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Considérations générales sur l'ensemble de la civilisation chinoise et sur les relations de l'occident avec la Chine

Je publie les leçons consacrées à Confucius et à la civilisation chinoise, dans le cours public et gratuit que j'ai professé en 4859 et en 1860 sur V Histoire générale de r Humanité.

Mon but, en détachant cette partie d'une vaste exposition, est surtout d'appeler l'attention des esprits et des cœurs élevés sur la nécessité d'instituer une politique à la fois rationnelle et morale pour régler les relations de l'Occident avec le reste de la Planète. Ces relations sont dominées de plus en plus par un ignoble mercantilisme, ou par un prosélytisme étroit, qui, du reste, n'est le plus souvent qu'un prétexte à des opérations politiques ou commerciales. J'espère aussi que l'exemple d'une conception politique, basée sur une appréciation philosophique approfondie de la situation qu'il s'agit de modifier, pourra persuader les esprits réfléchis de la nécessité d'apporter dans l'étude des phénomènes sociaux au moins le degré d'attention et de persévérance qu'exige l'étude des phénomènes plus simples de la vie ou du monde. Du reste, l'institution d'une politique vraiment

planétaire, outre sa haute importance en elle-même, se lie aussi, directement et indirectement, aux nécessités les plus urgentes de la réorganisation occidentale; car la vraie doctrine propre à instituer l'état normal de l'Humanité doit se caractériser au début par son aptitude à construire une politique embrassant réellement l'ensemble des affaires terrestres. C'est ce que le Positivisme fait réellement, ce que ne tarderont pas à comprendre les esprits vraiment dignes de sentir la valeur d'une telle doctrine destinée à produire enfin le ralliement général des âmes d'élite.

Mais, pour que le groupe des populations avancées puisse adopter une politique convenable par rapport au reste de la Planète, il faut qu'il s'opère systématiquement un changement dans la manière dont il se conçoit lui-même; ce changement réagira du reste heureusement sur la politique intérieure de lOccident.

Ce changement consiste essentiellement dans la substitution définitive de la notion d'occidenta/lté à celle de chrétienté. Une telle substitution n'étant que l'énoncé systématique d'un fait, sera susceptible d'être adoptée par tous les esprits sérieux et réfléchis; il ne pourra y avoir de résistance que de la part d'un fanatisme désormais singulièrement exceptionnel.

J'applique, d'après Auguste Comte, la dénomination à'occidentalilé ou république occidentale au groupe des cinq populations avancées, française au centre, italienne et espagnole au midi, britannique et germanique au nord, qui sont restées toujours solidaires depuis Charlemagne.

La dénomination à^occidentalité est plus rationnelle que celle de chrétienté. D'abord, elle est plus précise, car elle élimine d'un tel groupe et la Russie et les populations chrétiennes de l'Orient, qui ne peuvent songer sérieusement à en faire partie. D'un autre côté, elk» a

l'avantage de pouvoir représenter l'ensemble de tous les antécédents qui ont servi à produire ce groupe mémorable. Le mot de chrétien ne désigne qu'un seul des antécédents, respectable et important sans doute, mais au fond le moins décisif de tous, lu occidentalité doit sa constitution surtout à la conquête romaine, complétée par la politique de Cbarlemagne, par la domination catholique, par l'incomparable influence de la féodalité, et par l'évolution révolutionnaire des cinq derniers siècles. Cette dénomination a l'avantage de faire ainsi la part à tous nos ancêtres, en ne méconnaissant pas les plus importants au profit exclusif de l'un d'entre eux. Mais la substitution de Voccidcntalité à la chrétienté^ outre sa plus grande rationalité, doit déterminer dans les vues des hommes d'Etat, et finalement des populations, un changement capital en les plaçant à un point de vue vraiment civique qui, caché depuis César et Trajan sous la couche chrétienne, a sans doute transpiré dans les grands types des Henri IV et des Richelieu, mais qui n'a pu néanmoins se dégager complètement que dans Frédéric, le plus éminent des hommes d'Etat dont l'Occident puisse s'honorer depuis Charlemagne. Sans que le génie de Frédéric soit ici indispensable, la situation est tellement lumineuse qu'un véritable homme d'Etat doit la comprendre. Si Frédéric a pu gouverner en se plaçant au point de vue purement civique d'un grand dictateur, ce qui était alors possible pour un tel homme est maintenant nécessaire. Le devoir d'un homme d'Etat est donc maintenant de gouverner en dehors de toutes préoccupations théologiques, qui, désormais, doivent être renvoyées exclusivement dans le domaine de la vie privée. Du reste, c'est là, en France, l'état strictement légal, tel qu'il résulte de la proclamation même de la liberté des cultes. Si la loi est athée, suivant l'exacte expression d'un légiste contem-

porain, on peut dire avec plus de vérité encore qu'en France l'Etat n'a pas de religion. C'est donc aux hommes d'Etat et aux populations à mettre leurs idées et leurs sentiments au niveau de la situation.

Cette substitution de Yoccidentalité à la chrétienté, si capitale pour l'état intérieur de l'Occident, parce qu'elle désigne le seul terrain commun sur lequel tous peuvent s'entendre, aura une équivalente efficacité pour la politique extérieure. Le but de lOccident ne pourra dès lors plus consister à imposer à l'Orient une synthèse en complète décomposition à son foyer même. C'est en dehors de toutes les synthèses provisoires que devra être cherchée la conception susceptible de devenir la religion universelle. Ce point de vue chrétien, qui vicie si profondément l'appréciation des autres populations de la Planète, ne viendra plus empêcher de les concevoir. On pourra dès lors les apprécier rationnellement en dehors des préjugés rétrogrades ou révolutionnaires.

Ces vues générales sont susceptiblees d'être acceptées en Occident dès à présent par tous les esprits délite, par tous ceux, en un mot, qui se préoccupent dignement des questions sociales. Il est vrai de dire qu'à cet égard les opinions sont au-dessous des besoins de la situation, à un degré peut-être unique dans l'histoire (1).

J'espère avoir fait suffisamment ressortir la supériorité de l'esprit religieux, en comparant l'admirable mission organisée par les jésuites avec l'oppression, tantôt hypocrite, tantôt violente, instituée par un mercantilisme ignoble.

J'ose espérer enfin que les natures vraiment religieuses, surtout catholiques, donneront leur appui à une

(1) Ainsi, on peut signaler comme une faiblesse vraiment blâmable, de la part des esprits avancés, de continuer l'emploi de lêre chrétienne, au lieu dadopter hautement l'usage de l'ère moderne (cest-à-dirc eu datant de 1189), proposée depuis longtemps par Auguste Comte.

politique rationnelle et morale qui réprouve l'emploi de la force publique mise au service de la cupidité privée, et qui vient, au nom de l'Humanité, demander un respect convenable des civilisations surgies en dehors de l'Occident sur le reste de la Planète. Toute religion sérieuse, quelle que soit sa base dogmatique, doit hautement protester contre l'emploi de la violence comme préambule ou appui d'une prédication quelconque. La noble mission des jésuites en Chine peut servir d'exemple à cet égard.

Enfin nous pouvons espérer qu'un jour une saine opinion surgie en Occident déterminera; sous le nom de marine occidentale, l'institution d'une force publique employée, outre la protection d'un commerce utile, surtout à garantir les populations retardées des tentatives d'oppression que produira de plus en plus une cupidité désormais de moins en moins réglée.

Dans le travail que je publie aujourd'hui, je me suis non seulement inspiré des principes fondamentaux de la philosophie positive, mais aussi de la vue spéciale, aussi profonde que lumineuse, posée par Auguste Comte au sujet de la civilisation chinoise.

« Un concours spécial d'influences, surtout sociales, disposa la civilisation chinoise à développer le Fétichisme au delà de tout ce qui fut possible ailleurs. Mieux systématisé qu'en aucun autre cas, il y prévalut sur le Théologisme, et préserva le tiers de notre espèce du régime des castes, malgré l'hérédité des professions, etc. » (Auguste Comte, Synthèse subjective , tome P% Introduction.)

C'est sous une telle inspiration que j'ai, dans mon cours public sur VHistoire générale de l'Humcmité, apprécié la civilisation chinoise et son plus éminent représentant, Confucius.

J'ose espérer qu'un tel travail contribuera à propager la conviction que la religion démontrée peut seule

embrasser l'ensemble des affaires terrestres par une politique à la fois rationnelle et morale.

P. Laffitte,

10, rue Monsieur-le-I'iince.

Paris, le 27 Saint-Paul 73 (13 juin 18G1;.

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