‹ Considérations générales sur l'ensemble de la civilisation chinoise et sur les relations de l'occident avec la ChineChapitre 2 sur 10 · DE CETTE CIVILISATION · texte numérisé non relu

DE CETTE CIVILISATION

Messieurs, • Importance Nous alIoDS commenccr aujourd'hui l'appréciation créné-

de 1 étude ^ ...

systématique raie dc Tensemble de la civilisation chinoise. Vu l'importance

delà civilisation ,. , n ', i n i < . . ,. .

chinoise. Cl unc telle ctuue, en elle-même et quant a son application sociale, nous lui consacrerons trois séances.

Il existe au fond de l'Extrême-Orient une civilisation considérable, se développant d'une manière constante, avec une pleine activité, quoi qu'on en dise, et dont les contacts avec l'Occident augmentent chaque jour. Cette civilisation, si mal appréciée à tant d'égards, c'est la civilisation chinoise. Son étude est très importante au point de vue philosophique, à cause de l'étrangeté apparente qu'elle a eue pour presque tous les observateurs qui s'en sont occupés jusqu'ici, même avec les documents les plus complets et avec les dispositions les plus satisfaisantes; d'un autre côté, elle sera extrêmement utile pour fournir sa base à une politique vraiment rationnelle de rOccident.

La civilisation chinoise, depuis la grande mission des jésuites, a donné lieu à des études nombreuses et importantes. Jusqu'à eux, les récits de Marco Polo avaient été traités de fables. C'est aux jésuites que nous devons finalement une première connaissance sérieuse de la Chine; et, depuis celle

époque, les études sur ce sujet ont continué avec beaucoup d'ardeur, de dévouement, et en général avec une sympathie réelle pour la civilisation correspondante. Néanmoins, on peut dire que, malgré des aperçus très ingénieux, malgré des observations spéciales intéressantes, il manque encore de cette civilisation une appréciation générale et systématique.

Cela n'a rien d'étonnant, car une telle appréciation ne pouvait surgir qu'après la découverte, faite par Auguste Comte, des lois abstraites de l'évolution intellectuelle. Avant cela, il était impossible de se mettre à un point de vue vraiment relatif, et de se placer, par suite, dans une complète indépendance mentale, par rapport aux états antérieurs de l'esprit humain.

Toutes les intelligences qui ont abordé l'étude de la Chine étaient dominées ou par la théologie, ou par la métaphysique, ou par la science pure. Or, aucune de ces trois dispositions n'est convenable pour une appréciation définitive et complète de la civilisation chinoise.

Pour l'esprit théologique, cela est évident. Il s'agit ici d'une civilisation dont la base fondamentale n'est point la théologie, d'un peuple qui n'a pas eu de développement théologique propre et spontané, et chez qui un tel esprit fut importé de l'étranger, à une époque oîi sa civilisation avait reçu sa constitution essentielle. Par conséquent, des gens comme les jésuites par exemple, s'occupant avec ardeur de la civilisation chinoise, ne pouvaient en comprendre que les détails, mais jamais l'ensemble ni l'esprit essentiel, et, par suite, prêtaient aux penseurs chinois des conceptions qui au fond leur étaient complètement étrangères.

Pour l'esprit métaphysique, la chose est encore plus incontestable; la métaphysique n'étant qu'une modification graduelle et dissolvante de la théologie, comment des intelligences dominées par un tel esprit pourraient-elles juger sainement, dans son ensemble, une civilisation encore plus étrangère à la métaphysique qu'à la théologie? Cela est tellement impossible, qu'on a vu un homme aussi distingué que M. Abel Rémusat, qui s'est occupé de la Chine d'une manière si remar-

qimhle et si approfondie, regarder la philosophie de Lao-Tseu comme représentant la pensée primitive de la Chine, le point de départ de sa civilisation. Or, cette philosophie de Lao-Tseu, entièrement métaphysique, n'est, comme je l'établirai, qu'un élément perturbateur, ou au moins un simple modificateur de la civilisation chinoise, et certainement une importation étrangère. C'est un exemple frappant de ce que peuvent les préoccupations du moment chez des intelligences distinguées, d'ailleurs, et fort compétentes comme érudition. Au temps où écrivait M. Abel Rémusat, une métaphysique qui a jeté un éclat éphémère, et qui aujourd'hui est bien déchue, occupait la scène philosophique. Involontairement dominé par une telle situation, M. Abel Rémusat pensait mieux faire goûter cette Chine qu'il avait tant étudiée en y faisant apercevoir, dans son plus lointain berceau, ces divagations métaphysiques qui préoccupaient alors les lettrés de l'Occident.

Quant k la science proprement dite, elle n'était pas plus apte que la théologie et la métaphysique à constituer une théorie réelle de cette civilisation. L'esprit scientifique a néanmoins des points de contact nombreux et réels avec le véritable esprit de cette civilisation, en ce sens que l'un et l'autre admettent l'activité spontanée de la matière. Néanmoins, la science n'était ni assez dégagée de la métaphysique, ni jjlacée à un point de vue assez général, pour aborder un tel problème ; d'autant plus que la science occidentale, essentiellement abstraite, ne se trouvait guère, par là même, en disposition de comprendre l'esprit réel mais concret de la Chine. II fallait donc la découverte des lois intellectuelles, faite par Auguste Comte, pour qu'il fût possible d'aborder l'étude systématique de ce grand problème. Il est certain que cette théorie constitue une application diflicile et caractéristique des principes de la vraie philosophie de l'Histoire.

préîiminairessur Avaut d'aborder cetlc élude, je dois donner quelques expli-

la différence entre

cations préliminaires sur la différence essentielle qui existe '^ ^^et'''^'"^ entre le Fétichisme et le Théologisme, et montrer que le Théo-

le Théologisme.

logisme ne constitue qu'une évolution transitoire entre le Fétichisme primitif et le Positivisme définitif.

Il n'y a dans l'évolution de toute société que deux états complètement normaux, susceptibles de durée et de consistance, et n'offrant pas l'instabilité nécessaire de l'état théologique ; c'est, d'un côté, l'état fétichique, point de départ fondamental de la raison humaine et de toute sociabilité quelconque, et, d'un autre côté, l'état positif, qui en est l'aboutissant final.

Après avoir indiqué rapidement la distinction essentielle entre le Fétichisme et le Théologisme, j'insisterai surtout sur celte notion capitale que le Théologisme constitue une simple transition.

Intellectuellement, le Fétichisme consiste à concevoir les corps, non seulement comme actifs, mais encore comme vivants ; à se représenter les divers modes d'activité qu'ils nous manifestent comme dus aux passions et aux penchants qui les animent; en un mot, à assimiler le monde à l'homme. Il n'y a qu'une simple exagération dans une pareille appréciation, dont la base est incontestable. Il est certain (la science l'adopte de plus en plus, et le Positivisme l'a mis hors de doutej que la matière est réellement active. Mais, outre l'activité propre à la matière en général, il y a un mode d'activité qui appartient à certains corps seulement, et qui constitue la vitalité : tous les corps sont actifs, mais tous ne sont pas vivants. La seule erreur commise par le Fétichisme, sous ce rapport, est d'avoir donné à tous les corps un mode d'activité qui ne convient qu'à quelques-uns. Il consiste donc à concevoir tous les corps non seulement comme doués d'une activité spontanée, ce qui est incontestable, mais aussi comme vivants, ce qui constitue une exagération, nécessaire au début.

On peut dire en eflfet qu'une pareille théorie constitue le point de départ inévitable de l'esprit humain. Quelle ,est la loi fondamentale d'après laquelle agit notre intelligence? C'est d'assimiler les phénomènes les moins connus à ceux que nous connaissons le mieux; ce qui revient à dire que la tendance essentielle de notre esprit est de faire l'hypothèse la plus simple en rapport avec l'ensemble des

renseignements obtenus. Cette loi capitale de la philosophie première n'est que la constatation systématique d'un grand fait général de notre intelligence. Or, ce que nous connaissons le plus et le mieux au début, c'est l'homme. Nous nous sentons, nous sentons que nos actes se produisent en vertu d'un ensemble de passions particulières, d'impulsions distinctes : la colère, la bonté, l'amour, etc. Par conséquent, en voyant les corps extérieurs agir avec une intensité bien autrement grande que les corps vivants eux-mêmes; en voyant les mouvements des fleuves, les perturbations des tempêtes, tous ces grands phénomènes météorologiques qui prouvent dans la matière une activité si caractéristique et si puissante, il est tout à fait inévitable de supposer que les corps qui manifestent une telle activité veulent cette activité et la produisent en vertu de passions et de penchants analogues à ceux qui déterminent les actes de l'homme ; le Fétichisme est donc un état tout à fait inévitable de l'intelligence humaine, et résulte nécessairement d'une tendance fondamentale de notre esprit et des notions ou renseignements que nous possédons au début.

Le dernier terme de l'état fétichique, c'est l'astrolàtrie proprement dite. Lorsque, sous l'influence de ce fétichisme spontané, favorisée par des conditions cosmologiques convenables, une société est arrivée à un état sédentaire, que des moyens suffisants d'observer les astres ont été fournis . à un certain nombre d'individus et de se livrer à une activité directement spéculative, alors au-dessus du Fétichisme populaire spontané se superpose un Fétichisme plus systématique, consistant à accorder une puissance directrice à ces êtres éloignés, dont une observation attentive nous démontre bientôt l'influence prépondérante. — En résumé, le Fétichisme est le point de départ nécessaire de l'esprit humain; et le dernier élément de l'état fétichique, le plus systématique, c'est l'Astrolàtrie.

Quels sont les services rendus à l'esprit humain par le Fétichisme? Outre qu'il est inévitable, puisqu'il est la seule théorie qui surgisse spontanément des conditions primi-

tives de notre nature et de notre situation, on lui doit l'institution régulière et développée de l'observation concrète ou observation des êtres. En effet, le Fétichisme conçoit chaque phénomène comme produit par la volonté même de l'être qui le présente ; cet être a ainsi des passions, des sentiments, des dispositions morales qui le lient parfaitement à l'observateur correspondant. Par suite, il est clair que l'image de chacun de ces êtres apparaît avec une force, une netteté, une intensité qu'elle ne peut avoir chez des observateurs pour lesquels ces corps sont tout à fait inertes, et n'ont avec eux aucune sorte de relation affective. Il est bien évident que cette intime relation de haine, de bienveillance, de colère, etc., etc., entre l'être observé etl'observateur doit nécessairement produire une image plus nette et une représentation plus vive. Le Fétichisme institue donc l'observation concrète, c'est-à-dire l'observation des êtres avec une puissance qui lui est propre, et fournit ainsi les images concrètes qui servent ensuite de base à la contemplation abstraite ou observation des phénomènes. — Le Fétichisme amasse ainsi les matériaux de toutes nos spéculations quelconques, et il joue ce rôle capital dans le développement de l'individu comme dans celui de l'espèce.

Quant au Théologisme, dont la phase caractéristique est le Polythéisme, il surgit de l'observation abstraite par l'intervention nécessaire d'un sacerdoce. Je dois sommairement développer cette proposition importante.

Quand l'esprit humain en est venu à constater des propriétés communes à divers corps et aies considérer isolément, la nécessité de représenter ces propriétés indépendamment des corps auxquels elles appartiennent le pousse, en vertu de la disposition primitive ci-dessus expliquée, à tout assimiler à l'homme, à charger un être particulier de la direction et de la production de chacun de ces phénomènes. — Ainsi, par exemple, quand on s'élève de la notion d'un arbre individuel à la notion plus abstraite de forêt, on institue le Dieu de la forêt, c'est-à-dire un être présidant à l'ensemble des phénomènes communs aux divers arbres de la forêt.

Le Polythéisme, ou la création d'êtres distincts des corps

«t qui produisent dans chacun d'eux les divers phénomènes qu'ils manifestent, surgit de Tobservation abstraite; et, une fois que l'artifice logique, consistant à imaginer des dieux pour représenter \e; phénomènes, au lieu de les attribuer aux êtres, a été institué, cet artifice, susceptible d'un immense développement, consolide l'abstraction et lui permet de se renouveler à Tinfini.

Mais cette institution systématique de l'abstraction par la création des dieux est une opération intellectuelle d'une haute difficulté qui ne peut plus émaner spontanément de la raison vulgaire : elle est toujours due à une classe spéculative distincte, ou à un sacerdoce; et, une fois établie, elle sert au développement même de ce sacerdoce.

Ainsi, au Fétichisme succède, par l'intervention d'un sacerdoce, le Polythéisme ou Théologisme, qui, émané de l'abstraction, la consolide et l'étend.

Si nous considérons ce second état caractéristique de la raison humaine, nous serons immédiatement frappés de la pi(jfonde consistance mentale du Fétichisme comparée à. l'instabilité inévitable du Polythéisme,

Le Fétichisme, réduit à l'observation des êtres, comporte véritablement peu de divagations. D'oii peuvent provenir les divagations de l'esprit humain? De l'institution de l'abstraction, ou de la considération des phénomènes indépendamment des corps qui les manifestent. Il résulte de là, en effet, la possibilité de concevoir le phénomène dans une infinité de conditions autres que celles qui ont lieu dans la réalité. Ainsi, si l'on étudie le phénomène de la locomotion en lui-même, au lieu de n'apprécier que des êtres réels en mouvement, on arrive bientôt à imaginer la locomotion dans une infinité de cas que l'observation concrète n'a jamais fait connaître; on arrive à concevoir la locomotion sur l'eau, dans l'ail-, pour tous les èti'es quelconques; on arrive à la concevoir abstraction faite du temps, cest-ii-dire avec une vitesse infinie. En un mot, l'étude abstraite des phénomènes permet la conception d'une infinité de cas possibles, , tandis que l'observai ion concrète ne fait connaître que les cas réels.

L'institution de l'abstraction, due au Polvtliéisme, établit

donc pour l'intelligence une situation active, mais instable, et constamment exposée à d'intimes divagations. Le Fétichisme, au contraire, réduit à l'observation des êtres, ne considérant que les cas réels, et non pas les cas possibles que l'abstraction permet d'imaginer, offre un état mental moins actif sans doute, mais d'une grande consistance et d'une parfaite rectitude.

Le Fétichisme est naturellement synthétique, car il ne considère jamais les phénomènes isolément, mais toujours dans leurs dépendances mutuelles; mais il n'est pas systématique : la systématisation suppose toujours l'abstraction. L'état fétichique ne comporte pas le développement caractéristique des divers aspects essentiels de notre nature. Ainsi, il ne permet pas le développement de la grande science, c'est-à-dire de la science abstraite, qui a pour but de découvrir les lois réelles de succession ou de similitude des divers phénomènes. Ce n'est que dans les phénomènes considérés isolément que nous pouvons espérer découvrir les lois qui les régissent. Le développement scientifique réel suppose donc nécessairement l'établissement de l'abstraction. Voilà un des grands aspects de notre nature dont le développement ne peut se produire pendant l'état fétichique. Ainsi, le Fétichisme est un état synthétique susceptible de durée, de consistance, mais qui ne facilite pas la culture spéciale des divers éléments de la nature humaine, et qui ne comporte pas leur véritable systématisation.

Le Positivisme satisfait seul à ces deux conditions : il est synthétique; mais, d'un autre côté, profondément abstrait, il est systématique, et coordonne les diverses facultés spéciales de la nature humaine après leur développement actif.

Entre le Fétichisme primitif et le Positivisme définitif, synthétique et systématique, s'intercale donc le Théologisme, qui constitue une transition nécessaire au développement des forces humaines; car le Positivisme ne peut les régler qu'après leur développement préalable. Il faut donc concevoir le Théologisme comme ayant pour but de présider à l'évolution spéciale des diverses forces élémentaires de la nature humaine, mais aussi comme nécessairement instable, par

rimpossibililé où il est de les régler; et, par suite, le Théologisme n'est qu'une transition plus ou moins rapide entre l'état primitif et Tétat final.

Cette proposition capitale a été établie par Auguste Comte pour les trois grandes transitions grecque, romaine et féodale; l'évolution révolutionnaire, commencée en Occident depuis le xiv® siècle, ne comportant pas le nom de transition, mais plutôt celui de crise, à cause du caractère de plus en plus anarchique qu'elle manifeste, à mesure qu'on approche de la terminaison finale. Chacune de ces trois transitions a présidé plus spécialement à l'évolution d'un des aspects de notre nature : lintelligence, l'activité, le sentiment.

Eh bien, je crois qu'il faut étendre une telle conception à la Théocratie elle-même, de manière à concevoir tout état théologique comme une transition plus ou moins stable.

D'une manière générale, on peut dire que le Théologisme est plus ou moins révolutionnaire et qu'il ne peut être que transitoire : car il institue l'aOstracliûn sans pouvoir la régler.

En effet, l'esprit Ihéologique institue les abstractions qu'il représente par des dieux, dont les volontés sont nécessairement plus ou moins arbitraires. Cette abstraction, ne comportant ainsi aucune limite, pousse à d'infinies divagations qui ne sont arrêtées que par les nécessités de la vie pratique. Le Théologisme est donc un état mental continuellement exposé à d'imminentes divagations, état qui n'a jamais été suffisamment réglé, et qui a toujours troublé plus ou moins profondément l'ensemble des institutions au milieu desquelles il a surgi. — L'abstraction ne peut être réglée que par l'esprit scientifique, qui conçoit tous les phénomènes comme assujettis à d'invariables lois de succession et de similitude.

Ainsi, tout état théologique quelconque est nécessairement instable. — Si nous considérons maintenant la Théocratie proprement dite, première phase de l'état théologique, nous allons voir surgir la vérification spéciale de notre proposition.

Ce qui caractérise la Théocratie, c'est le régime des castes et lu coordination des diverses castes entre elles par la prépijudérance de la caste sacerdotale. Il est certain que le régime des castes institue très bien les diverses professions,

leur donne une consistance inébranlable, consolide la division du travail, et permet d'importants développements de notre activité. Mais la coordination des diverses castes parle sacerdoce est insuffisante. — On peut dire en effet, à rencontre des préjugés vulgaires, que la Théocratie n'institue pas un gouvernement suffisant' c'est un régime qui n'est pas assez gouverné. — Dans une véritable théocratie, dont la base est nécessairement polythéique, il n'y a jamais une condensation unique du sacerdoce, comme dans le régime juif ou dans la Papauté. Il y a des familles sacerdotales distinctes, correspondantes aux diverses divinités; et cela était indispensable, sans quoi un tel régime aurait ofifert une intensité d'oppression inimaginable. — Mais les divers éléments de la caste sacerdotale n'étant pas groupés autour d'un seul prêtre dominateur, il en résulte que la caste sacerdotale ne gouverne pas suffisamment. Elle institue des règles pour la nutrition, le vêtement, etc., etc.; elle consolide la division du travail, elle consacre religieusement l'hérédité, mais elle n'organise pas un ralliement suffisant des diverses castes. Ainsi, l'organisation intérieure d'un tel régime n'est pas suftisamment stable. C'est donc le contraire du préjugé ordinaire, qui conçoit Yexcès de gouvernement comme en étant le principal inconvénient.

D'un autre coté, par rapport aux sociétés extérieures, le régime théocratique proprement dit n'offre pas une puissance de réaction suffisante, ou si cette puissance de réaction se développe suffisamment, par l'avènement graduel des militaires, le régime théocratique lui-même se trouve compromis ; les militaires l'emportent sur les prêtres, assez pour les subordonner, mais pas assez pour amener la prépondérance du caractère franchement militaire, comme celui de la civilisation romaine. On obtient alors un régime bâtard, celui de la Perse, par exemple, qu'on a pris superficiellement pour le vrai type de la Théocratie, et qui n'est qu'un régime théocratique dégradé.

Ainsi donc, le régime théocratique en lui-même, outre les inconvénients propres à tout Ihéologisme, manque d'un gouvernement suffisant et d'une puissance de réaction assez énergique contre les perturbations extérieures, de manière à

ne constituer qu'un état trop instable et vraiment transitoire.

Une telle proposition a une véritable importance historique, puisqu'elle apporte une netteté plus grande dans l'appréciation des divers états sociaux surgis à la surface de notre Planète. Elle a de plus une haute valeur sociale, parce qu'elle établit une relation plus intime entre les deux seules religions qui ont été ou peuvent être universelles, le Fétichisme et le Positivisme.

Le Fétichisme est la seule religion qui ait été spontanément universelle. C'est l'état mental par lequel ont débuté toutes les intelligences, c'est le point de départ de tous les états sociaux. De plus, la raison concrète ou pratique est restée fétichique, même dans les civilisations passées à l'état mono- Ihéique. Les gens mêmes qui admettent un Dieu unique, gouvernant toutes choses, expliquent dans la vie ordinaire les divers phénomènes par la volonté correspondante plus o^i moins claire, plus ou moins nette, des êtres qu'ils observent. Cette raison concrète, restée fétichique, est la raison générale, universelle, qui domine toutes les intelligences. La raison abstraite, qui systématise et coordonne, n'a eu jusqu'ici qu'une action modificatrice. On peut donc dire que les classes populaires, dans tous les régimes, ont conservé le Fétichisme comme base de leur état mental. — Le Fétichisme étant encore dans tous les états sociaux la religion vraiment universelle, puisqu'il est la base de la raison concrète ou pratique, il y a donc une importance capitale à établir le caractère de stabilité qui lui est propre, et, au contraire, le caractère d'instabilité inhérent au Théologisme, qui institue l'abstraction sans la régler. — Celte proposition essentielle nous fera mieux comprendre la relation qui doit exister et qui existera nécessairement de plus en plus entre le Fétichisme, religion spontanément universelle, et le Positivisme, religion systématiquement universelle. Aussi le Positivisme rend seul une justice caractéristique au Fétichisme, il le développe et se l'incorpore finalement. 11 y avait donc utilité réelle à placer tout l'ensemble du Théologisme dans sa véritable position, comme un intermt'diaire transitoire entre les deux étals rDiulaiin'ulaiix de la raison hninaine.

Depuis la fin du siècle dernier, le Théologisme dominant de moins en moins les intelligences, les esprits cultivés euxmêmes tendent à revenir vers le Fétichisme. Cette tendance se manifeste clairement par le développement de la poésie fétichique; et les extravagances panthéistiques elles-mêmes sont une forme confuse, mais certaine, de cette disposition spontanée des esprits cultivés vers le Fétichisme. De sorte qu'en lui rendant justice, en se l'incorporant convenablement, le Positivisme, en même temps qu'il vient répondre aux besoins fondamentaux de la raison populaire, vient systématiser aussi une disposition générale des intelligences cultivées.

On comprendra d'après cela l'importance de l'étude de la civilisation chinoise, civilisation essentiellement fétichique, qui s'est développée dans ce sens avec une stabilité, une force, une grandeur vraiment admirables. Cette étude a donc une haute utilité historique. Mais elle a aussi une grande importance politique et morale. Les relations de l'Occident avec la Chine, comme du reste avec toutes les autres parties de la Planète, ont un caractère d'immoralité anarchique et perturbatrice. Il est nécessaire que la Religion qui vient établir le règlement des forces humaines, la prépondérance de la Morale sur la Politique, fasse apprécier une telle civilisation. Le Positivisme montrera ainsi son aptitude exclusive à la direction des affaires terrestres. J'espère, Messieurs, que cette conviction résultera pour vous de l'étude sommaire que nous allons entreprendre.

Je commencerai par une appréciation générale de l'ensemble de la civilisation chinoise, d'abord dans ses éléments essentiels, puis dans son développement concret.

J'apprécierai ensuite le type le plus élevé de cette civilisation, au point de vue intellectuel et moral, celui en qui se résume son esprit fondamental, l'éminent Confucius, objet de la profonde vénération des habitants du grand empire.

Dans la troisième partie, j'examinerai ce qu'ont été historiquement les relations de l'Occident avec la Chine, et ce qu'elles doivent être finalement.

Base mentale Le Fétichisme, sysUmaiisépar l'adoration du Ciel, est la base chinoise. mentale de la civilisation chinoise : telle est la proposition capitale qu'il faut mettre dans tout son jour pour faire comprendre le véritable esprit de celle grande civilisalion. Nous avons établi que toute société quelconque débute nécessairement par le Fétichisme. Cet état a reçu en Chine une véritable systématisation, qui lui a donné une consistance et un développement immenses, de manière à devenir la base de révolution sociale de cette grande population. Dans les autres pays, le Fétichisme a laissé des traces nombreuses et incontestables; en Chine, il s'est conservé, il a persisté, et s'est développé.

Si nous considérons, en effet, les divers temples, les autels nombreux élevés dans ce vaste empire, nous les voyons dédiés aux fleuves, aux montagnes, aux constellations, aux principales planètes, au Ciel, à la Terre. Le culte des mânes y est très développé; familier à tout le monde, il est organisé par des gens qui ne croient pas à la vie future. Or, que sont les mânes, sinon des fétiches résultés de nos dépouilles mortelles, et qui, d'après un tel point de vue, conservent un mode d'activité et de vitalité qui leur est propre? La mort, au sens oîi la conçoivent la théologie et la métaphysique, n'existe pas pour le fétichiste ; elle n'est rien à ses yeux qu'un mode de vitalité substitué à un autre. De là ce mépris de la mort constaté par les théologiens occidentaux, chez des gens qui, d'un autre côté, méconnaissaient complètement ce que nous appelons la vie future; contradiction apparente que la théologie a constatée sans pouvoir la résoudre.

En Chine, le Fétichisme a été systématisé par le culte du Ciel, et cette systématisation remonte à l'origine même de la civilisation de cet empire.

Le Ciel y est cfTectivement le fétiche prépondérant ; c'est l'être puissant dont l'action coordonne l'activité de tous les autres. Mais cette domination est prépondérante sans être absolue, et c'est là un caractère essentiel à remarquer. Dans le Théologisme, surtout monothéique, la puissance surnaturelle a un caractère absolu et une volonté arbitraire; il n'en est pas de même dans le Fétichisme; il y a une volonté

prépondérante, en contact, en rapport avec d'autres volontés spontanées, ayant leur lui, une manière d'être distincte. Ici, l'être prépondérant dont l'activité coordonne et domine celle de tous les autres, c'est le Ciel. C'est sur cette grande notion que les philosophes et les législateurs de la Chine se sont appuyés pour régler la civilisation correspondante. On peut se faire une idée de la marche suivie par les législateurs chinois pour arriver à cette conception systématique du Ciel.

Le Ciel est le siège commun, évident et visible de tous les corps célestes. Ces corps célestes ont une activité intense, incontestable. Il est certain que l'ensemble de la vie humaine se trouve réglé par la marche du plus puissant de ces corps, le Soleil; à tel point qu'il est devenu le fétiche prépondérant dans un grand nombre d'Etats sociaux. Mais, si les corps célestes ont une activité si grande, il est évident que le Ciel, leur siège commun, doit être le plus puissant de tous les êtres. M. Rémusat a dit à ce sujet : « On ne peut imaginer que les philosophes chinois, de même que la population correspondante, adorent ce Ciel visible que nous apercevons (1). » Pourquoi pas? n'est-ce pas plus raisonnable que d'adorer des êtres subjectifs qu'on n'a jamais vus, qu'on ne verra jamais? Cet être n'a-t-il pas sur nous une puissance extrême, puisqu'il est le siège des êtres qui influent le plus sur notre existence? Est-il donc étonnant qu'on l'adore, qu'on considère son activité comme prépondérante, quand l'observation la plus immédiate nous prouve que c'est la vérité? C'est la disposition créée en nous par l'état théologico-métaphysique, appuyé sur la prétendue inertie de la matière, qui rend des intelligences, distinguées du reste à tant d'autres égards, absolument inaptes à comprendre le Fétichisme, qui est, au fond, bien plus près de la science que le Théologisme, puisque son unique erreur est de ne pas distinguer suffisamment la vie proprement dite de l'activité.

(1) Ceci est tellement vrai, que les philosophes chinois qui désignent le Ciel proprement dit par le mot Thian, désignent le Dieu chrétien par le mot de Thian-tchu. maître du Ciel, de manière à bien montrer que la conception chrétienne ditlere de la conception chinoise, en ce que les chrétiens conçoivent eu dehors du Ciel un être distinct et qui le dirige.

Le second grand fétiche de la Chine, subordonné au premier, c'est la Terre. A ce second élément sj'stématique du Fétichisme chinois se rattache l'adoration des fleuves, des montagnes, comme à celui du Ciel, celle de la Lune, des Planètes, des Constellations,

La Terre est un être puissant et actif dominant lactivité des êtres qui sont à sa surface. 11 était donc naturel j)rimitivement d'adorer cet être chez lequel, au début, on n'avait fait, ni pu faire, la séparation de l'activité et de la vie, et chez qui il était inévitable de supposer que l'activité était due, comme chez l'homme, à un ensemble de penchants déterminés.

On trouve cette adoration de la Terre à l'origine de toutes les civilisations. Dans ce qui nous reste de la théologie grecque, on en voit des traces évidentes : « Cette Terre, mère de tous les hommes, protectrice de tous les êtres, cette mère commune. »

Il est resté dans le langage une foule d'expressions qui rappellent cette adoration primitive. Il 3' a une disposition morale très réelle et très universelle qui est essentiellement fétichique, et qui résulte de cette consécration de la Terre : c'est l'amour du sol natal, cet amour qui fait aimer le lieu même, qui nous y attache profondément; il est clair que c'est un sentiment fétichique, et auquel il est bon d"obéir : car il peut être d'une haute efficacité morale, et même mentale, sous une convenable direction. Ces tendances spéciales qui nous attachent à certaines portions de la Terre, à des reliques, etc., etc., qui font que nous leur prêtons des penchants, des affections en rapport avec les nôtres, ce sont des dispositions fétichiques, et qui sont la pr<Hive bien évidente de cette profonde tendance à concevoir la Terre non seulemoiil comme active, ce qui est trop évident, malgré l'hallucination métaphysique, mais aussi comme vivante, animée de sentiment et de volonté, en relation morale avec nous, .\ussi l'adoration de la Terre chez les Chinois se lie à un amour profond du sol natal. Du reste, la conception fétichique du Ciel à la manière chinoise a laissé elle-même, comme ladoration de la Terre, des traces évidentes dans les langues occidentales.

Les preuves de cette systématisation, en Cliine, du culte fétichique par l'adoration du Ciel et de la Terre sont tellement nombreuses, que nous n'avons que l'embarras du choix pour nos citations à cet égard. A Pé-King, par exemple, parmi neuf grands autels en plein air, nous trouvons, suivant l'ordre de prééminence : autel du Ciel, autel de la Terre, autel de la prière pour obtenir les fruits de la Terre en abondance, autel du Soleil levant, autel de la Lune nocturne, etc., etc.

Dans toutes les parties de la Chine, nous trouvons des autels consacrés au Ciel et à la Terre; c'est là la base du culte de l'Etat, du culte officiel. Les autres cultes sont tolérés, celui-là est le culte officiellement institué. Il y a en outre des autels consacrés aux Planètes, aux Constellations, aux divers modes d'activité de la Terre, aux fleuves, etc., etc. Le culte fétichique est donc le culte olliciel, régulièrement organisé par l'Etat. — A certaines époques de l'année fixées par les rites, surtout à l'époque des solstices et des équinoxes, l'empereur, les mandarins, font les actes officiels de culte au Ciel, à la Terre, etc., etc., dans des locaux consacrés à un tel usage. Le grand sacrifice au Ciel est fait par l'empereur luimême, avec une extrême solennité, à l'époque du solstice d'hiver. Le labourage accompli par l'empereur a pour but de produire le grain nécessaire à l'accomplissement du grand sacrifice. On lit dans le Li-Kl : « C'est pour le Tsi (sacrifice au Ciel) que l'empereur laboure lui-même dans le Kino du sud; c'est pour offrir les grains qu'on en recueille. » Outre des temples spéciaux propres à chaque localité, les chefslieux de chaque province, département et canton, doivent avoir officiellement les temples suivants : autel à la Terre, autel dédié aux vents, aux nuages, au tonnerre, à la pluie, aux montagnes et aux rivières; un autel dédié au premier agriculteur; un temple dédié à la littérature; un temple dédié à la suite des empereurs qui ont gouverné la Chine; un temple à la constellation de la Grande-Ourse; un temple dédié aux fossés d'enceinte gardiens de la cité; un temple dédié au démon qui cause les maladies; un temple honorifique dédié aux ministres d'Etat renommés pour les services

qu'ils ont rendus à leur pays; un temple honorifique dédié aux sages des villages; un temple honorifique dédié aux hommes qui ont été des modèles de fidélité, de sincérité, de droiture et de piété filiale ; un temple honorifique dédié aux jeunes filles qui se sont distinguées par leur éminente chasteté, aux femmes mariées qui se sont distinguées aussi par leurs vertus et leur pudeur. — Voilà le culte officiel. Néanmoins, outre les temples consacrés au culte officiel, il y a en Chine un nombre immense de monastères et d'édifices religieux appartenant aux Tao-sse et aux bouddhistes. — Il est donc évident que la civilisation chinoise a pourb;ise mentale le Fétichisme systématisé par l'adoration du Ciel et de la Terre.

Comme cette proposition est très importante et qu'il faut lui donner toute la netteté possible, je dois ajouter à ce sujet quelques considérations indirectes.

J'ai déjà fait observer que l'amour du sol natal, sentiment essentiellement fétichique, était très développé chez les Chinois; mais il y a de plus chez eux un penchant caractéristique à cet égard, c'est l'amour profond de la nature. — Cette disposition, qui est contradictoire et antipathique à tout esprit théologique, au Monothéisme surtout, est éminemment développée chez les Chinois; et cela est parfaitement en rapport avec la prépondérance fondamentale du Fétichisme conservée chez cette population. — Les preuves abondent a ce sujet. Je me bornerai à citer quelques lignes de M. d'Hervey-Saint-Denys, qui a caractérisé cela de la manière la plus heureuse et la plus nette : « Chez nous, dit M. d"Hervey- Saint-Denys, on aime les fleurs; chez les Chinois, on se passionne pour elles. Ce qui nous plaît dans un jardin, c'est la variété du coup d'œil, la richesse des «-ouleurs, la beauté ou la variété des espèces; pour les Chinois, chaque plante est l'objet d'un culte véritable, d'une espèce d'amour mystique, qui inspire à lui seul une grande partie de leurs poésies ; dans les romans, dans l'histoire, jusque dans l'habitude de leur vie privée, on trouve des exemples de cet amour naïf et passionné. De graves magistrats s'invitent mulu<'llement ;i venir admirer leurs pivoines et leurs chrysanthèmes. Il est

même question, dans les monuments de la littératm^e chinoise, d'une sorte d'extase que nos mœurs ne nous permettent pas de comprendre, et qui consiste à s'enivrer de la vue des plantes en cherchant à saisir, par une attention continue, les progrès de leur développement. » Ce que dit M. d'Hervey- Saint-Denys est incontestable. Dans un intéressant roman de mœurs, dont nous devons la traduction h M. AbeL Rémusal, lu-Kiao-li ou les Deux Cousines, cet amour des Heurs, de la nature, comme habitude intime de la vie privée, se montre de la manière la plus naïve. On y voit en même temps le caractère heureux et affectueux que la conservation de cet esprit fétichique tend à développer en nous. Il y a en effet dans cet attachement pour le monde extérieur, les fleurs, etc., etc., une source d'adoucissement profond dans les mœurs chinoises; cela est certain. Cette disposition morale renaît en Occident de plus en plus, à mesure que le Théologisme décline; l'esprit théologique y avait apporté obstacle sans la détruire.

Enfin, cette prépondérance du Fétichisme systématisé par le culte du Ciel et de la Terre se montre encore dans les habitudes de la vie chinoise par la théorie familière des jours heureux et malheureux, théorie fétichique dont des traces nombreuses existent encore parmi nous.

En résumé donc de cette longue démonstration, nous pouvons établir cette proposition capitale :

« La civilisation chinoise a pour base mentale le Fétichisme systématisé par l'adoration du Ciel, dont la volonté prépondérante et régulière gouverne toutes les autres existences. »

Il s'agit d'étudier maintenant les conséquences intellec- conséquences. tuelles et morales de la base fondamentale de la civilisation 'morafes'',^de u'' chinoise. , ^f « ™?"^î?

de la civilisation

Il résulte nécessairement de cette prépondérance du Fé- chinoise. tichisme un grand développement de l'observation concrète. De là une extrême sagacité, une précision, et l'on peut même dire une vraie minutie, dans l'observation des êtres. Ces caractères se montrent dans toutes leurs productions scientifiques : productions consistant essentiellement dans des descriptions et non pas dans des théories abstraites analogues

à celles de l'Europe occidentale. — Du reste, cet esprit d'observation se montre dans leurs peintures de plantes et de fleurs, si remarquables par leur exti'ême cachet de réalité.

Un second caractèi'e, conséquence inévitable de Tesprit général de cette civilisation, c'est l'absence de fables chez les penseurs chinois. Chez toutes les populations théologiques, on voit les législateurs, et les philosophes mômes, recourirplus ou moins aux interventions surnaturelles, et cela spontanément, sous l'influence prépondérante du milieu social qui les domine. Rien de pareil chez les Chinois; et c'est un caractère qui a frappé les observateurs judicieux qui ont étudié une telle civilisation, sans qu'ils soient remontés à la source de ce phénomène. Ni Confucius, ni Meng-tseu, ni leurs successeurs, n'ont recours à ces influences surnaturelles si communes chez les populations théologiques. Ils éliminent ces influences arbitraires des dieux et des génies; ils observent les êtres, constatent les conditions de leur évolution, et les expliquent par l'influence d'êtres visibles et réels.

Mais il faut maintenant le remarquer, cet état montai où l'abstraction n'a pas été systématiquement instituée a produit dans cette civilisation une double lacune : ni la science proprement dite, ni l'art élevé n'ont pu s'y développer.

La science est nécessairement abstraite. La science consiste en effet à découvrir les lois des divers phénomènes distincts, géométriques, physiques, chimiques, biologiques, considérés en eux-mêmes, et indépendamment des corps qui les manifestent; la science réelle, celle qui seule comporte la découverte de lois véritables, suppose nécessairement l'abstraction.

Il en est de même de l'art. Le grand art est inconnu à la civilisation chinoise, car l'art éminent, élevé, repose sur l'idéalisation. Or, toute idéalisation suppose l'abstraction d'après laquelle on élimine certaines circonstances, et l'on peut exagérer ou amoindrir les propriétés considérées isolément des êtres. L'idéalisation ne peut jamais résulter de l'observation concrète ou de l'observation pure des êtres, obseivalion qui ne dépasse jamais les étroites limites de la réalité. C'est par l'abstraction, mais l'abstraction réelle, qu'on

peut concevoir des types vraiment idéaux, et néanmoins possibles. — Par conséquent, ni les grandes créations de la science, ni les grandes créations esthétiques n'ont pu émaner de cette civilisation. Un tel phénomène a frappé plusieurs observateurs, sans qu'ils puissent remonter, faute d'une théorie générale, à la source de ce fait. — Aussi, en Chine, les œuvres littéraires sont frappantes par un grand caractère de réalité. On y trouve des romans de mœurs, des pièces de théâtre recommandables par une peinture naïve et vraie de la vie réelle. Mais les grandes œuvres idéales à la façon d'Homère et de Dante leur ont toujours manqué.

Leur développement scientifique est tout à fait élémentaire; ce qu'ils ont de science leur vient surtout des Indous, des musulmans, des chrétiens, sauf cette ébauche qui résulte toujours dune première évolution spontanée de l'esprit positif.

La profonde imperfection qui résulte de la base mentale de la civilisation chinoise est donc l'impossibilité d'un grand développement scientifique et esthétique.

La persistance du Fétichisme a développé en Chine, au point de vue moral, le sentiment de la fatalité et de l'ordre, en même temps qu'une disposition à la soumission, non pas ab.solue, mais relative, avec un caractère qui la rapproche de la véritable subordination scientifique.

L'observation des êtres, surtout lorsqu'on arrive, comme pour les corps célestes, à constater leur marche régulière, développe nécessairement les sentiments de la subordination et de l'ordre; l'abstraction théologique, au contraire, institue la notion du progrès, mais d'un progrès primitivement anarchique ; on se soumet k l'ordre extérieur représenté par les volontés régulières des fétiches prépondérants; mais cette soumission, base de toute morale, n'a pas un caractère absolu, parce que les êtres correspondants n'ont qu'une puissance limitée. Ceci se comprendra mieux encore en comparant sous ce rapport le Fétichisme et le Théologisme. En Chine, ni les chefs ni les sujets n'ont éprouvé l'influence, à beaucoup d'égards démoralisatrice, du type de l'arbitraire divin.

Quel est en effet le type divin? C'est celui de l'arbitraire; un èlrc tout-puissant ne poul avoir que des caprices. Le véritable dévouement, comme la vraie sagesse, supposent toujours une certaine soumission.

Nous sommes pour les dieux ce que sont les mouches pour les enfants; ils nous «crasent en jouant, (Shakspeare, le Roi Lear.)

Un être tout-puissant peut imposer des obligations, mais ces obligations ne sont de sa part que de simples fantaisies, qu'il motive par sa seule volonté. Un tel type a dû à la longue exercer une influence plus ou moins démoralisatrice sur les chefs et les sujets. Sur les chefs, en les poussant à imiter ce type de l'arbitraire. La suprême puissance consistant à n'avoir pas délimites à ses volontés, le suprême bonheur de l'homme ne sera-ce donc pas de n'avoir aucune limite à ses fantaisies? Les observateurs attentifs n'ont-ils pas constaté l'égoïsme profond que développe la toute-puissance chez les chefs consacrés par l'esprit théocratique?

Mais cette influence se montre aussi chez les sujets, en agissant de la même manière, en les poussant à se rapprocher, comme type du bonheur, non pas d'une soumission active et réglée, mais d'une situation qui permette la plus complète évolution de nos fantaisies. D'un autre côté, le Théologisme tend à développer chez les sujets la subordination, avec un caractère plus ou moins grand de platitude, parce qu'elle est absolue, et qu'elle consiste à se soumettre à des caprices par le fait seul qu'ils émanent d'un supérieur. Ce qui, d'un autre coté, donne un caractère profondément anarchique à l'indépendance, qui se présente alors comme une révolte. C'est la sagesse des divers clergés théologiques qui a réparé autant que possible ces inconvénionls inhérents à leurs doctrines.

La Chine a évité les inconvénients moraux d'un pareil type, précisément parce que les êtres qui font la base de son culte sont, non pas des dieux, mais des fétiches, c'est-àdire des êtres réels ayant une puissance plus ou moins grande, mais non absolue; puissance réglée d'ailleurs comme nous le voyons dans la marche habituelle des corps

célestes. On peut constater les heureux effets de cette persistance du Fétichisme. Chez les Chinois, la soumission réellement positive ne pousse ni à l'aplatissement ni au dérèglement théologiques. C'est peut-être une des intluences les plus importantes, et les plus inaperçues, de la domination du Fétichisme dans cette civilisation.

Le plus grand nombre des observateurs a considéré les Chinois comme un peuple soumis à une domination arbitraire, en assimilant sous ce rapport leur régime au gouvernement islamique en décrépitude. C'est là une grave erreur. Une profonde soumission se combine chez eux avec un sentiment très réel d'indépendance. Les philosophes chinois ont toujours établi que les empereurs gouvernaient en vertu d'un mandat du Ciel, mandat qui pouvait être retiré, ce qui se constate par la persistance prolongée d'un mauvais gouvernement; et l'histoire entière de la Chine, la succession de ses nombreuses dynasties, prouve suffisamment que cette théorie ne constitue pas une simple formalité.

Le roi de Thsi s'informant près de Meng-tseu des événements qui s'étaient passés à des époques déjà anciennes alors, lui parlait du dernier prince de la première dynastie, détrôné par Tching-thang, et du dernier prince de la seconde dynastie, mis à mort par Wou-wang, fondateur de la troisième.

« Ces faits sont-ils réels ? demanda-t-il à Mencius.

« L'histoire en fait foi, répondit celui-ci.

w Un sujet mettre à mort son souverain ! cela se peut-il ? réphqua le prince.

« Le rebelle, repartit Meng-tseu, est celui qui outrage l'Humanité. Le brigand est celui qui se révolte contre la justice. Le rebelle, le brigand n'est qu'un simple particulier. J'ai ouï dire que le châtiment était dans la personne de Cheou, tombé sur un particulier. Je ne vois pas qu'on ait en lui fait périr un prince. » (Abcl Rémusat, Notice sur Mengtseu, Nouveaux mélanges asiatiques, t. IL)

L'esprit révolutionnaire de l'Occident confond trop la soumission volontaire, émanée d'une réelle vénération, avec une soumission absolue. Le type de la dignité humaine ne con-

siste pas, comme le pensent ces docteurs, à ne se soumettre qu'à la force.

Les Chinois se rapprochent, on peut le dire, spontanément du type normal de la vraie sagesse; car ils sentent et comprennent que toute sagesse, active, spéculative ou morale, a pour base la soumission, comme condition préalable, non pas de l'inertie, mais bien d'une activité convenablement réglée. Comparez sous ce rapport les résultats de l'évolution scientifique, qui n'a pour but que de reproduire la réalité, en s'y subordonnant, avec une puérile métaphysique qui veut la construire a friovi. Tels sont les effets moraux inaperçus que la persistance fétichique a produits dans cette grande population, caracière général Après avoir apprécié l'influence, sur l'intelligence et le *^eif Chine. *^ Sentiment, de la base mentale de la civilisation chinoise, nous devons étudier son action sur la Famille, et finalement sur la Société, en nous tenant toujours, bien entendu, au point de vue le plus général.

La Famille, élément essentiel de toute société, s'établit et se consolide pendant l'âge fétichique. Mais il s'agit ici de voir quelle action la systématisation et la persistance du Fétichisme en Chine ont eue sur la constitution de la Famille, quel caractère spécial elles lui ont imprimé.

On doit au Fétichisme l'institution de la tombe, privilège admirable de la nature humaine suivant la belle remarque de Yico, et l'établissement du culte des mânes, du culte des ancêtres. Ce culte des ancêtres, si profondément développé chez des lettrés qui ne croient nullement à la vie future, a été pour les jésuites un sujet d'étonnement, une sorte de phéno.i'»ne. paradoxal dont il ne leur était pas possible de trouver la clef. Il faut nous arrêter quelques instants sur cette notion importante, et si peu comprise à cause de la persistance inaperçue de l'esprit tlu''ologico-métaphysique même chez les meilleurs esprits.

Le Fétichisme institue spontanément les mânes : notion capitale qui a persisté sous la domination du Théologisme, surtout polylhéique, et que la sagesse sociale de la civilisation romaine sut dignement conserver.

Pour le fétichiste, tous les corps sont, nun seulement spon-

tanéinent actifs, mais encore doués de volonté, de passions, de sentiments; dès lors, la mort n'est pas pour lui, comme pour le théologiste, le passage à un état inerte: c'est le passage d'un mode de vitalité à un autre mode. Le cadavre de ceux que nous avons aimés n'est pas, comme pour le théologiste, un objet d'horreur ou tout au moins de répulsion ; c'est un être vivant, mais vivant d'une autre manière, ayant encore des penchants, des sentiments, s'intéressant encore aux affaires terrestres. On conçoit dès lors que le respect des restes du corps humain résulte inévitablement de l'état fétichique. Ce cadavre, c'est encore celui que vous avez aimé et vénéré, qui a, non pas perdu la vie suivant la conception théologique, mais pris une autre forme de vitalité ; vous devez encore avoir envers lui ces sentiments d'affection que vous lui montriez pendant la première forme de son existence. La Terre est conçue par le fétichiste, malgré son apparente immobilité, comme susceptible d'être aimée et adorée; comment n'en serait-il pas de même, à plus forte raison, de ce corps que vous avez vu agissant comme vous, vivant de votre vie ?

Ainsi donc l'institution de la tombe, l'établissement du culte des mânes résultent nécessairement de l'état fétichique de la raison humaine.

Vous voyez aussi, Messieurs, comment il découle de cette théorie primitive la non-croyance à la vie future. Pour le fétichiste, il n'y a pas d'autre monde que celui-ci ; seulement, sur cette terre, nous sommes susceptibles de deux modes d'existence : avec ou sans locomotion. Dans les deux cas, il y a affection, sentiment; dans les deux cas, nous nous intéressons aux affaires réelles. Dans le second cas," nous avons le mode d'existence vitale propre aux corps inorganiques qui nous entourent; seulement, nous devons avoir alors une affection plus spéciale pour ceux que nous avons déjà aimés. Le culte des mânes est donc en corrélation naturelle avec la non-croyance à la vie future. Ce qui paraissait paradoxal aux esprits théologiques est au contraire une chose parfaitement naturelle.

Du reste, on a pu constater en Occident qu'à mesure que

la croyance à la vie future diminue, le culte de la tombe augmente ; plus un pays est dominé par l'esprit théologique, plus le culte de la tombe est négligé, plus la répulsion qu'inspire la dépouille mortelle est considérable. Paris offre sous ce rapport un exemple incontestable. Cette capitale de l'émancipation n'est-elle pas la ville où le culte de la tondje se développe le plus ?

Aussi le culte des mânes est devenu un élément capital, essentiel de la Famille chinoise. Le culte des ancêtres en est le grand caractère. Dans chaque maison, quand elle est complète, on trouve toujours un endroit consacré aux tablettes des ancêtres. Toute maison chinoise vraiment normale a son temple domestique, une salle consacrée où Ton va périodiquement faire les offrandes aux ancêtres, les informer de tous les actes importants qui s'accomplissent dans le sein de la Famille, les décès, les mariages, etc., etc. Par suite, comme conséquence de cette grande et admirable institution, le respect de l'âge, l'obéissance et la vénération filiales ont reçu en Chine un développement immense. Ce culte des ancêtres, ce respect des mânes, ancré profondément dans les moeurs^ se caractérise par la préoccupation extraordinaire du cercueil. Un homme s'occupe de la construction de son cercueil comme de l'une des choses les plus essentielles de son existence ; c'est tout à fait décisif. Comme conséquence de cette conception des mânes, on peut remarquer l'horreur du Chinois pour la mutilation proprement dite; couper la tête est un mode d'exécution redouté parce qu'il mutile. Leurs romans de mœurs en montrent des traces curieuses.

Ainsi donc le culte des ancêtres, le respect de l'âge, l'obéissance et la vénération filiales, tels sont les caractères généraux que la base mentale de la civilisation chinoise a développés dans la Famille, de manière à mériter de la part des Occidentaux bien plutôt une respectueuse admiration qu'un mépris stupide. ractére général Nous allous examiner maintenant quelle a été l'influence '^'^chhimsê!^'' de l'esprit fétichique au point de vue social.

Le caractère général de la société chinoise, c'est l'absence et (lu régime des castes, et de l'esprit de ce régime. Il n'y a

pas en Chine, non seulement de castes proprement dites analogues à celles de l'Inde, il n'y a pas même d'aristocratie héréditaire. La famille impériale ne constitue pas une véritable caste ro^^ale, quoique celte unique exception, justifiée par d'importantes considérations sociales, n'altérât au fond en rien la généralité de notre proposition.

Pour les empereurs, la fonction est héréditaire, mais non pas d'une manière absolue. L'empereur choisit dans sa famille le irtembre le plus digne de lui succéder, et ce n'est pas le plus souvent l'aîné qu'il choisit, ce qui est contradictoire avec l'esprit de la caste. De sorte que l'hérédité nécessaire de la fonction suprême est réduite à sa plus simple expression, et cette hérédité ne résulte nullement de l'esprit de caste. L'empereur est conçu comme gouvernant en vertu d'un mandat du Ciel, ce qui le rend responsable, non seulement des perturbations sociales, mais même des perturbations cosmologiques ; et la persistance continue d'un état de désordre est conçu comme le signe décisif de la nécessité de transmettre à une autre famille la fonction suprême. On peut donc dire que jamais population ne fut autant étrangère que la population chinoise au régime et à l'esprit de caste. Il est certain que le Fétichisme n'est pas propre à constituer le régime des castes. Le Fétichisme, adorant des êtres réels, ne peut fournir cette consécration absolue qui émane naturellement d'êtres surnaturels. Le Théologisme, au contraire, institue spontanément les castes, en sanctionnant d'une manière absolue l'hérédité naturelle des fonctions. Pendant l'époque polythéique, le régime des castes surgit de ce que les individus des classes supérieures peuvent être considérés comme descendants des dieux eux-mêmes. Homère nous fournit un tableau naïf d'une telle situation mentale. Le Monothéisme donne à cette consécration un caractère plus absolu encore, et la concentre davantage d'après son esprit plus systématique. De là surgit le type des chefs irresponsables, si ce n'est devant Dieu, agissant parce que telle est leur volonté ou leur bon plaisir. Caractère que le Monothéisme avait tendu à donner en Occident à la dictature royale, tendance heureusement combattue, d'un côté par l'esprit militaire, et

de l'autre par l'évolution graduelle d'un régime industriel et scientifique. Le régime des castes atteint sa complète organisation là où le sacerdoce théologique atteint et conserve une pleine suprématie sociale ; ce qui montre nettement l'aptitude naturelle de l'esprit théologique à le constituer.

On se rend ainsi raison pourquoi la grande civilisation chinoise est restée étrangère au régime des castes. Sous ce rapport, une relation s'établit par là entre la Chine et l'Occident, dans la situation où celui-ci tend à se placer.

L'Occident tend à se dégager de plus en plus du régime des castes, sous la double impulsion prépondérante de l'esprit scientifique et de l'activité industrielle ; et même, il faut le dire, comme l'esprit révolutionnaire a seul été jusqu'ici l'organe systématique d'une telle tendance générale, il en résulte qu'elle a pris entre ses mains un caractère trop absolu, et par suite anarchique. La caste consiste en une consécration absolue de la tendance naturelle des fonctions sociales, privées ou publiques, à l'hérédité. Cette tendance recevant une consécration absolue, et non pas relative, il en résulte que, théoriquement, la part nécessaire du mérite ne peut être faite. Mais, quoique la civilisation occidentale élimine de plus en plus cette consécration absolue, ou cet esprit de caste, il ne faudrait pas néanmoins en venir à méconnaître la disposition réelle et capitale qui lui sert de base. L'esprit positif seul peut substituer une consécration relative à une consécration absolue, en faisant la part légitime d'une tendance naturelle. Quoi qu'il en soit, l'évolution occidentale vers l'élimination graduelle de l'esprit de caste nous rapproche spontanément de la civilisation chinoise où il n'a pas surgi.

Il résulte d'un pareil esprit, chez les Chinois, un grand sentiment d'indépendance, et par suite d'activité personnelle et d'initiative. De là, chez cette population, une activité industrielle intense, inouïe: à tel point qu'Auguste Comte a pu la considérer comme la race active par excellence. — Aussi, chez un tel peuple, la propriété privée parfaitement respectée constitue une des bases de cette civilisation. La conception théorique d'après laquelle la terre appartient à l'autorité

suprême ne peut y avoir cours. Leurs philosophes ont profondément senti que la propriété privée est une base capitale de moralisation. — « C'est pourquoi un prince éclairé, en constituant comme il convient la propriété privée du peuple, obtient pour résultat nécessaire, en premier lieu, que les enfants aient de quoi servir leurs père et mère, en second lieu, que les pères aient de quoi entretenir leurs femmes et leurs enfants... — Dans de telles extrémités, le peuple ne pense qu'à éviter la mort, ou, craignant de manquer du nécessaire, comment aurait-il le temps de s'occuper de doctrines morales pour se conduire suivant les principes de l'égalité et de la liberté? » (Meng-tseu.)

Sans doute, il y a eu là, comme dans tout organisme social, d'inévitables perturbations; mais, néanmoins, on peut dire que la propriété individuelle, la liberté de transmission y sont respectées; et c'est là une conséquence inévitable de l'absence du régime de castes et de l'indépendance naturelle d'esprits accoutumés à ne pas se soumettre à des pouvoirs absolument indiscutables, au moins en principe.

Voyons maintenant quel est le type gouvernemental de cette société. Le gouvernement, condition absolument nécessaire de toute société, et qui surgit en effet partout inévitablement, reçoit un caractère spécial de la théorie qui le consacre ; quoique, jusqu'ici, aucune théorie quelconque n'ait pu, par une insuffisance inévitable, représenter tous les éléments qui entrent dans la constitution des pouvoirs directeurs qui ont surgi dans les diverses sociétés humaines.

En Chine, le type gouvernemental est emprunté à la Famille. Non seulement la Famille est la base essentielle de cette société, comme de toutes les autres, mais le gouvernement est construit sur le type de la Famille. Il ne faut pas croire que ce soit chose propre à toute civilisation. Il n'appartient qu'aux populations fétichiques de prendre, comme dans l'état patriarcal, pour type du gouvernement, une généralisation du type de la Famille. Qu'est-ce, en effet, que l'empereur, d'après les penseurs chinois? C'est le père et la mère de tous ses sujets. Son caractère essentiel, c'est le caractère paternel. Le type gouvernemental des sociétés théologiques n'est pas

emprunté â la Famille, mais bien h la Divinité. Le type chinois a une supériorité morale incontestable sur le type théologique. D'après la conception théologique, le gouvernement a une autorité, à quelques égards indiscutable ; cette autorité est conçue dans son essence comme plus ou moins arbitraire, capricieuse. La Divinité peut bien l'assujettir à des conditions particulières d'exercice, mais ces conditions apparaissent toujours au fond comme des caprices. Dans la réalité, ce caractère absolu se trouve nécessairement limité par le milieu sociologique correspondant; quand les rois de France indiquaient leur bon plaisir comme source finale de leurs décisions, il n'en est pas moins vrai qu'en réalité il y avait des limites qu'ils n'auraient mèmepassongé à enfreindre. Néanmoins, le pouvoir étant conçu avec un caractère absolu, il est poussé à des divagations, à des actes d'arbitraire auxquels ne pense nullement celui qui se conçoit comme le père d'une grande Famille sociale, et pour laquelle il doit montrer les dispositions du père pour les enfants. — Cette notion a influé profondément sur l'évolution de la civilisation chinoise et d'une manière heureuse. Nous trouvons en effet, dans un grand nombre de ses empereurs, des types touchants, admirables, de dévouement comme de fermeté paternelle.

Il est résulté de cette conception une disposition générale très heureuse, la disposition du gouvernement, quelle que soit son origine, fût-elle militaire, à pousser au développement de la vie industrielle, tendance tout à fait conforme du reste à l'esprit de cette civilisation, mais qu'ici l'action gouvernementale consolide au lieu de la contrarier. C'est une conséquence du caractère paternel d'un pareil gouvernement; de là aussi tendance du gouvernement chinois à étendre les dispositions pacifiques et industrielles de sa population.

En résumé, il résulte de cette difficile apréciation abstraite, que la civilisation chinoise a pour base mentale le Fétichisme systématisé par le culte du Ciel, d'où résulte, comme élément essentiel de la société, la Famille constituée par le respect filial, la puissance paternelle et le culte des ancêtres; d'où enfin tendance fondamentale à un régime purement pacifique d'une population sans caste, qui conçoit la puis-

sance gouvernementale d'après le type de l'autorité paternelle.

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