des bras, laissez-nous travailler et mériter le paradis. » Ce que je demande donc pour le peuple, ce n'est pas le loisir ; ce n'est pas davantage l'influence ni le pouvoir. L'élévation dont je

parle n'est pas celle des conditions. Élever le peuple, c'est élever son âme, et comme un oiseau s'élève quand il étend ses ailes, une âme s'élève aussi quand elle déploie ses facultés, et par son libre essor monte à une plus noble sphère de pensée et d'action ^ Donnez aux fils du paysan et de l'ouvrier ces ailes de l'esprit, en multipliant les écoles, les maîtres et les bons enseignements; faites des âmes d'abord, et vous ferez ensuite des rues, des places publiques, des boulevards et des jardins. Vous me direz, messieurs, que je vous apporte de mon village des idées vieilles de deux mille ans. Qu'est-ce que cela prouve, sinon que les païens, qui ont dit les premiers que l'âme humaine est le plus beau des édifices parce qu'elle est la maison de Dieu, nous ont donné à nous chrétiens une bonne leçon à méditer? D'ailleurs, si vous trouvez que je ne sais pas vous parler, écoutez à ma place quelqu'un dont l'éloquence était forte et généreuse comme son cœur et répandait avec chaleur les sentiments honnêtes et les sages idées :

(( Ce qu'il y a de plus grand dans la cité, c'est l'homme lui-même : il en est la fin. Nous admirons les palais, mais l'ouvrier qui les bâtit est plus grand que les palais. La nature humaine, sous sa forme la plus humble, dans le dernier des misérables, est plus précieuse que tous les embellissements de la rue. Vous parlez de la prospérité de nos villes. Je ne connais qu'une véritable prospérité. L'âme humaine grandit-elle et prospèret-elle ici? Ne me montrez pas vos rues où la foule se pousse, car je vous demanderai : Qui la pousse, cette foule? Est-ce une cohue à l'âme vile, égoïste, vouée

• Clianning, Œuvres sociales, publiées par M. Laboulaye, t Jinc I*% nage 79,

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au culte de l'or, méprisant l'humanité? Ces femmes que je rencontre sont-elles des prostituées aux brillantes parures, ou des femmes à la mode, oisives, prodigues, à charge à elles-mêmes et aux autres? Vais-je y trouver ces jeunes gens qui étalent leur jolie personne comme le chef-d'œuvre de la nature, qui perdent les heures dorées de la vie dans la dissipation et l'oisiveté, et qui portent la débauche sur leur visage et dans leurs regards? Vais-je y heurter une foule rapace qui cherche à s'enrichir par la fraude et la ruse? une foule inquiète, et que la crainte du besoin pousse à des moyens suspects pour gagner de l'argent? une foule insensible, qui ne se soucie nullement d'autrui, pourvu qu'elle prospère et qu'elle jouisse? Dans le voisinage de vos commodes et splendides demeures y a-t-il des retraites où habitent l'horrible misère, le crime insouciant, l'intempérance brutale, l'enfance à demi morte de faim, l'impiété, la dissolution, la tentation épiant la jeunesse imprudente?... Votre prospérité alors n'est qu'une parade. Le véritable usage de la prospérité, c'est de rendre un peuple meilleur. De tous les beaux-arts, le plus grand est l'art de former de nobles modèles de l'humanité. Les plus magnifiques produits de nos manufactures ne sont rien auprès d'un individu sage et bon. Une cité qui pratiquerait le principe que l'homme est plus précieux que la richesse ou le luxe serait bientôt à la tète de la civilisation. Une cité où les hommes seraient élevés de manière à être dignes de leur nom deviendrait la métropole de la terre ' . »>

C'est là parler d'or, n'est-ce pas? Celui qui tenait ce langage n'était ni un puritain, ni un quaker, ni un

• Channing, Œuvres sociales, etc., p. 2G5.

frère morave, ni un eanemi chagrin du progrès matériel et du bien-être des sociétés. C'était tout simplement un ministre de l'Évangile, aimant Dieu et l'hu- . manité, et persuadé naïvement que les peuples se gouvernent mieux par les principes de Jésus que par ceux de Machiavel. C'était Channing enfin, le Fénelon des États-Unis, et ce qu'il trouvait bon à dire aux Américains de Boston est bon à répéter aux Américains de la France. Si Channing, messieurs, avait été comme vous conseiller général, comme vous, je le crois, il aurait émis des vœux touchant la taxe sur les chiens, les engrais artificiels et les allumettes chimiques; comme vous il aurait eu souci de nos routes, de nos rues, de nos places et du mobilier de la préfecture, mais il aurait aussi et préalablement demandé l'agrandissement de notre petit hospice, qui n'a plus assez de lits pour nos malades pendant l'hiver; et la réparation de la salle d'asile que les cinquante écus de madame Giraud ne suffisent pas à payer; et l'entretien de notre pauvre école, qui n'a pas de quoi acheter des livres, et qui a besoin d'un sous-maître. Il serait digne, messieurs, de votre sage esprit et de votre bon cœur de penser à ces choses l'an prochain. Quand vous aurez travaillé au bien moral de notre pays, votre conscience sera plus à l'aise pour vous occuper du bien matériel et des dépenses de luxe, et vous n'en dînerez que mieux dans la salle à manger toute neuve de M. le préfet. Cela vous soit dit sans nialice. Excusez la liberté de votre serviteur, et si par hasard il se trompe, pardonnez à son erreur en faveur de ses intentions.

Veuillez agréer, etc.

Pour copie conforme,

RlGAL'LT.

16 septembre 1858.

LA MIONETTE,

Oui , la pastorale est ressiiscitée. Elle était morte avec Floriaii, à l'heure opportune de mourir. Qu'aurait-elle fait aux jours bruyants de la Révolution et de l'Empire? Au bruit du fifre et du tambour, qui aurait pu entendre la flûte des bergers? De nombreuses années s'écoulèrent; un souffle de rajeunissement courut dans la littérature; les branches du vieil arbre tressaillirent, se gonflèrent de sève et poussèrent des bourgeons dont beaucoup sont, hélas! tombés avant que les fleurs fussent ouvertes. Le rameau desséché de la pastorale oublia seul de reverdir. Puis voilà qu'un matin, quand personne n'y songeait plus, elle refleurit de plus belle, au fond d'une lande du Berry, parmi les bruyères de la Mare au diable. Quelle fut la surprise du public français, qui croyait tarie dans son âme la source des émotions champêtres depuis les jours lointains où il avait pleuré sur Némorin et sur Estelle ! Partout on fit fête à l'aimable idylle ramenée parmi nous après une longue absence :

Sa bienvenue au jour lui rit dans tous les yeux.

Des rives de la Creuse, où elle avait repris naissance, elle s'est vite propagée dans les autres provinces, et il n'est pas aujourd'hui de genre plus cultivé. Du sol de toutes nos campagnes éclosent à l'envi les scènes de la vie rurale, scènes bretonnes, scènes

provençales, scènes du Languedoc et du Jura, de la Normandie, du Bocage et de l'Armagnac. Toutes ces idylles qui s'épanouissent à la surface d'un pays si médiocrement pastoral, dans l'atmosphère fumeuse des idées positives, forment un contraste piquant, comme feraient des pots de fleurs sur les fenêtres d'une usine. Toute la question est de savoir si ce sont des fleurs naturelles ou bien des bouquets de papier.

On me permettra un aveu : c'est que j'aime beaucoup l'idylle et pourtant je n'y crois pas. Je l'aime précisément parce qu'il n'y a plus de bergers. Si nous étions les pâtres que Théocrite a chantés, nous ne lirions pas ses bucoliques (à supposer que l'on sût lire chez les chevriers de Sicile). Nous le prierions de nous conter les fêtes de Syracuse et de la cour d'Hiéron. Pourquoi nous laissons-nous charmer par les histoires des Mohicans , des trappeurs, des chasseurs de chevelures, des prairies et des forêts vierges, sinon parce que nous sommes Français et civilisés, médecins, avocats, journalistes, bureaucrates, vivant dans les murailles des villes, montant la garde, payant l'impôt, tournant chacun comme une roue sous la force motrice de la grande machine? Lorsque les Mohicans liront des romans, on trouvera dans leurs wigwams, non pas les œuvres de Cooper, mais celles de Balzac et les Mystères de Paris. Voilà pourquoi j'aime l'idylle : c'est pour moi une manière de me dépayser. Je ne me demande pas tout d'abord si ce monde rustique est une invention ou une réalité. C'est un autre monde que le mien. Palémon , Galatée, Diane, Céladon, ne ressemblent pas à ces messieurs et à ces dames que je l'cncontre matin et soir sur les boulevards ou aux Tuileries, et par là ils me plaisent, comme dans Shakspeare Ferdinand, Claudio, Imogène, llosalinde et tous ces

MIONETTE. 360

personnages créés par la fantaisie , comme par la baguette d'une fée. Ce n'est que plus tard, à la réflexion, que je m'aperçois que ces trésors charmants de la pastorale n'ont jamais vécu sur la terre, et qu'ils sont les enfants non de la nature, mais de l'art, qui a lui-même formé l'idéal de l'idylle, en combinant les naïves perfections de la vie primitive avec les perfections savantes de la vie civilisée. L'idylle, par exemple, prête aux hommes des champs un sentiment profond des beautés de la nature, qui est le privilège des artistes et des poètes. Le mot de Virgile :

0 fortunatos nimium, sua si bona nôrint, Agrtcolas !

heureux les cultivateurs, s'ils connaissaient leur félicité ! est également vrai dans un autre sens. Heureux l'homme des champs, si, comme le poète et l'artiste, il savait jouir des merveilles que la nature étale sous ses yeux! Heureux si le passage d'un rayon de soleil au travers de la feuillée, si la goutte de rosée tremblant à la pointe de l'herbe, si la forme indécise d'un nuage dans le ciel, ou les lignes sévères et les sombres couleurs d'un grand horizon lui procuraient, comme aux âmes familières avec les jouissances du beau, la volupté sentie du regard et du rèvc ! Heureux l'homme des champs, s'il était tout ensemble Corydon et Virgile I Mais il n'est que Corydon. Dans ces beaux sillons où George Sand contemple la couleur du terrain, a d'un brun vigoureux » et « ces lignes d'eau que le soleil fait briller comme de minces filets d'argent, » le laboureur qui déchire et ensemence la terre n'aperçoit que les sacs de blé de la récolte prochaine et le payement de son loyer. Dans la prairie que le Lorrain rougit des feux du soleil couchant et où Victor Hugo fait rêver la

vache immobile, le maître du troupeau, moins rêveur que la vache, suppute le prix qu'il vendra ses bêtes au marché du samedi. Pour trouver beau un beau paysage, il n'est pas besoin d'être bachelier; mais pour s'expliquer sa beauté, pour savourer la beauté intime de l'admiration réfléchie, ce n'est pas trop d'une culture morale, d'ordinaire inconnue aux personnages de l'idylle. L'idylle le comprend si bien, qu'elle ne manque presque jamais d'accorder à ses héros une fleur de sensibilité, qui pourtant ne pousse pas dans les âmes rustiques comme les marguerites dans les prés. Puis, comme il n'est pas facile d'avoir à la fois un esprit très-inculte et une âme très-délicate, l'idylle leur donne par surcroît une grande finesse d'idées : nouvelle perfection, nouveau mensonge de l'art. Enfin, comme il est impossible d'exprimer sous des formes continuellement naïves des idées très-fines et des sentiments très-délicats, l'idylle a beau s'assortir de locutions villageoises et emprunter môme aux patois, sous la langue du hameau perce la langue littéraire, et l'on reconnaît vite la princesse déguisée sous le fichu de la paysanne. A vrai dire, je sais des pastorales charmantes, et j'y trouve une grâce, une imagination, une sensibilité qui m'émeuvent et qui me ravissent. Je n'en sais pas une parfaite, et je doute qu'on en puisse trouver. Si l'idylle fait sentir, penser et parler les paysans et les pâtres comme ils sentent, pensent et parlent, . l'idylle me rebute par sa rusticité. Si elle idéalise, à la manière dont je l'ai dit plus haut, leurs sentiments, leurs idées et leur langage, elle me donne des scrupules sur sa vérité. Si elle est vraie, je ne l'aime pas, et quand je l'aime, c'est qu'elle est fausse. Tant pis pour moi l je ne l'aime pas moins.

Après cet aveu, j'éprouve quelque embarras à dire

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que j'aime l'idylle de M. Eugène Muller, car j'ai l'air de lui l'aire un mauvais compliment. El cependant il est bien vrai que la Mionette est, après la Mare au diable^ le plus aimable ouvrage qu'ait produit le renouveau de la pastorale. C'est une histoire de village, trèssimple, très-touchante, dont le charme est dans les détails, et que l'analyse, je le crains, va gâter. Dans un hameau , sur les bords de la Loire , vit une famille de paysans mal famée et mal vue de tous. On les appelle les Vipèriaux. La mère, vicieuse et fainéante, dresse ses filles à mendier; le mari et le fils, d'abord laborieux et honnêtes, voyant leur peine perdue et le désordre dans la maison, se sont laissés aller à mal et mènent une vie de maraude , de paresse et d'ivrognerie. Un jour que l'aînée des filles, la Mionette, s'en va tendre la main aux portes, suivie de son petit chien Blanchet, elle rencontre Marceilin Bouvron , un garçon de quinze ans, qui a coutume df3 la tourmenter encore plus méchamment que les autres vauriens du village et de jeter des pierres à Blanchet. Celui-ci, cheminant derrière la Mionette, passait sur une planche un ruisseau grossi par les pluies. Marceilin secoue la planche et le chien tombe dans l'eau. La Mionette s'y jette pour sauver la pauvre bète; mais l'eau la renverse et l'emporte, et elle allait se noyer, si Marceilin, effrayé, n'avait tiré de peine la Mionette et Blanchet. Un autre jour, Marceilin s'étant laissé choir d'un arbre, la Mionette le trouva par terre évanoui, lui fit reprendre ses sens en lui baignant le front d'eau fraîche, et lui prêta son épaule pour qu'il s'appuyât de la main en marchant. A l'entrée du village, Marceilin lui dit au revoir et voulut s'en aller seul, et la Mionette pensa qu'il avait honte d'être vu avec elle, d'autant que, chaque fois qu'il la rencontrait aux champs ou dans le

bois, il lui disait de bonnes paroles, et que dans la rue , tout au contraire , il n'avait pas l'air de la voir. Elle sentait bien que c'était à cause qu'elle était une mendiante et que sa famille avait mauvais renom, et, v prise de confusion , elle forma le bon propos de travailler pour gagner sa vie. Elle entra dans un atelier où l'on dévide de la soie , et bientôt devint une des meilleures ouvrières. Avec le goût du travail vint celui de la bonne tenue. Voilà la Mionette qui ravaude ses nippes, qui peigne ses cheveux, qui se serre la taille, et l'on ne dirait plus que c'est une Vipériaude, tant elle est propre et avenante ! Vous devinez sans peine que Marcellin a le cœur pris et que de son côté Mionette aime Marcellin. Mais lui est riche et d'honnête souche; elle est fille de mauvaises gens, tout son avoir se réduit à ce qu'elle gagne au dévidage. Lors donc que Marcellin , l'aimant à en perdre la tête , lui fait offre de l'épouser, elle refuse net, par honneur, pour qu'il puisse épouser une fille moins indigne et de famille mieux assortie. Deux jours après, son père, sa mère, son frère sont arrêtés, mis en prison et bientôt condamnés pour vol. La Mionette quitte le village avec sa petite sœur et va s'établir à la ville, où, par l'aide de quelques bonnes âmes et le travail de son aiguille, elle gagne honnêtement son pain. Marcellin est tombé malade, malade d'amour et de chagrin, et peu s'en faut que la fièvre ne l'ait emporté loin. A peine sur pied, il court à la recherche de la Mionette, et encore une fois lui demande de l'épouser. Plus que jamais la Mionette refuse par délicatesse, et môme elle lui fait défense^de chercher à la revoir; de sorte que Marcellin, persuadé qu'elle ne l'aime pas, retourne chez lui la mort dans le cœur.

Plusieurs années après, quand la Mionetle et sa

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sœur reviennent au village avec leur père et leur frère, qui ont fini leur peine (la mère est morte dans la prison), Marcellin est marié à Jeanne Micalon, une fille de fermier, jolie et à son aise, mais vaine au dernier point, coquette, querelleuse, et Marcellin n'est pas heureux. Quelle différence entre Jeanne Micalon et la Mionette ! Celle-ci a gagné quelque argent à la ville, et loué quelques acres de terre autour de sa maison. Son père et son frère, que la prison a corrigés, travaillent aux champs comme de fins laboureurs. La petite sœur Claudette, qui a appris à coudre, a de bonnes pratiques et va en journée. La Mionette mène la maison, qui est tenue comme pas une, et les Vipériaux se font peu à peu une renommée aussi bonne qu'elle était mauvaise autrefois. Pourtant la Mionette ne se marie pas. Elle refuse tous les partis. Elle est triste et songeuse , et l'on sent bien qu'elle a au fond du cœur quelque chose qu'elle ne dit pas. Bref, elle n'est pas heureuse, non plus que Marcellin; et l'on ne saurait quand finira le chagrin de ces pauvres gens, si la Loire ne venait à déborder. Le père et le fils Vipériaux périssent comme de braves gens en tâchant de sauver des personnes du village. La femme de Marcellin, près de mettre un en- . faut au monde, meurt de saisissement, et son enfant avec elle. Entre Marcellin et la Mionette il n'y a plus de barrière, et c'est le père Bouvron qui leur met un beau jour leurs deux mains l'une dans l'autre, et qui les conduit à M. le curé. Voilà toute l'histoire.

Maintenant je voudrais chercher par où la pastorale d'aujourd'hui ressemble à celle d'autrefois et par où elle en diffère. Voyons d'abord les différences. La première, c'est que les acteurs ne sont plus des bergers. Quoiqu'on ait tenté de nos jours de rajeunir la bergère en l'appelant une pastourey et en lui retirant la hou-

lette à rubans roses, la panetière de jonc et le petit chapeau couronné de fleurs, il reste toujours quelque fadeur rien que dans l'idée de bergère et de bergerie. L'ouvrière et l'atelier sont plus en faveur parmi nous, et la pastorale a eu soin de prendre pour héroïne une artisane de village, une dévideuse de soie, plutôt qu'une gardeuse de moutons. Par là la pastorale , comme les autres genres littéraires, porte la marque de l'esprit du temps, et atteste la place de plus en plus considérable faite aux classes ouvrières dans la littérature, comme dans la société.

Une seconde différence, c'est que l'ancienne pastorale, vouée aux douces images des vertus de la vie champêtre, s'abstenait scrupuleusement de peindre le vice et les méchants. Ses personnages favoris sont l'amant tendre et désolé qui soupire sur la flûte au bord d'un ruisseau; l'amante brûlant, comme lui, d'une flamme fidèle, mais soumise, hélas ! à la volonté inflexible d'un père; le père qui gémit de séparer deux cœurs si étroitement unis, mais qui a promis sa fille au fils d'un autre vieillard, son bienfaiteur et son ami ; enfin ce fils lui-même, ce rival dénoncé aux échos d'alentour par les plaintes de la bergère, mais estimé néanmoins de tous les lecteurs honnêtes, car il a le cœur haut placé, et presque toujours, par un trépas opportun ou par un noble sacrifice, il fait le bonheur des amants et le dénoûment de la pastorale. Ce personnel invariable a rendu monotones les grâces de l'innocence et les épreuves de la vertu. On s'est lassé de ces agneaux, et on a réclamé des loups. La pastorale d'aujourd'hui s'est pourvue de loups à souhait, et dans la MionetiCy la famille des Vipériaux en offre tout un assortiment avec des nuances et des contrastes. La mère, la vieille pécheresse, meurt sans s'amender. Le

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père et le fils, qui font une fin si exemplaire, commencent par ôlre des voleurs; les deux sœurs, par mendier et par vagabonder. Enfin il y a une troisième sœur, Nanon, qui ayant de beaux yeux, à la perdition de son âme, a quitté la maison paternelle pour chercher fortune à Paris. On la voit d'abord courtisane, et venant étaler dans une riche voiture son luxe impudent devant les gens de son village. On la retrouve en pleine misère, marchant pieds nus par les chemins, et demandant la charité à la Mionette , sa sœur, devenue la riche fermière , madame Marcellin Bouvron. La pastorale moderne a cherché le contraste moral, et peutêtre un peu commun, de la jeune fille honnête qui s'élève à l'aisance par le travail, avec la fille perdue qui tombe par le vice dans la mendicité. Et la pastorale en cela suit encore le goût du temps , à qui plaisent les oppositions fortement accusées, et qui aime à retrouver son personnage de prédilection, la courtisane parisienne, là môme où on l'attend le moins.

Une dernière différence se trouve dans la langue des acteurs. Les personnages de l'ancienne idylle parlent, ou peu s'en faut, la môme langue que les poêles et les gens de lettres. Je n'excepte pas môme les bergers de Théocrite, les plus vrais de tous les bergers. Ce n'est pas Théocrite qui parle comme eux; ce sont eux qui parlent comme Théocrite; toute simple qu'elle veut être, leur langue n'en est pas moins littéraire et polie. Qu'est-ce donc dans Florian? Estelle et Némorin causant sur le bord du Gardon, usent sans aucun embarras des façons de parler les mieux reçues dans les salons du dix-huitième siècle : « Estelle, répond Némorin, si vous connaissez mon cœur, si vous avez la moindre idée du sentiment si profond et si tendre qui l'occupe tout entier, vous devez être bien sûre que ma

mort suivra mon départ. Mais il fallait vous voir malheureuse ou le devenir moi-même; je ne pouvais hésiter. Hélas! nous le sommes tous deux! Je le crains et je l'espère.... Pardonnez-moi ce mot, Estelle; il échappe à ma seule tendresse : le malheur n'a point d'orgueil. » Aujourd'hui la pastorale s'efforce de se dérober à la langue littéraire pour atteindre à la vérité. Elle emprunte les mots du village, dussent-ils n'être pas compris du public de la ville. Elle ressaisit dans le passé des formes de langage auxquelles la désuétude tient lieu de rusticité. De ces locutions de terroir et de ces vieux mots rajeunis elle se compose une langue qui ne manque ni de piquant ni de grâce, et qu'elle croit certainement la langue même de la nature. Malgré toutes ces précautions , je crains que la pastorale d'aujourd'hui ne soit guère plus vraie que la pastorale d'autrefois. Je veux bien que les artisanes remplacent les bergères; mais à quoi se réduit le progrès ? A un changement de profession. C'est une ouvrière que la pastorale idéalise aujourd'hui, comme hier c'était une bergère , et elle l'idéalise de la même façon, par l'alliance imprévue de la simplicité champêtre avec des perfections d'une telle délicatesse que l'éducation seule peut les porter si loin, par exemple, la Mionette. L'auteur la place tout d'abord au plus infime degré du développement moral, comme pour nous montrer la puissance des bons instincts même privés de toute culture. Les bergères de l'ancienne idylle lisent sur l'écorce des hêtres des chiffres amoureux et en gravent elles-mêmes de leur savante main. La Mionette, à ce qu'il semble, ne sait ni lire ni écrire. Pendant qu'elle mendie, elle ne va ni à l'école ni au catéchisme. Dans la maison de ses parents, elle n'est témoin que d'actions mauvaises et n'entend que

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de grossiers propos. Elle est née bonne sans doute, mais nul exemple honnête n'a donné l'éveil à ses excellents instincts. Son premier bon sentiment, c'est un mouvement de compassion pour un petit chien qu'on veut noyer. J'aime cette idée, du reste : elle est naturelle et fine. Vivant d'une vie presque animale, la première sympathie de la Mionctte est pour les animaux. Elle élève le petit chien, et dès lors elle s'attache à lui. Elle a une affection. Avec l'affection commence la vie de l'àme. L'attachement pour Blanchet amène la gratitude pour Marcellin, qui a sauvé Blanchet; la reconnaissance la conduit h. l'amitié, l'amitié à l'amour, et le premier effet de l'amour, c'est de lui donner honte de la paresse et du vagabondage. Partie, pour ainsi dire, de l'animalité, elle arrive, sans culture, par la seule puissance de sa nature privilégiée et le seul prodige de l'amour, au sentiment moral, au désir du travail. Telle se déroule devant nous , dans une suite de scènes ingénieuses, cette gradation psychologique, que je veux bien admettre sans contestation. Elle ne s'arrête pas là : le sentiment et la honte une fois éveillés dans cette jeune âme enfantent l'abnégation, le dévouement et l'héroïsme, et la Mionette concilie, selon l'idéal de l'idylle, l'extrême simplicité de l'esprit et l'extrême délicatesse du cœur.

La simplicité de l'esprit, elle la laisse voir surtout dans les choses d'amour. C'est une parfaite innocente. Quand Marcellin lui dit : « Eh ! ben mais, on ne peut donc pas être amoureux d'une fille, sans pour ça se vouloir marier avec elle? — Je ne croyais pas, » réplique la Mionette. Aussi la pastorale d'aujourd'hui, comme l'ancienne, se complaît- elle à peindre cet amour d'une jeune âme qui ignore l'amour, sujet charmant et si cher à l'idylle, qu'elle y revient tou-

jours, et qu'après Daphnis et Chloé ^ après Estelle ^ après tant d'autres, elle raconte encore une fois l'histoire de ce premier regard , de ce premier baiser qui font rougir et pâlir, transir et frissonner, pleurer et sourire sans qu'on sache pourquoi. Seulement l'idylle a changé de ton,

« Némorin (dit Florian) s'approche , baisse les yeux , se met à genoux, et ses lèvres brûlantes osent à peine effleurer le vif incarnat de la joue d'Estelle. Oh ! que ce baiser le rendit à plaindre! oh! combien il redoubla le feu qui commençait à s'allumer dans leurs âmes 1 La liqueur exprimée de l'olive ne rend pas plus ardente la flamme sur laquelle on vient de la jeter. Depuis cet instant, Némorin sentit croître chaque jour le sentiment qui l'entraînait vers Estelle ; chaque jour la tendre bergère trouva Némorin plus aimable. L'âge vint ajouter de nouvelles forces à leur penchant mutuel. Bientôt Estelle fut alarmée du trouble involontaire qui l'agitait; bientôt Némorin, effrayé, connut toute la violence du feu qui le consumait : mais il n'était plus temps de l'éteindre. Tous deux étaient frappés d'un trait dont la blessure ne devait jamais guérir; tous deux avaient à combattre leur cœur, l'amour et seize ans. »

Ainsi parle l'idylle du dix-huitième siècle, prodigue d'exclamations qui ont un air de pathétique, de belles périphrases qui ont un air d'élégance, et de traits sentencieux qui ont un air de philosophie.

a Comme Marcellin était assis auprès de la Mionette et tenait toujours son bras autour de sa ceinture, il ne fut pas sans éprouver un certain plaisir, et même, quand il pensa qu'il devait la quitter, il se pencha presque involontairement vers la joue de la pauvre fille, y posa ses lèvres... et il l'embrassa. La Mionette (et Marcellin en fut encore bien étonné), la Mionette ne se fâcha ni ne s'éloigna de lui; mais de l'air le plus simple et le plus tranquille : « Tu m'as embrassée, Marcellin; c'est « donc que tu as de Uamitié pour moi ? — Oui, pardieu ! s'é-

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« cria Marcellin, qui était comme en fièvre. — Eh! ben, merci, « continua-t-elle; va, je te la rends bien. Mais voilà qu'il est « tard ; prenons chacun d'un côté, afin qu'on ne puisse nous a voir ensemble. Adieu, Marcellin... » La Mionette, en s'en allant, était dans une agitation de sang qui lui était encore inconnue. C'est en vain qu'elle cherchait à se calmer. Ses mains étaient comme en feu, son front aussi ; sa respiration était pénible. Elle croyait toujours sentir autour d'elle le bras de Marcellin, et il lui semblait que la bouche du jeune homme fût encore contre sa joue. « Pourquoi suis-je comme ça? » se demandait-elle. Et elle ne pouvait se l'expliquer que par le plai-iir que Marcellin lui avait fait eu l'assurant qu'elle avait son amitié. »

Ainsi parle l'idylle d'aujourd'hui, curieuse de la grâce et de la naïveté, et en apparence bien plus vraie que l'autre.

Mais cette naïve enfant, cette Mionette qui croit qu'on ne peut être amoureux que des personnes qu'on veut épouser, et qui se laisse embrasser avec un plaisir si candide, c'est la môme qui, peu de temps après, quand Marcellin lui parlera d'amour, refusera de l'entendre, (( parce qu'elle ne veut aimer qu'un homme qui pourra devenir son mari. » Que s'est-il donc passé entre Tune et l'autre scène ? La Mionette a vu Nanon, qui en moins d'une heure l'a instruite^ et, soit dit en passant, j'ai peur que les esprits délicats ne pardonnent pas à M. Muller d'avoir chargé une courtisane, la propre sœur de Mionette, d'éclairer cette âme ingénue par les confidences de sa vie souillée. La Mionette, à son école, perd l'ignorance \ il ginale. Est-ce une raison, s'il vous plait , pour acquérir si vite la science du devoir, surtout de ces devoirs délicats qui sont pour ainsi dire le luxe de la morale, et que ce simple discernement du bien et du mal ne suffit pas à révéler? A ne consulter que la conscience (et la Mionette, qu'on y songe, n'a

que la conscience pour se guider), rien n'empêche la jeune fille d'épouser Marcellin; elle est aimée, elle aime, elle se sait honnête fille, et si Marcellin la veut absolument pour femme, malgré sa pauvreté et le mauvais renom de ses proches, dont elle est fort innocente, ce n'est qu'un plus grand honneur pour elle et pour Marcellin. Voilà ce que dit la conscience. Comment parle la Mionette ?

« Je viens de te le dire et je te le répète ; je t'aime! mais cet amour entre nous, c'est comme un malheur, comme un sort jeté ; car, quoi qu'il advienne, nous ne pourrons jamais être mariés l'un à l'autre. Aussi ma résolution est prise. Dans quelques jours je partirai du village; j'irai... je ne sais pas dans quel pays encore ; mais je trouverai une maison religieuse où je m'offrirai pour servante, n'ayant point de dot à fournir. Tu ne me reverras plus, tu n'entendras plus parler de moi, tu m'oublieras... et moi je ferai aussi mon possible pour l'oublier. Puis tu aimeras quelque autre fille moins indigne que tu épouseras, qui te rendra heureux, et j'aurai cette satisfaction de n'avoir point porté empêchement à ton bonheur en te laissant entretenir cet amour qui serait une folie ; ça m'aidera à ne pas trop sentir la solitude où je serai. A présent tu sais tout, Marcellin ; tu as eu mon secret ; c'est parce que je t'aime que je te l'ai donné. Ne me demande plus rien; car, à partir d'à présent, tu n'obtiendrais plus de moi que des marques d'indifférence. Mon projet est arrêté ; il faut que je le suive ! »

Je ne puis croire, je l'avoue, que le seul instinct moral , entièrement privé de culture , inspire de tels sentiments. Cette idée si nette et si excessive, à mon sens, de la mésalliance où s'expose Marcellin; ce courage de fuir et de se faire servante dans un couvent pour qu'il cesse de la voir et de l'aimer et qu'il trouve le bonheur dans un plus digne mariage ; cette menace de ne répondre à son amour que par des « mar-

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qnes d'indifréroncc; » une telle recherche de dévouemenl et de sacrifice supposent, si je ne me trompe, une délicatesse infiniment plus exquise que la simple connaissance du bien , telle qu'on la peut attendre d'une âme droite mais inculte. Ici la Mionette n'est phis seulement une honnête fille; c'est une véritable héroïne d'amour et d'abnégation, et cette vertu supérieure, qui puise ses motifs dans une conception raffinée de l'honneur, ne peut être que le fruit d'une éducation morale achevée. Je ne veux pas méconnaître ce plaisir de surprise qu'on éprouve l\ trouver ces perfections inattendues dans un enfant de la nature : c'est comme si on cueillait une rose à cent feuilles sur une branche d'églantier. Mais les roses à cent feuilles ne fleurissent que dans les jardins, et la pastorale, selon sa coutume, idéalise la vie rustique par ce mélange artificiel des vertus les plus rares de la société polie avec la simplicité nue de la primitive nature.

On pourrait appliquer la même observation à quelques autres personnages, notamment à Marcellin. Leur langage s'élève et s'ennoblit outre mesure à la suite de leurs sentiments. Tout à l'heure on a pu remarquer dans les paroles de la Mionette quelques locutions distinguées, comme les idées qu'elle exprimait : Entretenu^ un amour qui serait une folie; tu n'obtiendras plus de moi que des marques d'indifférence. Marcellin, à son tour: (( Je t'aime s'incèremeni ^ profondément , et je ne ferai rien pour combattre en moi cet amour.... Va, tu seras pour moi comme une sainte quonpine, comme une madone quon adore. » On passerait sur ces dissonances, qui sont presque inévitables, si ce n'était qu'un changement de ton ; mais c'est un changement de langue. La pastorale, en adoptant le plus de mots qu'elle peut de la langue du village, afin de paraître

plus vraie , se rend beaucoup plus difficile l'emploi de la langue littéraire , et une fois qu'elle a dit de Marcellin qu'il est amitieux pour la Mionette, elle a perdu le droit de le faire parler comme un simple amoureux. Il est donc permis de conclure qu'on s'exposerait à un mécompte, si l'on cherchait dans la pastorale d'aujourd'hui un idéal parfaitement vrai de sentiment et de langage. On ne le trouverait guère plus que dans la pastorale d'autrefois. Mais lorsqu'on a pris son parti sur le défaut du genre et concédé à l'idylle une dispense de vérité, les scrupules du goût n'empêchent plus de sentir le charme de ces tableaux aimables. La lecture de la Mionette laisse une impression douce et bonne, et inspire de la sympathie pour le talent de son auteur. La fraîcheur de l'imagination, l'agrément de l'esprit, le don d'intéresser par des moyens simples ?t d'émouvoir sans frapper fort, ce sont des mérites toujours rares et aujourd'hui plus que jamais. De telles œuvres, discrètes et calmes, contentes d'obtenir une larme ou un sourire, reposent de ces romans dont l'art violent ou lascif secoue l'âme du lecteur ou enflamme ses sens. Je ne m'étonnerais pas que la pastorale dût sa dernière renaissance au besoin d'émotions et de paysages tranquilles qu'ont fait naître dans le public les débauches de pinceau et les ouragans de passions déchaînés depuis si longtemps dans la littérature. C'est peut-être le môme public qui, après avoir bu de copieuses rasades à la coupe frelatée du roman réaliste, demande à l'idylle une jatte de lait pour se rafraîchir. Ce ne serait pas la première fois que l'intempérance donnerait le goût du régime. En ce cas-là, la Mionette doit un joli cierge à Fanny dans la chapelle de son village,

30 septembre 1858.

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